pour une pensée numérique de l’écrit, suite

et si les usages de l’image nous renseignaient sur les transitions obscures que traverse l’écrit dans sa mutation numérique ?


• en mai puis octobre 2016, à Montréal/NT2 puis à Lancaster j’ai exploré la 1ère fois cette forme d’intervention, ballade dans des sites web principalement orientés sur image numérique, pour rejoindre comme en creux, par l’écart ou l’empreinte, les mutations qui nous sont plus difficiles à percevoir, parce que celles de l’écrit, dans nos pratiques numériques quotidiennes ou à plus long rythme ; on trouvera ici la première version de cette exploration ;

• que les liens n’en soient pas fixes, disparaissent ou reviennent, que mes propres points de réflexion se cartographient autrement, plutôt que d’actualiser la page précédente, voici ma grille de préparation pour rencontre (en anglais) e 19 octobre à Aarhus ;

• je réintègre ici cette vidéo que j’avais voulue, sur ces questions, un peu synoptique :

 

• Il s’agit donc d’une trame d’appui pour improvisation, chaque fois réinterprétable à mesure de la rencontre.

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Entrer à la New York Public Library.

Se souvenir de la rareté des images à l’époque de celles-ci. Se souvenir des vieux livres feuilletés chez les bouquinistes. Se souvenir des cartes postales chez les brocanteurs.

Voici, avec tous les moteurs de recherche possible (nommés filtres) plus de 30 000 photographies de New York, un outil fabuleux pour le traducteur de Lovecraft que je suis.

De même que nous avons accès à tous les livres de toutes les bibliothèques, nous avons progressivement accès à la mémoire globale des images.

Qu’est-ce que cela change à notre relation au monde ?

Mais si on cherche plus en profondeur – ici le Brooklyn Bridge – est-ce de la documentation, ou comment on échappe à la documentation par le geste même de photographier ?

Rapport au statut de la bibliothèque sur la table de travail numérique de l’auteur. La constitution numérique de la bibliothèque est aussi construction neuve rétrospective d’une documentation du réel.

Ainsi quelques silos de ressources francophones : Gallica, Wikisource, Flaubert ;

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Comment qualifier alors celui qui permet d’échapper à la collection brute, massive, et de lui redonner signification, d’en faire une question ? Eric Tabuchi est photographe, plasticien, mais sur sa page Facebook il ne présente pas ses propres photographies, plutôt des curiosités, des thèmes, des albums – et même mieux : un répertoire d’albums (je lui emprunte les 2 silos en haut de page !).

Est-ce que dans le domaine du livre et de l’écrit, passer ainsi du big data (les données brutes dans leur profusion, à traiter dans leur masse), aux smart data (éditorialisation d’une part de ces données pour entrer en interaction avec elles), concerne le domaine de l’écrit, en quoi cette éditorialisation est une des tâches que nous pratiquons en permanence, susceptible d’interférer ou remplacer le domaine de la critique littéraire, produisant un même type d’intermédiation ?

Voici ses stations-service, voici des immeubles du brutalisme : en 5 ou 6 ans, à une dizaine de photos par jour, ça fait combien ?

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Peut-on alors être encore photographe, et photographe dans le contexte du web ? Voici Mériol Lehmann, suisse vivant à Québec. Sur son site, avec sa propre URL, la vitrine officielle, expos, séries>.

Mais qu’on le rejoigne sur son Tumblr, tout devient chronologique : ses voyages, ses prises de vue.

Et qu’on le cherche sur FlickR, c’est l’ensemble de l’atelier qu’on a à disposition. Presque un lieu privé, qui n’est pas indiqué sur son site et blog, même si on y accède librement si c’est lui qu’on cherche.

La mutation numérique de l’image s’est amorcée 10 ans avant le réel décollage de la mutation numérique de l’écrit. Elle a reconfiguré aussi le statut de photographe professionnel.

En quoi cela nous permet de définir une stratification de nos propres déploiements d’écriture, du carnet de notes terrain à la diffusion blog et au statut du livre commercialisé.

