Paul Valet | Refus d’obéissance

extrait de « Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre »


repoussé à l’automne
mais ça tient toujours bien sûr

Ce début janvier 2020, je proposais d’expérimenter une perf collective à partir d’un texte géant de Gregory Corso, et ça a donné Hommage à Corso, Bomb, on était 34 au total.

Nous avons réitéré en février avec un texte canonique d’Henri Michaux, La vie est courte mes petits agneaux, nous étions 27 (28 puisque je participe aussi !).

Continuer pour le plaisir de faire une série ? Ça va plus loin. D’abord, parce que j’apprends énormément au montage — et que je n’ai aucune idée préalable du montage avant d’importer les fichiers reçus dans mon FinalCut.

Mais, à ce dépli des voix, des postures, au risque pris des visages, se joue aussi une autre compréhension du texte, via reprises, fugues, répétitions. Nous assumons collectivement le texte et ça change tout.

Alors non, pas le sentiment qu’on est au bout de l’expérience. Chaque mois, je m’immerge 2 jours dans un lieu urbain extraordinaire, fantastique, mais de haute technologie et à même la peau de la ville, pour ma résidence au C19 d’Evry avec l’association Préfigurations.

C’est au C19 que j’enregistre ma propre « time line » pour servir de base à ces vidéos, au C19 que je tente les premières mises en place : le texte performé s’adresse au présent de la ville, dans ses contradictions, ses richesses, sa dureté.

Les 15 et 16 mai, nous serons une douzaine à expérimenter en workshop cette possibilité inouïe que YouTube offre à la littérature, nous enregistrerons (tous les présents, en se filmant les un.e.s les autres), le 4ème de cette série, un texte écrit dans l’Essonne — qui ne s’appelait d’ailleurs pas Essonne à l’époque.

Là, pour le 3ème, je vous propose un extrait (je dis bien : un extrait, contrairement au Corso et au Michaux) d’un immense texte de Paul Valet, que viennent de rééditer les éditions Le Dilettante, Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ?. Ci-dessous, une vidéo dans laquelle je présente le livre, et l’auteur :

Pour les abonnés au site, vous pouvez télécharger et imprimer l’extrait dans les fiches ateliers habituelles.

Je compte lancer ce montage pour la 3ème semaine d’avril, donc vos contributions entre le 5 et le 10 avril, ça vous irait ? (J’ai eu un peu de mal avec les retardataires pour le Michaux, même si ça valait le coup d’attendre !) Quelques indications :

- Quand vous m’envoyez l’extrait (WeTransfer parfait, GoogleDrive j’aime moins, mail si moins de 20 Mo), insérer votre nom dans le titre du fichier !

- Laisser si possible une petite seconde à vide avant le début de votre perf et à la fin — et même, si vous le voulez bien, quelques secondes (compter mentalement jusqu’à 10 ?!) de votre visage immobile en fin de lecture.

- Un petit visionnage dans le Corso et le Michaux vous aidera à préciser ce que vous souhaitez faire –– le visage est important, c’est une lecture à voix et visages, utilisez les meilleurs réglages possibles de votre iPhone (application Filmic Pro par exemple ?) ou de votre caméra, réglez en manuel et surtout pas en auto le niveau du son (sinon, dans les plus brefs moments de silence, le bruit ambiant remonte en vague)– toujours plus facile pour moi si format à l’horizontale ; fond uni préférable mais pas contraint.

- Si possible, m’envoyer 2 fragments, à se répartir selon affinité intérieure dans les trois premières parties du texte pour le premier [1], dans le fragment intitulé Refus d’obéissance pour le 2ème.

- Persuadé qu’on est en train de faire quelque chose de bien et d’important. Dernier mais non moindre : la plupart des participant.e.s ont elles-mêmes.eux-mêmes une chaîne YouTube, explorez, et surtout abonnez-vous... C’est vital de notre côté (et vous en profiterez mieux !).

FB


merci aux éditions Le Dilettante,
les soutenir en retour : procurez-vous le livre

Refus d’obéissance


MA BIOGRAPHIE — Les moutons mangent-ils de la viande crue ? — Demande-t-on des pièces de sur-identité au loup galeux ? — Bon gré mal gré pas de pedigree — À bas la percée des montagnes ! Terminus !

J’ignore qui je suis — La police le sait mieux que moi — « Vos papiers s’il vous plaît » — Identité non signifiée — Papiers et papiers à peine ratifiés
Je suis dans un monde qui me regarde stupéfait — Plein de fêlures de fissures — Que je suis menu dans ici-bas imposant — On prépare des fusées plus funestes — On prépare des ogives plus célestes

Voici la tempête qui se lève de nouveau sans qu’on sache pourquoi ni ce qu’elle va pulvériser — Affaire sur Affaire et la hâte sur la hâte — J’ai repensé l’impensable — Aurai-je le temps de crier ? — D’un profond sommeil je sors écrasé — Quoi de plus simple que les yeux sans visées ?

