pour s’embarquer dans le « monument Rabelais » de Tiers Livre
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Rabelais, plus que jamais y construire
COMBATS GAGNÉS, pas encore gagnés, et liste de tout ce que je ne sais toujours pas dans Rabelais. Et merci de bien tenir compte de ma position d’énonciation : non pas depuis votre savoir, mais celle de ma pratique d’auteur, pragmatique, arbitraire... et poitevine. Je sais très bien qu’il n’est pas question d’aborder Rabelais sans l’armature parallèle des savoirs, et c’est travail que chaque époque réinvente, qu’on doit reparcourir pour soi-même, et oublier pourtant, parce que rien qui compte au bout que la poésie. Histoire, avant d’aller y voir directemnt, d’un petit tour du propriétaire, et des énigmes en cours.
QU’IL Y A UN DOUBLE amont à Rabelais. Que ce qui l’amène chez Claude Nourry dit le prince, où sra imprimée à Lyon la première version du Pantagruel, c’est déjà une histoire intellectuelle, qui vient re-joindre l’histoire naissante de l’imprimerie — en gros : composer, à la mode des almanachs populaires, un recueil de farces étudiantes, au moment où on a tant à découvrir pour publier — en tout cas Rabelais, docteur en médecine — ses traductions des aphorismes de Galien et d’Hypocrate ? À nous de remonter cette histoire, et ce qu’elle nous dit de leur savoir, de leur compréhension de leur être au monde. Et qu’avant même de se lancer dans ce recueil des farces étudiantes, principalement collectées à Paris, il intervient dans la recomposition des titres de ces vieux Gargantua populaires à bout de course, dont l’existence est avérée partout, et qui n’ont rien à voir avec lui. L’élan de métier en amont du Pantagruel comme fait génétique essentiel, et hommage à qui l’a établi.
ON Y REVIENDRA pour chaque livre, mais annonçons un peu le fonctionnement. Le mot Africque toujours aporte du nouveau : « J’y vois des hippopotames et des girafes » disait Flaubert. Et Proust, à lui dont on ne sache pas qu’il ait jamais lu Rabelais, dit de Flaubert : « Mais comme nous les aimons, ces lourds matériaux que la phrase de Flaubert soulève et laisse retomber avec le bruit intermittent d’un excavateur ». Revenir à la langue de Rabelais pour cette capacité d’image dans le temps même d’énonciation des mots. Force brute et irrationnelle de la langue, on comprend que l’université veille soigneusement à ce que ce ne soient jamais les mêmes qui traitent de Rabelais, de Flaubert, de Proust. Chantier proportionnel à ce que nous trouvons dans une approche « verticale », comme celle d’Auerbach dans son Mimesis : à quand la mise en oeuvre ?
ON A LONGTEMPS cru au Cinquième Livre et puis tout s’est progressivement remis en place, ébauché, cannibalisé mais aussi prolongé. C’était commode : l’auteur continue d’écrire mais n’a pas le temps d’aller au bout. Sauf que. Apport décisif de Mireille Huchon : comprendre le non-Cinquième Livre, c’est se contraindre à enfin lire dans leur radicalité et leur surgissement le Tiers et le Quart Livre. Désormais, le cinquième livre rassemblant ces écrits qui, après le Gargantua, restent enclos dans ce grand silence biographique de Rabelais à Turin, le mystère de la fin ouverte du Quart Livre résonne à bien plus haute échelle : fin sur l’ouvert. Honneur à Michel Foucault, dans l’ouverture de Les mots et les choses, d’avoir braqué la lampe sur la liste — la toute première liste alphabétique de l’oeuvre — des animalcules dans le fond de la bouche, dans les liquides du corps : après, il n’y avait plus rien à écrire.
