tiers livre invite : Marc Pataut

la photographie comme démarche dialogique


Je ne saurais assez recommander la lecture de La photographie d’André Rouillé (Folio Essais, mai 2005) ou une étude historique extrêmement soigneuse , en lien constant avec l’histoire de la peinture et des techniques de l’image, ne cesse de lever des paradoxes qu’il est temps d’appréhender dans leur complexité : celle qui ouvre à notre propre rapport à l’image. Conceptuellement, ce livre somme est la première rupture avec ce que Barthes développe dans son historique La chambre claire (1980), en particulier sur la question de la photographie comme empreinte (ce que Barthes résumait dans son célèbre « le référent adhère »). J’ai mieux compris, lisant Rouillé, les réactions de certains plasticiens à l’égard de Cartier-Bresson. Mais, aussi plutôt que surtout, Rouillé nous fait suivre après son analyse de "la photographie document" et sa mise en cause dès l’origine, les chemins de la photographie contemporaine ("la photographie des artistes" et "l’art des photographes"). Parmi ceux-ci, Marc Pataut :

Marc Pataut met en oeuvre des procédures dans le but de créer des conditions de possibilité, pour ses modèles, de devenir des sujets. Après que la photographie-document a longtemps dépossé sans vergogne les modèles de leur image, il s’agit de les faire accéder au rôle de partenaires actifs du processus photographique. La situation de faiblesse, de dépendance et d’exclusion qui est celle de beaucoup de modèles de Marc Pataut leur confère le pouvoir paradoxal de mener le jeu, d’en régler le rythme, d’en infléchir les procédures. [...] Photographier et dialoguer convergent ici dans la recherche tâtonnante et toujours singulière de la bonne distance avec l’Autre. Construire une proximité et un échange au-delà et à partir des différences, s’enrichir des écarts, adapter ses méthodes et ses rythmes à ceux de l’Autre, tels sont les principaux éléments d’une photographie dialogique. Marc Pataut en tire des savoirs, des images singulières, voire un mode d’action sociale. Dans cette recherche systématique du dialogue, il préfère paradoxalement la lourde et lente chambre photographique aux appareils légers et rapides. Car, en dépit de son volume, de son poids et de son archaïsme, la chambre possède, par rapport aux appareils 24 x 26 portés à l’oeil, le grand avantage de ne pas couper l’opérateur du monde et de favoriser le dialogue avec le modèle. La chambre photographique, le modèle et l’artiste forment ainsi une tirade simple et archaïque à partir de laquelle se construit un échange qui passe autant par l’oeil que par le corps — sa force, son poids, et sa façon de se placer face au modèle. (Rouillé, La Photographie, p 586-587).

J’ai découvert le travail de Marc Pataut en 1986. Lors de ma résidence à Bobigny, dont devait sortir mon livre Décor Ciment, le Conseil général de Seine Saint-Denis avait demandé à des photographes de rejoindre l’univers des auteurs invités, Didier Daeninckx, Bernard Noël et moi-même. Et Pataut avait propose, pour Bernard Noël, une vue très rapprochée de son oeil. Nous sommes quelques-uns à savoir la densité, la mystique même, du regard de Bernard, et à avoir appris de ce que, avant nous, il a vu. La photographie avait été refusée.

Depuis lors, via notamment le collectif Ne pas plier, que ce soit cette cabane de SDF ou ses portraits d’une communauté Emmaüs, de lycéens de Seine Saint-Denis auxquels il demande de se voir en bleu, en pleine pression lepéniste. Ces deux dernières années, Marc se rendait une semaine chaque mois à Limoges dans un établissement accueillant des jeunes anorexiques. Travaillant lui à des portraits, mais leur demandant de photographier objets ou fenêtre. La publication sera accompagnée d’un texte de Jean-François Chevrier, compagnon théorique de Pataut. On en sort agrandi.

Ces deux ans, pour mes cours aux Beaux-Arts, l’atelier de Marc était chaque fois un hâvre pour l’échange. Une dizaine d’étudiants y gravitent, dont Antoine Yoseph, Anne Collongues. Je ne sais pas si on y parle beaucoup théorie. Je sais qu’entre la table de travail et le laboratoire, les questions techniques de l’image y sont sans arrêt convoquées. Ci-dessous, quatre portraits (Solo, Samir, Sonia, Bakari) © Marc Pataut, juin 2006.





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1ère mise en ligne et dernière modification le 18 juillet 2006
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