tiers livre invite : Pierre Bergounioux

deux recueils de Bergounioux chez Fata Morgana


Hier, dans la boîte aux lettres, une enveloppe molletonnée et l’écriture au stylo-plume précise et minuscule : pas besoin de vérifier que le cachet vient de Gif-sur-Yvette, c’est Pierre Bergounioux qui m’envoie ce qu’il doit nommer « du papier » (voir aussi sur remue.net.

Un long entretien chez Decitre, sur le métier d’enseignant. Il me le dédicace : ces quelques réflexions de fin de carrière. Et deux Fata Morgana, l’un qu’il me dédicace quelques exercices scolaires anciens, et l’autre qu’il me dédicace quelques généralités, en frère.

Les « exercices scolaires » ont pour titre L’Invention du présent, et leur centre de gravité c’est un essai sur Faulkner, dont l’incipit est très précisément : tout récit engage une conception de la réalité. Chaque chapitre est consacré à un auteur, AlainFournier, Jacques Réda, Henri Thomas, Pierre Michon, et un texte coupant comme un des outils qu’il affectionne, sur Claude Simon : il a donné forme et sens à l’absence de signification.

Fondamental : dans ces temps d’écrasement par la forme dominante du récit mime de réalité (« Il nous fait revivre la Shoah », textuel, dans Libération, à propos du best-seller Gallimard en faveur), la leçon de Bergounioux est ici : la littérature est un exercice, un chemin dans le noir, qui concerne ce qui nous rassemble (depuis cinq siècles, la littérature a été, en France et nulle part ailleurs l’expression la plus approchée de l’expérience collective. Elle n’est pas assignée aux formes marchandes de ses objets : elle se confronte au monde, et doit se rassembler elle-même, se relire en entier, pour appréhender ce qui nous entoure, ce qui est au plus près de nous dans l’immédiat présent. A propos de Faulkner : Ses livres se nient comme détour, signes, artifices pour s’imposer comme la réalité le ferait. Quelque chose se produit avec l’évidence brutale, stupéfiante, que les personnages s’efforcent, s’il en est encore temps, de contenir […].

Alors évidemment qu’avec ce titre que je n’avais jamais entendu prononcer par Bergounioux , La Fin du monde en avançant, il nous écrit dans notre propre crâne une association de mots définitive : à nouveau, ou une fois de plus, un singulier caillou de Rimbaud s’écarte des Illuminations [1] pour exister par lui seul : sauf que Bergounioux (qui supprime la virgule), n’est pas coutumier d’affirmer des poètes dans son ciel propre. Oui, une usure, un risque, une civilisation confrontée à son terme, et pourtant en avançant. Rien que la littérature puisse changer, elle semble prise à ces miroirs ou mirages de ses propres paris sur consommation. Qu’est-ce que ce texte-là change à l’idée de littérature, ou nous déplace dans notre savoir du monde ? On doute que beaucoup d’auteurs s’attardent sur ce genre de formulation.

Ce que Bergounioux formule ainsi : On échange des produits tarifés sur le marché global, dominé par des groupes qui conditionnent la demande à laquelle ils s’offrent à répondre. Les zones imprécises, marginales, personnelles où l’on avait le loisir de se réfugier après avoir fourni sa quote-part de labeur socialement utile, sont quadrillées, investies par d’autres groupes — à moins que ce ne soient les mêmes — qui proposent de la musique en boîte, des séries télévisées, des films à grand spectacle et effets spéciaux qui parachèvent la mainmise sur les rêves et la pensée du capital financier international.

Le premier texte de La Fin du monde en avançant fait sept pages et s’intitule : Des rôtis brûlés et des gâteaux mal cuits. J’en recopie l’ouverture, sur la figure de Kant. L’éloignement de Bergounioux, à mesure qu’il se renforce, de la forme même du roman, est ce qui nous donne ici à lire le geste de la littérature, ce qu’elle a d’irréductible en tant que nous construisant dans notre présence au monde. Une tâche de survivance, ou malgré tout de résistance ?

Photo : inscription sur vitrine d’une librairie en liquidation, Manosque, 22 sep 2006.

Des rôtis brûlés et des gâteaux mal cuits

© Pierre Bergounioux, Fata Morgana, oct 2006.