CE QU’INDUIT cette révolution mentale assignée aux textes du Cinquième Livre : la double cassure symétrique interne au Tiers Livre. La première est la plus fascinante : on est prêt à s’embarquer, on est sur le port, en Utopie, on a juste un petit détail dont il faut s’assurer. Justement, le Sois asseuré de ton vouloir que Pantagruel ne cessera de demander à Panurge. Alors on descend, et on ne retrouvera l’embarquement qu’au terme du livre. Seulement, on n’est pas descendu dans le lieu narratif du livre, mais on est de retour dans la géographie du pays natal — non pas le réel référentiel, mais le référentiel de l’écriture —, et commence cette gigantesque enquête sur les strates et registres et locuteurs de ce qui fonde par le verbe la relation entre les hommes. Il suffit qu’on nous le dise, quand on le sait que resterait-il d’aberrant ? Et la coupure symétrique : non pas le retour au port et cet envahissement du chanvre, mais juste avant. Dans l’enquête sur la langue vient le tour du fou : le fou est à quelques heures de barque sur la Loire, lieu de circulation organisée, rapide et sécurisée. Mais pour ramener le fou, le temps va se dis-tendre : le temps d’écouter le juge, le médecin, le prêtre. Alors le fou viendra où il doit dans l’enquête, là où elle brise définitivement sa coque. Comprendre pourquoi le Tiers Livre a autant besoin de nous pour être lu, aujourd’hui encore, aujourd’hui toujours.
CE QU’ON A NOMMÉ réalisme de Rabelais, quel cliché pour mauvais manuels. Est-ce que jamais la littérature aurait affaire à autre chose qu’au monde et comment nous nous le représentons, dans la per-manente friction de nous-mêmes et de ce monde, ou de ses représentations, ce que nous y mettons de corps mais tout pareillement de rêve ? Rabelais est définitivement notre langue parce qu’il est celui qui établit les étapes de cette représentation : on fait naître le livre dans l’intérieur d’un livre (la généalogie qui ouvre le Pantagruel), et puis, au terme de ce tâtonnement dans le livre, voilà qu’on rentre dans la bouche du géant, la bouche donc qui énonce le livre. Et ce qu’on y trouve c’est la réalité qu’on connaît. Et le premier que y trouvay, ce fut ung bon homme qui plan-toit des choulx. Dont tout esbahy luy demanday. Mon amy que fays tu icy ? Ie plante, dist il, des choux. Et à quoy ny comment ? dys ie. Ha monsieur, dist il, nous ne povons pas estre tous riches. Ie gaigne ainsi ma vie : & les porte vendre au marché en la cité qui est icy derriere. Iesus (dys ie) il y a icy ung nouveau monde. Alors c’est Rabelais lui-même qui franchit une étape dans la confrontation de l’écriture au monde. Ce chapitre est un des plus beaux de toute l’oeuvre : comment pourrait-il seulement être lu si on le place après le Gargantua et non comme accès au Gargantua ?
QUI DONC A NOTÉ l’ébahissement qu’il y a à considérer la biographie de Rabelais entre 1532 et 1534, et comment il y prend ou y découpe la force physique de l’écriture de ce livre massif qu’est le Gargantua, arraché à quoi, et quelle nuit ? La composition fragmentaire, et l’utilisation de figures pré-écrites, le lui a peut-être rendu possible : le livre s’invente par lui-même, et non depuis la tête. Pour nous c’est réglé : on ne lirait pas Swann avant Com-bray, on ne comprendrait rien à Proust, ni Mort à Crédit avant le Voyage au bout de la nuit, sous prétexte qu’ils évoquent des réalités en ordre chronologique inverse à la composition des livres. D’où notre reconnaissance à qui a établi les marqueurs de cette antériorité devenue fait d’écriture, au même titre que les autres marqueurs de fiction : les déclinaisons fossiles qui font paraître ce livre, à ses lecteurs de 1534, comme écrit en français anciens, et ces lignes, en ouverture du livre, dont les rats ont mangé le début — si ce n’est pas une preuve d’ancienneté, ça ? Pourtant, la reprise même de figures présentes dans le Panta-gruel, enfance, éducation, guerre, tend à montrer que tout le livre affirme qu’il est suite, prolongement, creusement. Considérer cela vraiment sérieusement, pour occulter enfin l’ombre que Gargantua projette sur le reste de l’oeuvre. Se souvenir de comment Lagarde et Michard, pour simplifier, insérait la lettre de Gargantua à son fils Pantagruel, Ie voy les brigans, les bourreaux, les avanturiers, les palefreniers de maintenant plus doctes que les docteurs et prescheurs de mon temps parmi les extraits du Gargantua, et non du Pantagruel qu’on ne prenait même pas la peine d’évoquer. Sans parler de comment c’est une fois l’essentiel de ses études accomplies (son tour de France des universités) que le fils reçoit les recommandations du père, et qu’il s’empresse de les nier en bloc, confiant son amitié à Panurge le brigand et aventurier.
