vers un écrire-film, #01 | renversement Koltès, vos textes

une collection de textes-films, à chacun de se les recomposer mentalement


ce lundi 11 décembre, vous avez proposés  31  textes-films.

- présentation et sommaire du cycle « écrire-film »

- la proposition 1, avec vidéo et textes supports

- recherche par auteur

- rappel : les contributions reçues sont mises en ligne par ordre chronologique de réception, et un groupe Facebook est disponible pour échanges, discussions, interactions entre contributeurs ;

- envoi des textes par réponse depuis la lettre d’info, fichiers joints au format .doc .docx .pages .odt (mais pas .pdf ni dans le corps de l’e-mail) – merci d’insérer en tête de votre texte la signature souhaitée, ainsi que l’url du site ou blog s’il y a, vous me rendez infini service et évitez les erreurs... Et pensez au titre !

- ne vous laissez pas avoir par la musique des autres, prenez du risque, faite que chaque contribution ait sa musique rien qu’à vous, rien qu’à elle !

.... et super merci à tous ! FB.

Paris sang noir [1]

– on n’entendra aucun son comme si le cinéma muet venait de naître ;

– on montrera dans un plan unique la circulation – comme du sang noir traversé de rouge – allant de gauche à droite ;

– on verra les feux d’une voiture puis une autre voiture, un deux-roues motorisé pris en sandwich entre celle-ci et l’autre qui le suit, un bus fermera la marche ;

– on apercevra au loin le métro éclairé traversant le pont d’Austerlitz et qui va dans le même sens du déplacement ;

– on ressentira la nuit venue si tôt, les automobiles comme des squales malicieux dans une mer nocturne ;

– on distinguera un vélo et, vers l’horizon, des tours illuminées de vert et de rouge.

– on accordera à ce plan une seule durée de cinq secondes, pouvant être renouvelée : musique répétitive de l’image silencieuse et littérature répétitive à inventer, inventer, inventer, inventer, inventer.

Santantango [2]

Un bâtiment agricole tout en longueur, de la boue devant et personne. Le vent qui souffle et une musique très lointaine, très sourde, des cloches synthétisées.
Il fait sombre, c’est en noir et blanc, tout petit matin avant le le lever du soleil.
On devine une vache, puis deux qui sortent du bâtiment. La porte était déjà ouverte, rien n’a bougé, personne.Plan fixe jusqu’à 0’50.

D’autres vaches petit à petit qui avancent, font ce que font les vaches, se grimpent dessus, meuglent, avancent.Mais ne chient pas. Ont dû le faire avant en salle de traite. Noires et blanches ou rouges et blanches, on ne sait pas. Des laitières sûrement pour qui connaît la campagne.

De plus en plus nombreuses. Un troupeau. Petit, une quizaine de vaches. Qui sort indécis, troublé sans doute par la caméra qu’il a vue. La camera suit très lentement puis s’immobilise 0’50 à 1’10.

Plan fixe. Deux ou trois avancent vers nous curieuses jusqu’à ce que la première sorte du champ. Meugle. Quand elle revient dans le champ, la caméra la suit. Puis s’immobilise à nouveau.(2’00 à 2’16).

A partir de 3,00’ La caméra tourne lentement pour garder le reste du troupeau dans le champ, ne se rapproche pas comme un spectateur immobile ou le conducteur du troupeau. On voit apparaître des arbres dépouillés, des poteaux électriques toujours coupés, le cadrage est resté le même depuis le début, à hauteur de vue d’un humain. Les vaches sont lentes comme le mouvement de la caméra ; on voit juste bouger les reflets du ciel dans les flaques d’eau entre les amas de boue.

Croassement d’une corneille.

La camera suit toujours lentement le troupeau au rythme des vaches ; elle suit le troupeau, mais derrière les bâtiments.En un long travelling. En gardant toujours la distance.

Derrière une citerne d’abord, puis le long de bâtiments décrépis. On ne voit plus le ciel.

Bâtiments accolés, bricolés, rafistolés. On revoit le troupeau entre deux bâtiments, et deux vaches qui ont suivi un itinéraire alternatif proche du chemin suivi par la caméra, le rejoignent. Parfois quelque chose d’écrit sur une porte.7, R 87, 63 pas bien droit. Jusqu’à 6,16’

Fin de l’alignement de granges, on voit la sortie par où va passer le troupeau devant la maison d’habitation. Plan fixe. Partout de la boue. Quelques poules derrière les vaches. On entend un peu le vent.

Personne. Sans doute des vaches laitières qui partent au champ au lever du jour. Connaissent le chemin. Y vont sans hâte comme chaque jour, comme elle reviendront le soir, sans même avoir besoin d’être guidées.Plan fixe jusqu’à ce que toutes les vaches aient trouvé le chemin de 6,16’ à 7,32’. On entend toujours ces cloches très lointaines.

7’32’’ – C’est le long plan séquence célèbre au début du film de Béla Tarr Santantango dont on devine qu’il sera lent et long comme la monotonie du quotidien.

Petites boîtes [3]

C’est peut-être le générique, peut-être la scène finale ou l’introduction. Une scène clé en tout cas. Le film devient plan d’architecture et les acteurs, avec toutes leurs couleurs, des silhouettes vides, noir sur blanc. Le décor bascule dans une modalisation abstraite. Le personnage principal de ce film (dont je n’arrive pas à retrouver le nom) est architecte et l’intrigue est basée sur l’arrivée d’un nouveau voisin, ou un souci de voisinage dans la tour à appartements, un immeuble imposant. Un film brésilien, argentin, voire chilien.

C’est pour moi à ce jour la meilleure représentation de la vision en petites boîtes, du fait de voir dans les appartements des petites boîtes pour humains, les unes sur ou à côté des autres et dans un même appartement, plusieurs petites boîtes plus ou moins judicieusement agencées, et de se voir soi-même, lorsqu’on est allongé sur un lit, comme dans une boîte. Une boîte comme celles qu’enfant que je peignais, coupais, collais et aménageais pour y faire vivre des petits personnages. J’avais même de la moquette, des bouts de liège et des petits rideaux pour l’ameublement.

Comme dans d’autres circonstances (l’hôtel ou la chambre d’internat par exemple, où chacun a les mêmes meubles), les immeubles modernes du film rendent les murs presque transparents et on voit bien le principe de la sérialisation, de la rationalisation qui font pencher vers le même. Le passage de l’image en PVR (prise de vue réelle) au dessin vectoriel de tel ou tel logiciel d’architecte renforce la vision des petites boîtes, donne raison à ce que je pensais être une vision bien personnelle déformée par de trop nombreux jeux d’enfants et de trop longues heures passées sur les jeux « Sim city » et « Les Sims »…

Tango [4]

C’est dans un appartement. Au rez-de-chaussée. Dans une des pièces de l’appartement. La pièce à vivre d’un appartement. Il y a du papier peint sur les murs. Il est bleu. Pourvu d’un petit motif répétitif et clair. Bleu plus clair. Comme des nuages délavés soudainement bleu plus clair se détachant sur un ciel bleu plus sombre. Comme un ciel pourvu de nuages bleu plus clair tous identiques l’un à l’autre se répétant à l’infini sur les murs de l’appartement. Un petit quelques pièces pourvu, dans sa pièce à vivre, d’un papier peint. Bleu. Mal collé aux murs. Faisant des plis verticaux. Le long du chambranle. À droite de la porte du fond. Comme si quelqu’un. Un homme ou une femme. Un couple locataire. Avait recouvert de papier peint la pièce à vivre. Cachant du même coup les gaines électriques. Les longs tubes de plastique, courant, le long du chambranle, du plafond à l’interrupteur. Un modèle ancien. Beige et rond. Il rend un claquement, sec et fort, quand on abaisse ou élève son levier. Comme si quelqu’un. Un homme ou une femme. Un couple locataire. S’était empressé de recouvrir les murs. De les couvrir de papier peint en vue de cacher quelque chose. Un défaut dans les murs. Une possible tache d’humidité. Courant. Peut-être. Du plafond au plancher. Un splendide plancher de bois. Ancien. Parfaitement ajusté. Solide et clair. Couvrant toute la surface de la pièce à vivre. Une pièce de quelques mètres carrés. Pourvue d’une table ronde. Très sombre. Passée au vernis. Probablement ancienne. Occupant quasiment le centre de la pièce bien qu’un peu en retrait. Proche du mur du fond. Un peu à gauche de la fenêtre ouverte, rectangulaire, et de son cadre blanc. Donnant sur le jardin. Ou sur le parc. Une étendue verte, disons, dont on ne voit rien. Ne sait rien. Ne saura rien. Et, tandis que, durant huit secondes trente, il n’y a rien d’autre à voir qu’un appartement, modeste, qu’une pièce à vivre modeste, pourvue d’un papier peint, d’une table ronde, ancienne et vernie à l’ancienne, passée au vernis sombre et brun, qu’un meuble bon marché, tout à fait à gauche, adossé au mur opposé à la porte d’entrée, quelque chose genre étagère à monter soi-même, genre étagère en kit, rapidement montée et encore vide, dépourvue de bibelots, de vaisselle ou de livres, des chaises encore et un tout petit lit d’enfant, petit lit de bébé à barreaux clairs, presque blancs, décoré d’un voilage, blanc celui-ci, un ballon, rouge très sombre, presque brun, passe la fenêtre et rebondit, deux fois, lourdement, sur le plancher, entre le petit lit et la table ronde aux pieds moulurés, sans les toucher, comme s’il pesait deux tonnes cinquante, ou quelque chose du genre, n’était pas fait d’air et de plastique mais d’une matière plus lourde, quelque chose comme du plomb, et l’on entend distinctement le ballon rebondir, tandis qu’un enfant, un garçon, de dix ou onze ans, les cheveux courts et noirs, se hisse des deux mains au rebord de la fenêtre et pénètre, comme un petit voleur, dans la pièce à vivre, et s’empare, le ballon achevant à peine son dernier rebond, du ballon rouge presque brun, avant de ressortir, de repasser, son ballon dans les bras, de l’autre côté de la fenêtre, de rejoindre le jardin, le parc ou l’espace vert où, peut-être depuis des heures, il joue, solitaire ou en bande, on ne sait pas, saura pas, et, à peine aura-t-il repassé la fenêtre que, pan !, le ballon rouge presque brun revient, repasse la fenêtre, rebondit lourdement, par deux fois, sur le plancher, à l’endroit exact où, précédemment, il venait de rebondir, obligeant le garçon, un enfant de dix ou onze ans, vêtu à l’ancienne, d’un pull rouge en laine légère, lui collant au corps, au col en v, portant des chaussettes hautes et noires, un short noir lui descendant quasi aux genoux, couvrant tout le haut de ses jambes maigres et alertes, à revenir, à repasser lui aussi dans la pièce à vivre, tandis qu’une femme en tablier, en cache-poussière, portant un bébé dans les bras, entre par la porte du fond, celle du chambranle, le long duquel court un pli dans le papier bleu, et s’installe à la table, dégageant son sein gauche comme l’on sortirait un paquet de sucre, un paquet de viande, un paquet de riz, ou que sais-je encore, de sous ses vêtements gris ou beige, ternes, en tout cas, ternes, et tandis qu’elle passerait trois secondes quinze à donner la tétée au bébé, le garçon repasserait par la fenêtre, son ballon rouge et brun dans les bras, rejoindrait le parc, la femme ne l’apercevant même pas lorsqu’elle coucherait le bébé, maintenant repu, dans le lit, et, tandis que, laissant son bébé dans le lit, elle sortirait de la pièce, ouvrant la porte du fond, celle à gauche de la fenêtre, oui, celle donnant sur les chambres, les autres pièces de l’appartement, la cuisine peut-être, ou le hall de nuit, tandis qu’elle rejoindrait sa cuisine, disons, la tambouille du soir, ce qui mijote sur les gazinières, il y aurait un homme, élégant vêtu, façon années 70, d’un costume sombre, quasi noir, et de gants noirs, il entrerait par la fenêtre, se collerait le dos au mur, les bras écartés de son corps, légèrement, les mains bien à plat, comme s’il cherchait à se rendre invisible, à donner le moins de chance possible à quiconque, une femme donnant la tétée, un garçon de dix s’introduisant subrepticement dans une pièce à vivre d’un appartement modeste, sis au rez-de-chaussée, l’occasion de le voir, repérer, lui, l’homme en noir, à lunettes noires, lui couvrant la moitié du visage, la chevelure épaisse et bouffante, comme on en portait jadis, dans les années 70, se faufilant rapidement, toujours collé au mur, jusqu’au meuble quasi vide, l’étagère en kit, à monter soi-même suivant un plan comme toujours peu compréhensible, et tandis qu’il s’empare d’un sac en cuir beige, d’un sac déjà là, tout en haut de l’armoire, la dernière planche du meuble en kit, mais totalement invisible, totalement peu visible tant il y aura eu des choses à voir, du papier peint, une table ronde, un lit pour bébé, du parquet et un ballon, et tandis qu’il repart en sens inverse, repassant la fenêtre, retournant au jardin ou au parc, le sac en cuir beige sous le bras, il y a un ballon rouge, presque brun, qui repasse par la fenêtre, rebondit deux fois, lourdement, sur le plancher, et un enfant de dix ou onze ans, un garçon : il se hisse par la fenêtre, pénètre dans la pièce à vivre et récupère son ballon, et il y a une femme, une mère en cache-poussière, la même que tout à l’heure : elle ouvre la porte du fond et elle pénètre dans la pièce à vivre, elle porte un bébé dans les bras et il pleure dans ses bras et elle s’installe à la table ronde, plus ou moins au centre de la pièce à vivre, mais légèrement en retrait, proche du mur du fond, celui de la fenêtre grande ouverte, et, tandis que dans ses bras le bébé pleure, elle sort son sein gauche comme on sortirait de nos poches un paquet de café, un paquet de beurre ou de pâtes, et elle donne le sein à l’enfant, et ni le garçon de dix ou onze ans, ni la femme à la table, ni le bébé, ne remarque le manège de l’homme, du malfrat, n’entrant pas au hasard, sachant exactement où aller, et quoi prendre, dérober à notre vue : un sac beige, bien rempli, un sac rond en cuir souple, un sac d’homme, comme on voyait, jadis, pendre à la main des

Je cherche une île [5]

Un port urbain. Où passants, oiseaux, rumeurs et moteurs ricochent dans l’air et les reflets. Début d’un après-midi ensoleillé d’automne. Une certaine lenteur dominicale peut-être, en dépit d’une densité du lieu, des couleurs, et du brouhaha continu de la ville.

