ou comment un voyage de tourisme peut engendrer l’image racine d’un récit
Brattleboro, sources, liens, documents
• la dernière lettre transmise depuis Brattleboro à Lilian est celle qui servira de base au texte publié sous le titre Vermont — first impression dans la publication amateur Driftwind quelques mois plus tard ;
• non évoqué dans la vidéo : il y a donc semble-t-il deux aller-retours de Lovecraft à Brattleboro... Lovecraft réside déjà chez un autre collègue de l’Association de la presse amateur dont il est certainement plus proche, Paul William Cook, lors que Vrest Orton l’emmène en train à Brattleboro et l’héberge chez lui... Cook les rejoint quelques jours plus tard et ramènera HPL chez lui à Athol, avant qu’ils fassent ensemble un nouvel aller-retour pour rencontrer le poète Arthur Goodenough, qu’HPL avait manqué lors de la première visite — important à signaler, puisque son nom complet c’est Arthur Goodenough Akeley, donc le patronyme emprunté directement par HPL pour le personnage central du Whisperer in Darkness ;
• imprécision de dates entre les 2 volumes des lettres à Lilian Clark cités plus haut, et le volume des Collected Essays « Travel » (y compris pour le texte Vermont, first impression et la correspondance avec Frank Belknap Long, où la lettre écrite de chez Cook à Athol a été interpolée avec celles de l’été 1927 — les fac-simile des cartes postales Brattleboro numérisées dans le fonds Lovecraft de la Brown sont bien datées juin 1928 — ces confusions éventuelles de dates ont bien sûr été signalés à D.H. d’Hippocampus Press, ;
• et post-scriptum : comme pour l’aventure New York diary, on pose ici des repérages et ébauches qu’on corrigera ou complètera ou réordonnera à mesure ;
Encore une fois, vive la Nouvelle-Angleterre ! J’avais l’intention d’écrire une lettre-journal, mais je n’ai pas eu le temps. Nous sommes arrivés à bon port — et quelle destination ! Orton a loué une véritable ferme coloniale des plus traditionnelles, et il gère tout de la manière la plus rustique possible : lampes à huile et bougies, feux de cheminée au bois, pas de plomberie à part l’eau froide acheminée depuis une source voisine, etc. J’ai appris à allumer un feu de bois, et j’ai aidé les garçons du voisinage à rattraper une vache égarée. Le sang de Foster ne trompe pas ! Quant au paysage… il est tout simplement indescriptible ! Des panoramas infinis de collines verdoyantes et sauvages, de forêts mystérieuses en pente douce, et des aperçus lointains de sommets pourpres où résident d’étranges dieux. Je compte bien en profiter pleinement pendant la semaine que je prévois de passer ici. J’espère rendre visite à Goodenough bientôt, et j’aimerais également faire un détour par Athol pour voir ce bon vieux Cook. Je me rendrai ensuite en autocar à Albany par le célèbre Mohawk Trail, je m’arrêterai au Y.M.C.A. là-bas, puis je descendrai l’Hudson en direction de West Shokan. Il y a beaucoup de vieux livres et d’almanachs agricoles dans le grenier ici, et je pourrai peut-être m’en procurer quelques-uns bientôt, puisque le propriétaire a chargé Orton de s’en débarrasser. Le Vermont est un endroit formidable, et j’attends avec impatience mon voyage avec Cook à l’automne. À bientôt.
Votre neveu qui vous aime, H. P. L.