TOUJOURS SE SOUVENIR de comment la langue doit à chaque pas inventer ses outils. Par exemple, ne pas savoir dire la nuit : où l’on ne voit pas, saurait-on écrire ? Dans Gargantua, le moine conduit l’escarmouche dans le jour pas encore levé, mais où la nuit se défait juste assez, et c’est cette ruse qui permettra la victoire. Dans la « Tempête », c’est la vision stroboscopique : le séquencement des éclairs trouant la nuit. Le ciel tonner du hault, fouldroyer, esclairer, pluvoir gresler, l’air perdre sa transparence, devenir opacque, tenebreux & obscurcy, si que aultres lumières ne nous apparoissoit que des fouldres, esclaires, & infractions des flambantes nuées. Cervantès améliorera la technique, quand Sancho entrera au crépuscule dans le village de Toboso (la nuit complète coïncidant au moment où il approche enfin de la supposée Dulcinée, la paysanne disparaissant de sa vue quand il est presque à l’atteindre), ou quand le Quichotte et Sancho seront immobilisés près du moulin à foulon : scandale, à condition de paralyser les personnages (mais pas ce qu’ils entendent, ni les odeurs de la peur), le récit peut s’immiscer dans la nuit.
ET AINSI de l’écriture du corps. Nous avons tous gardé par sympathie l’ancien Pléiade Rabelais. Note de Plattard avant la longue énumération de Quaresmeprenant : « on notera la connaissance que Rabelais a de l’anatomie ». Ce qu’écrit Rabelais de l’anatomie : le trou du cul comme un miroir cristallin. Mais comme elles résonnent, les parties internes de Quaresmeprenant :
La memoire avoit, comme une escharpe.
Le sens commun, comme un bourdon.
L’imagination, comme quarillonnement de cloches.
La conscience, comme un denigement de Heronneaulx.
Les deliberations, comme une pochée d’orgues.
La repentence, comme l’equippage d’un double canon.
Les entreprinses, comme la sabourre d’un guallion.
L’entendement, comme un breviaire dessiré.
Les intelligences, comme limaz sortans des fraires.
La volunté, comme troys noix en une escuelle.
Le desir, comme six boteaux de sainct foin.
Le iugement, comme un chaussepied.
La discretion, comme une mouffle.
La raison, comme un tabouret.
Rabelais oeuvre de savoir, oui, oui et oui : mais la question de la langue, telle qu’on sait l’analyser pour Proust ou Baudelaire, avons-nous fait assez le travail ?
ET QUELLE ÉNUMÉRATION liée aux métiers, à l’artisanat, à la transformation des matières, à comment l’homme se bâtit son monde. Il faudra encore 80 ans presque pour que paraisse, en 1632, l’Essay sur les merveilles de nature, d’Etienne Binet, qui n’a jamais été admis pour ce qu’il est, un référent majeur de notre littérature. L’éviction de Binet, qui parle des métiers de la forge, du verre, du cuir, de la mine, des armes, mais y insère le citron tant il lui paraît géométrique, complexe et ouvré, pèse par anticipation dans les murs érigés autour de Rabelais. La fin de non-recevoir qui pèse depuis l’origine sur la langue de Rabelais est la fin de non-recevoir à la tâche pour la langue de s’abandonner au monde.