D’après son inclinaison sur la balustrade de pierre, on devine que la femme du premier plan, vue de dos, regarde elle aussi, rêveuse ou concentrée, les mouvements du bateau à moteur blanc et noir, juste un peu sur la droite. Mais que fait ce navigateur parisien ? Son entrée dans le plan, tout en douceur, donne progressivement lieu à une courbe, un changement de direction, un demi-tour peut-être ? Sa manœuvre provoque un remou d’eau et de moteur froufroutant les oreilles.

Perpendiculaires au petit navire et aux quais, deux péniches amarrées se laissent tanguer sur des vaguelettes minuscules. Leurs ponts chargés de mobiliers en plastique, de plantes en pots, de bouées orange, font deviner une présence humaine qu’une simple ombre féminine, à l’intérieur de la cabine de droite, vient confirmer. Sur la péniche de gauche, deux capteurs solaires se tiennent judicieusement inclinés vers le sud. On s’imagine à bord, dans des cadres exigus, vieillots et douillets, avec la sensation très mesurée que soudain ça pourrait pencher !

À gauche de la seconde péniche, en continuité du ponton, un mur s’avançant sur l’eau rétrécit le passage fluvial au centre du canal. Briques, ciment, pierres jaunes servent de base à la partie couverte du pont dont les premières fenêtres sont dotées d’une grille blanche. D’après quelques silhouettes mobiles, on peut passer par ici quand on veut gagner l’autre rive. Sur le quai d’en face, la jointure entre le pont et la muraille donne lieu à une sorte de sas désuet : une sorte d’antichambre au souterrain peut-être ? Cette petite construction en bois blanc, haussée grâce à un genre de pilotis, forme un coude ajouré de fenêtres derrière lesquelles des passants défilent, indistinctement. Sur le quai d’en face, en plein air, les promeneurs empruntent aussi ce rythme calme mais décidé.
Outre les couleurs rouge et blanche des péniches et du pont couvert, une enfilade verte de barrières marque le contrebas du quai d’en face. Au niveau supérieur, une tache touffue et feuillue d’arbres d’automne flotte à gauche en s’estompant en face, derrière le pont, suivie des gris métalliques miroitants des façades modernes de la Bastille.

Je rêve d’une île. Je rêve d’une île à Paris.

La naïade [6]

La caméra serait tenue par un homme, pas parce qu’on l’entendrait parler mais par la manière que la caméra aurait, de, comme une main, bien se caler, on croit que c’est une main et c’est en fait une habitude. La caméra de se caler, ou le paysage, et il faudrait regarder plusieurs fois, pour bien savoir, et parce que le paysage ici serait la mer, forcément décadrée, nécessairement plus grande que l’image, et plus grande que ce qui semblerait se tramer à l’écran, d’une femme, rebaptisée pour l’occasion "la naïade", qui se tient dans le début des vagues en maillot de bain une pièce noire, et c’est alors le maillot et la femme qui doivent sembler ridiculement petits, circonstanciels, pour que la mer ne le soit pas, puisque la mer ne l’est pas, qui est de tout temps, et on saura effectivement que la mer est grande, plus grande que là, plus immense que ce qu’en livre ici le carré d’image, par souvenir, par souvenir ou par réflexe, et parce que si on n’a pas vu ce morceau de mer là précisément on aura vu la mer au moins une fois et nécessairement on comparera, et sans même se prêter d’ailleurs au fastidieux travail de comparer, simplement on saura, que la femme ici apparaît en pied, dans son entièreté, intégralement, ne dépassant que de son maillot colle-peau, par bras et jambes, tandis que la mer s’hors-cadre et se dérobe et l’on pourra alors soupçonner la caméra, l’homme, d’avoir usé de la femme comme d’un prétexte, comme d’un appât. Le plan pourrait durer une éternité, sans que rien n’advienne que le lent travail des vagues et de la femme si ce n’était l’intervention de deux enfants, débarquant littéralement dans l’image par son côté, déconcentrant le cadre tout entier rivé à l’arrivée face de chaque vague, et le pas chassé des deux enfants, une fille un garçon, traverse l’écran, passant devant la mer et devant la femme, disparaissant et repassant derrière la femme. Le garçon court après la fille avec dans les mains un long tube en mousse qu’il agite et secoue au-dessus de la fille, elle l’évite en sautant dans les vagues. On n’entend pas les rires. Par quoi on sait qu’ils n’appartiennent pas à cette caméra de famille, qu’ils ne seront, dans le film de l’été, que des passants, des enfants à d’autres que ces deux-la, l’homme qui filme et la femme aux pieds dans l’eau, des figurants d’un film de vacances ? La femme sort de l’eau, s’avance vers l’homme, réalisant elle même le gros plan qui devait bien arriver, sur son épaule puis son visage, encore mouillé d’une baignade dont on n’aura vu que la fin, d’un amour dont on ne saura qu’un moment.

Le rituel au tee-shirt [7]

Au tout début, il n’y qu’un écran noir. Il dure deux secondes puis on entend des bruits de pas et le narrateur par-dessous. Deux images sont superposées. Il ou elle marche dans un garage souterrain. Difficile de savoir si les deux images sont les mêmes ou non. En arrière plan, il y a deux variations d’une même porte. C’est l’éclairage qui change. Celui de gauche tire vers le turquoise et celui de droite vers le violet. À droite, on aperçoit une BMW blanche très propre et bien garée. Le narrateur annonce immédiatement la couleur : le sous-sol appartient aussi à l’homme.

Changement de plan. On se rapproche de ce qui ressemblait à une porte. En fait, il s’agit d’un renfoncement dans le mur traversé par un tuyau qui en marque le contour. La caméra effectue un mouvement de la droite vers la gauche. Encore deux lumières. Le tube très blanc du plafonnier et l’orange de la lumière de secours. Celle-ci disparaît rapidement et le regard est dirigé vers une énorme tâche de la même couleur sur le mur opposé. Elle fait penser à une peinture rupestre. Les pas se sont arrêtés. Le temps est suspendu mais le narrateur continue malgré tout à parler. Le gris des murs du parking s’oppose à l’orange de la tâche et de la lumière. Le plafond est noir.

Ensuite, au premier plan, apparaît de nouveau une lumière de secours, près du sol, mais est elle éteinte. Une flèche blanche sur fond vert accroché dessus indique la direction à suivre pour sortir : il faut prendre à droite. À l’arrière-plan, un homme au tee-shirt blanc s’accroupit. On ne distingue pas ce qu’il est en train de faire. Par contre le nombre trente-cinq est écrit en chiffre au-dessus de lui, sur le mur gris. La musique jouée au piano commence. On se trouve maintenant plus près de l’homme mais l’ombre cache toujours ce qu’il fait. Le texte dit par l’orateur discret évoque cathédrale et temple. L’homme au tee-shirt blanc pourrait être en train d’accomplir un rituel.

Un nouveau plan. Une porte de sortie rouge. Accroché à sa droite, un extincteur. Elle est située tout près d’une place de parking. La porte se referme tout doucement sur une autre lumière jaune/orange.

Règlement de compte [8]

Un boulevard désert dans une banlieue américaine, de ces banlieues où n’habitent que des gens aisés qui se paient des milices pour prévenir les intrusions et maintenir l’ordre. L’image fixe proviendrait d’une caméra de surveillance fixée en hauteur sur un bâtiment ou un lampadaire, ce qui procure une perspective plongeante. Toute la scène sera envisagée de ce même point de vue.

Terreplein central avec petits arbres récemment plantés. Bitume mouillé. Trottoirs en pelouse.
On n’a pas vraiment idée de l’heure. Le ciel est couvert, pas d’ombres au sol.

Entrent dans le champ un groupe de cinq personnages. Des garçons : jeunes, vêtus de blousons de sport et chaussés de baskets. L’un d’eux est en roller et ils sont deux à porter des casquettes, ce qui rend leurs visages invisibles. Tous s’agitent et gesticulent comme s’ils attendaient quelqu’un. En fait non, ils discutent, ils sont en pleine affaire. Au bout de quelques secondes, on comprend que l’un d’eux est plus âgé. On ne le voit que de dos mais il semble bien que son crâne soit dégarni sur le devant. Plus vieux donc et vêtu de noir. D’ailleurs les quatre jeunes sont tournés vers lui tandis qu’ils parlementent. On n’entend pas ce qu’ils disent, rien que des grésillements sur la bande son. Le groupe se déplace sur la gauche en piétinant la pelouse qui borde les maisons. Et puis l’un des garçons finit par tendre un paquet à l’homme en noir qui le met dans sa poche et s’éloigne aussitôt jusqu’à disparaître du champ tout comme le gosse en roller.

Désormais ils ne sont plus que trois.

Le plus costaud en blouson jaune se plante devant celui qui a rendu le paquet et l’attrape par son sac à dos jusqu’à le faire tomber. Et là, il lui donne un violent coup de pied dans la tête. Et puis un autre. Un autre. Il s’acharne sur lui, le forçant à se recroqueviller et à tendre les bras vers l’avant pour parer aux coups, avoir moins mal. Le troisième regarde sans rien faire, semble d’accord avec ce qui est en train de se passer.
Une bande s’affiche en haut de l’écran avec les données de la caméra de surveillance. Au premier coup de pied il est 15:21:16. SUN, un dimanche.
Les grésillements se sont arrêtés, plus de son.
Le silence et les reflets mouillés sur le bitume procurent un effet étrange à la scène. L’atmosphère paisible du quartier contraste fortement avec ce qui vient d’arriver.

Le gamin au sol a réussi à se relever, dans le mouvement il a perdu son sac à dos. Il a cependant échappé à son agresseur, un instant se retourne pour le défier, finalement disparaît en courant derrière les maisons.

15:21:26. SUN. Écran noir.

La lettre

La lettre [9]

noir et blanc (image un peu passée) – musique : jazz cuivres en douceur

un homme de dos sur un rivage, derrière un rocher dominant la mer, pantalon de toile, blouson foncé, un bandage en travers du crâne

2 secondes – l’homme (il n’occupe qu’une partie de l’écran, centrant le paysage) se tourne légèrement, on voit que le bandage descend le long de la joue

4 secondes – de profil, il marche posément le long du rivage en pente douce, accompagné par la caméra

13 secondes – la mer est en fait une anse, on voit l’autre pointe de terre sur laquelle, assez petite compte tenu de la distance, une maison de deux étages et puis l’herbe – l’homme passe derrière un poteau électrique en ciment, relié par des fils à un autre poteau, en bois celui-là, en partie immergé

il domine la grève et (21 secondes) s’arrête au niveau d’un nouveau poteau de bois, légèrement au dessus du sable,

24 secondes – la caméra le montre de plus près (un peu plus qu’en buste), il prend plus de place et de présence dans l’image ; les deux mains dans les poches du blouson il regarde autour de lui, sans qu’on le voit de face

25 secondes – gros plan sur le sable sur lequel est posée une feuille, sans doute emportée par le vent – à l’arrière plan l’herbe qui retient la pente

27 secondes – buste de l’homme trois quart face (un bandage lui couvre le nez et rejoint la mentonnière) la tête légèrement penchée vers le sol

29 secondes – une butte de terrain, qui doit borner la plaque de sable, maintenue par un tapis de griffes de sorcière, à droite le genou plié de l’homme, un main pendant au premier plan, l’autre posée en bas de la cuisse, et, penché en diagonale, un peu de son blouson

32 secondes – la tête et le haut du buste de l’homme, griffes de sorcières en arrière plan, il finit de se pencher

33 secondes – il dit (sur la musique devenue encore moins forte mais qui reste bien présente) « mon amour, je regarde la mer » etc.. commence à lire ce qui semble être une lettre d’amour, ou plutôt une lettre, assez littéraire, se racontant à la personne aimée

45 secondes – gros plan sur une partie de la feuille pendant que la voix continue la lecture toujours accompagnée en sourdine par la musique

1 minute – toujours lecture et à l’image de nouveau un gros plan du visage de profil, on voit les lèvres bouger très peu, comme pour un murmure ou une lecture muette

1 minute et 9 secondes, de nouveau la lettre (mais en fait si on fait attention, une feuille plus courte, plus longue que la feuille vue auparavant) avec, en tête, « ma belle » et puis un texte (écriture serrée, hérissée de jambages, quelques ratures) et toujours la voix plate de l’homme qui lit un texte différent de ce que l’on peu déchiffrer – peut-être est ce une autre lettre...

1 minute 18 – début d’une autre séquence, une table, un coquetier, une main qui casse l’oeuf – image plus contrastée, nette

Survenance [10]

Œil attentif et mobile
Oreille tendue, à l’écoute
Nez frémissant, à l’affût
Langue sensible, en recherche
Peau avide de caresses et de vent.

Elle. Posée là. Dans ce monde.
Elle. Cri premier. Le tenir. Sonore.
Elle. D’abord contre. Reliée peut-être.
Elle. Tapie. Perce la surface.

À peine. C’est pas la peine. Elle. Dit.
Bafouille sa honte du mot.
Articule son désir de la langue.
Parler. Pet de l’art, lait de lard.

Du lard ou du cochon, la chèvre ou le chou
Elle, jamais, n’a su trouver de place,
Surnuméraire, petit bout de rêve,
Excroissance honteuse à soustraire.

Émerge de la gangue. Pointe.
Claque sur le nez. Se replie.
Trop long, ton nez te désigne,
Impertinente étrangère.

Marmonne ses chansons, viatiques
intimes de vies souterraines,
Explore les improbables méandres
Du chemin de sa survenance.

Nein [11]

Une voix d’homme chuchote. Toit d’immeuble. Un jeune homme assis, les pieds dans le vide, entre une grande antenne et un logo Mercedes géant, brillant mais constellé de petits impacts, qui tourne sur lui-même,. Cheveux sombres ébouriffés par le vent, fine moustache, écharpe noire, blouson en cuir ouvert sur chemise et pantalon noir, chaussures creepers pointues à boucle. Il regarde vers le bas. Une petite note de piano résonne, plane, un choeur de femmes l’accompagne.

cette fois je le fais.
Drôle, que je sois si calme.
Mes chaussettes rouges ...

Un homme en manteau noir apparait derrière lui, à sa droite.
Brumeux et froid.
Mis un pull pour ne pas avoir froid.