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Et quand l’image fixe s’émancipe par le web d’une présentation non dynamique : depuis une vingtaine d’années, Philippe De Jonckheere a probablement fait une photo toutes les 20 minutes.

Tout son site est un monde de scripts, à la fois pour qu’on s’y perde, à la fois pour les photographies trouvent leur propre langage.

Qu’on vienne deux fois de suite sur son journal La Vie (et ses avalanches), jamais on n’aura les mêmes images. Voir son flux transmedia Ursula, comme éventuel compte rendu d’action collective : Formes d’une guerre : ré-éditorialisation d’une forme scénique comme nouvelle scène partageable sans l’enclore ni la « représenter » ?

Le script (code, ici toujours proposé librement dans son Wiki pour réemploi) comme fondateur en lui-même d’un langage, et langage qui prend une part de sa nouveauté de son rapport à la profusion, à l’éditorialisation de contenu massif – quelle incidence là encore pour nos postures d’écriture ?

Enfin, quand un éditeur (Inculte) se saisit pour édition d’un texte de Philippe De Jonckheere et le publie en tant que livre, en quoi ces usages web ont déplacé la narrativité même, et l’acte de publier même – voir la fuite en Égypte.

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Et si notre univers photographique à chacun ne serait plus alors la totalité de photographes reconnus par leurs pairs, mais ce qu’on se construit soi-même par affinité : ainsi « knowaphotographer », pseudo de Noah Scialom à Baltimore. Une sorte de marche urbaine permanente. La photo de rue confiée à l’arbitraire.

Nous sommes 15 000 à suivre, et il a un mur à lui dans le Musée des arts imaginaires de sa ville. Mais si quelqu’un vient mourir devant votre propre maison, est-ce le même protocole ? Accessoirement, que signifient les 257 « like », en quoi la fonction de partage et de propulsion entraînée par le like déplace la réception textuelle, repenser aux 63 auteurs de l’enquête de Jules Huret...

Une typologie à construire de nos usages Instagram : l’irruption de démarches artistiques en tant que telles (Subjectively Objective), d’explorations urbaines devenant par là-même affirmation esthétique (City in Translation). Ou la typologie intérieure à un compte : M.-E. L.. Auteurs en Instagram : Seb Rongier : l’éclatement d’une notion symbolique verticale de « photographe » dans les usages qui nous rendent présents le monde et nous ouvrent sa narration critique, comment se sont-ils déjà invisiblement transposés dans l’écriture ?

Est-ce que c’est transposable, écriture réseau quotidien et recomposition dans l’espace stable et éditorialisé du livre, par exemple pour les chroniques Facebook d’André Markowicz, événement d’écriture majeur dans notre paysage...

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La reconstruction du réel par les outils neufs spécifiques au web, ouvrant nouveaux enjeux de narration en tant que tels, et non pas le monde nain du « livre augmenté » : le Dreamlands Virtual Tour (intérieurs boîtes de nuit Leeds) d’Olivier Hodasava.

Revenir ainsi à Cleveland et de suite être confronté à ces lieux de l’horreur et de remonter le temps en synchronie même avec l’horreur dissimulée.

Et bien comprendre que si son livre n’est pas une éditorialisation du blog, mais qu’il en tire son territoire de fable, là est l’indice.

De l’utilisation Google Street View pour prendre distance avec le plus proche de votre environnement même : Michel Brosseau, et c’est le texte qui repasse en avant, mais indissolublement lié à son contexte. Le séparant de l’univers du livre, ou générant au contraire, côté livre, des démarches éditoriales intégrant ces nouveaux usages : Jean Boîle ;

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Voici un de mes blogs fétiche : la Grange. Lieux secrets du web, lieux sans adresse, étanche aux robots, la photographie comme la lecture et le temps du carnet un lieu de méditation, d’inscription de son rituel même. (Mais comment retrouver l’Instagram où on voit Karl ?)