JE NE SAIS TOUJOURS pas pourquoi le rôle du nombre soixante-dix-huit dans le Tiers Livre. Je ne sais toujours pas, revenant toujours à Lucien Febvre malgré l’immense apport de Michael Screech, quel était le Dieu de Rabelais et comment en lui il agissait. Un peu comme cette statue dite Manduce lequel sus un long baston bien doré portoit une statue de boys mal taillée & lourdement paincte [...] effigie monstrueuse, ridicule, hydeuse, & terrible aux petitz enfans : ayant les œilz plus grands que le ventre, & la teste plus grosse que tout le reste du corps, avecques amples, larges, & horrificques maschouères bien endentelées tant au dessus comme au dessoubs et cette image qui la suite, que j’adore : les quelles avecques l’engin d’une petite chorde cachée dedans le baston doré l’on faisoit l’une contre l’aultre terrificquement clicquetter ? À Chambord récemment on vient de mettre à jour un escalier dans l’intérieur d’un mur. Un escalier sans porte d’accès en bas, et qui ne donne sur rien en haut : par simple nécessité ésotérique. Nous savons seulement qu’à chaque lecture de Rabelais nous mettons nous-mêmes à jour un de ces escaliers que nous n’y savions pas.
COMMENT ENTRER dans l’illisibilité même de Rabelais, si elle transporte et impose précisément ces en-jeux de fond : François Rigolot a été le premier à analyser ce qu’il se jouait de politique dans la controverse de Baisecul & Humevesne — Les langages de Rabelais, ce modeste livre de 1972, le dixième des Études rabelaisiennes chez Droz, a explosé ma lecture de Rabelais, me l’a définitivement ouvert. Quand nous ne disposons pas de brouillons ou manuscrits, de l’importance dans la compréhension de la genèse de son invention, qu’il se soit trompé et ait inséré à retardement un deuxième chapitre IX dans le Pantagruel. La figure du roi, les images de la misère du peuple, mais aussi les instruments de musique qui s’y multiplient, mais aussi la façon de s’organiser de la langue, par seule liberté d’association. Le premier Rabelais que j’ai lu, c’était l’exemplaire Larousse en trois tomes qu’un copain de la bataille de Verdun (instituteur portant lunettes, on lui avait confié le rôle de facteur, et, comme vendéen, l’entretien de l’âne qui servait à porter les sacs de courrier) avait offert à mon grand-père, parce qu’il était de Fontenay-le-Comte. La controverse de Baisecul & Humevesne y était supprimée, pareil que la page pourquoy les moines ont-ils la couille si longue est arrachée dans le seul exemplaire original qui nous reste du Pantagruel de 1532.
L’ANCIEN FRANÇAIS est une langue étrangère qu’on sait d’avance, disait Paul Valéry. « Du couscous dans une marmite » pour remplacer du coscosson dans un bourrabaquin, traduisait un Maurice Rat qui, pour la collection L’Intégrale du Seuil, avec ses doubles colonnes et ses minuscules caractères a permis à ceux de ma génération l’accès à petit prix d’œuvres complètes comme celles de Balzac, Racine ou Zola, voulait un Rabelais en « français moderne ». Revenir aux langues parlées dans les rues de Paris : Rabelais écrit avec la langue précise de son territoire, ça tombe bien, c’est là qu’il est né. On ne comprend pas ? Mais eux non plus, ne comprenaient pas ! Même à Poitiers on ne parle pas cette langue-là. Seulement c’est la langue de cette cour, qui par précaution se tient à l’écart de Paris, et par hygiène se déplace de mois en mois tout au long de la Loire. Quand la langue française devient la langue de Provence et Languedoc, le zéro arabe reflue et on ressort les bouliers. La force de Rabelais, quand lire est encore forcément lire à haulte voix inlassablement, et le livre une partition logogriphe établie pour celui qui en fait lecture aux autres, c’est ce mime qui rend la narration intelligible même quand la langue ne l’est pas. C’est Gérard Defaux qui signale l’irruption en 1537 du mot latin berettus, pour accompagner une coiffure promise à certain destin. Dans Rabelais, des dizaines de mots ont leur première occurrence : on a oublié dilucule mais gardé crépuscule, mystère. On sait qu’il nous invente architectes, extase, turbine et bien d’autres. Mais un néologisme comme phare est banal, juste une trans-cription du grec pharos. Voilà cependant comment il nous l’explique : Phares. Haultes tours sus le rivaige de la mer, esquelles on allume une lanterne on temps qu’est tempeste en mer pour addresser les mariniers, comme vous povez veoir à la Rochelle & Aigues Mortes. Ce que construit Rabelais peut être entendu sans connaître, ou très peu, de sa langue d’énonciation — est-ce que c’est ce qui lui donne sa force jusqu’à nous ?