Le logo Mercedes tourne lentement. L’homme au manteau regarde le jeune homme, il l’écoute.

Le blouson est bien.
Une occasion.
Mais la poche se déchire.
C’est elle qui me l’a donné.
Du gravier sur le toit,
pour quoi faire ?

L’homme au manteau pose sa main gauche sur l’épaule droite du jeune homme.
— Pour qu’il ne s’envole pas ?

Le jeune homme s’appuie sur ses mains, il s"élance. Bruit de ses pieds touchant le sol quelques mêtres plus bas, sur une terrasse. Il se redresse.
— L’avion tourne en rond sur Berlin...

Casque aux oreilles reliés par un cordon blanc au balladeur qui dépasse de la poche du blouson.
— Va s’écraser.

Il plaque ses mains sur ses écouteurs. La musique et le choeur un peu plus forts.
— J’ai toujours eu chaud aux mains.

Il ferme un instant les yeux puis avance. Des voix lointaines. La note de piano encore plus forte, le choeur aussi.
— Bon signe. Ça crisse sous mes pieds.

Derrière lui des grilles, derrière les grilles, des gens. Ils le regardent, l’appellent. Derrière eux, une lunette pour observer le panorama.

Quelle heure ?
Le soleil se couche déjà.

La voix du choeur va crescendo. Le jeune homme continue d’avancer. Loin, dans la brume laiteuse, un point lumineux tremble.

Logique, l’ouest.
Je sais déjà où est l’ouest

Une femme agite la main vers lui.

Alors, je prenais toujours
le métro vers l’Est.

Il tourne sur sa gauche et avance sans un regard pour les gens plus nombreux, tournés vers lui. Certains lui font signe, d’autres l’appellent.

Achetais un carnet,
gagnais un mark.
Le soleil dans le dos,
à gauche l’étoile.

Il arrive au bord du toit et regarde vers le bas. Face à lui, silhouettes d’immeubles émergent de la grisaille.

C’est bien :
le soleil et une étoile.
Ses petits pieds.

Un pas puis l’autre, il marche au bord du vide, les bras un peu écartés vers l’arrière, pour l’équilibre.

Elle sautillait en dansant...
Si mignonne !
Nous étions tout seuls
A-t-elle déjà ma lettre ?
Je ne veux pas
qu’elle l’ait déjà lue !

Il s’assied sur le rebord, pieds dans le vide.

Berlin, ça ne me dit rien ...
Havel, un fleuve ou un lac ?
Jamais compris.

Le jeune homme regarde autour, à gauche puis à droite. L’homme en manteau noir s’approche. Ses cheveux clairs sont attachés en catogan. Il s’accroupit dans le dos du jeune homme et pose la tête sur son épaule gauche.
— L’Est en fait, l’Est est partout.

Le regard du jeune homme s’arrête vers la droite.

Marrant, ils crient.
Ça m’est bien égal !

Il regarde vers le bas.

— Toutes ces pensées.

Depuis derrière les grilles un homme et une femme s’agitent, lui font signe de revenir. L’homme au manteau pose maintenant sa main dans le dos du jeune homme.
— Je m’en vais et pourquoi ?

Il saute. La voix, la musique et le choeur disparaissent. Une troupe de corbeaux surgit par la droite et traverse. Leurs croassements résonnent. L’homme au manteau se redresse brutalement en hurlant : « Nein ! » En contrebas les immeubles dans le gris, une tache de lumière palote au dessus d’eux.

Musique [12]

Extérieur jour. Image en noir et blanc. Plan fixe rapproché d’un visage d’homme. Le maître Biswanbhar Roy. Yeux cernés, regard vide - comme intérieur - ne fixant pas la caméra. Bouche presque féminine et charnue, plutôt petite dans le visage assez large. Sous la lèvre inférieure, ombre en éventail, menton très court marqué d’un pli. Silence. Fixité du regard et immobilité presque inquiétante du maître. Légers craquements de la bande-son.

La caméra commence un travelling arrière, dégageant le visage toujours impassible. Ligne des cheveux sombres, soigneusement peignés en arrière, plus clairs aux tempes et formant un V sur le front. Le plan dévoile la poignée en crochet d’une canne appuyée à la joue droite. L’index de la main droite du maître repose sur l’angle du pommeau, plus clair que la canne elle-même – bois noir, serti de deux bagues, à l’éclat argenté. A l’annulaire droit replié, un anneau surmonté d’un chaton ovale, pierre très claire.

En s’élargissant encore, le plan dévoile le motif à entrelacs de feuillages sur le fond sombre du fauteuil à haut dossier sur lequel le maître a posé la tête. On découvre l’une des manches, garnie d’une large bande de broderies. Lumière zénithale. L’ombre du visage s’inscrit en triangle noir sur le cou, marqué d’un pli, et déborde sur le vêtement clair. Diagonale noire de la canne posée en travers de la poitrine. De part et d’autre, les deux pans du manteau ouvert. Même large broderie que sur la manche. Tissu à reflets brillants. Mouvements d’une respiration gonflant calmement et régulièrement le torse du maître. Aucun son.

La caméra se déplace. Elle balaie un espace vide. Sur le sol gris, de larges taches, gris plus clair. Trottoir ou place. Puis un long muret noir, puis le sommet de deux arbres émergeant de la masse confuse d’une végétation dense en contrebas. A gauche, une épaisse bordure à nouveau – une marche ? - puis un espace de vide plus clair cerné d’un rebord de pierres foncées apparait devant le fauteuil - vu maintenant de trois quart dos, et, tout près du fauteuil, une petite table au plateau hexagonal, son centre marqué d’un cercle plus clair. De l’autre côté du quadrilatère de l’ouverture, face au maître immobile, un fronton en accolades surmonté d’un pot à feu. Au-delà, seules des nuances de gris et de blanc semblent indiquer les mouvements d’un fleuve ou un bord de mer tout en haut de l’image, puis se distingue à peine une étroite bande de ciel blanc. Pépiements d’oiseaux.

La caméra revient lentement vers la partie droite de la terrasse et, d’une petite maison de toit en pierres apparait le serviteur, cheveux courts et blancs, en habit clair, veste à manches courtes, ceinturée à la taille et tissu chiffonné noué en sarouel. Il porte un narguilé et s’avance, pieds nus, vers le fauteuil. Une serviette à carreaux est passée sur son épaule. Parvenu près du maître, il hésite, il appelle doucement Maître, Maître, puis dépose le narguilé à gauche du fauteuil, toujours vu de dos. La caméra suit tous ses gestes et se déplace maintenant. Le bras gauche du maître est posé sur l’accoudoir. Le serviteur se penche, les jambes raides, pour installer le narguilé. Pépiements d’oiseaux, bruits délicats des pieds nus du serviteur sur le sol. Hésitations du serviteur. Son corps se courbant, se redressant, se courbant à nouveau vers le fauteuil. Voix très basse appelant pour inviter le maître à fumer.

Gros plan sur le dos du serviteur devant le fauteuil. Il exécute une légère courbette, et sa main droite monte à ses lèvres puis redescend le long de sa jambe. Il disparait dans la petite maison. Silence. Plan fixe puis la voix grave du maître appelant Ananta ! Gros plan sur le visage du serviteur, qui s’est brusquement retourné. Le maître toujours assis dans le fauteuil. Un léger nuage de fumée s’échappe de sa bouche. Il repousse l’embout du narguilé tenu de la main gauche. Sous la large manche évasée du manteau, apparait le vêtement clair et souple. Accoudoir sculpté et recourbé sous le coude gauche, avant-bras relevé près du visage vu de profil. Quel mois sommes-nous ? demande le maître.

Plan sur le serviteur. Retourné de trois quart, le visage se découpe sur la maçonnerie de briques de la petite maison. Ses deux mains, réunies sur le ventre, triturent le chiffon à carreaux. Falgun, Maître, répond le serviteur, que la question semble inquiéter. Est-ce le printemps ? nouvelle question du maître qui tourne lentement la tête vers le serviteur souriant qui répond, oui, maître et poursuit tout en s’animant, les « muchkunda » sont fleuris, en voulez-vous ? Visage du maître à nouveau de profil. Silence. Le sourire s’efface sur le visage du serviteur qui se retourne et disparait.

Plan large fixe : la table, le fauteuil, le maître assis, jambes étendues, pieds nus déchaussés posés l’un sur l’autre, sur des babouches blanches. La bande de broderie du manteau fait plusieurs plis jusqu’à toucher le sol par-dessus l’accoudoir. Très léger vent faisant onduler le bas du vêtement blanc contre les jambes nues. Le maître reprend le narguilé de sa main gauche. Derrière son profil, une balustrade en pierre. Colonnade basse entrecoupée de pots à feu à intervalles réguliers. Mouvement de caméra se rapprochant du visage dont les yeux se plissent. Le son ténu et lointain d’une musique aiguë nous parvient en même temps que le personnage vient, lui aussi, de la percevoir, mais juste avant que le spectateur en prenne conscience. L’homme tourne la tête vers la droite, main gauche restée en suspens près de la bouche, main droite poing refermé, posée sur la rondeur du ventre.

Moue du maître. Il se remet à fumer. Modulations de la musique aiguë. Instrument à cordes imitant une voix féminine plaintive. De sa main droite, l’homme saisit la canne et s’y appuie lourdement pour se lever. Mouvement arrière de la caméra pour un plan très large de la scène. Une terrasse en L à plusieurs petits gradins. L’homme et son fauteuil, à l’intersection des deux branches du L, paraissent minuscules au centre de l‘espace qui s’est ouvert. A la gauche de l’homme la balustrade, colonnade, avec trois pots à feu de part et d’autre d’un couronnement triangulaire percé d’un oculus et surmonté d’une forme évoquant une statue aux contours un peu flous sur fond de ciel blanc. L’horizon, mer ou fleuve, est une simple ligne à peine plus marquée que la couleur du ciel.

Le maître debout appuyé sur sa canne fait quelques pas au bord de la terrasse, sa main gauche sur la hanche. Le manteau, ouvert sur le côté, est légèrement soulevé par le vent. Ses pas, de plus en plus assurés, s’accélèrent. Allées et venues devant le fauteuil tandis qu’une voix féminine lointaine, comme venue d’en bas, mais de plus en plus présente, poursuit des sortes de vocalises. Le maître continue ses déplacements et s’approche de l’angle de la terrasse ouverte sur la cour. Il s’arrête. Penché sur le vide, il appelle Ananta ! d’une voix forte.

Plan du rez de chaussée du palais. Bases de deux colonnes blanches, cinq larges marches d’un escalier, et après un intervalle, le départ d’un troisième fût de colonne. Vue depuis la terrasse, le serviteur en contre-plongée, visage tourné vers le haut. Plan sur le bord de la terrasse du palais, depuis le rez de chaussée : Le sommet des colonnes réunies deux par deux sur la droite, terminées par des chapiteaux corinthiens, et, entre les colonnes des brise-soleils ajourés, avec, en dessous, la bande sombre d’une galerie. Dans l’angle intérieur du bâtiment, traces noires d’humidité et sur la gauche, la silhouette du maitre penché vers l’avant, se découpe sur le ciel. Il demande d’où vient la musique. Le chant plaintif et modulant est de plus en plus présent. Le serviteur répond en forçant sa voix qu’elle provient de chez Mhim Ganguli. Courts dialogues entre le maitre, qui fait répéter la réponse, et le serviteur. Va chercher l’intendant ! Oui maître ! Le serviteur quitte rapidement la cour et la caméra balaie l’angle du mur puis parvient à la terrasse tout en haut où la silhouette tronquée à mi-corps du maitre disparait peu à peu. Ciel blanc. Musique.

Frontière [13]

De dos, le père se découpe en noir sur le ciel rose, face au soleil qu’il masque. Las, il baisse son front, son menton, son cou, ses épaules, comme s’il priait lentement, découvrant peu à peu les rayons qui envahissent et verdissent le paysage. La steppe est une ligne d’horizon, deux nuages, le silence.

De la maison, à l’arrière, arrive sa fille, à peine adolescente. L’herbe se froisse sous ses bottes et sa robe entre ses jambes, dans l’empressement de montrer à son père une feuille qui tremble entre ses doigts, porteuse d’un message que le vent nous dérobe.

Pour contempler le soleil en paix, le père s’est assis sur un lit en fer forgé, à l’ombre absente d’un arbre dépouillé de ses feuilles et de sa forme par le vent incessant, sans entrave ni but, et dont la hauteur semble démesurée dans cette contrée strictement horizontale. Il a posé sa tête contre les barreaux. Il a attendu toute la journée. Sa fille, arrivée essoufflée, s’immobilise. Elle le fixe de ses yeux de pure pupille. À ses tresses se mêle un ruban blanc plus long que ses cheveux qui danse sur sa robe aux motifs pâles. Son gilet brun sans manches rappelle la terre du chemin. Son papier, pris par la bourrasque, se perd dans la poussière.

La fosse est peu profonde. Les mains jointes, le père repose dans ses plus beaux atours. Une riche tapisserie lui apprête un lit dans la terre fraîchement retournée. Sa fille dépose sur sa poitrine un pain large et plat, rond et doré comme un soleil, percé d’un trou en son centre, puis elle plie les coins du tissu rêche et rigide sur ce corps compact et empêché. L’herbe bruisse. Sur son visage penché, l’éclaboussure des grains de beauté. Sur son genou plié, une étoile de métal qu’elle tend de fil rouge. L’étoile se détachera à la tête du monticule, dans la steppe bleutée par le ciel bas, grésillant de crépuscule.

La fille est restée longtemps allongée dans le lit de son père. Sur le dos, sagement, les pieds alignés devant la radio qu’elle écoutait tantôt. Sur la table, dans une petite valise en carton à l’intérieur tapissé de papier quadrillé noir et blanc, elle loge trois livres en russe réunis par une cordelette, un récipient enveloppé de papier journal, une robe roulée en boule, des jumelles à la bandoulière en cuir et son herbier à la couverture bariolée de collages. Son visage, bien que livide, est sombre ; mais il ne dit rien. Ses doigts verrouillent délicatement la valise, suscitant un déclic métallique. Elle sort sous le regard de son père, qu’elle avait autrefois portraituré au crayon, avec ses lunettes d’aviateur empruntées à des aventuriers de passage. De l’extérieur, elle écarte les panneaux de la fenêtre entr’ouverte et en retire le rideau de dentelle. La maison s’éclaircit.