Et si le statut du carnet d’écrivains (Baudelaire, projets pour une élégie des chapeaux) a toujours été le même – voix, dessin, documentation – le livre projection dans univers monodique, que la publication numérique, site comme epub 3, ou l’écosystème présence auteur, permet de conserver dans sa multiplicité composite dans l’intérieur même du concept de publication.

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J’aimerais vous proposer, indiscrètement, un court voyage dans l’intérieur de mon ordinateur même, en passant d’abord par les bases de données qui y sont hébergées (Ulysses & NotationalVelocity, Outlook, catalogue Unix), les bases de données ensuite gérées à distance depuis l’ordi (Lightroom, Coda et le site, Dropbox), enfin les outils classiques d’éditorialisation (Word, InDesign, FinalCut). Tout cela, icônes comprises, une préhistoire ? Ou bien : de quel ordi je rêve ?

En quoi le texte global et hiérarchisé d’une page Coda pour le « squelette » (la métaphore est-elle justifiée ?) fait déjà partie de ma narration, en quoi le concept de marge variable est aussi un changement narratif ? En quoi le concept de page adaptative (responsive) déplace aussi les catégories de narration, outre le fait qu’il les dévalue ou pas dans le référencement Google ?

Concevoir l’auteur comme écosystème, la tâche de re-raconter en amont la littérature, la tâche de constituer notre propre distanciation réflexive sur nos pratiques immédiates et narratives, la tâche de l’intégrer dans notre enseignement en tant que culture numérique – l’exemple Lovecraft.

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Hors parcours : la vidéo comme suite d’images fixes, la contrainte du Un mot par jour de Laura Vazquez, et le poème que cela recompose.

En quoi la typologie YouTube déplace le champ littéraire comme (Blanchot) « le langage mis en réflexion » : Weinzaepflen & Pireyre, Noémi Lefebvre / studio Doitsu... Et si tous les universitaires faisaient comme Tanneurs 45 et tous les doctorants comme Spyros.

Statut essentiel de la parole improvisée dans la littérature, la littérature aussi comme histoire de ses socialités (pas seulement Mallarmé, mais Kafka et Beckett), qu’est-ce que ma propre pratique YouTube déplace en moi de l’écriture même ? (le Stve Roggenbuck qu’on porte tous en soi ?

Et en quoi YouTube déplace la posture de l’enseignant : la page Kindle affichée en grand, mais aussi Un homme qui dort, la question du fair use et le contrepoint Ubu Web.

À noter : que chacun de ces outils inclut en lui ses propres fonctions réseau.

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Et si la littérature d’aujourd’hui s’invente déjà sur Internet, est-ce qu’une grosse partie du problème de l’analyse et de la réflexion ne serait pas de déplacer et d’ouvrir d’abord nos propres référents, sortir un peu de l’éternel minuitseuilpol ?

En notant que POL seul éditeur à proposer, mais dans l’invariable cadre symbolique des bureaux mêmes de la maison, une présence reverticalisée de l’auteur lisant et commentant – le trésor que cela constitue pourtant à partir d’une certaine masse critique, et en quoi l’impression (oui oui, bien sûr, trompeuse et dangereuse) que parfois cela nous suffit, d’un plus vrai que les livres ? Symbole et exception Hubert Lucot sur son lit de mort...

Des sites de littérature en invention : Joachim Séné, fabricant de sites pour écrivains (Jeanney, Grossi, Kaplan...) – retour sur Yan St Onge présentant Lectures en champs de mines. Ses nuits à la demande.

De la question d’une rééditorialisation permanente de l’écrit web : Bourrion/Drupal...

De la question d’un prolongement collectif au blog : Maïsetti/spip, Delabranche/spip, TheOneShotMi/WP (et si l’écriture naît depuis l’intervention plastique nativement transmedia, est-ce qu’on est dans site d’auteur ou pas ? – les cloisons ont la vie dure) sont tous trois des auteurs du magazine numérique accessible uniquement par abonnement L’autre quotidien, donc lui aussi dans un principe quotidien, avec récap hebdo.

