inventaire table de travail

vue sur table, chronique régulière (pour l’avenir)


On n’est pourtant pas sur le site Desordre, je vous l’assure.

Je me souviens de périodes où je n’aurais jamais supporté, pour y écrire, que ma table soit encombrée. C’est toujours la même table, mais ce que je range (rigoureusement, de façon même maniaque) c’est l’intérieur de mon disque dur, et bien sûr ma présentation écran.

Ceci dit, il n’y aura jamais dans mon disque dur le bol de café. Et autre : je n’écris quasiment plus jamais à ma table de travail, les premiers jets, les articles, le livre en cours, c’est toujours sur l’ordi portable, comme un cahier ouvert, calé dans un autre coin de la maison, ou dans un bistrot, ou dans le train, et venir là à table, afficher l’établi sur l’écran 17", c’est pour la reprise, le conditionnement plus que la fabrique.

Du coup, quand j’émerge, là vers 16h, de la table où je suis depuis ce matin 6h, je suis un peu effrayé de ce tas qui s’accumule, et de tout ce qu’il recouvre évidemment de retard, d’envois pas faits (rien que l’idée d’avoir à chercher le carnet de timbre-postes demi entamé qui pourtant doit y être...).

Pourtant, si je regarde localement chaque élément du tas, il garde sa raison spécifique d’être là sur ma table. Même le post-it avec la liste des trucs à faire et qui n’ont pas été faits.

Ainsi Ecrire pourquoi ? que publie Catherine Flohic non plus sous son nom des éditions Flohic, mais, pour sa nouvelle maison d’édition, un nom emprunté à Gracq, Argol : une trentaine d’auteurs, non des moindres, répondent à la question sans réponse. Elle m’y avait invité, et je n’ai pas su. Peut-être que la raison est d’ailleurs précisément dans mon usage d’Internet au quotidien, et de ne jmais me forcer à écrire. Mais j’ai aimé la réponse de Chevillard ("Et vous, pourquoi vous n’écrivez pas ?"), la générosité habituelle d’Albane Gellé, la saine dureté de Nathalie Quintane (si elle tombe sur cette phrase, j’aurai droit au savon, à tous les coups). Il y a aussi Séréna, Bergounioux, Beck, Deguy, Beinstingel, Juliet, Maulpoix, Tiphaine Samoyault ("Si personne ne me pose la question, je sais. Si quelqu’un me pose la question et que je dois expliquer, je ne sais plus."). Sûr que j’aurais aimé y être, avec les copains. Sûr que de cette question je n’ai rien de plus intéressant qu’eux à raconter. "Il ne m’échappe pas que je suis un grand privilégié", conclut Charles Juliet, dans son immense humilité ordinaire.

La semaine dernière, en partant aux Beaux-Arts je m’en voulais du poids de mon cartable, tout ébouriffé de bouquins. Je me disais : c’est le trac, c’est pour me rassurer, vas-y les mains dans les poches et parle de Perec sans t’occuper de rien. Ce lundi soir, des Perec, il y en a partout dans la maison, j’en ai lu dans toutes les pièces. La Vie mode d’emploi dans le lit, les Entretiens dans la cuisine, Alphabets sur le canapé, et ici sur la table W, l’Infra-ordinaire, Espèces d’espaces etc. Et bien sûr je les emmènerai demain avec moi, ne serait-ce que pour les montrer. Pour que ce soit les livres qui parlent et pas moi. Mon cartable sera trop lourd. J’ai aussi fait la liste des bouquins "adjacents" : parler de Martin Winckler à cause des pseudonymes, parler de Mythologies de Barthes (lire un extrait quand je parlerai des Choses, parler de Jacques Roubaud etc... Pas se plaindre, grande chance qu’une journée entière dans Perec (enfin, deux , puisque hier c’était pareil).