CETTE ÉTRANGETÉ QU’EST la présence de François Villon, marchand de moutarde dans le Pantagruel, criminel amoureux de la torture qu’il inflige dans le chapitre Tappecoue du Quart Livre : de quel héritage Villon est-il le nom ? Dans ce monde de la narration voix, son oeuvre se répand par recopie : Rabelais l’a lue bien avant que Marot l’imprime. Villon est dans l’oeuvre en prose le témoin de sa poétique, et que c’est elle, la langue, qui porte le charroi du monde.
PETITES MERVEILLES de passage : le rapport à l’espace et au temps. Catadupes du Nil. Lieu en Ae-thiopie onquel le Nil tombe de haultes montaignes en si horrible bruyt que les voisins du lieu sont presque tous sours, comme escript Claud. Galen. L’evesque de Caramith, celuy qui en Rome feut mon precepteur en langue arabicque, m’a dict que l’on oyt ce bruyt à plus de troys iournées loing, qui est autant que de Paris à Tours. Se souvenir que, si Rabelais attend une audience au Vatican, c’est pour faire reconnaître ses deux enfants (dans une période de sa vie où même les plus exhaustives des biographies contemporaines ne peuvent qu’émettre des suppositions...). Alors oui, pourquoi ne pas apprendre l’arabe en passant, et se faire raconter les merveilles de l’Égypte, où il n’ira pas ? Mais qu’on les entende de troys journées loin, la distance s’exprime en temps de voyage, et il faut convertir : qui est autant que de Paris à Tours. Entendons-nous, de Tours, le bruit de Paris qui n’est plus qu’à une heure de voyage en train ? Soudain, c’est tout le silence d’un monde qui nous provient.
D’AUTRES MERVEILLES de passage : Macraeons, gens qui ont des ans beaucoup. L’île est forcément un espace délimité. Avec le vieux Macrobe, on s’enfonce vers le centre. On remonte l’une après l’autre les écritures. Jusqu’à des runes dont le déchiffrement n’est pas connu. L’herbe, les pierres, les arbres grandissent et grossissent. L’espace se dilate à mesure qu’on approche du centre, et l’âge se démultiplie. Les théologiens chiffraient à 4004 avant notre ère la création du monde : ici, il s’agit d’une figure ouverte, la dilatation de l’espace interdisant de borner le temps. Et cela ne serait pas pour nous aujourd’hui une leçon ?
ENCORE QUELQUES MERVEILLES de passage : Al barildim gotfano dech min brin alabo dordin falbroth ringuam albras. Tout ce qui se joue dans les langues inventées de Panurge, à partir d’un dépli narratif presque identique à celui de l’étudiant limousin — sauf qu’on égorge le limousin avec sa langue, tan-dis que le livre, là, va littéralement plonger dans la langue ouverte). Ou bien : Voy là Asie. Icy sont Tigris & Euphrates. Voy là Afrique ? Icy est la montaigne de la Lune. Voydz tu les paluz du Nil ? Deça est Europe. Voydz tu Thelème ? Ce touppet icy tout blanc, sont les monts Hyperborées. Il faudra attendre probablement Henri Michaux pour que le visage advienne en littérature comme générateur de récit.
AUTRE BRÈVE MERVEILLE de passage : qu’il n’est tel que de faucher en esté en cave bien garnie de papier & d’encre & de plumes & de ganyvet de Lyon sur le Rosne tarabin tarabas — avec le ganivet, le petit couteau à tailler la plume et découper les feuilles selon le pliage, la référence directe à ses outils comme plaisir de l’écriture insérée à même le texte.
