3 | tout Mauvignier en une seule phrase

et si d’une seule phrase on explorait toute la complexité d’un personnage




• 2 livres faits d’une seule phrase : La nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès, et Ce que j’appelle oubli de Laurent Mauvignier. Noter que les éditions de Minuit, même avec des mises en pages différentes, se sont débrouillées pour que les 2 fassent 61 pages (et moins de 8 euros...)

On rappelle :
- atelier lancé le 13 juillet 2017, restera ouvert tout le long du cycle, chacun.e fait les exercices à son rythme ;
- dans la partie abonnés du site Tiers Livre, consultez les « fiches imprimables » avec les textes-support, n’hésitez pas à vous en servir auprès de votre public si vous-même animez des ateliers d’écriture ;
- les contributions reçues sont mises en ligne par ordre chronologique de réception, et un groupe Facebook est disponible pour l’échange ;
- envoi des textes au format .doc .docx .pages .odt (mais pas .pdf, et pas dans le corps de l’e-mail, merci !) ;
- aucun problème pour se joindre à nous en cours de route : voir le pass Tiers Livre pour contribuer.


 

 

la vie n’a pas été pingre avec lui, (crois-moi, rassure-toi de ça), il n’avait pas encore eu l’idée d’aller dans le supermarché, et avant d’entrer il était resté presque une heure dans le centre commercial, déjà tout ce bordel pour arriver jusque-là, les passages piétons jaunes et les numéros d’entrée, c’est ça, voilà, il arrive par là où il y a un faux mur végétal et une pelouse synthétique, des panneaux indicateurs comme dans une ville couverte, avec ses carrefours et ses rues, mais il ne croise pas beaucoup de monde, quelques gars attendant leur copine devant l’entrée des magasins ou assis près des bacs de plantes vertes, ils ont des sacs entre les mains et lui reste à regarder le manège et ce cheval en plastique avec des yeux bleus, un type qui photographie avec son téléphone un gamin dans une des voitures du manège, et puis il avance, il marche, c’est tout, il ne sait pas s’il a soif mais il va là-bas, ça il le sait, dans la galerie les gens viennent entre amis ou en famille et un chewing-gum éclate dans la bouche d’une blonde décolorée et frisottée, juste avant la rangée des caisses où on entend les bips des articles sous la douchette des caissières, et il va sur la droite, vers l’entrée, et bientôt dans le magasin il marche dans les rayons en se laissant porter par le son métallique des chansons à la radio et les couleurs criardes des promos, il laisse flotter ses pas et ses pensées dans les allées où il regarde les carrelages blancs, les marques de roues des chariots, les traces de pas, les carreaux cassés et ceux qu’on a changés et qui sont plus clairs, il marche avec les mouvements et les écarts qu’il faut pour éviter les Caddie et les gens – mais je ne sais pas s’il va tout de suite vers les bières, je ne crois pas, il tombe dessus presque par hasard, très vite, à droite dans l’entrée du magasin et non pas au fond à gauche comme il croit s’en souvenir, il se retrouve face aux canettes sans même l’avoir vraiment choisi, les bières qu’il prend sont en bas du rayon, les moins chères, qu’il prend par réflexe parce qu’il n’a jamais l’argent pour les payer, il a voulu une canette et ne sait pas pourquoi il l’a ouverte et bue, sans bouger, sans avancer, sans se cacher non plus et avec l’idée de voler d’autres canettes, pour boire dehors, car, par moments, c’est vrai, il a tellement soif, il faut qu’il boive beaucoup, mais là ça ne dure pas longtemps et ils arrivent très vite, de chaque côté de l’allée, deux par deux, et quand ils lui saisissent le bras pour l’entraîner avec eux, il n’a pas de mots assez adroits pour les amadouer, non, il n’essaie même pas, il les entend répéter qu’il doit les suivre sans faire d’histoire, ne fais pas d’histoire ils lui disent, surtout celui avec ses cheveux couleur de paille, et tout de suite ils le tutoient comme lui aurait fait s’il avait parlé à chacun d’entre eux, en oubliant le costume mal taillé et la boule à zéro du plus jeune des quatre, que celui-ci doit raser tous les jours pour se donner l’air mauvais ou crédible, ou les cheveux très noirs du troisième qui tiennent droit sur le crâne avec le gel qui brille, et c’est celui-là qui parle en lui souriant presque, les quatre se sont approchés sans rien dire d’autre, un seul parle et c’est un autre qui met sa main sur son épaule, il est un peu rond et porte une barbe très fine, un trait qui court le long de la mâchoire, alors lui, il fait un mouvement pour retirer son épaule, mais un autre prend son bras, les doigts très écartés, fermement, il sent l’anneau froid et lisse sur son bras nu

Laurent Mauvignier, Ce que j’appelle oubli, Minuit, 2011, extrait – à retrouver dans le dossier abonnés « fiches support ». N’hésitez pas à vous servir de ces fiches pour votre propre écriture ou avec votre propre public.

Liens supplémentaires :

- Laurent Mauvignier sur le site des éditions de Minuit, avec les premières pages du livre.

- le texte avait été mis en scène par Denis Podalydès

Je commence par une remarque sur les fragments : on a commencé ce cycle avec 11 personnages en 3 phrases, donc une injonction de brièveté, de croquis. Puis on a densifié ces face-à-face en les condensant dans un instant de proximité avec narrateur/narratrice, et en incluant le contexte urbain. L’étape, ici, sera de se confronter à un seul personnage.