Sur le clavier, le casque. Peux pas être là sans quelque chose sur les oreilles. Le téléphone n’a pas sonné une seule fois, merci à lui, je déteste ces engins. Mais le casque, c’est important. J’écoute un morceau de basse électrique solo, 50 minutes de basse, écrites par Eliane Radigue pour Kasper Toeplitz. Ci-dessous article à paraître dans le prochain n° de Mouvement, à son propos. Mon principe, dans la musique, c’est d’écouter toujours la même chose, à répétition, et de temps en temps, au bout de quelques jours ou quelques semaines, on change.

Ce livre-là je ne l’ai même pas ouvert. Mais c’est Jean-Yves Tadié, dont le nom est lié pour moi à Proust, à Nathalie Sarraute, quelqu’un qu’il m’importe d’entendre, sur Saint-Simon par exemple. Alors la semaine dernière, sitôt découvert que chez L’Un et l’Autre il publiait un livre sur Jules Verne, évidemment j’ai acheté. Il y a des livres de cette sorte, peu importe qu’ils attendent quelques semaines qu’on les ouvre. Jules Verne, depuis toujours, une fois par an (comme Simenon, comme Balzac) j’ai ma cure. Cette année, elle prendra Jean-Yves Tadié pour guide. A côté, les papiers en retard, toujours la pile des papiers en retard : Agessa (cotisations...), SACD (là, ça va, ils font le travail pour nous) et les factures, aujourd’hui j’aurais dû payer eau et téléphone, ce sera mercredi.

Livre tout juste reçu aussi : Philippe Rahmy, Mouvement par la fin chez Cheyne. Belle aventure, depuis les premières pages transmises par Philippe, alors que je ne l’avais rencontré qu’une fois, à Lausanne. Et qu’Internet avait relayé, qu’il était, avec Jean-Marie Barnaud et Ronald Klapka, des premiers à me rejoindre pour monter remue.net association où vous trouverez, aux trois dont Philippe, les chroniques...

On a chacun ses petites douleurs, pour servir croit-on d’étalon. Pour Philippe, c’est plutôt l’état permanent. Parfois de longues semaines, sans nouvelles, quand il est à l’hôpital, avant de retrouver son fauteuil. L’expérience réelle n’est rien, elle ne préjuge pas de sa transformation en expérience d’écriture, en conquête de poésie, ou de bascule dans l’intensité de la vie dite, atteinte. Pour Klapka, Barnaud et moi, l’amitié aurait pu faire écran à la lecture. Mais c’est un livre dur, épuré, qui relègue l’amitié à la porte. Plus que des mots, imprimés avec du blanc entre.

Venez-moi en aide, j’ai mal.

La lumière est comme la chair, matière de la pensée : dans sa peur de disparaître elle s’affirme vivante. Il n’est de mauvaise heure pour qui a perdu l’angoisse de penser sa mort et le désir de raconter son rêve.

Jacques Dupin a écrit une postface. Rencontre obligée, logique. Sur remue.net on va en parler plus. Depuis dix jours, le livre est sur la table, pris, repris, tenu. Etrange comment, pour le lire, on convoque se spropres instants de pure douleur, quand bien même ils seraient bien disproportionnés à ce qui fait la matière du texte de Philippe. Mais quand on la convoque, cela n’a pas d’âge, on le lit dans l’épaule luxée, dans le ventre recousu. Ou tout simplement dans cette misère d’être, là seulement où vient d’écrire, et sa plus vertigineuse folie aussi, quand on la mérite. Ce n’est pas un livre qui fait souffrir : l’excès de ce qui s’y dit apporte une autre façon du corps porté dans le mot écrire. Ce qu’a bien appris Dupin après Artaud.


Éliane Radigue jouée par Kasper T Toeplitz

En littérature, peut-être qu’on apprend à moins se confier aux étiquettes internes. A qui appartiennent Artaud ou Koltès ? En musique, l’impression bizarre c’est qu’on ne laisse pas le choix aux compositeurs : étiquetez-vous avant de jouer.