au dos de 4 cartes postales avec images de Brattleboro (dont le pont tunnel)
Je vais tenter par la présente de rattraper mon retard dans mon journal. Vendredi midi, je me suis fait couper les cheveux et laver les cheveux au salon de coiffure Parkside, puis j’ai pris le train de 17 h 02 avec Orton. C’était merveilleux de pénétrer à nouveau dans les anciens royaumes de la Nouvelle-Angleterre, et lorsque nous avons traversé la véritable campagne agricole en direction de Hartford, j’étais prêt à pousser des cris de joie ! J’ai eu un bref aperçu de Hartford depuis le train, et la nuit est tombée avant que nous changions de train à Springfield. De cette dernière, je n’ai pu apercevoir que la haute tour illuminée du célèbre Campanile. À Greenfield, le train s’est arrêté pendant 20 minutes, et j’ai trouvé le temps de griffonner quelques cartes postales portant un cachet postal du Massachusetts. Enfin, les lumières de Brattleboro sont apparues, et le voyage en train était terminé. Une Ford, appartenant à un voisin, venait à notre rencontre, et nous nous sommes empressés de quitter toute réalité terrestre pour nous enfoncer parmi les collines aux couleurs vives et les routes sinueuses et mystiques d’une terre restée inchangée depuis un siècle. De retour dans la Nouvelle-Angleterre d’antan ! Après une si longue absence, j’ai en effet –- grâce à l’itinéraire du train –- traversé pas moins de quatre États de la Nouvelle-Angleterre : le Connecticut, le Massachusetts, le New Hampshire et le Vermont. La maison d’Orton est une véritable ferme coloniale d’un étage et demi, magnifiquement située au bord d’un ravin boisé où coule un ruisseau, sur une route de montagne ombragée. De hautes pentes verdoyantes se dressent de tous côtés, et aucun artiste ne saurait peindre un tableau plus noble de cette beauté champêtre. Il y a une qualité inimitable7 de fantaisie et de mystère7 dans la proximité imposante de falaises presque verticales à la végétation d’un vert éclatant7. Depuis les sommets les plus élevés, on peut admirer des vues d’une magnificence sans pareille : des chaînes de pics violets s’étendant à perte de vue, notamment le mont Monadnock et les collines qui bordent le Connecticut brumeux. Il ne fait aucun doute qu’Orton a choisi l’endroit par excellence pour garantir l’atmosphère et le cadre « novangliens » de sa nouvelle famille ! Il s’efforce de reproduire la vie du Vermont d’antan de toutes les manières possibles — y compris en jouant et en chantant des psaumes sur l’ancien orgue Estey (fabriqué à Brattleboro) dans la plus belle pièce. Il porte une salopette et des bottes en cuir de à la ferme, et incarne à la perfection le rustre du coin. Je l’ai convaincu d’ajouter un chausse-botte et un almanach du fermier à sa collection d’antiquités disposée autour de la cheminée du salon. L’intérieur de la maison est meublé de manière très colorée dans les moindres détails — dans la pure tradition des anciennes fermes — comme vous le verrez lorsque je vous enverrai les photos qu’Orton a prises dimanche. Seul le rez-de-chaussée est aménagé et plâtré, le grenier étant consacré à de pittoresques accumulations de toiles d’araignées et d’anciens accessoires ménagers. Parmi ces derniers se trouvent de nombreux livres, que le propriétaire des lieux a chargé Orton de vendre — en lui accordant la moitié des bénéfices pour sa peine. Nous sommes actuellement en train de répertorier les objets en question. Ma chambre est la chambre d’hôtes habituelle au rez-de-chaussée, attenante à la plus belle pièce où se trouve l’orgue Estey. Les fenêtres donnent, de l’autre côté de la route, directement sur une ancienne forêt. Je me suis couché de bonne heure vendredi et je me suis réveillé samedi sous la pluie. Le matin, Orton et moi avons répertorié les livres du grenier, et l’après-midi, nous avons travaillé près du ruisseau de la forêt voisine — en construisant un barrage pour tenter de modifier son cours et de former un petit étang. Le soir, Orton a chanté des psaumes et j’ai écrit des lettres, me couchant un peu tard. Dimanche, nous nous sommes tous