Pour autant, ce n’est pas l’espace de la « nouvelle » que je souhaite mettre en avant. L’univers de la nouvelle est formidablement complexe, avec des ciselures qui sont des sommets de la littérature (Henry James, Tchékov, Carver et tant...), mais le premier critère de la nouvelle, c’est d’être écrite en fonction d’un contexte de publication – le magazine, dès Edgar Poe, la presse, pour Maupassant. Et souvent un contexte de publication déterminé par les nécessités économiques de l’auteur : voir pour Faulkner, par exemple.

L’univers éditorial a élargi le concept du livre. Si l’industrie culturelle continue de le concevoir comme produit normé, Jérôme Lindon (mais pas lui seul) a continuellement tenté de trouver une réponse par le live aux unités textuelles parfois extrêmement brèves de Samuel Beckett (je me souviens de lui agitant les 2 pages dactylographiées de L’image en pestant : — Et il appelle ça un livre ! N’empêche qu’il l’a fait, le livre...).

C’est flagrant pour La nuit dans les forêts, écrit en 1973 par Bernard-Marie Koltès – j’ai un carbone du dactylogramme, offert par Serge Valletti : 21 pages dactylographiées serrées, qui n’ont plus jamais bougé d’une virgule. Publication par Théâtre Ouvert en 1977, puis par les Amandiers, enfin repris chez Minuit 1 an avant la mort de Bernard, en 1988 : il y a un espace inclassable, où la forme et la longueur de récit ne tiennent qu’à sa propre autonomie.

Ave Ce que j’appelle oubli, on entre dans ce même espace qui est un tenseur essentiel du contemporain, mais qui sera toujours repoussé du coude par l’industrie culturelle.

D’abord, par le point de départ. Un fait divers – violence urbaine permanente et sourde, mais liée aux symboliques les plus essentielles : la consommation, les grandes surfaces, les dispositifs de surveillance et de sécurité – de la plus absurde et révoltante disproportion, où la victime est assignée d’avance à son rôle. À Lyon Part-Dieu, un jeune type meurt étouffé par 4 vigiles, dans une pièce close, pour avoir siroté une canette de bière dans un supermarché Carrefour.

Moi-même j’avais réagi, mais à ma façon : ici, dans le site. C’était en janvier 2010 et c’est l’année Québec, écrit dans l’hiver de là-bas.

Un an plus tard, pas plus, pas moins, les éditions de Minuit proposent le texte qu’a écrit Mauvignier. C’est un exercice que j’ai d’abord proposé à mes étudiants de Cergy, il y a un peu plus d’un an, et qui avait servi d’ébauche à ces cycles d’atelier – voir cette vidéo enregistrée face au Carrefour de Cergy-le-Haut, et lire les contributions reçues alors (10, dont plusieurs qui continuent ! [1]).

Je tiens cependant à ce qu’on remette l’ouvrage sur l’établi. D’abord parce qu’on est bien plus nombreux, on sait mieux ce qu’on cherche, et ce n’est pas le même contexte. Je vous invite quand même, si vous le voulez bien, à relire ma présentation d’il y a un an.

La consigne reste la même. Simplement, sur la base aussi de ces triptyques du métro, la possibilité de prendre un des personnages que vous y évoquiez.

Ce qu’on rebâtit, c’est la totalité du spectre sociétal émettant de la langue autour de l’interaction d’un personnage et de ce que Bourdieu nommait son habitus, dès lors qu’intervient une rupture, une faille, une crête de tension. Ici, la canette de bière volée, l’enlèvement par les vigiles, mais on peut rajouter l’écosystème de toutes les contributions de presse (en quoi, par exemple, la façade normalisée du Carrefour, 1000 fois reproduite, renseignait sur l’événement ?), et le traitement par la justice de l’affaire.

Puisque ainsi commence le récit de Mauvignier : « et ce que le procureur a dit ». Avec ce génial hors-champ initié par le et sans majuscule : il se disait et s’écrivait quoi, avant ? on nous racontait quoi, avant ? Ce sur quoi j’insiste dans la vidéo :
- on respecte strictement l’idée de la phrase unique, continue donc sans interruption. Toutes les stratégies valent, points d’interrogation, tirés, points-virgule, mais jamais de point d’arrêt...
- ni donc de saut de paragraphe : 1 paragraphe unique pour tout le monde ! c’est la condition, ce que je ne savais pas faire il y a un an, pour que le texte rassemblé par nous tous fonctionne comme véritable lecture, méta-livre.
- pas de narrateur ou narratrice présent.e dans le texte. J’y insiste dans la vidéo : ce qui est la spécificité de ce grand flottement lyrique initié par le Mauv’ dans ce texte, c’est le principe d’une narration omnisciente, mais dont le seul point d’accroche reste le personnage même, et que depuis la victime, en amont de son geste (la canette volée) et loin en aval (le procès), tout en traversant lieux, visages, problématiques de consommation, d’information, de violence sociétale, le texte a fondation suffisante (chez Mauvignier, l’instant où la mort se dessine, la fraction de seconde où se comprend l’irréparable, le sans aide ni secours ni recours possible) pour se déployer sans autre attache que cette ombre qu’on traverse en tous sens, et sans obstacles, sinon ce frémissement ou cet assombrissement qui reste présence obsédante du personnage, même très loin ou hors de lui.

Attention : la proposition n’induit pas de commencer par un fait divers, ou une violence sociétale. Même si – à quel malheur est voué notre monde depuis la Hécube d’Euripide (belle lecture préparatoire aussi !) – moi j’ai ça qui me hante puis un mois. Mais le point de départ peut appartenir au plus simple de la vie ordinaire. Ou dans les fragments déjà écrits.

À vous !

pour lire les textes c’est ici !

 

[1Pour vous, amis, pourquoi ne pas reprendre le texte d’il y a un an, et le développer ?


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 juillet 2017
merci aux 1130 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page