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"phrases pour réveiller le monde", aux Correspondances de Manosque


Reçu par mail ce message d’Arnaud Cathrine (visiter son site) :

Chers auteurs,

Huit ans n’est pas un anniversaire que l’on fête plus qu’un autre d’ordinaire. Qu’importe, nous avons décidé de profiter du samedi 23 septembre (dernière soirée de l’édition 2006 des Correspondances) pour nous réunir autour d’un événement un peu particulier. En lien avec notre concours organisé en partenariat avec Télérama et la Fondation La Poste, nous souhaitons demander aux auteurs et aux artistes présents sur le festival, mais aussi à certains qui sont venus les années précédentes, d’écrire quelques lignes (deux feuillets maximum) sur le thème : « Des idées pour réveiller le monde ».
A vous d’inventer votre programme révolutionnaire sur le mode qui vous plaira : ironique, farouchement utopique, strictement audacieux.
Les invités qui auront accepté de jouer le jeu pourront, s’ils le veulent, nous lire leur texte sur la scène du Café Provisoire après la lecture en scène de Patrice Chéreau, soit à partir de 22h30. Des comédiens liront les contributions des auteurs et artistes présents les années précédentes.
Et comme la fête des Correspondances serait incomplète sans musique, nous avons demandé à la valeur montante du jeune rock français Joseph d’Anvers de venir jouer le jeu lui aussi, avec des morceaux de son répertoire susceptibles de réveiller le monde.
Bien sûr, nous envisageons déjà l’éventualité d’une publication. Nous reviendrons ultérieurement vers vous à ce sujet.
Si le coeur vous en dit, merci de nous faire parvenir votre texte à cette adresse mail avant le 18 septembre de sorte que nous puissions établir un ordre de passage des lectures... Et merci aux fidèles des années précédentes de nous envoyer leur texte à cette même adresse.
Au plaisir de vous voir bientôt, de vous lire, de vous entendre.
Bien à vous.
Olivier Chaudenson, Arnaud Cathrine et l’équipe des Correspondances de Manosque

Reste à savoir ce que je vais répondre. Les idées, non, ce n’est pas mon truc : nous sommes des manieurs de matière. Des mots, des phrases, mais on fait ça avec les bras, la peau : c’est lourd, ça râcle, on n’y pense pas. Et puis, de mon côté, un peu de défiance : s’il suffisait d’idées pour réveiller le monde, longtemps qu’on les aurait eues ?

Ou, plus simplement, longtemps qu’on les a eues : dans un des rayons les plus proches de ma bibliothèque, accumulé progressivement chez les bouquinistes depuis plus de 20 ans, tout ce qui concerne Auguste Blanqui, dont L’éternité par les astres qu’admirait tant Walter Benjamin, ou cette magnifique biographie jamais rééditée de Gustave Geffroy, L’Enfermé.

Ou bien qu’il nous suffirait finalement de relire la Prognostication pour l’an perpétuel de Rabelais ? Et que chaque âge de la littérature les a prononcées, les phrases pour le monde sourd, celles qui — lorsque nous revenons aux livres — nous redonnent à chaque fois cet éveil. Un livre est la hache qui brise la mer gelée en nous... pas besoin d’aller sur le site La mer gelée pour savoir par coeur de quelle lettre de Franz Kafka jeune elle est tirée. Ou le texte Minorité de Francis Ponge : donnez la parole à la minorité de vous-même, soyez poète. Pour nous, c’est la posture qui compte d’abord : non, nous ne serons jamais des hommes d’apostrophe. La parole ne vaut qu’à rebours, selon ce qu’elle creuse en vous, et c’est cela qui de tout temps de la langue s’en va vers le dehors.

Je ne saurai pas, cher Arnaud, cher Olivier, répondre à votre question : idées pour réveiller le monde, pourquoi pas rouler tous à bicyclette, se taire pendant 3 semaines dans tous les pays du monde, dire à tous ceux qui ont des dieux de faire qu’ils (leurs dieux) nous tournent le dos ces mêmes 3 semaines, boucher les canons avec des postes de télévision ponctionnés selon les PIB de chaque pays et compressés ?

Il reste à se retourner vers les mots. On est dans ce paradigme constant, qui oppose René Char fusil en main, disant non de la tête à ses hommes au moment de tirer sur ceux qui vont assassiner l’ami poète (et quelle lave que les 8 lignes de prose qui le disent) et le tunnel de Michaux s’interrogeant sur son droit de peindre, dans le garage prêté à Meudon, alors qu’à quelques centaines de mètres des bombes éclatent sur Billancourt. Nous appelons sur nous l’entrefer, celui qui ne se résout pas. Reste à venir là, dans cette tension. Idées pour réveiller le monde : lire René Char, écouter Gatti, suivre Michaux.

Je ne serai plus à Manosque le samedi soir, mais merci à vous de m’y avoir invité : je lirai jeudi. Si j’avais été encore avec vous, c’est peut-être Paul Valet que j’aurais sorti de ma poche pour lire. Valet qui nous donne l’inverse leçon, parce que — justement — c’est depuis l’entrefer qu’il écrit :

ma parole d’assaut
est un désastre en marche

Ou bien, en repensant à cette Anthologie des poèmes à dire que Zeno Bianu avait publié il y a quelques années en Poésie/Gallimard (elle aussi, sur les rayons proches de la bibiothèque, et tant de fois achetée, offerte), ce texte de Tristan Tzara :

hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle hurle
et je trouve ça très sympathique

Et tiens, avant de la refermer, l’anthologie Zeno Bianu, ce début de Gherasim Luca :

prête-moi ta cervelle
cède-moi ton cerceau
ta cédille ta certitude
cette cerise
cède-moi cette cerise
ou à peu près une autre
cerne-moi de tes cernes
précipite-toi

Hors sujet, diront Arnaud et Olivier. Lisez quand même le programme de Manosque. Et si vous avez des idées pour réveiller le monde, écrivez-les ci-dessous, je transmettrai ?


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1ère mise en ligne et dernière modification le 21 août 2006
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