 

Que Kant n’ait pour ainsi dire pas bougé de Königsberg, on le comprend. A quoi bon ? La planète, alors, ressemble, au mieux, à Königsberg, qui n’est jamais qu’une ville de province enfermant le tout de l’humaine condition, ses ressorts et ses maux, ses travaux, son espérance.

Tout est ce qu’on appelle un indéfini. Ce qui parvient du monde à Kant, sur ses marges sableuses, se ramène à peu de choses : son tabac, du cabillaud dont il était friand à l’excès, quelques livres, mais excellents, un portrait de Rousseau et l’écho atténué, tardif, de la Révolution française. L’universel, lorsqu’il arrive au fin fond de la Prusse, c’est sous la forme d’idées qui ont dépouillé en chemin toute substance ou presque. Elles prennent, avec l’éloignement et les délais de route, cette pureté quasi sidérale que l’on prête, à tort, à la philosophie. A peine infléchissent-elles, du reste, les habitudes du philosophe. Si grande était sa ponctualité que les ménagères réglaient sur son passage leurs préparatifs de cuisine. On le verra pourtant, raconte Michelet, quitter plus tôt qu’à l’ordinaire son domicile pour aller au-devant du courrier qui apporte des nouvelles dde France. La proclamation des droits de l’homme et du citoyen, la République, la terreur et la Vertu, se traduit, à Königsberg, par des rôtis brûlés, des gâteaux mal cuits et des querelles domestiques.

La vie de Kant participe du temps d’avant, de la durée immobile des lieux étroits et clos, les seuls qui soient congrus à notre finitude (cinq pieds six pouces de haut pour une envergure un peu moindre et la puissance d’un douzième, environ, de cheval vapeur). Un charme spécial s’attache à cette heure éphémère, à ces localités éparses, matériellement séparées, qu’effleure le toucher du rationalisme abstrait. On agit toujours dans les limites exiguës, immémoriales, où nos actes trouvent leur accomplissement. Mais leur maxime se déploie au loin sur l’horizon universel.

L’idée qu’on se fait ingénuement du bonheur, l’état que ce mot suggère, maintenant encore, ont gardé un reflet du kantisme. Pas de sa lettre qui brise d’emblée un cadre provincial et déborde son temps pour avoir été écrite comme du dehors, de partout, pour tous et pour toujours. Non, de son temps, de ce monde aboli dont chaque partie n’avait de rapport que pensés ou imaginés — ou pas de rapports du tout — avec les autres parties. Les plus prosaïques de nos rêves, les plus anachroniques — passer des jours paisibles à méditer derrière des volets verts, respirer dans une paix parfaite —, que sont-ils d’autre sinon la vie régulière, confinée, monotone, de Kant, transposée à cette heure, la nôtre, où le mouvement général s’est emparé des choses et de nous et que les plus minces particularités portent son sceau ?

[…] Le bonheur, quand j’y pense, c’est sous des espèces désuètes aux couleurs fanées que je l’envisage. Lorsque je l’éprouve, si c’est bien lui, si le terme s’applique à ce que je ressens, c’est, ce serait un fugace rayon tombé du ciel couvert, une mince langue de sable au milieu du flot, une intermittence précaire dans le tumulte et le déplaisir. Le tout, longtemps, s’est tenu à l’écart de nos vies. D’abord, il n’était point. Puis il fut une impalpable clarté sur leur bord. Puis il a touché la terre où il s’est établi à demeure.

© Pierre Bergounioux - Fata Morgana - 2006

[1Je suis le saint, en prière sur la terrasse, comme les bêtes pacifiques paissent jusqu’à la mer de Palestine.

Je suis le savant au fauteuil sombre. Les branches et la pluie se jettent à la croisée de la bibliothèque.

Je suis le piéton de la grand’route par les bois nains ; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive d’or du couchant.

Je serais bien l’enfant abandonné sur la jetée partie à la haute mer, le petit valet suivant l’allée dont le front touche le ciel.

Les sentiers sont âpres. Les monticules se couvrent de genêts. L’air est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin ! Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant.

Arthur Rimbaud, Illuminations.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 24 septembre 2006
merci aux 12587 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page