Mais non — Rien n’est simple —Tout est pourri d’insoluble — Et quand le bonheur découvre son visage, mon Dieu, est-ce vraiment un visage ? — Ou une cagoule ? — Et mon visage à moi — Est-ce vraiment un visage à moi — ou celui d’un autre naufragé inconnu ? — Jamais je n’ai vu mon visage plus étrange

*

J’attends que les mots viennent effleurer ma conscience chancelante — En lui accordant un certain semblant d’équilibre, ils lui apprennent l’art de construire des syllabes et les disposer les unes par rapport aux autres — Syntaxe de richesse et de misère — Mais tout cela n’est qu’un jeu d’esprit d’une supplication d’Agir — Je ne suis qu’un chien aveugle et perdu que le futur traîne avec une courroie de fortune

Regarde — Les arbres ne sont pas ce qu’ils sont — Les bêtes ne sont pas ce qu’elles sont — Les hommes ne sont pas ce qu’ils sont — Fantômes — qu’une lumière étrange imprègne et dévore

*

Ce que je vois — ce n’est rien — car les stimulants viendront s’ajouter à tout ce qui grogne mord et se défait par l’immense force des causes — sans doute car sans limites

Ce que j’entends — bredouillement incessant et qui monte et qui monte et s’amplifie jusqu’au cri supérieur qui perce les tympans les mieux bétonnés

Ce que je touche — matière délinquante qui cherche son homme pour le ceinturer et mieux le mettre à genoux devant les idoles de prépondérance miroitante

Ce que je dis — l’Argent vous balaie vous saccage vous dévaste vous cajole —Toute votre morgue est à genoux devant son grésillement — BEAUCOUP est votre dieu — et votre dieu est jaloux de tout ce que vous serrez — dans vos poings engrangés — dans vos cœurs élagués — dans vos têtes escomptées

Ce que je sens — un égout triomphant aux parfums les plus torves — un égout permanent exigeant rigoureux

*

REFUS D’OBÉISSANCE Lois mal parties des maisons malveillantes qui se frayent mauvais chemin par toutes les complications factices — Refus d’obéir à ceux qui touchent au chiendent de la vie du matin au soir et qui n’en finissent plus — Refus d’obéir à l’impuissance et chapeaux-bas devant les képis et les casques — Je refuse d’entamer le travail de nulle part pour mille parts avec uniquement pour matière d’exister trois sourires par an et le reste gros de larmes — Je refuse tous vos oui tous vos non pour la moindre construction prénatale post-natale — Tout l’Orient l’Occident des fourmis volantes — Je le nie — Je refuse d’accepter ce qui me contemple.avec haine et vilaine compassion — Infirme je le suis — Mon cerveau est malade — Je refuse vos remèdes et vos trous vos égouts et vos bancs des hospices — Je refuse d’être valide pour vos camps de vacances — vos exigences vos indulgences — Non je dis et répète à vos satiétés à vos sociétés des nains aux piqûres pour grandir et grossir et sauver votre crasse de la mort — Il fut un temps où j’obéissais en bonne et due face — À présent c’est fini englouti dans le cloaque du mal-être — Tout finit par finir — disent les sages doctopeurs d’ennui — Tout guérit pour maudire — disent les mages et prêcheurs — Je refuse d’être couché quand je veux être debout — Je refuse d’être debout quand je veux être couché — Je refuse la tenue — Je refuse poésie cul-de-poule — Accepter c’est crever — J’aime le vent et le sang mauvais temps et tempête et la mer démontée et la terre ravagée par vous autres acceptants — Contre le ciel — je ne puis rien — Je refuse refuser — Mais pour ce qui reste ? — Je refuse d’accepter — Je refuse tête haute et tête basse et les doigts crochus et les reins épuisés — Je refuse d’obéir aux lois de la ville pénicrotte-multibotte-unifrotte — Je refuse d’obéir à la mort trop humaine par grenades embuscades croisades — Fou je le suis — Dur je le suis — Je refuse d’obéir au malheur d’exister — Je refuse d’obéir à l’obéissance

Le vertige
Est mon point de repère.

 

[1Attention : astérique rajouté pour les besoins de lecture, ce sont ici quatre passages séparés, pris à un ensemble de plus de vingt pages, voir le livre !

LES MOTS-CLÉS :

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1ère mise en ligne et dernière modification le 10 mars 2020
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