Elle attend, assise à côté du seuil, dans le va-et-vient d’un voile qui préserve l’entrée de l’éternelle poussière. Un fichu rouge couvre sa tête aux longues nattes toujours mêlées d’un ruban blanc. Soudain elle se lève et, du pas trop cadencé de qui a décidé de ne plus douter mais doute tout de même, elle traverse la cour, sa valise à la main, et monte dans le camion de son père. Un drap y fait office de plafond, retenu par des pierres taillées en losange et montées en pendentif qui tintinnabulent dans le soleil.

La route n’est que le tracé parallèle des roues monotones sur la terre déserte, aride, sublime, aussi infinie et inépuisable qu’une mer. L’orpheline est secouée, cahin-caha, et brusquement propulsée en avant, arrêtée net : l’aiguille annonce que le réservoir est à sec. Justement ici, à la croisée des chemins où elle s’arrêtait jour après jour avec son père, le laissant poursuivre sa route tandis qu’elle retournait à la maison. Elle n’est jamais allée plus loin. Elle emprunte à pied le même chemin que son père, celui de gauche. Son fichu rouge s’ébat contre son cou et ses oreilles, tentant de se défaire et s’envoler en oiseau fabuleux. Au loin, une ligne mystérieuse double l’horizon. Elle se précise peu à peu, se rapproche. La jeune fille la touche prudemment. Son visage, aussi splendide et impassible que le ciel, se crispe, mais à peine : ses doigts effleurent le nœud d’un fil barbelé. Ces fils qui la dépassent d’un mètre traversent la steppe, à sa gauche, à sa droite, à perte de vue, aussi étendus que l’horizon lui-même. Ses vêtements battent comme drapeau au vent et seul le vent franchit cette frontière.

L’hypnotiseur [14]

1. Années 60, une rue pavée (qui pourrait être de Paris / quartier Alésia), filmée de l’intérieur d’un modeste salon de coiffure improvisé dans une maison dont on aperçoit l’escalier montant à l’étage. Gros plan sur les carreaux couverts de buée, on n’y voit rien, on entend juste un enfant crier et une mère essayer de le raisonner. Camera agitée.

2. 5 heures de l’après-midi, temps brumeux et encore frais. La mère pousse son enfant dans le petit salon où la coiffeuse l’accueille, l’enfant se jette par terre, en boule, la coiffeuse surprise, tente en vain de le maitriser avec quelques livres d’enfants : rapidité, nervosité des plans.

3. Dans son salon aux murs beige, la coiffeuse, chevelure brune et bouclée, la quarantaine vêtue d’une jupe et d’un corsage couleur pistache en coton. La coiffeuse a les pommettes roses .La camera pique deux fois sur le visage de la coiffeuse. La coiffeuse agrandit l’espace. Deux gros casques boule.

4. Gros plan sur la mère. La mère resserre l’espace, blonde avec un carré strict, a à peu près le même âge que la coiffeuse et des raideurs partout : dans sa posture, dans son cou et dans se deux petits yeux noirs. La camera s’arrête plus longuement sur la mère. Picore ses défauts. La mère arrache son manteau à l’enfant.

5. La camera bouge tres vite puis s’arrête. Présence d’un homme près d’un radio -cassette posé sur le radiateur .L’homme à petite moustache a quelques années de plus que la coiffeuse , anecdotique, retranché (comme s’il n’avait aucune raison d’être là, comme s’il n’avait rien à faire dans le film)

6. La mère chuchote quelque chose à l’oreille de la coiffeuse. La coiffeuse jette un regard à l’homme.

7. Aidée de la coiffeuse, la mère attrape son fils sous les bras et par ses longs cheveux bouclés et tente de le caler sur le fauteuil en sky rouge.

8. Le fauteuil professionnel en sky rouge tourne sur lui-même, l’enfant s’échappe, continue de crier, se retranche en dessous su second siège du très petit salon et joue avec les morceaux de cheveux restés au sol.

9. On ne sait pas ce qui sort de la bouche de l’enfant, des cris indistincts ou des cheveux. L’enfant en nage et en colère semble appartenir tout entier à un monde sauvage où les deux femmes n’ont plus accès. Il s’agrippe au pied inox du fauteuil qu’il fait tourner comme un parapluie. Le salon tout entier tourne aussi.

10. Soudain l’homme en pantalon de tergal marron et chemise beige se lève du tabouret où il était assis au fond de la boutique. Ses yeux attrapent un signe d’approbation dans les yeux de la coiffeuse. Ellipses.

11. Il se courbe à hauteur de l’enfant, cherche ses yeux pour les fixer, plan sur ses doigts, auriculaires et index, deux ou trois passes . L’enfant se tait, suit des yeux les marionnettes des doigts et se laisse asseoir sur le siège. Silence total dans le petit salon .La mère, l’enfant, la coiffeuse aussi, tout le monde semble hypnotisé par ce qui a lieu.. Pupilles, celles de l’enfant revenues au centre de ses globes oculaires.

12. Index de l’homme sur la fente du radio- cassette, l’homme entre en transe, se met à danser sur une musique orientale. L’attention de l’enfant toute entière dans les courbes et les figures que l’homme dessine avec son corps, ses pupilles comme happées. La musique d’orient a éteint tous les bruits de la rue, toutes les paroles.

13. On est ailleurs et pourtant là dans le salon « chez Caroline » .Plan sur les ciseaux et la dextérité des mains de la coiffeuse sui taille prestement, généreusement dans la chevelure de l’enfant et la ramène à longueur, la stricte longueur souhaitée par la mère.

14. 43 secondes après, l’homme regarde l’enfant dans les yeux, sans mot dire , bouge ses doigts en sens inverse du précèdent. La caméra filme l’enfant qui lui sourit, descend calmement du siège. Etrange atmosphère.

15. La bande son laisse alors entendre le monologue intérieur de l’homme admirant la beauté le talent et se félicitant du ventre éternellement plat de la coiffeuse.

16. La mère n’a pas un regard pour l’homme, glisse un billet de 10 francs dans les mains de la coiffeuse, donne brusquement la main à son enfant encore dans un demi sommeil. La mère se hâte.

17. Sur le pas de la porte, elle se ravise et sa bouche amère redit à la mère pour la seconde fois, de ne …surtout, surtout jamais … Coiffeuse de dos, dans ce dos : les yeux de l’homme . Elle referme la porte. Dehors, Il se met à pleuvoir

La pluie [15]

Le nom du réalisateur s’inscrit puis s’efface dans l’arrondi d’une ombrelle. On comprend tout de suite que c’est un parapluie. Sur l’image, l’ovale en plan rapproché prend un cinquième de l’écran, centré légèrement du dessus, comme la vision télescopique d’un soleil couchant, ou le point rouge trônant sur le drapeau du Japon. Seulement il n’est pas rouge, mais beige. La découverte de cette forme s’effectue sous l’influence du son, envahissant, de la pluie. Le bruit de celle-ci est complexe, nuancé, fait de gouttes qui au loin percutent la terre, d’autres, des flaques déjà établies, des feuillages que l’arrière-plan nous suggère, et surtout, les impacts plus lourds, plus mats, de celles qui s’écrasent sur le parapluie. Rien n’échappe au son à part l’image. Ce parapluie donc. Il cache le visage de la personne qui le tient et dont on aperçoit d’abord cette main sur la poignée. Il ou elle marche lentement et nous reculons au même rythme, lancinant. Précisément, nous reculons plus lentement qu’il ou elle n’avance, à peine, ce qui produit l’effet d’un très lent rapprochement. La caméra aussi perd de l’altitude. Nous découvrons, progressivement, un manche de sabre enfilé dans une ceinture de tissu cernant un kimono bleu nuit. La pluie toujours, nous éclabousse et oblitère tout, pèse sur l’image. Nous revenons peu à peu à hauteur d’homme, alors que nous reculons en nous abaissant, et qui lui marche et se balance calmement. Oui puisque c’est le visage impassible d’un homme qui nous est révélé, abrité sous le parapluie. Il semble indifférent au déluge qu’il subit plus que nous, à ces gouttes et cette humidité qui envahissent l’environnement, le soumettent. Il semble impossible d’y échapper, sauf, peut-être, sous l’ombrelle. Nous l’observons de face maintenant, pouvons scruter ses traits réguliers, ses sourcils épais, ses yeux qui ne révèlent rien, immobiles dans leurs cavités. Le tout forme un plan séquence où chaque seconde est étirée à ses extrêmes.

Le plan change et nous suivons l’homme depuis son profil gauche. Le manche de son sabre ainsi dévoilé prend une ampleur gracieuse, une importance discrète, il s’impose en avant de lui et se balance au rythme de sa démarche tranquille et assurée. Son chignon se découpe lui aussi en silhouette à l’intérieur du parapluie. L’homme pour nous est déjà plus qu’un homme, il est installé dans son statut de samouraï. Il n’y a toujours aucun silence, seulement le bruissement de l’averse, continuel, auquel on ne peut échapper. Pas même sous un parapluie. Nous avons compris par l’arrière-plan précédent qu’il sortait d’une forêt, et nous voyons maintenant derrière un bosquet sur sa droite, au fond de l’image, à quelques dizaines de mètres de lui, la bande, massive, d’une rivière qui traverse l’écran de part en part. Il marche comme s’il suivait un convoi funéraire, d’un pas retenu, maîtrisé. Il dépasse une cabane en bois défraîchie, posée au creux du coude que forme le cours d’eau à cet endroit. Nous disons rivière quand la puissance des flots devrait induire le mot fleuve. Les eaux se déploient à l’horizon après que la cabane fut dépassée. La caméra s’est fixée sur le côté et pivote en reprenant un peu d’altitude. Nous suivons le samouraï de dos qui continue à marcher. Un groupe de quatre hommes apparaît, eux aussi de dos. Ils sont immobiles au bas du talus herbeux, sur la berge en pente douce, tout près du torrent. Trois sont debout, un est assis. Tous regardent la puissance de l’eau qui s’écoule devant eux. Rien de plus ne les protège de la pluie qu’un chapeau conique de paille. Leurs corps vêtus de pagnes que l’on devine rêches et rugueux, sont laissés à la merci des gouttes indifférentes. Un cheval est attaché là, seul parmi les autres sous l’intempérie, abandonné. Le samouraï le dépasse et s’approche. Peu à peu, au chuintement inévitable et familier de la pluie s’ajoute le grondement des flots plus sourds, plus puissants.

Il s’arrête un peu en retrait du groupe d’hommes, garde une distance raisonnable. La caméra change d’angle, elle paraît éloignée, comme au téléobjectif. Au premier plan, dans la partie gauche de l’image, les têtes et bustes de trois des hommes, leurs regards encore jetés sur le paysage barré par le fleuve. Le samouraï, un peu en retrait, subtilement surélevé par le talus, joint son regard au leur et leur parle comme s’il s’adressait à lui-même, d’une voix tranquille et posée.

(Ça prendra un moment avec ce courant…)

Les hommes se retournent vers lui à l’unisson. Le samouraï ne les regarde pas, il fixe quelque chose au loin, au-delà d’eux. Leurs voix flottent sur le grondement comme des troncs sur l’eau. Il continue.

(Même si la pluie s’arrête, la rivière ne sera pas traversable…)

Les hommes qui avaient fait pivoter leurs corps vers lui se retournent maintenant vers la rivière, rejoignant une nouvelle fois leurs regards au sien. Tous semblent perdus face au spectacle de la nature. L’un d’eux lui répond.

(Pas avant au moins six jours, peut-être même dix…)

Cet homme s’adresse au samouraï en le regardant, il l’examine. Le quatrième homme, jusque-là assis hors champ, se relève et apparaît enfin. Tous maintenant se font face, au milieu du ronflement, sous la pluie incessante. Le premier homme continu.

(Vous avez l’air d’un voyageur, maître. L’auberge est certainement bondée de clients bloqués par la pluie…)

Changement de plan, nous les voyons tous de dos, la rivière en mur de fond. Ils sont alignés sur un même niveau, comme une équipe, du même côté de l’eau. Face à la nature. L’homme qui s’est relevé prend la parole tout en se dégageant le premier de la berge. Il se retourne face caméra et remonte le talus. Il dit.

(Le seul qui s’enrichit, c’est l’aubergiste !)

Deux de ses compagnons prennent sa suite et s’écartent de l’eau, laissant le samouraï et celui qui avait parlé le premier seuls sur la berge. En partant, l’un ajoute.

(Nous les bateliers n’avons rien, pas même une chose sur laquelle parier !)

Le fleuve tumultueux charrie des objets, des branches ou autres choses. Le dernier homme, qu’on pourrait prendre pour le chef du groupe, se retourne à son tour et s’éloigne du samouraï qui reste debout au bord de l’eau. En se détournant, il envoie un dernier message, à ses compagnons, à l’inconnu qu’il laisse derrière lui, au spectateur attentif.

(Arrêtez de vous plaindre ! Même si la pluie continue, nous avons un toit et suffisamment à manger. Mais les pauvres voyageurs sans le sou, eux, ne savent même pas s’ils pourront manger demain…)

À l’écoute de cette ultime remontrance, le samouraï regarde les hommes partir et sortir de l’image. Puis il reprend sa position debout, face au fleuve qui le domine, seul, impassible, son parapluie au-dessus de sa tête.

Descente [16]
2’12

Noir nuit noire, puis bascule soudain vers la lumière, dans le grondement intestin d’une musique sourde, qui suinte de l’obscurité. Comme happées par l’écran aveugle jaillissent douze lettres – dix plus deux – bâtonnets blancs compassés. Amorce du générique ?

Zoom avant, brutal. C’est un panneau indicateur, plaque de métal gris oblongue, d’une forme vaguement menaçante, non rectangulaire, qui évoque un doigt accusateur, ou bien la silhouette grossière d’un pistolet, tel que dessiné par un enfant – petit. Il est pointé vers la gauche de l’écran, dans le sens inverse des aiguilles de la montre, de la marche du film, de la marche du monde ? Hors temps, hors sol, on ne voit pas où se fiche le mât métallique sur lequel il est fixé.

Ça s’accélère, ça dérape. Zoom avant, brutal, erratique, flou de bouger et clignotement ambigu des lettres surexposées. C’est maladresse sur maladresse. Cette histoire ne tient sans doute qu’à un fil. La dernière portion filmée du panneau flotte vers le haut du cadre avant de chavirer à nouveau dans l’épaisseur noire de l’écran d’où continuent de monter, comme les plis lourds d’un vêtement d’hiver, les accords amples, épais du synthétiseur.