levés de bonne heure, et Orton et moi avons rejoint les garçons Lee (nos voisins les plus proches) pour une quête, qui s’est finalement avérée fructueuse, à la recherche d’une vache égarée. Notre parcours nous a menés à travers l’une des plus magnifiques campagnes qu’on puisse imaginer — une région célèbre pour la chasse au renard, si bien que nous avons vu de nombreux terriers de renards. Vous verrez plus tard des photos illustrant les différentes étapes de cette expédition. Les garçons Lee sont d’excellents chasseurs de renards — ils sont quatre et vivent dans une maison coloniale en briques que leurs ancêtres habitent depuis cinq générations. Ils possèdent des érables à sucre et vendent du sirop et du sucre — et ils m’ont montré la première cabane à sirop que j’aie jamais vue. À leur manière modeste, ce sont de véritables oracles locaux, et c’est grâce à eux que j’ai découvert toutes les plus belles montagnes de la région. Governor’s Mountain est la plus haute, et j’ai l’intention de l’escalader. Pendant qu’Orton et moi étions chez les Lee, le bon vieux Goodenough est passé en personne, mais n’a pas attendu notre retour. Cook, qui devait nous rejoindre, n’est pas arrivé. Quelques invités sont toutefois venus, en la personne des amis (cousins) d’Orton venus d’Athol — un jeune homme accompagné de sa femme et de son petit garçon, tous très agréables et charmants. Le cousin a aidé à réparer le nouveau barrage après le dîner. Le soir, tout le monde est parti à Brattleboro pour faire des courses, et nous nous sommes couchés très tard. Lundi, je me suis levé tard et j’ai passé toute la journée à explorer le vallon mystérieux et les collines en forme de dôme près de la maison. J’ai écrit dans la soirée, puis je me suis couché. Mardi — aujourd’hui — je me suis levé tôt et j’ai exploré les collines. L’après-midi, je me suis rendu à pied à Brattleboro pour faire des courses — découvrant des paysages magnifiques à chaque virage de la route sinueuse qui serpente à flanc de colline. Sur le chemin du retour, je me suis arrêté chez Goodenough et j’ai trouvé ce vieux bonhomme aussi pittoresque et charmant qu’auparavant. Dimanche prochain, Cook lui rendra visite, et nous nous réunirons tous chez les G. pour une sorte de rassemblement d’amateurs. Cook m’emmènera peut-être à Athol, dans sa voiture, de sorte que mon trajet en diligence jusqu’à Albany aura pour point de départ le bon vieux Athol. De retour à la maison après être passé chez Goodenough, j’ai dîné et j’ai passé le reste de la soirée à écrire des lettres. [...]
au verso d’une autre carte postale
Eh bien… voici une brève suite de mon journal. Mercredi, je me suis levé de bonne heure et je suis parti escalader Governor’s Mountain — 1 823 pieds d’altitude. Les pentes inférieures étaient des pâturages en pente douce, mais plus haut, le terrain est devenu très escarpé et densément boisé ; si bien que mon ascension s’est transformée en une aventure périlleuse et quasi verticale, comportant certains éléments pittoresques propres à un cauchemar fantastique. Le sommet s’est avéré recouvert d’arbres de seconde génération, si bien que je n’ai finalement pas eu une vue très dégagée. Je suis redescendu de l’autre côté et j’ai erré tout l’après-midi à travers la vallée boisée incroyablement belle et pittoresque ainsi que les ravins forestiers parsemés de ruisseaux de la région. Je n’ai jamais vu de ruisseaux sylvestres aussi exquis de toute ma vie : une musique céleste et une beauté cristalline ! Certaines cascades sont indescriptibles. S’il y a bien quelque chose de plus typique du Vermont que ses collines verdoyantes, c’est la multitude omniprésente de merveilleux ruisseaux limpides. Vers le coucher du soleil, j’ai traversé d’anciennes terres agricoles (car le Vermont est encore la véritable Nouvelle-Angleterre — ce qu’était le Rhode Island il y a 75 ou 100 ans) et je me suis arrêté au village de Hinesburg, situé à un carrefour et surmonté d’un clocher blanc. C’est un tableau idyllique tout droit sorti d’un conte ! Puis retour à la maison pour le dîner, puis écrit toute la soirée.