PETITES MERVEILLES de passage : dès le début du Pantagruel, après l’accumulation des géants, le premier « je » du livre. Énumération, le début, tout le monde la sait par coeur : Et le premier fut Chalbroth, qui engendra Sarabroth, qui engendra Faribroth, qui engendra Hurtaly, qui fut beau mangeur de souppes & regna au temps du deluge, qui engendra Nembroth, qui engendra Athlas qui avecques ses espaules guarda le ciel de tumber, qui engendra Goliath, qui engendra Eryx, lequel feut inventeur du ieu des gobeletz, qui engendra Titius, qui engendra Eryon, qui engendra Polyphemus, qui engendra Cacus, qui engendra Etion, lequel premier eut la verolle pour avoir dormi la gueule baye comme tesmoigne Bartachim, qui engendra Enceladus, qui engendra Ceus, qui engendra Typhoeus. Énumération, la fin : qui engendra Galehaut, lequel fut inventeur des flaccons, qui engendra Myrelangault, qui engendra Galaffre, qui engendra Falourdin, qui engendra Roboastre, qui engendra Sortibrant de Conimbres, qui engendra Brushant de Mommiere, qui engendra Bruyer, lequel fut vaincu par Ogier le dannoys pair de France, qui engendra Mabrun, qui engendra Foutasnon, qui engendra Hacquelebac, qui engendra Vitdegrain, qui engendra Grantgousier, qui engendra Gargantua, qui engendra Pantagruel mon maistre. Puis sans rupture aucune, ce « je » : Ientends bien que lysant ce passaige, vous faictes en vous mesmes ung doubte bien raisonnable. Et demandez, comment est il possible qu’ainsi soit : veu qu’au temps du deluge tout le monde perit fors Noé & sept personnes avecques luy dedans l’Arche : au nombre desquels n’est point mys ledict Hurtaly ? La demande est bien faicte sans doute & bien apparente : mais la response vous contentera. Et par ce que n’estoys pas de ce temps là pour vous en dire à mon plaisir, ie vous allegueray l’auctorité des Massoreths interpres des sainctes lettres hebraicques : lesquels disent que sans point de faulte ledict Hurtaly n’estoit point dedans l’Arche de Noé, aussi n’y eust il peu entrer : car il estoit trop grand, mais il estoit dessus l’Arche à cheval iambe deça iambe delà, comme les petitz infans sus les chevaulx de boys. Et en ceste façon saulva ladicte Arche de periller : car il luy bailloit le bransle avecques les iambes, & du pied la tournoit ou il vouloit comme on faict du gouvernail d’une navire : Et ceulx du dedans luy envoyoient des vivres par une cheminée à suffisance, comme gens bien recognoissans le bien qu’il leur faisoit. Deux choses : la rupture de registre narratif scénarise la parole même. L’illusion de réel qu’on appelle pour le récit vient de ce que le lecteur est convoqué lui-même dans le récit. La marche orale du livre est aussi genèse de la farce. Enjeux : quand Balzac ou Flaubert lisent Rabelais, ils lisent dans une édition dont les signes diacritiques ont été jusqu’à eux respectés. C’est seulement fin XIXe qu’on reponctue Rabelais, qu’on lui place tirets et guillemets : la rupture de registre devient signe écrit, la farce est morte. Et deuxième chose, l’image : jambe deça, jambe delà, comme les petitz infans sus les chevaulx de bois. La littérature se suffit à elle-même, pour la magie du livre.