Noir. Nuit.

Faisceau de phares en mouvement. Un arbre seul bord de route, puis le véhicule – ou plutôt une métonymie de véhicule. On n’en distingue que les deux points lumineux de l’éclairage latéral intérieur, puis les feux arrière, rouges, et la tache claire de l’éclairage de la plaque d’immatriculation.

Vue arrière du véhicule. Ça descend. Une barrière blanche surgit dans le faisceau des phares. Tension sourde distillée par les notes déployées du synthé qui accompagne cette descente. Jusqu’où ?

Lacets.

Gros plan sur l’arrière du véhicule. Crapaud ou bombyx ténébreux auquel les feux arrière donnent vie. Ça descend.

Et il y a par intermittence ce jeu avec les images. Deux plans de l’arrière de la grosse berline se superposent, puis s’emboîtent, avec pour conséquence le dédoublement des taches lumineuses rouges des feux. Rémanence fragile, mais pesante, ici, à cette heure de la nuit. Mouvements de caméra. On ne détermine plus exactement la source du mouvement. Est-ce la voiture corbillard qui épouse les lacets de la route inconnue ou bien la main qui tient la caméra qui épouse la voiture ?

Pendant ce temps défile le générique, sur un rythme lent, porté par les ondulations du synthé sourdement symphonique. Caractères blancs, raides. Ils s’incrustent perfidement dans l’image à hauteur du pare brise arrière, on a presque envie de les écarter d’un geste de la main pour enfin comprendre où va cette voiture et qui est à l’intérieur.

Plongée. Plan d’ensemble sur la ville en contrebas, lacis de points lumineux, faussement rassurant. Car, au centre de l’image, l’empreinte des feux arrière rouges du véhicule. Danger. Tout le monde le sait le rouge c’est danger.

À nouveau l’arrière du véhicule qui continue sa route et mêmes effets de superposition d’images. Les ondes du synthé parcourent la route obscure dilatant diffractant l’instant, tout en racontant déjà une histoire dont on ne possède même pas la première clé. Les taches rouges imprègnent l’oeil du spectateur, qui commence à fouiller sa mémoire, comme il fouillerait le désordre du tiroir d’un meuble ancien, presque persuadé de reconnaître ce film inconnu.

Lacets.

Faisceaux des phares sur les bas côtés aux tonalités de négatifs anciens.

Gros plan sur l’arrière du véhicule, c’est un motif, dont les variations accompagnent les modulations de la bande son omniprésente.

Puis, géométriquement encadré par les montants du pare brise, apparaît le nom du réalisateur.

C’est la première clé.

4’13
Train fantôme [17]

Ecran noir, son d’un train sur les rails. Après quelques secondes, image. Les rails apparaissent de face, en noir et blanc, non pas dans la totalité de l’image mais au premier plan, émergeant de l’obscurité. Ils sont éclairés par une lumière crue de courte portée, d’où leur apparition partielle. La lumière est celle de phares, les phares de la locomotive du train. L’image est son point de vue, l’œil de la locomotive. Celle-ci roule suffisamment lentement pour en déduire que le train n’est pas récent. Le train voyage des années en arrière. Il avance, il va en arrière. Il remonte le temps. La musique s’ajoute au son du train. Une musique scandée au violon, qui dramatise, inquiétante. Cela continue quelques secondes ainsi. Puis la voix off fait son entrée. Elle s’ajoute au son et à la musique, elle semble glisser sur eux, parler depuis la locomotive. Mais elle n’est pas la voix du conducteur, c’est une voix grave et solennelle, l’idée qu’on se fait d’une voix d’outre-tombe. Elle s’adresse à quelqu’un. Elle dit « you ». Elle lui demande de l’écouter. Mais il n’y a personne, qu’un train dans la nuit. Le « you », ce vous, c’est peut-être nous. Nous écoutons. Elle va nous guider dit-elle, mais aucune alternative d’itinéraire ne se présente. Le train avance tout droit. Nous suivons le train lancé sur des rails qui vont tout droit. La voix va nous aider dit-elle à aller « deeper ». « Deeper and deeper ». Elle va nous guider en comptant de un à dix. A dix nous serons arrivés, en Europe dit-elle. Elle dit « you » comme le font les hypnotiseurs. Il n’y a toujours personne d’autre que nous. L’image ne change pas, les phares du train éclairent les rails, tandis que bruit du train et musique continuent de rythmer les paroles de la voix. Un. Quelques notes de violon supplémentaires. La voix nous demande de nous concentrer sur elle et de nous relaxer. Le train avance dans la nuit. Deux. Nos mains vont se réchauffer et s’alourdir. Le train avance toujours dans la nuit. Trois. La chaleur monte dans nos bras, dans nos épaules, dans notre cou. Le train avance toujours. Quatre. La chaleur gagne nos pieds. Le train avance, parfois à un rythme différent, plus lentement. Cinq. Notre corps entier est chaud. Le train avance. L’image reste la même si bien qu’elle devient elle aussi hypnotique. La lumière des phares sur les traverses des rails produit un effet stroboscopique. Six. Notre corps commence à sombrer, la voix ne décrit pas mais ordonne. Le train continue d’avancer. Sept. De plus en plus profond. Huit. A chaque respiration nous devons allons encore plus profond. L’image du train qui avance se répète, encore et encore. Neuf. Nous planons dit la voix. Et c’est vrai que l’image stroboscopique du train nous berce. La voix continue. Il faut compter jusqu’à dix. Rendez-vous là-bas à dix. Elle dit : Dix. Très précisément au moment où la voix prononce le mot, le montage donne à voir une nouvelle image, des écritures blanches en allemand sur panneau d’affichage sombre battu par une pluie intense. La musique change elle aussi, devient plus mélodique, plus douce, comme un dénouement heureux. Mais cette impression est tempérée par le bruit de la pluie sur le métal que nous entendons. D’ailleurs la voix le dit, toujours en nous interpellant, en disant « you ». Elle nous commande d’entendre la pluie et nous l’entendons. Puis elle nous dit de nous approcher. La caméra zoome, nous nous approchons. Quand un homme rentre dans le champ de l’image, de dos, chapeau et imperméable et s’approche à notre place du panneau. Le vous n’était pas nous mais il. Il passe, il se tourne légèrement vers nous. Son visage est en couleur. L’histoire commence.

L’espace de l’Odyssée [18]

Ça court en rond. À l’endroit à l’envers. Tête en bas tête en l’air. Dans un silence jonché de momies en métal. Autour tout est blanc, dehors tout est vide. On oublie le matin, le soir, l’éphéméride. Lui flotte dans sa cabine, dans l’éternelle nuit, les câbles et les machines pour unique compagnie.

Il n’a rien à penser. Pas la moindre idée neuve. Des os déjà rongés. Il court il court, de circonvolutions en circonvolutions.

Il tourne en rond, short blanc maillot noir. Il mime le hamster et il boxe contre l’air pour travailler sa chair, se sentir moins petit dans le vaisseau de neige.

Il boxe l’invisible.

Il court sans se douter que l’oeil rouge surveille. Globe unique sans pupille qui le scrute et le perce.

Qui exHALe malveillance.

Un homme est là [19]

Un homme est là.

On le voit de trois-quarts. Son tee-shirt jaune se détache sur le fond sombre. Son pantalon, sombre, se fond dans le décor estompé. On distingue, en arrière de lui, en hauteur, quatre lampes. Une chaîne, qui pend de la poche droite de son pantalon, brille au milieu du sombre.

L’homme écarte les bras, se baisse légèrement. Son visage est visiblement tendu dans l’effort de dire.

Il parle par jets discontinus entre lesquels son visage se contracte. Pour se remémorer les bribes d’un texte connu d’avance peut-être ou retrouver la force de proférer.

Sa tête se met à osciller de haut en bas au cours d’une longue profération, on dirait que sa voix s’atténue. Comme pour marquer la fin d’un préambule.
Il se retourne alors. Ses index levés suggèrent qu’il se rappelle... Il se retourne alors, penche sa tête et son buste vers l’arrière. Ramasse un rouleau de papier noir qu’il déplie après s’être retourné. Sa tête se tend en arrière. Comme pour prendre l’inspiration. Aux deux sens du terme peut-être. Il lit ostensiblement, avec même une attitude déclamatoire. Puis s’interrompt. Sa tête oscille alors de droite à gauche, avec une moue réprobatrice. Il replie hâtivement le papier puis se met à parler à voix visiblement forcée. Sa main droite appuie la sortie violente de gorge. On pressent que la dernière profération est tenue particulièrement longtemps. Il repose le rouleau de papier de noir au sol. On aperçoit alors, à côté de lui, un tabouret haut et un chapeau genre chapeau claque, noir, posé à l’envers sur le tabouret. Il se relève, proférant encore mais comme si sa voix s’amortissait par saccades, avec un visage qui se décrispe. Il saisit le chapeau de la main droite, en frappe légèrement son cœur, à plusieurs reprises. Se déplace légèrement vers sa gauche et se coiffe du chapeau avec ostentation. Pour peu de temps car un grand mouvement le fait se décoiffer, lancer plusieurs fois le chapeau devant lui tout en se déplaçant encore, vers la droite, puis le reposer sur le tabouret dans sa position initiale. Les yeux levés, il profère alors des paroles qui paraissent difficiles à faire sortir, les deux mains levées, les doigts mobiles comme pour aider. Les bras montent très hauts, comme pour saisir en l’air d’impalpables objets que les yeux, levés, regarderaient émerveillés. Un moment de contentement apparent arrive où les deux mains viennent caresser de leur dos sa gorge puis repartent en avant en un geste incertain qui pourrait être celui de la recherche de la compréhension des personnes qui, dans le noir, assisteraient à la profération. Les deux mains sont semi-ouvertes devant lui, levées à hauteur de poitrine. La profération est redevenue saccadée, comme si les mots, ou plutôt les bribes de parole, ne pouvaient venir qu’une à une. Une révélation semble se faire, sa tête se lève, ses deux mains viennent se caler dans les poches du pantalon, puis sa tête se baisse, il se retourne, abaisse son buste et se déplace légèrement sur sa droite. Il parle tout an marchant vers l’arrière, légèrement voûté. Son visage s’est tendu dans une expression qui pourrait être menace. Ayant repris sa posture de face, il exécute quelques pas de danse, croisant ses genoux, les mains toujours dans les poches, puis s’immobilise, buste droit, visage légèrement penché, avec un léger sourire.

Le manque [20]

Imagine !

C’est un hiver. Début d’après-midi. Il fait très froid. Le ciel est d’un bleu laiteux. Une femme au volant de sa voiture. Le regard rivé sur une route toute droite qui s’enfonce dans des terres plates et labourées couleur chocolat. A perte de vue. Ses mains gantées sur le volant. Tu es cette femme, tu es à sa place. Elle roule. Son pare-brise n’est pas net. Se mêlent au paysage des tâches de boue écrasée sur le pare-brise. La route est étroite et chaotique. Bordée de deux fossés assez profonds. Elle roule au milieu de la route. Plutôt à vive allure. Tu n’entends que les bruits dans l’habitacle qui s’estompent au fur et à mesure que la voiture s’éloigne. La voiture à l’horizon. Silence

Imagine !

C’est un printemps. Le ciel est couvert. La femme, la même, au volant de sa voiture, la même. Sur la même route. Tu es toujours à sa place. Les champs sont des champs de colza en fleurs. Jaunes citron. La radio est allumée qui donne des informations sur la disparition d’un enfant. Elle monte le son. Ils diffusent le nom de l’enfant et son descriptif. Elle serre le volant. Crie : « Hé merde ! », éteint la radio et accélère. A l’horizon des nuages menaçants qui paraissent violet, à cause du jaune du colza. On n’entend aucun bruit venant de la voiture. Mais le bruit du vent dans les fleurs qui va crescendo. Et les roulements du tonnerre qui approchent. Quand la voiture disparait, les champs de colza sont balayés par des bourrasques

Imagine !

C’est un été. Le ciel est bleu. La chaleur écrasante. Des bruits de pas. La femme. Elle a vieilli. Tu le sais à cause de sa démarche. Elle marche sur le côté droit de la route. Silhouette voutée trainant une petite valise à roulettes orange, comme sa robe orange et son foulard orange jeté n’importe comment sur une abondante chevelure grisonnante. Elle secoue la tête tout en marmonnant. L’horizon est toujours le même, plat et fuyant. De chaque côté des champs de blé. A mi-chemin de la longue ligne droite elle s’arrête. Regarde en arrière. Le paysage parait flottant comme un mirage. Elle s’assied sur la valise, tourne la tête vers l’avant et tape un numéro sur le portable qu’elle serrait dans la main. Une sonnerie. Des nuées d’insectes lui tournent autour. Tu les entends, ils sont plus sonores que le téléphone. Elle les chasse avec le bras, celui qui ne tient pas le téléphone.

Là tu n’y vois plus rien, c’est tout noir. Tu entends juste une voix qui dit « je suis de retour »

Qui est le meurtrier ? [21]

Précisément il n’y a pas de voix off, seulement la traduction du texte de l’affiche, en sous-titres en français, le bruit du ballon... Le ballon contre la colonne ; le texte en caractère gothique (c’est le carton des films muets) - on lit

10 000 marks de RÉCOMPENSE.
QUI EST LE MEURTRIER ?

Depuis le 11 juin le petit KARL KLAVINSKI et sa soeur CLARA ont disparu. On pense bien sûr que les enfants ont été victimes d’un crime semblable à celui commis l’automne dernier contre les soeurs DOERING

là, par la droite entre une ombre qui cache les écritures, c’est celle d’un homme en chapeau manteau assez corpulent, ses lèvres remuent quand il dit : tu as un bien joli ballon... il se penche vers elle (hors champ), son ombre noire couvre une grande part de l’affiche, " et comment t’appelles-tu donc ?" et (off) la petite fille de répondre "Elsie Beckmann".