Votre neveu dévoué et serviteur obéissant,
HPL
au verso d’une carte postale de Brattleboro
Bonjour ! Je pensais que vous reconnaîtriez la carte de Greenfield — l’endroit est extrêmement joli, si je me souviens bien de mon passage là-bas à la lumière du jour avec Cook l’année dernière. Oui, je savais qu’Helen Gamwell s’y trouve désormais, et je sonnerai au moins à la porte du 32 High St. si je me retrouve là-bas autrement qu’à bord d’un véhicule en mouvement. Je n’aurai peut-être pas l’occasion de m’y arrêter, car Cook me ramènera probablement à Athol dimanche en voiture, et lorsque je passerai par là en bus en route vers Albany et chez les Dwyer, je n’aurai pas l’occasion de faire une pause. C’est, je le pense sincèrement, la plus belle campagne que j’aie jamais vue. C’est la vieille Nouvelle-Angleterre, absolument préservée, et menant la même vie que le Rhode Island et le Massachusetts menaient il y a un siècle. Chaque maison abrite une vieille famille de Yankees qui y réside depuis des générations, et la ville de Brattleboro elle-même est entièrement à l’ancienne et typiquement américaine. C’est notre propre monde d’autrefois, miraculeusement préservé pour le présent et raisonnablement bien préservé pour l’avenir ! Ne vous y trompez pas : la Nouvelle-Angleterre d’antan est toujours vivante et vigoureuse. Le véritable changement réside simplement dans une triste réduction de son étendue. Les Brattleboro et Guilford de 1928 sont les Providence et Foster de 1800. Aujourd’hui, je me contente de flâner dans ces charmantes collines et de rêver. Dans l’après-midi, je retournerai chez Orton pour terminer le catalogage de quelques vieux livres et almanachs que le propriétaire a chargé Orton de vendre, en lui laissant la moitié des bénéfices. Je prendrai ma rémunération pour ce service en livres — car certains de ces ouvrages sont de vieilles pièces de Nouvelle-Angleterre pour lesquelles je donnerais mes dents de devant. Il y a aussi beaucoup de vieux manuels de lecture — pour lesquels nous allons donner la priorité au bon vieux James Ferdinand Morton. Ce soir, je pars pour Brattleboro dans la voiture d’un voisin pour retrouver Orton, qui avait dû retourner à New York quelque temps pour s’occuper de ses affaires. Sunday Cook arrive, et tout le monde se retrouvera chez Arthur Goodenough. Ensuite, tous à bord pour Athol ! Hier, j’ai gravi le mont Wantastiquet, situé de l’autre côté de la rivière depuis Brattleboro, dans le New Hampshire. La vue était tout simplement magnifique ! Il est certain que, pour la beauté des paysages et le charme rustique et authentique de la Nouvelle-Angleterre, cette région surpasse toutes celles que j’ai jamais vues. À bientôt.
Votre neveu dévoué et serviteur obéissant,
H. P. L.
En marge : Je suis actuellement assis dans une prairie ensoleillée au bord d’un ruisseau.
Encore Deerfield ! J’ai bien reçu votre lettre, et y répondrai sous peu. Attendez que je vous envoie l’article qu’Orton m’a consacré dans le journal local ! Athol la semaine prochaine, puis Cook m’accompagnera en voiture pour aller voir Dwyer à West Shokan. Le temps se couvre en ce moment — il est 9 h — mais j’espère que la journée ne sera pas gâchée. Cet endroit est d’un charme indescriptible — on y trouve de vastes et imposantes demeures coloniales. [...] Avec un tel état d’esprit, adouci par la beauté des collines et des méandres de la rivière qui flanquent la porte d’entrée, le Néo-Anglais du sud entre dans le Vermont. Il a vu ses collines pendant un moment traverser le Connecticut, en dôme et ondulantes, brillant d’une lumière émeraude claire que ni la vapeur ni la défiguration n’ont ternie. Puis vient une courbe descendante en balayage, et au-delà des eaux limpides, les terrasses escarpées d’une vieille ville se dessinent, comme pourrait apparaître une image mémorisée quand les feuilles d’un volume d’enfance sont lentement tournées. Il est clair, dès le premier instant, que cette ville ne ressemble pas tout à fait à celles que l’on a laissées derrière soi. Toits et clochers et cheminées, prosaïques en eux-mêmes, se regroupent sur la falaise