Hommage spécial Liminaire/spip, le site comme atelier : sourire sur les photographies, l’atelier d’écriture comme répertoire de ses propres modes d’incursion virtuelle, et pourquoi il m’a fait rompre avec Wikipedia. Sa propre typologie Instagram.

11 (corollaires au précédent)

Et si un site devenu monde ne présente sans exception que du texte : L’Autofictif fameux de Chevillard. Il n’y a pas d’obligation à l’image pour construire un miroir du monde. L’effacement à mesure de l’édition des livres, un contresens majeur ?

Mémorisation des chemins d’accès : je n’ai plus d’onglet Netvibes (enfin si, mémoire ordi meilleure que la mienne), je ne me sers pas de Zotero ni d’autres compilateurs, mon fil Twitter comme mémo de liens : je ne regarde jamais mes propres archives, le moteur de recherche comme geste même de retrouver ? (incidemment : mais lequel, statut encyclopédique de YouTube).

Comment chercher dans un site lorsque les billets s’accumulent : 3000 dans l’Oreille tendue, pas loin de 10 000 au total en 20 ans de ce Tiers Livre...

Le statut spécifique du collectif comme histoire à construire : ce qui s’amplifie (la fabrique Instin) ce qui finit (VasesCo, pour moi du moins), ce qui se réinvente (L’air nu) ou se développe (maison témoin).

Absents considérables : l’impossibilité de « rétro-éditorialisation » sites sous droits : présence croupion de Michaux, Perec, Gracq, Artaud, Beckett etc, UbuWeb.com comme transgression assumée (hébergement Mexique), l’exception (pauvre) Claude Simon. Au risque que ce que nous inventons en littérature ne puisse plus prolonger la tâche d’emporter les aînés au travers du gué.

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La permanente naissance d’autres rêvse d’enclosure : le webdoc, et la fin prématurée d’une promesse ; France Télé Nouvelles Ecritures.

Quelques exemples sélectionnés (rappel Anarchy).

Par exemple, encore, est-ce que l’émergence de nouvelles techniques – ici la Virtual Reality –, en renforçant l’idée d’immersion narrative, sont seulement de nouveaux hapax techniques (l’histoire de l’image en regorge, des lanternes magiques aux panoramas, stérétotypes etc), ou chaque fois une étape neuve et irréversible dans le rapport de la narration au monde (comme chacune des expériences ci-dessus a eu influence en retour sur la littérature, voire Proust pour la lanterne magiqu, Benjamin pour le panorama) – l’exemple du Philip K Dick sur Arte Creative, le feuilleton VR du NYT.

Comment chaque fois le paradoxe du numérique c’est de constituer ces outils et leur instance de publication en possible appropriation personnelle, et que cela remonte en amont jusqu’au livre lui-même, dans le bouleversement pourtant presque invisible du Print On Demand.

En quoi, pour formuler ce langage le cinéma revisite sa propre histoire et décale ses références – la question du journal, la question de la caméra épaule (Jonas Mekas, Robert Kramer) ou l’importance d’Alain Cavalier et sa « paluche ». Comment ce processus vaut d’une part pour notre propre revisite des éditorialisations de la littérature (ou l’histoire de la littérature comme histoire de ses processus d’éditorialisation), mais aussi pour la prise en compte esthétique de l’histoire de ses formats (Bovary et Rouge et Noir « moeurs » et non roman), et que cela vaut pour l’histoire à faire du bref.

et coda

Tiers Livre, site fossile : dans tous les sites qu’on a traversés, quel serait mon site rêvé ? De l’articulation site et réseaux : se contraindre soi-même à la pensée de sa présence web comme écosystème ?

Impossibilité provisoire, ou barrière à contre de notre rêve d’un web d’invention ?

Fin sur une seule image de Taryn Simon, l’arrivée du câble sous-marin transatlantique – jamais perdre de vue dans aucune de nos approches la matérialité du web qui nous y donne accès, avec contraintes aussi bien technologiques que politiques.

 

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 19 avril 2017
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