#nouvelles-2 boucle 3 #01 | Annie Dillard, il n’y avait que le silence

un cycle dédié à la construction de récit


 

boucle 3, #01 | Annie Dillard, il n’y avait que le silence


Deux premières boucles sur des archétypes essentiels de l’accès à la nouvelle, la mise en abîme du livre, la dissociation auteur et personnage. On voudrait consacrer cette troisième séquence d’une même spirale à une exploration autre : en arrière-fond, une réflexion sur l’éco-poétique.

Tant de livres depuis une décennie — après bien des précurseurs — commencent à nous donner des pistes pour une énonciation différente du rapport homme-nature dans le grand récit général qu’est la littérature. Et certainement pas question contingente : la prise de conscience accentuée de l’anthropocène et ses conséquences sur l’homme en tant qu’espèce, et ce n’est pas ce que nous discuterons ici, et probablement aussi la réflexion accentuée sur les principes de domination et leur éventuelle renverse, qui nous autorise autant que nous astreint à une énonciation générale, pour la littérature en tant que telle, qui soit résolument hors d’une description basée sur un rapport homme-nature basé sur le concept d’une domination implicite.

Et bien sûr l’appui théorique multiple qui mène à même remise en cause.

On procèdera là humblement. Mais, pour ouvrir cette boucle, je vous propose de revenir au magnifique titre d’Annie Dillard, Apprendre à parler à une pierre, paru en 1982, puis traduction Christian Bourgois (par Béatrice Durand) en 1992. Nous nous étions déjà servi du livre jumeau, En vivant, en écrivant (titre original A writing life), pour inaugurer le cycle été 2023 (voir Le roman commence par en inventer l’auteur).

Un livre construit en 14 récits autonomes, mais dont l’auteur nous prévient qu’ils participent en amont d’un même projet. Le chapitre qui donne son titre au livre serait en lui-même une belle proposition : sur l’île où réside Annie Dillard (en tout cas sa narratrice) à cette époque, un personnage désigné comme « original » apprend à parler à une pierre. Et tenir l’espace d’une dizaine de pages sur cette idée, en explorant le contexte, les descriptions et paysages, tout l’appareil social de rencontres et conversations, et bien sûr ce que cela éveille en soi-même du grand secret, de l’infini dehors que silencieusement on porte.

Et justement, ce terme « silence » qui peu à peu devient obsédant dans ce livre. Je laisse résolument de côté la recherche mystique voire religieuse de Dillard (un des brefs récits-chapitres s’intitule même Dieu sur le seuil), pour ce à quoi elle procède aussi bien dans le lointain (les pôles, les Galapagos) que dans l’infiniment près : souvenir d’une ferme dans son enfance.

Ce qu’elle nomme silence, nous avons pu l’éprouver il y a quelques années dans l’éclipse du confinement COVID : une suspension provisoire du bruit urbain ordinaire, et remontée progressive, y compris par notre sensibilité réveillée, de l’ensemble de ces micro-bruits qui témoignent de la résilience du non-humain. Perceptions si intimement liées à la méditation intérieure, ce qu’on entend dans la marche, ce qu’on entend du vent et des eaux, la présence par l’ouïe d’une forêt traversée.

Probablement lié cela à la wilderness d’une autre échelle sur le continent américain ? Depuis Thoreau, le nature writing en témoigne, mais c’est d’un autre enjeu que nous partirons en quête ici.

Dans le dixième des quatorze chapitre, Un champ de silence, que je vous invite à insistance à lire en détail, mouvement, construction, ensemble des éléments dont elle se saisit et qui vous seront autant d’indices pour votre propre mise en écriture, c’est la sensation précise du surgissement de ce silence habité, peuplé, aussi riche que discret, dont la sensation la prenait une fois contournés les bâtiments de la ferme.

Un détail pour exemple : en quoi les perceptions éclatées de couleurs sont autant de désignations pour les instances séparées de ce silence général dont elle propose comme une brève fresque.

Après deux « boucles » de préparation, nous voici dans une exploration neuve. C’est de vos textes que naîtra la suite !

 


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
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1ère mise en ligne et dernière modification le 27 mai 2024
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