verte au bord de la rivière selon une combinaison magique qui suscite d’obscurs souvenirs. Quelque chose dans les contours, quelque chose dans le cadre, a le pouvoir de toucher de profondes cordes sensibles ancestrales chez celui qui est à la fois jeune et personnel, si tant est qu’il le soit. La scène entière nous apporte vaguement une qualité fugace que nous avons connue autrefois. Nous avons déjà vu de telles villes de collines, il y a longtemps, escaladant de profondes vallées fluviales et dressant leurs vieux murs de brique le long de rues pavées en pente. La grandeur peut manquer, mais la merveille d’une vision ravivée est là. Quelque chose de vivant se trouve ailleurs ; quelque chose qui, en nous, ou dans notre sang, se reconnaît plus étroitement apparenté à nous-mêmes qu’à quoi que ce soit dans le cosmopolitisme affairé du sud-ouest. Ceci, en somme, est un fragment survivant de la vieille Amérique ; c’est ce à quoi nos autres villes étaient habituées dans les jours où elles étaient elles-mêmes, quand elles abritaient leur propre peuple et donnaient naissance à toutes les petites légendes et bribes de folklore qui les rendent glorieuses et significatives aux yeux de leurs enfants. Par l’ancien pont tunnel, nous remontons à travers des décennies et entrons dans la ville enchantée du monde de nos pères. Nous n’aurions pas pensé que de tels ponts existaient encore, car dans le sud, le dernier d’entre eux avait été démoli il y a des années. La vallée de la rivière est profonde, et à mesure que nous sortons du tunnel de bois, nous sentons la sorte de bienveillante tutelle des collines antiques et les cours d’eau éternels venus de sources inconnues du nord. Nous passons devant une île, pierre de gué, et remontons les pentes familières de la ville fraîche à l’aube. Il y a de la vie ici, et le tumulte de l’industrie moderne ; mais quelque part, la vie et l’industrie semblent plus nôtres que la fébrile agitation du sud-ouest ; c’est une vitalité plus fraîche, plus cohérente, qui naît de la continuité avec des sources ancestrales ; c’est une vitalité que notre propre région côtière aurait pu avoir sous d’autres dispensations de l’histoire. Ceci, alors, est Brattleboro, la ville où Kipling écrivit et où rimait Royall Tyler. À dire vrai, si vous voulez juger de la valeur du changement de la vie du Vermont, l’étranger peut encore y trouver, sous une forme bien plus fondamentale, bien plus proche du suprême héritage de la Nouvelle-Angleterre que ne peuvent le montrer les villes non mêlées, primitivement dotées de fond et de fibre, contre les cités frappées par le commerce du sud. Nous montons dans cette ruche de charme à demi voilé, émus et rajeunis par des souvenirs et des influences trop éthérées pour être définies.
Note : ceci fait partie de mon journal, vous pouvez le montrer à Annie Gamwell.
Adresse expéditeur : William Paul Cook, The Recluse Press, boîte postale 215, Athol, Massachusetts.
Jeune homme :—
Je profite de mes derniers instants à Athol pour t’envoyer cette image exquise et poignante représentant l’âme de Shelley. Tu y reconnaîtras également les traits d’Ortonius et de Culinarius — mais ils s’effacent dans l’insignifiance face à la splendeur austère et capillaire de la plus douce fleur du Vermont ! Merci de renvoyer ce petit bijou avec le plus grand soin et la plus grande attention, soit à Cook, soit à moi-même. Il appartient à Cook, et celui-ci nous tuerait tous les deux de manière progressive et singulière s’il venait à lui arriver quoi que ce soit. De tels tableaux n’apparaissent qu’une fois par génération et méritent un traitement tendre et respectueux !
J’ai été extrêmement heureux de rencontrer Goodenough. La ville de Brattleboro — qui s’est autrefois distinguée par la résidence temporaire de Rudyard Kipling — est un endroit très charmant et vallonné qui vient de perdre son service de tramway ; et j’ai noté avec un intérêt mélancolique le tramway solitaire laissé sur un bout de voie résiduel juste à l’extérieur du dépôt délabré, comme un souvenir des jours passés. On m’a dit qu’il serait entretenu en permanence.