Cut – (plan moyen) la mère dans sa cuisine en train de couper une pomme de terre cuite qu’elle vient d’éplucher, dans une soupière : la soupe chaude et fumante, elle la couvre, devant elle la table est mise, puis elle regarde dans la direction coucou - plan de coupe : le coucou marque midi vingt - (sur elle à nouveau, préoccupée) elle entend des bruits dans l’escalier : "ah la voilà" pense-t-elle, elle s’essuie les mains, va vers la porte, non, elle ouvre - cut : deux enfants montent les marches vers l’étage supérieur - (off : la mère) Elsie n’est pas rentrée avec vous ? - les enfants se penchant après le pallier de demi-étage, de face donc à présent en contre-plongée, au-dessus de la rampe de l’escalier : Non dit l’une. Pas avec nous. dit l’autre. Cut - de nouveau sur elle qui regarde vers le haut, les enfants s’en vont, elle regarde dans la cage, scrute à droite et à gauche, rien, elle rentre chez elle, ferme la porte.

Cut - (plan large, l’homme de dos fouille dans sa poche, cherche des pièces, Elsie à sa gauche, de trois quarts, le marchand de ballons de face) le marchand de ballon est aveugle (il a des blindismes et porte sans doute une pancarte attachée autour du coup qui indique "aveugle"), parmi tous ceux qu’il vend (et d’autres colifichets jouets…) il prend un ballon en forme de bonhomme, le tend à Elsie, l’homme est de dos mais on l’entend qui siffle son petit air, Comme il est beau ! dit Elsie prenant le ballon bonhomme, l’homme siffle toujours son petit air, l’aveugle entend, puis sent avec ses doigts les pièces que lui a données l’homme, il doit y avoir le compte, Elsie vers l’homme, avec une petite révérence : Oh merci, l’aveugle met les pièces dans sa poche, la petite et l’homme sortent par la droite.

Cut - dans la cuisine, la mère pose la soupière dans un bain-marie afin de la garder au chaud, la sonnette, elle se précipite presque "enfin" (pense-t-elle) elle ouvre, un type (ah mon Dieu non ce n’est pas elle...) petites lunettes rondes d’intellectuel, chapeau manteau grosse serviette bourrée de périodiques, lui dit d’une voix fatiguée :bonjour madame Beckmann, un nouveau chapitre passionnant, palpitant, sensationnel... elle va chercher un peu d’argent ah oui, un moment monsieur Gerke... il sort l’exemplaire qu’il va aller vendre au-dessus, elle revient dites-moi, monsieur Gerke... – oui ? fait-il –avez-vous vu mon Elsie ? lui – non, mais ce n’est pas elle qui montait les escaliers ? elle lui tend de l’argent, dit –Non, elle n’est pas encore rentrée... il prend l’argent, un peu pressé Ne vous en faites pas elle va arriver, au revoir madame Beckmann... il s’en va au revoir monsieur Gerke – il s’en va, elle va fermer la porte, se ravise, va vers la cage d’escalier.

Cut - plongée sur la cage d’escalier, vide, vide. Off, la mère qui appelle Elsie..! rien.

Cut - elle rentre, le périodique palpitant qu’elle a oublié dans la main, elle ferme la porte, entend un crieur dans la rue, va vers la fenêtre, déplace une bouteille, ouvre la fenêtre, crie Elsie...! puis à nouveau, presque terrorisée Elsie...!

Cut - le plan de la cage d’escalier vide, vide. Off, la mère qui appelle presque en criant Elsie..!

Cut - le grenier où sèchent deux linges oubliés, vide, personne, off la mère qui crie et appelle Elsie..!une autre fois plus fort Elsie..!

Cut – (plongée) sur la table, la cuillère le verre l’assiette vide, la serviette dans son rond, sur le côté, la chaise, en haut du cadre, vide.

Cut – (plongée) une pelouse mal entretenue, le ballon d’Elsie qui y roule, roule encore un peu puis s’arrête.

Cut – (contre-plongée) de nombreux fils électriques tendus sur un poteau, s’y coince poussé par le vent le ballon bonhomme acheté à l’aveugle et offert tout à l’heure par l’homme, puis le vent l’emporte

Fondu au noir. Noir de dix secondes.

Cirrus [22]

On entend un bruit de vagues tranquille et régulier pendant que défile à l’écran le générique d’ouverture.

Dans la première scène la caméra est fixe à l’intérieur d’une pièce, on voit un mobilier vieillot, comme devenu sans but, sans objet, symbolique d’une promotion sociale d’un autre temps, une porte fenêtre, au delà la terrasse avec une table en bois, quelques chaises, un fauteuil sur le côté, et puis un homme de dos, âgé les cheveux blancs, il est appuyé à la balustrade de la terrasse surplombant la mer : immensité éclatante, scintillante de lumière, de soleil, on entend le bruit des vagues, on voit des milliers d’éclats de cristaux étincelants, ondulants.

Zoom sur le visage du vieil homme, sa peau ridée, ses yeux bleus, sa mâchoire qui se crispe et se relâche, vacillante. Son regard fixe l’horizon, un lointain à l’intérieur de lui même, l’expression est tourmentée, lasse, nostalgique, mélancolique, fataliste… à ce stade on ne saurait dire, sans doute tout à la fois.
L’homme se dirige vers son fauteuil très lentement, à pas comptés, usé par les années ou ralenti par un fardeau d’amertume, de doutes…

L’homme s’assoit allume une cigarette sans quitter du regard l’horizon, perdu dans ses pensées, il fume sa cigarette distraitement puis tend le bras vers le cendrier en métal gris posé sur la table pour déposer la cendre de cigarette.
Zoom sur la main aux veines saillantes qui tout à coup se crispe et tente d’agripper la table, puis dans un sursaut la relâche.

La caméra filme l’homme maintenant inerte, affaissé sur son fauteuil, la tête retombant sur la poitrine comme endormi et puis se déplace lentement vers le ciel couleur bleu recouvert d’un léger voile fibreux.

La rose des sables [23]

Plan large : Un biplan tangue entre les courants chauds que le sable exhale en cette fin d’après-midi brûlante. Un crépuscule flamboyant souligne la beauté des dunes, le pilote ébloui en oublie presque ses difficultés.

Travelling avant sur le regard du pilote. Quelques minutes de hoquet du moteur suffisent pour confirmer ses craintes, il n’a plus d’autre choix que de tenter un atterrissage acrobatique entre les dunes. Il en a vu d’autres, il connaît bien le désert, mais il se trouve loin de toute oasis et il sait qu’il ne pourra compter que sur son talent pour effectuer les réparations.

Travelling arrière : Au loin le soleil disparaît derrière le sommet de la dune la plus proche. Il descend de l’avion, cale le train d’atterrissage avec quelques pierres ramassées alentour. Aucun vent de sable n’est prévu mais on ne sait jamais ce que vous réserve le désert. Il s’installe dans le cockpit avec sa couverture de survie, dîne de quelques gâteaux secs et d’une gourde d’eau et essaye de s’endormir. Demain, il faudra réparer dès l’aube.

Gros plan : Dans la nuit, un bruit inconnu le réveille. Il ouvre les yeux, s’habitue doucement à l’obscurité et distingue une lueur qui semble onduler à l’horizon.

Travelling circulaire : La lueur se rapproche très lentement. Il cligne des yeux pour en distinguer la source en vain. Au-dessus de la verrière du cockpit, des milliers d’étoiles scintillent sur un écran de velours noir. Il quitte des yeux une seconde la lueur mystérieuse, pour admirer le ciel. Quand il se retourne, elle a disparu.

Plan fixe : Le bruit se rapproche, on dirait un long sifflement ou un glissement d’étoffe sur le sable. Il n’a jamais été peureux mais malgré lui, il sent l’angoisse lui étreindre l’estomac. Il décide d’en avoir le cœur net et sort du biplan. Il s’éloigne de quelques pas de son avion mais le désert est redevenu sombre et silencieux. Nul glissement et nulle lueur devant lui. Les étoiles sont légions autour de sa tête.

Gros plan sur le visage de l’homme : Il pousse un soupir d’admiration et s’exclame : « Ça au moins, ça vous console d’être coincé ici ! »

Derrière lui, une petite voix lui répond : « Elles ne sont pas toutes identiques, parmi elles il y en existe une qui est plus la belle de toutes, enfin pour ceux qui aiment les roses… »

L’homme se retourne brutalement vers cette voix surgie du néant, il reconnaît la lueur qui a attiré son attention semblant provenir du visiteur lui-même ou d’une lanterne qu’il porterait sur le dos.

Travelling arrière : Le crâne du pilote cache le visage du visiteur, on distingue un halo lumineux autour d’eux contrastant avec la densité de la nuit qui les entoure. Surpris, il recule d’un pas.

Gros plan sur le visage de l’inconnu qui apparaît à contre-jour. On ne distingue pas son regard mais seulement sa petite taille et un halo de cheveux blond encadrant son visage. Il lève le bras vers le ciel pointant de son index la petite ourse et dit : « Parfois, l’on cherche bien loin le trésor que l’on avait sous les yeux, alors il n’y a plus qu’à rentrer pour le retrouver, même si les rencontres que l’on fait au cours le voyage sont aussi une partie du trésor.

Travelling vertical : La caméra s’éloigne doucement des personnages. Le pilote cherche des yeux l’étoile que lui montre l’enfant. La lueur se rétrécit peu à peu, puis disparaît dans l’ombre des dunes, comme une barque minuscule qui serait perdue dans l’océan.

Corniaud de deux chevaux [24]

Un homme chargé de bagages sort d’un immeuble. Pantalon gris, grande veste et chapeau crème, tête ovale. Juste devant, une femme assise sur un tabouret sur le trottoir contre une façade coud ; cheveux courts, robe simple sans manche et petite ceinture noire. Une deux-chevaux garée en épi contre ce trottoir laisse voir son intérieur par une porte arrière ouverte en premier plan. Le trottoir dessine la diagonale.

Un dialogue « Donnez-moi un p’tit coup d’main », « Attendez... » dans ce couple d’un instant. L’homme marche empesé portant ses bagages, en contourne femme et deux-chevaux.

Un enfant surgit en courant devant eux, passe entre leurs jambes, remonte le trottoir et tourne au coin de l’immeuble. De là une autre femme apparaît et redescend tranquillement.

Valises et sacs envahissent bras et pieds du couple. L’homme tient autour de son cou un appareil photo dans sa sacoche de cuir.

L’homme et la femme enfournent prestement les bagages dans la deux-chevaux par les portes avant et arrière.

« Je vous fais suivre votre courrier à Carcassonne » dit la femme, « Ah non cette année je fais toute l’Italie » dit l’homme. Ils se parlent en envoyant les bagages sur les banquettes – ils n’utilisent pas le coffre. Ils se parlent à travers la portière ouverte.

Tous les bagages étant entrés, la femme ferme la porte arrière, serre la main de l’homme pour lui dire au revoir. Celui-ci s’assoit à la place du conducteur et ferme la porte avant. Il démarre le moteur. Elle le regarde partir, enjouée, lui souhaitant bonne chance, le saluant de la main.

Tout est allé si vite que la femme qu’on voyait marcher depuis le coin de l’immeuble n’a même pas encore eu le temps d’arriver à leur hauteur. Elle semble un peu âgée, porte une gabardine, un chapeau et un sac jaunes.

Démarrée, la deux-chevaux fait un bruit de deux-chevaux. Elle recule pour se sortir de l’épi et repart en avant et s’éloigne. Dans la rue, petits monuments style religieux banals.

Elle traverse la rue à vive allure.

Surgit une grosse voiture sur une autre voie à un carrefour. La deux-chevaux cabre mais ne peut éviter le choc par l’arrière. Aucune autre voiture circulante sur la petite place, en arrière plan le parvis d’une église.

La deux-chevaux est projetée et se fracasse contre un camion garé là. Sous le choc elle s’ouvre comme une fleur, ne laissant que le volant détaché dans les mains du conducteur. Sorti de la fleur, le conducteur éclot d’un coup en plein air au milieu des tôles de sa voiture couchées sur le pavé. À l’arrière, la grosse voiture s’arrête.

« Ah non c’est une catastrophe » dit l’homme. Sort de la grosse voiture le conducteur ; « Qu’est-ce qu’y a ! » crie-t-il.

L’homme, ayant toujours son chapeau sur la tête et son appareil photo autour du cou, constate que toute la deux-chevaux, autour de lui, est détruite. Il n’y a plus que le volant qui lui reste dans les mains. Il le brandit inutilement au milieu des décombres.

« Qu’est-ce qu’y a, qu’est-ce qu’y a » « C’est pas grave, c’est pas grave », ne cesse de répéter le conducteur fautif.

Un peu de fumée s’échappe des débris. Le conducteur de la deux-chevaux exhibe toujours son volant tandis que celui de la grosse voiture virevolte en disant « C’est pas grave ». Il est petit, nerveux, un costume et un chapeau noir, une chemise blanche, une cravate, un visage fermé, un air pressé.

« Qu’est-ce que je vais devenir, moi ? », « Et bin un piéton voilà », « Hein ? Mes vacances sont foutues, je partais pour l’Italie », « Bin prenez l’avion ça ira plus vite », « Mais j’n’suis pas pressé ».

Et l’homme costume-cravate lui donne sa carte en lui disant de contacter son agent d’assurance et s’en va sans autre préambule.

Toujours le volant à la main, maintenant seul, le vacancier, ses vacances ratées, laisse éclater sa colère.

Humain [25]

Je ne faisais que passer. Devant le bureau de l’accueil, vers le photocopieur. Une copie à faire. Encore une. Une énième. C’est ainsi chaque fois au centre de formation. Au bureau. L’accueil, le photocopieur, une copie. Recto verso et bouton vert. « Tiens, regarde. » L’écran du smartphone dernier cri (« gris sidéral ») qu’on te fiche en pleine figure.

— C’est quoi encore ce délire… ?

Ça avance dans un couloir, sombre. Au fond une porte vitrée. Elle donne sur l’extérieur. La rambarde en bois d’un escalier. Une clôture envahie de plantes grimpantes. Une allée de mousses et de feuilles mortes. Et une poignée de guidon de vélo dans le couloir.

— Humain, ouvre-moi la porte. Humain… !

Derrière la vitre, un chat. Debout, les pattes sur la porte. Un beau chat blanc, la tête et les oreilles argentées, sauf le museau et une ligne qui remonte entre ses yeux.

… c’est chez moi ici.
— C’est ça ouais, dégage !

Le chat parle. Le chat veut entrer. La séquence se répète, et se répétera (un plan à peine différent). Travelling avant, smartphone en main. La porte vitrée, le chat assis sur la rambarde maintenant. Il gueule.