OU CES AUTRES MERVEILLES de passage, qui sont liées à la figure même du livre : sur cette colline faite de fragments d’amphores brisées, à Rome, et qui est le seul point d’où on peut voir ensemble les sept collines, le Testaccio et tout en haut un olivier malingre, qui n’a jamais poussé. On connaît la scène : lorsque Rabelais y monte pour établir un plan de Rome, il y trouve un jeune érudit romain en train de corriger les épreuves de son propre projet (il l’imprimera ensuite à Lyon). Cervantès aussi montera sur le Testaccio et parlera de l’olivier malingre. Vous êtes là, sur le Testaccio, contre l’olivier malingre, et vous savez que vos pieds sont à l’endroit exact où Ra-belais et Cervantès se sont eux aussi tenu immobiles. Pour Rabelais, on a d’autres points de contacts de cette sorte : la première fois qu’il voit la mer, à Olonne. Sous le donjon effondré de L’Hermenault, quand vous y ramassez de vieux clous rouillés, forgés il y a cinq cents ans. À la Devinière aussi, et malgré tout — ne serait-ce que la brume au matin. À quoi s’accrocher, pour toucher Rabelais ? Moi je pense à ce long voyage d’hiver, en février 1543, convoyant de Tarare à la Sarthe le cadavre gelé de Guillaume de Langey — cela dure des semaines, et Rabelais donne les noms de ses accompagnants, dont un François Proust. J’ai rêvé de faire un livre de ce voyage, qui pour Rabelais, en route, est probablement le retour à l’écriture.
ET RABELAIS AU PRÉSENT de son temps. Le massacre du clos de Seuillé, dans cette étrange cuvette où, aujourd’hui encore, un étrange phénomène acoustique fait qu’on entend se déplacer une Moby-lette de l’autre côté. Vous avez quatorze ans, ou même douze seulement, vous êtes parmi les « trop d’iceulx », le troisième frère. On vous a mis dans une abbaye. Temps de peste, temps de rapine : la guerre civile à l’intérieur, les incursions anglaises ou normandes par les fleuves. Pour entrer dans Rabelais, tuer tout cliché dit naïvement de « Renaissance ». C’est bien du monde noir qu’il parle, celui qui préfère l’ombre, ou du moins vous en impose le destin. Affaire des Placards, 1535 : édit du Roi interdisant les livres imprimés — même s’il ne sera pas mis en application.
RABELAIS AU PRÉSENT de son temps : la visite supposée à celui qui fut le pilote de Jacques Cartier, mais que dans le livre il nomme Jamet Brayer, un de ses cousins tourangeaux. Repenser aux cartes dans le récit de Cartier : la bouche ouverte d’un fleuve, et rien qui soit sa source, qu’un ouvert infini. On embarque la fiction autour du monde, on sait la relation de Magellan, on sait la possibilité de passages dans le monde gelé. Où en sommes-nous de notre propre monde ? C’est ce saut dans la nuit qu’il faut apprendre. Qui vaut aussi pour l’idée du ciel.
CE MONDE NE FAICT QUE RESVER, il approche de sa fin. Or tenez : des nopces, des nopces, des nopces ! Je ne sais pas s’il y a une plus belle phrase de Rabelais. Chacun de nous en porte quelques dizaines. Ce qui compte c’est cela : qu’elles nous accompagnent aujourd’hui, dans la fin qui ne vient pas.
ET NE PAS FINIR SANS UNE PENSÉE pour tous ces rabelaisiens des années 1970 qui furent forcés de s’exiler (ils n’ont pas perdu au change), je pense à ce que dit l’un d’entre eux, dans un des livres les plus sensibles sur la langue de Rabelais, le Hamlet et Panurge de Jean Paris : au début du XXe siècle, les éco-liers espagnols apprenaient à lire dans le Quichotte — et Cervantès comme Shakespeare ont été chez eux, si longtemps, des écrivains populaires, quand Rabelais n’aura toujours été que l’incarnation, pour les écrivains et eux principalement, de la forge de leur langue, celle que nous utilisons aujourd’hui. La langue allemande est née tout armée de Luther, la nôtre est née par étapes, et Rabelais inscrit le prisme éclaté de ces étapes accélées, dans l’intérieur d’une transition majeure. en quatre livres, où on voit naître la langue, qui sera presque fixée chez Montaigne. Rabelais n’a jamais été populaire, ce sont juste des expressions qui le sont devenues : jamais les moutons n’ont été ceux de Panurge, qui les massacre sans en avoir touché qu’un seul. Rabelais est constamment, pour nous tous et plus que jamais, à construire.
1ère mise en ligne et dernière modification le 1er novembre 2025
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