La campagne où vit Goodenough, à l’ouest de la ville, est le coin le plus coloré et le moins gâté de cette Amérique ancienne que j’aie jamais vu. C’est véritablement notre terre ancestrale, sans la moindre intrusion de sang, de coutumes ou de pratiques étrangères à la Nouvelle-Angleterre primitive. Les collines sont hautes et vertes, les routes étroites et creusées d’ornières, et le feuillage riche et intact. Tout ce qui est moderne et décadent est laissé derrière soi dès que l’on pénètre dans ce monde arcadien et intemporel, et il est presque possible d’imaginer une qualité magique particulière dans l’air, ainsi qu’un ciel plus profond et plus pur. Les fermes sont rares, mais de temps à autre, elles surgissent de manière pittoresque au milieu du bosquet des pentes escarpées. La plupart des maisons sont en bardeaux et non peintes, mais toutes possèdent la grâce et la beauté naturelles inhérentes à une simplicité parfaite, à une construction honnête et à une adaptation spontanée au paysage et à la civilisation. C’est, en vérité, la concrétisation parfaite de tout ce que j’ai jamais recherché dans une vie et un paysage idylliques.
La propriété de Goodenough — ainsi que tu pourras le constater sur les clichés que j’enverrai — est typique de la région. Je ne pense pas qu’il en soit conscient, puisqu’il n’est jamais allé ailleurs ; mais la beauté constante du paysage ne peut qu’avoir rehaussé la finesse et la pureté de sa vie et de sa poésie. S’il devait s’en éloigner pendant un an puis y revenir, je pense qu’il découvrirait une perspective qui le ferait se réjouir davantage encore, et qu’il adopterait une veine pastorale qui faisait jusqu’ici défaut à sa poésie essentiellement puritaine.
Le poète lui-même est un personnage rare et charmant — le parfait rustre colonial, épargné par tout ce qui est étranger, moderne, urbain ou décadent. Il est timide, modeste, et conserve une sorte de courtoisie hospitalière et de dignité solennelle que seul un homme de bonne lignée, issu de traditions anciennes et bien préservées, peut préserver en cette époque vulgaire. Il possède notamment cette rigueur consciencieuse qui est la marque d’un gentleman de Nouvelle-Angleterre. Son apparence, son élocution et ses manières sont extrêmement rustiques, au sens pittoresque et flatteur du terme : il porte une redingote archaïque comme « tenue du dimanche », comme tu le constateras sur la photographie. Cook a pris de nombreuses photos avec un appareil photo neuf acheté spécialement pour l’occasion. Goodenough nous a fait visiter toute sa vieille maison, qui possède une immense cheminée dont les fondations en briques occupent la moitié de la cave, et nous a offert un verre d’hydromel au goût désagréable que je n’ai avalé que parce qu’il m’a assuré qu’il s’agissait de la boisson traditionnelle des fermiers de la Nouvelle-Angleterre coloniale. Il m’a également offert un exemplaire de ses poèmes. Je suis le premier amateur qu’il ait jamais rencontré, à l’exception de Cook. Goodenough souffre d’une étrange affection de la gorge qui, ces dernières années, l’a contraint à parler d’une voix de fausset continue — et qui, selon Cook, pourrait finir par avoir une issue fatale. Je regretterais que cela mette fin prématurément à sa vie irréprochable et champêtre, car il incarne un état très noble de la société dont il ne reste aujourd’hui que trop peu de survivants. Vivent avec lui son épouse — une ancienne institutrice —, son fils Rupert, blond et viril, ainsi que la femme excentrique de ce dernier, qui craint les visiteurs et ne se montre jamais en public. Un foyer typique de la Nouvelle-Angleterre des XVIIe, XVIIIe ou du début du XIXe siècle !
Athol, comme je l’ai déjà dit dans les cartes postales que tu as dû recevoir, est une charmante petite ville. Lundi, j’ai gravi une haute colline au nord-ouest du village et j’ai admiré le plus beau paysage rural du nord-est que j’aie jamais vu. Aujourd’hui, je repars pour Boston, Portland, etc. si le temps le permet, mais je rentrerai chez moi s’il ne fait pas beau. J’ai vu Munn hier soir — il sera à Providence dimanche.
Bien à toi
Grand-père
1ère mise en ligne et dernière modification le 1er septembre 2026
merci aux 190 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page