— Humain… !

« Tu connais Patrick Bouchitey ? Il faisait la même chose avec des animaux de la savane. Collages et doublages de scènes de documentaires animaliers. Mais dans la série des chats, ça me fait plutôt penser à Simon’s Cat. Une série de petits dessins animés très courts, très simples. Presque des croquis, tout en lignes noires sur fond blanc. Il y en a un que j’aime bien. Le chat est dehors, derrière une fenêtre que son maître est en train de nettoyer. Ça l’amuse, le chat. Il met ses pattes sur la vitre comme pour attraper le chiffon. Et laisse des traces. Ce qui n’amuse pas son maître, qui disparaît et réapparaît de l’autre côté de la fenêtre pour nettoyer. Tandis que le chat, lui, apparaît du côté intérieur. Alors, le chiffon du maître, les traces du chat. Et ce jeu de chat et de souris recommencera deux ou trois fois. Jusqu’à ce qu’ils se retrouvent du côté intérieur de la fenêtre. Et alors, de sa main tournée vers sa gueule, le chat indique qu’il a faim. Ça se termine souvent comme ça d’ailleurs. »

On ne faisait que passer, pour la énième copie d’un exercice éprouvé, usé depuis… C’est incroyable ce qu’on peut passer, comme ça. Juste pour une copie. Un exercice, un texte, une image. C’est même fou le temps qu’on passe à ne faire que passer. Là, c’était au centre de formation. Le bureau, l’accueil, le photocopieur, une copie. Recto verso et bouton vert. Et le temps de l’impression en x exemplaires, dans le ronron étouffé et les coups secs, en boucle, du photocopieur, on ne sait qui… c’est-à-dire : on sait bien qui : c’est la/le secrétaire derrière, la/le collègue, l’ami(e) qu’on adore, qu’on adore détester, l’amant(e) peut-être, qu’on peut désigner par son nom, son petit nom, de petit chat ; mais l’autre là, quelque part en dedans, cette espèce de personnage qui te fiche son écran dernier cri en pleine figure (écran borderless, caméra TrueDepth), qui veut, à travers la vidéo, rentrer chez lui, chez l’humain : qui c’est, celui-là, ce drôle d’animal ?

Un cercle blanc se dessine autour d’un triangle blanc, équilatéral. Dansons la capucine – Parole de chat. « Bon tu m’excuse mais… » On récupère les copies et retourne dans la salle délivrer l’exercice (d’intégration par parties). Plus tard, le soir venu (ou un autre), on se souviendra d’un nouveau drôle de chat. Comme ça, pour rien. Le visage de Flora, la petite fille d’Ada dans La Leçon de piano. Sa bouille ronde. Ses cheveux attachés, ses tresses et son chignon complexe. Sa raie parfaite au milieu du crâne. Ses taches de rousseur et cette frimousse, cet air… chat. Et quand elle danse. Quand elle danse sur la plage, les algues dans ses mains qui voltigent. Danse au bord des vagues qui déferlent. Fait la roue, au son du piano que fait chanter sa mère. Les doigts prestes qui parcourent le clavier, la tête qui chavire (enfin je pense). Et ça tourne, autour du piano. Autour de Flora. Baines aussi. Il vient de les emmener sur la plage, pour le piano, et maintenant il regarde. Il écoute. Il s’interroge sûrement aussi, il s’étonne. Se laisse surprendre, agréablement. Il va et vient sur la plage. Mains dans le dos, chapeau sur la tête. Il aime. Et Flora danse au bord de l’eau, minuscule soudain sur la vaste étendue d’eau et de sable rehaussée, au fond, d’une montagne. Ce n’est pas une plage, c’est une baie. Et on y joue du piano et on y danse. Et on aime. À la tombée du jour. Entre chien et loup.

Vies parallèles [26]

Les grilles sont blanches, immaculées. Tissage de ferraille qui filtre le vent, la lumière. Qui filtre le bleu, pas très bleu, du ciel ; l’agglomérat de nuages. Qui filtre l’air libre ; parce que dans cette cour extérieure, le dehors, le vrai, se vit de l’autre côté.

Le vrai dehors, derrière ces tiges de fer qui enclavent la cour ; extérieure la cour, mais intérieure, prisonnière de l’espace délimité par les pans de grillages partout autour.

Et de l’autre côté, morcelé par ces parallèles de lignes de fer blanc, le dehors se devine à travers les fentes. Comme derrière la maille resserrée d’un tricot immense et rectangulaire tissé avec régularité. Un oiseau passe, il vole bas, ses battements d’ailes sont à peine perceptibles. Pigeon probablement, sa traversée est disgracieuse et lourde.

Au-dessus des grilles, les barbelés. Trois lignes séparées par un large espace, en contraste avec la partie basse très dense des murets de fer. Mais barbelés ; leurs pointes acérées désavouent l’impression de liberté qui se dégage de la vue du ciel dilaté entre les parallèles d’acier.

Changement de plan. Devant une baie vitrée séparant la cour, d’un bâtiment aux façades ocre, trois personnes assises de part et d’autre d’une table blanche aux bordures arrondies. Ses pieds, deux colonnes grises. Le plateau est vide. Un jeune homme d’un côté ; sur le banc arrière, une petite fille se tient près d’une adolescente. La gamine n’a pas froid, vêtue d’un simple survêtement rose. Les deux autres sont en doudoune noire fermée jusqu’au col.

Ensemble autour de la même table, ils semblent seuls. Il suffit d’observer leur regard pour se demander s’ils sont conscients de la présence des deux autres tout près. Ils regardent dans la même direction, yeux rivés sur l’espace aussi vide que la table. Ou sur le grillage en face.

Le jeune homme tourne le dos aux filles ; à la main, il tient une feuille (une lettre ?) qu’il ne regarde pas. Il regarde devant, puis sans bouger la tête, par le seul mouvement des yeux, se met à fixer la caméra.

Derrière eux, des tremblements lumineux, à peine perceptibles finissent par signaler la télévision haut perchée contre un mur, dans la salle commune du bâtiment aux murs ocre. Aucune image n’est visible, seuls les changements de l’écran, les couleurs, ses soubresauts. Incessants. Dans ce même coin gauche, mais côté cour, une table de ping-pong repliée n’attend pas de joueurs.

Changement de plan. Un homme en bonnet noir, tennis rouges, marche dans une petite allée également grillagée. Par ses enchevêtrements de ferraille, l’architecture est analogue à la précédente séquence : même lieu, autre aile.

Posées au sol, des chaises noires et blanches. Nombreuses et vides. Partout, nombreuses, vides. Comme une réception sans invités. Lignes bien rangées de sièges côte à côte. Ou en désordre. Par endroits, des chaises isolées se regardent. Isolées, inoccupées. Inutiles en cet instant. Beaucoup de chaises dans cet espace étroit, sans corps pour les occuper. À l’avant, à gauche un cendrier sur pieds arbore son sourire illuminé : l’illustration d’une cigarette qui le désigne.

L’homme en bonnet avance, mains dans les poches. Il est maigre, son épaule gauche remonte, déséquilibrant le corps. Son gilet noir en laine semble ainsi plus long du côté opposé. Le coin de sa bouche redressée vers le haut aussi, du même côté que le bras qui remonte ; moue qui creuse sa joue, sculpte le visage au gré de ses rides longues. Il avance d’un pas régulier et déterminé comme porté par un dessein de lui seul connu. Et quand il approche, semblant sortir du champ, il fait demi-tour, trace une ligne perpendiculaire à son arrivée, puis repart dans l’autre sens, poursuit sans interruption sa marche en direction inverse, vers la grille de fond. De ce même pas résolu, malgré l’impasse du panneau de fer au bout. Demi-tour à nouveau. Puis revient vers la caméra. 1, 2, 3, 4, 5, 6,… pas. Dix pas à chaque trajet. Demi-tour à nouveau. Trois pas à chaque volte-face. Par moment, le regard de l’homme, comme celui du jeune homme de l’autre plan, croise la caméra, à peine perceptible. Impossible d’affirmer qu’il sourit.

Fragment de vie [27]

Photo en noir et blanc... années 55/56 .

Quatre fillettes alignées selon l’âge décroissant mais aussi la taille, ça tombe bien !

Mêmes jupes plissées et mêmes hauts plus clairs.

La photo est prise devant la boulangerie-épicerie des parents où l’ on peut voir sur le store relevé la publicité pour ce cirage et qui dévoile une lune
en quartier ou à moitié.

Pas un bruit, les sœurs n’ ont pas le droit d’ émettre un son ; seule parole, celle du père qui sans doute leur enjoint de se mettre dans un aligné légèrement décalé afin qu’ elles figurent toutes de la même façon.

La mère n’est pas présente ou du moins on ne l’entend pas elle non plus.

Pas de soleil, pas de couleur.

De quelle scène sont elles les actrices ? Enterrement ? Mariage ? communion ?

Quelle sera la pensée de l’une de ces protagonistes, devenue adulte, de cette aventure muette en tenant entre ses mains cette photo aux bords dentelés qui ne parle pas plus que ce moment de vie figé ?

Que deviendront tous ces acteurs sans voix ?

Un seul souvenir, celui de cet appareil photo qui lui, ne se repliait pas en silence mais néanmoins témoin indifférent et impassible d’ un moment
de vie... lequel ?

Leaving Las Vegas [28]

D’abord

l’écran noir et les grandes lettres blanches : Lumiere film presents

la musique s’évapore en notes cristallines et clairsemées - un piano délicat et jazzy - un semis d’arpèges en gouttes - des cristaux d’accords presque liquides – une voix masculine chante, teintée de mélancolie, façon complainte dans la nuit. Un miel d’ambre enrobe les mots fossilisés dans une gangue chaude et persévérante. Les paroles se feutrent en méandres lents, fragiles et tristes. On ressent ça.

« Have you ever had that feeling, that/ you’re/ dead/ close/ to /loo/sing/your miiiiiind… »

… la voix scande les syllabes qui précèdent le mind puis s’envole en escaladant le iiiiiind - fait vibrer longtemps l’éclat sonore diffracté - comme la morsure d’une flammèche d’alcool prolongeant ses dendrites affolées depuis la langue le palais jusque dans le gosier – l’œsophage. Un sortilège de mélopée douce et maléfique – On s’y égratigne un peu l’âme, comme on le faisait avec ces croûtes lisses mais pourtant inégales que l’on ne pouvait s’empêcher, gamin, de caresser de la pulpe d’un doigt ou deux - d’abord à peine. Puis on grattait de l’ongle, pour soulever, émietter, arracher – jusqu’à la pointe-rouge-sang – révélant le microcosme de cratères vifs creusés dans la chair suintante. On se rappelle de ça ou des équivalents.

a Lila Cazès production

…you look around each corner…
of a Mike Figgis Film
…hoping that she’s there…

on traverse sans transition aucune une série de plans séquences brefs (lieux – personnages – évènements ) - où l’on voit Ben dedans (c’est à dire avec les autres – suffisamment mettons !) mais surtout Ben en périphérie – Ben en orbite - en apesanteur, séducteur invincible larmoyant pitoyable et éconduit (tapes amicales sur le bras : « may be you shouldn’t drink so much » - « may be I shouldn’t breathe so much aaaah ») – Ben minable Ben trébuchant, cognant à tous les bords hygiéniques des beaux-vivants et les eux ou elles de biais ou par en – dessous esquivant, s’offusquant (ironie suffisante et juste ce qu’il faut de correctement scandalisée) parfois plantant en lui brouillon - gourd-anesthésié leurs banderilles : regards désolés, mixtures de dégoût et de pitié – embarras - ennui – exaspération, cocktail d’humeurs et sensations contrastées : à mélanger – doser - secouer – le tout en assemblages variés. Souvent on voit Ben assurer pleurer quémander fanfaronner jurer. Boire et se procurer de quoi boire - encore – lui et son caddy bourrés jusqu’à la gueule, lui lancé comme un sorcier en transe au rayon spiritueux du supermarché, gros titre réjouissant beuglé dans sa tête : danse avec les litrons ! Moulinets du bras droit – yes ! - bouteilles de whisky – bourbon – gin - vodka comme des massues de jongleur – hop chopées – puis alignées, pas encore dead soldiers dans un garde-à-vous parfait et rutilant au fond du chariot argenté.

Donc, la vie en pointillés de Ben super-alcoolisé. Une succession de hoquets déchirants scellés de noir. Plans enchaînés à la guillotine.

