unending stories #355

« Le principe était celui d’une perfection généralisée d’Internet...


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Le principe était celui d’une perfection généralisée d’Internet. Plus besoin de reconnaissance faciale, de puce sous-cutanée, de surveillance ou de marquage, l’empreinte généralisée de notre activité était fiable, fluide, identifiée. Cela vous servait d’abord à vous-même, et comme tout un chacun s’y promener avait remplacé télévision, cinéma et même progressivement la grande joie simple d’Internet : vous vous revoyiez vous-même dans votre contexte, mais tout soudain la vie s’ouvrait – qui était avec vous dans le train, ce que vous n’aviez pas acheté sur ces rayons, la configuration du cosmos ou les rêves secrets des visages croisés. On avait dû marcher si longtemps pou envisager ce qui était, à le considérer, l’évidence ou la simplicité même. Le monde enfin se régulait seul, et nous-mêmes, les individus qui le constituaient, pouvaient appréhender l’espoir d’une vie calme, hors de l’agressivité propre à l’espèce. Il y avait bien eu ces voix discordantes : qu’un principe obscur, autoritaire, pouvait se glisser dans le code, même décentralisé, distribué, ouvert, et s’en servir à l’image des anciennes barbaries (on n’en était pas débarrassé). C’est alors que les écrivains de fiction avaient progressivement trouvé ce rôle, auquel depuis si longtemps ils aspiraient : dans l’ordre majeur et invisible instauré, inventer des vies, tracer des échappatoires, fabriquer des bribes de réel, et rien de cela qui ne pourrait être différencié de la grande représentation mouvante et généralisée qui constituait un tel progrès pour l’espèce. Et si des forces mauvaises se glissaient dans les nappes souterraines pour le détourner, ce serait autant de peaux de bananes pour les faire trébucher. Alors on y bossait drôlement, nous, les auteurs de fiction. La preuve.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 10 juillet 2017
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