Pourtant, c’est d’évidence, tous les musiciens qui nous concernent au plus près s’y promènent transversalement. Un art noble d’un côté, orchestre et partitions, et un art populaire de l’autre, avec ses amplis, on commence à lever les rideaux. Mais qu’on se promène chez un marchand de disque, ça devient terrible. Cherchez les compositeurs du rayon "contemporains", il faut aller derrière la "musique ancienne". Travail auquel on concède l’existence parce que d’aucuns ont trouvé malgré tout grâce commerciale. Les magies d’Arvo Pärt (je révère Arvo Pärt) ont droit de rayon plus que les constructions abstraites de Giacinto Scelsi (un monde pourtant, Scelsi). Vous trouverez Steve Reich, John Cage ou Philip Glass comme preuve que le "contemporain" a droit de cité. On reproduit le schéma pour nos quelques compositeurs français qui surnagent avec tête de file. Mais les musiciens mêmes qui s’activent là-dessous ont bousculé la règle : voilà un violoncelliste "contemporain" qu’on trouve sur les routes avec des chanteurs africains, et le lendemain en duo électrique avec un percussionniste. Voilà, à l’arrière-plan d’un spectacle de danse, un musicien "contemporain" qui joue lui-même ce qu’il a composé : la danse (pour Toeplitz, d’Emmanuelle Huynh à Myriam Gourfink) a offert un peu de possible à la musique, qui simplement ne se divise pas. Le statut de l’improvisation est essentiel : il suffirait à vous classer l’étiquette côté "jazz" ou côté "noise" même pas selon la puissance en watts, mais selon la salle où on joue.

Et l’improvisation chez nous fait toujours sous-catégorie, alors qu’elle ressource à distance nos disciplines, littérature comprise. Kasper est peut-être plus connu, comme d’autres avant lui, à Chicago, Berlin ou Barcelone. Mais il est de ces profils dont chacun en France dans ces lieux où on expérimente connaît le prénom, dites "Kasper" et ça suffit. Il a longtemps mené un ensemble de guitares électriques (Sleaze Art), et n’a jamais délaissé sa basse, qu’il transforme à mesure (cordes harmoniques, longueur accrue du manche, capteurs Midi). Depuis quelques années, le logiciel de programmation Max/MSP né à l’Ircam est devenu pour lui un accompagnement scénique : l’ordinateur devenu lui-même instrument et non pas abandon à l’électronique.

Éliane Radigue c’est lui qui m’a fait découvrir. On ne connaît même pas nos meilleurs compositeurs : elle en a pourtant l’âge, la hauteur, la force. Elle a travaillé avec Pierre Schaeffer et Pierre Henry, elle est la compagne du sculpteur Arman. Elle compose chez elle, sur des synthétiseurs analogiques dont elle a tout un mur. On trouve sa Trilogie de la mort, composée sur quinze ans : mais pas au rayon "contemporains" des disquaires de masse. C’est Kasper, qui a commandé à Éliane Radigue ce bloc de cinquante minutes solo sans ajout ni doublage pour sa basse. Elle lui répond par ce mouvement dans les quatre éléments, la terre, l’eau, la chaleur, le souffle puis un mouvement ultime qu’elle intitule espace, vibration ondulatoire. Elle dit qu’un des enjeux essentiels, pour écrire ce qu’elle souhaite écrire, c’est l’écriture elle-même, sa forme, son langage. Elle parle de noeumes, de représentations graphiques associées à une transmission directe.

Ces cinquante minutes m’accompagnent dans l’écriture comme longtemps m’a accompagné sa Trilogie de la mort. Une largeur, une sérénité, des micro-rythmes, des élancements de sons ultra graves sous des nappes aiguës travaillées du dedans. A nous de chasser les étiquettes. A propos : pour diffuser Elemental II, les 50 minutes de basse solo composées par Éliane Radigue pour Kasper T Toeplitz, celui-ci a dû créer sa propre maison de disques (www.SleazeArt.com). Pour commander le disque : metamkine.com


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1ère mise en ligne et dernière modification le 28 février 2005
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