Juste avant

6 minutes : sur fond de sirène/hurlement de saxo Ben roule régulièrement – glisse sans heurts dans la nuit urbaine. Il creuse et dévale sa tranchée d’ivresse décaissée à grandes rasades d’alcool. Il se cramponne à boire tout en conduisant. Il tête goulûment une bouteille de Vodka – c’est écrit en grosses lettres rouges sur l’étiquette, sous un nom en calligraphie élégante et noire, lettres en boucles et virevoltes. Le liquide incolore est agité de remous – vient clapoter aux parois de verre en répercutant le rythme frénétique des déglutitions sauvages. Un motard de la police américaine (casque blanc et galon en relief doré – chemise noire à manches courtes, bras musclés) arrive à sa hauteur - s’y maintient, scrute attentivement en direction du conducteur sans montrer d’expression ou d’intention particulière, ou alors c’est indécidable, c’est ça - indécidable… Ben a planqué la bouteille tenue dans sa main gauche – Ben et le motard se harponnent - se lâchent – se mesurent à plusieurs reprises du regard. Sourire béat et soutenu de Ben, le policier assis droit et impassible sur son engin accélère puis disparaît. On conserve gravé dans les rétines un gros plan sur le feu clignotant jaune – côté arrière droit de la moto – sa palpitation monotone et hypnotique sur le fond blanc de la sacoche. Tel un supplicié suspendu à un crochet, Ben nuque cassée, tête rejetée en arrière, hameçonné à sa bouteille dressée cul vers le haut du pare-brise, Ben embrumé et comme au ralenti avale et siphonne l’alcool, la route, lui. Re - remous de la Vodka à chaque gorgée – tourbillons dans la boutanche – tempête à bord

on hésite. On voudrait que ça s’arrête – que Ben soit intercepté – sauvé. On voudrait s’enivrer jusqu’au bout de sa bouteille et de l’autre après et puis après. Epuiser toutes les saloperies de toutes les bouteilles. Chevaucher le grand-huit débridé de l’ivresse s’en prendre plein la gueule les yeux le nez - s’exploser en plein vol jusqu’au couvre-feu

dernier plan : médaille de profil. Ben renversé en arrière – vissé au goulot ventouse. La ville parfois orangée partouze froid son éclairage urbain de purgatoire sinistre. Ça avance comme dans un sirop. On a vu filer subreptices un coquillage vif : shell, une rangée de fenêtres éclairées alignées comme des dents sur une prothèse, l’insigne rouge-fluorescent d’un motel. Pour un peu on entendrait la tête de Ben bourdonner de grandes vagues électriques à haute-tension. Saxo-cymbales. Rideau en fondu de noir

6’18

du noir surgie, une jeune femme de profil dans le clair-obscur, cheveux courts et blonds, vêtue d’un chemisier de ton bordeau, criblé de petits carreaux blancs, manches courtes. Elle traverse l’écran de droite à gauche, filmée en cadrage serré au niveau du buste, la tête penchée – les yeux baissés. (Les trilles de saxophone s’intensifient – roulements de batterie.) Ambiance ténébreuse transpercée de reflets bleutés sur fond noir. Elle a un épi de cheveux ras sur la nuque - un fin duvet silhouetté de blanc en contre-jour. L’éclairage vient de loin derrière sur la droite. Ça fait ange. La fille ondule (saxo traînant – batterie, incendie des cymbales crash et ride) et tout en dansant se retourne face à la caméra. On voit alors que le chemisier est déboutonné (deux boutons blancs libres), qu’il souligne son sein gauche tandis que le droit tout aussi dénudé se devine - ourlé d’ombre. Elle garde les yeux et la tête baissés. Son visage est mince et ovale, le frêle pétale translucide de l’oreille gauche est traversé par la lumière d’un projecteur. A demi dissimulé derrière elle, au second plan, un homme costaud, visage et épaules larges, cou massif, lunettes de soleil, une longue moustache fine retombe aux coins de sa lèvre supérieure. De lui on voit également – mais moins nettement - le buste, la chemise noire ouverte et le triangle de chair du torse puissant. C’est à 6’21. Ondulations d’elle jusqu’à 6’23. Revoilà Ben visage en gros plan. Fasciné, bouche légèrement entrouverte au-dessus de la fossette du menton, nez aquilin, regard perdu ou implorant. Des taches lumineuses dans le fond loin derrière lui. (Des bouteilles ? un serveur derrière un bar – les manettes couleur bois des bières pression ? – comme des quilles… Les échantillons d’arrière-plan hors focus sont surexposés comme des accrocs aveuglants dans le feutre noir.) Le visage de Ben luit de sueur et vacille de gauche à droite. Il cherche son souffle prend de profondes inspirations, son regard chaviré est suspendu comme un ex-voto ; pendu droit devant, noyé d’embruns et de fantasmes liquides...

droit devant plan large sur la fille et les musiciens (un saxophoniste – un violoncelliste et derrière elle le costaud à lunettes de tout à l’heure : le batteur). L’apparition, on peut voir ses jambes gainées de collants jusqu’à mi-cuisse, tandis que le triangle d’une culotte noire souligne les déhanchements du bassin, lancés depuis la pointe du pubis. Zoom, cadrage sur le ventre légèrement bombé, les hanches qui chaloupent le triangle de tissu, et sur le haut des cuisses, entre les limites noires doublées d’un liseré plus pâle. Métronome érotique gauche droite, gauche droite, gauche droite, accélération, accentuation de l’amplitude. Minuscule tesson scintillant dans le nombril effleuré par un rai de lumière fugitif. 6’31. Retour sur Ben et un vieux type à cheveux blancs assis à côté de lui, bras croisés, regard levé vers la scène. (Habillé cuir sur chemise bariolée – hawaïenne ?) Ben est tourné maintenant, l’air sacrément inquiet, vers ce type au rictus verrouillé sur la fille comme un viseur sur son objectif. Ben tient une flasque – un liquide brun, dévisse le bouchon blanc, tend avec insistance le flacon à l’homme qui, dérangé du spectacle, refuse d’une syllabe ou deux en secouant la tête – pressé de…

elle a dégagé ses épaules maintenant inondées de lumière, à peine accompagné le froissement léger du chemisier en descente le long de son buste - révélant ses seins fermes où pointent les tétons turgescents – le vieux type aux cheveux blancs en vrac écarquille son rictus – plan sur Ben qui a embouché la flasque - Ben boit d’un trait, écroulé sous la bouteille – zoom sur les lèvres resserrées autour du goulot – zoom sur le gosier agité de soubresauts comme un pendu à son gibet - zoom sur le bouillon de bulles dans l’alcool comme le chapelet volatile d’un tir antiaérien dans le ciel couchant – zoom sur les seins – plan sur la fille nue jusqu’à la taille - jeu d’ombre et de lumière sur le corps apocalyptique de l’ange. Elle glisse ondule serpente encore descend s’enfonce entre ses reins (elle pénètre avec l’alcool dans ton gosier - comme la lame sinueuse d’un kriss malais – Le batteur est enseveli de lumière rouge – petits roulements brefs de batterie le feu des cymbales la sirène stridente crescendo du saxo sur cailloux de caisse claire.) Ben a basculé en arrière - couché sous la source brûlante – Ben - la fille - rodéo - son bras nu dressé fouette l’air – encore ses seins - Ben son bras spasme sur rien, bat le sol – 6’44 - Ben engloutit le liquide bouillonnant du flacon. Vidé. Le roulement de batterie s’arrête net – silence brut balancé sur Ben sourd champion sonné de la descente express d’alcool - redressé d’un bond – mime pantin tordu de hoquets – plan serré sur son visage - étouffe - tousse – crache – pousse un hurlement muet – manque d’air - retient des jets de vomi. Le vieux type chevelu tape sans bruit dans son dos – Ben au bord de l’explosion rejeté en arrière, blafard - déchirure et convulsions. La fille - son visage d’ange en gros plan - ses beaux yeux sombres intenses et narquois – dominateurs - sur qui sur quoi sur toi - sur toi Ben étendu quasi cadavre en black-out ? La fille de dos. Plan fixe sur les fesses bombées dans le tissu tendu. Et puis encore les épaules fulgurantes de l’ange métronome - les seins - culotte noire… en boucle … le suaire cotonneux du silence toujours

7’12.

dans l’ouate de sa voiture Ben roule. Ben roule et baille silencieusement à s’en décrocher la mâchoire.

Bonds et rebonds [29]

1’20 de vue aérienne sur l’île, le port, la ville verticale. Gratte-ciel de Manhattan vus du haut. Réseaux routiers autoroutiers, lignes et boucles. Les voitures toutes petites. On reverra plus tard des tas de fois ces images dans les génériques des séries américaines ou dans les films. Mais la première fois que tu vois Manhattan, c’est dans une banlieue de Londres, dans le Surrey, à la télé. Que tu entendras aussi cette bande-son. Une sirène de bateau, le pont, les sifflements sur fond de voitures qui roulent. Klaxons épars. Les sifflements toujours. Premières percussions. Quelque chose monte. Comme une musique. Une énergie. Un souffle.

1’21 : Manhattan plus bas, quartiers de « Hell’s Kitchen » (tu ne sais pas le nom les premières fois, ni tout ce qui s’y est passé). Terrain de jeux fermé par des grillages dans le West Side. La bande son plus dense. Sifflements. Premiers claquements de doigts. Le terrain de basket. La musique commence (clarinette ?). Plan américain sur un blouson jaune adossé au grillage. Riff. Le chef des Jets, de profil. Un deuxième visage de Jet. Un troisième jusqu’à 7 jets, blancs et blonds. Immigrés polonais ou irlandais. Ils claquent les doigts.

1’51 : une balle rebondit sur le grillage. La musique s’arrête. Silence tendu : énergie ramassée, comme la balle. Les adolescents ont arrêtés leur claquement de doigts. Le plan s’élargit faisant entrer le lanceur de balle. Il est debout, les sept regards braqués sur lui. Il attend. Riff change sa jambe d’appui, fait un mouvement du menton. La tension retombe au moment où la balle est renvoyée. Mais tu comprends qu’ils pourraient bien être méchants. Riff fait un pas, se retourne vers sa bande, nouveau signe du menton.

2’07 : ils se mettent en mouvement. La musique suit leurs pas. Le terrain leur appartient. Plan large, travelling latéral. Caméra derrière les grilles. Les grillages, une prison ? Non. Une petite fille assise en tailleur dans un cercle de craie qu’elle quadrille/hachure/emplit consciencieusement avec un bout de craie blanche. Elle regarde la bande passer. À l’arrière plan, un enfant sur un vélo en sens inverse et un homme qui escalade le grillage. Sur un mur un graffiti BOBBI. Les couleurs de la ville : craie blanche sur gris des murs et de l’asphalte. 2’31 : près du panier de basket, deux ados se font des passes, la balle est interceptée par les Jets, qui à leur tour se lancent la balle, deux autres bondissent à la verticale bras levés. Riff la rattrape, cesse le jeu – nouveau silence - se retourne vers le gamin, hésite, puis lui renvoie la balle. Scène ludique, euphorique, mais la tension toujours présente. Ramassée, prête à bondir.

2’47 : ils sortent du terrain – tu ne sais comment, tu as beau visionner ce passage plusieurs fois, un plan plus serré sur les jets se retournant vers le terrain de jeu fait le lien entre sur le terrain et la rue – 2’54 ils s’emparent de la ville – leur terrain de jeu un peu plus large. Travelling latéral le long du trottoir. Ils passent devant le garage fermé du n°243, deux passants immobiles tournent le dos et deux enfants en arrêt contre la porte du garage. Claquements de doigts s’arrêtent : la musique devient légère, Riff esquisse le premier mouvement dansé. La musique s’envole, s’emballe. La danse commence. Les talons se soulèvent, ouverture d’une jambe sur le côté, les bras et le buste s’ouvrent en se tournant vers la caméra. Deux danseurs, puis deux autres.

3’15 : les cuivres et l’artillerie lourde de l’orchestre symphonique : la musique explose après qu’ils traversent la rue. Yeah ! Le plan suivant attrape la chorégraphie sur le trottoir d’en face. Une superbe voiture grise file de gauche à droite derrière eux.

3’25 : ils dansent sur l’inscription JETS en blanc sur la chaussée. Tu n’en peux plus de rester immobile. L’énergie est passée dans ton corps également.

3’27 : l’élan des sauts, les pas chassés, la musique joyeuse s’interrompent brusquement devant un nouveau personnage, pantalon noir, chemise rouge, poings serrés, immobile : Georges Chakiris. Tu ne sais pas encore que c’est le chef des Sharks, des Portoricains, le danseur dont l’énergie va réveiller ton adolescence. Silence tendu, chargé. Percussions menaçantes.

Le presbytère [30]

Un seul plan. Quatre minutes et quelque. C’est une première, jamais il n’avait filmé. Ce sera tremblant, ce sera trop long. Il voudra tout montrer, faire découvrir pour avoir des avis. Ce sera mal ficelé, comme on est mal fagoté. Pourtant l’outil est bien une caméra. Petite, juste appuyer sur le bouton, autofocus qui règle netteté et ouverture automatiquement. Il est dans la maison et commence par la porte par laquelle il est entré. Il dit où ça se trouve. Se retourne pour montrer l’autre porte au bout du couloir. Il fera le tour de la baraque avec commentaires pour décrire les pièces, dire ce qu’il voit. Ça tourne beaucoup, de droite à gauche, de gauche à droite. Il parle presque tout le temps, fait le tour en bas, la grande cuisine pleine de réfrigérateurs utilisés par le comité des fêtes du hameau. Et puis il va à l’étage. Il dit l’escalier, la salle de bain, que ça faisait un petit appartement. De la lumière par les fenêtres, les pièces sont claires. Les volets sont fermés dans d’autres, noires mais il dit comme elles sont grandes. Il dit que c’est de la vidéo de pas très bonne qualité. Escalier encore pour le grenier. Il filme la charpente, dit qu’il pense qu’elle est bonne, qu’on le lui a dit. Des trous qui laissent passer le soleil, ça l’inquiète côté étanchéité. Il dit qu’il n’y connaît rien. Il termine en disant « Voilà, stop ! ».

La barbe [31]

Dans l’embrasure d’une porte vitrée, un homme. Une porte avec deux vitres à la place des panneaux supérieurs. L’homme porte des lunettes rectangulaires à montures noires. La porte d’un vert amande. Mais on optera probablement pour la version en noir et blanc. L’homme est presque aussi grand que la porte. Il porte la barbe, une vraie. Ses avant-bras sont dénudés et longs. Les mains baguées. Son pull n’a pas d’importance. Ses chaussures sont rouges. Dans son dos l’amorce d’un couloir. Sur sa droite, une bibliothèque. Sa bibliothèque, son appartement.Du plancher. Au sol un dispositif.Dans un geste grandiloquent - explicatif ? - l’homme à barbe jette quelque chose sur le sol. En fait, il fait mine de jeter quelque chose au sol qui exploserait dans un nuage de fumée. Du dispositif jaillit une gerbe d’étincelle et un nuage de fumée. L’homme se retire précipitamment dans le couloir, hors de porté de la caméra. Mais son ombre sur le mur du couloir le dénonce un instant. La caméra suit la fumée jusqu’au plafond blanc. Une lampe cloche. Puis on voit l’homme revenir, hilare. La barbe est vraie.

Emmanuelle Cordoliani

 

les auteurs

[1Dominique Hasselmann*

[2Danièle Godard-Livet*

[3Anne Reverseau

[4Vincent Tholomé*

[5Nathalie Brillant

[6Milène T.

[7Stewen Corvez*

[8Françoise Renaud*

[9Brigitte Célérier*

[10Nicole Begzadian

[11Jérôme*

[12Françoise Durif

[13Joséphine Lanesem*

[14Sméraldine

[15Pierre Charil

[16Isabelle Dartiguelongue

[17Vanessa Morisset

[18Céline Righi

[19Philippe Sahuc*

[20Claudine Dozoul*

[21Piero Cohen-Hadria*

[22Felismina

[23Marie-Christine Grimard*

[24Ista Pouss*

[25Will

[26Graca Bejjani*

[27Michèle D.

[28Jacques de Turenne

[29Christine Zottele*

[30Philippe Girault-Daussan*

[31Emmanuelle Cordoliani


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 27 novembre 2017
merci aux 559 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page