Lovecraft par les lieux #05 | dans le train pour Boston, via Pawtucket, Canton et Readville

dans ses premières années d’auteur de fiction, les aller-retours Boston ont été une forge déterminante


 

dans le train pour Boston, via Pawtucket, Canton et Readville

Tout est parti d’une sorte d’hallucination : juin 2017, nous sommes en repérage, muni d’une caméra Samsung 360 expérimentale, pour explorer un à un les lieux principaux de Lovecraft à Providence, et gamberger à un film immersif pour casque de réalité virtuel, et c’est passionnant.

Nous avons obtenu (fréquent) ou monnayé (moins fréquent, heureusement) l’autorisation d’installer notre petite caméra à l’Athenaeum Library, à la librairie Cellar Studies, au Ladds Observatory, et dans une suite de points emblématiques de la « colline » ou du centre-ville... Le projet ne s’est pas fait, et les images sont toujours la propriété de notre producteur, Pages-Images à Montpellier (telle dette à Youssef Charifi pour tout), avec sauvegarde dans un coin de mon disque dur.

En fin de ces 10 jours de repérage, j’avais amené mes associés à Pawtucket : jouxtant Providence au nord, une ville ouvrière encore semée de ces bâtiments de brique rouge aux ouvertures étroites, usines textiles, semées de voies ferrées abandonnées.

Et bien sûr la gare de Pawtucket : celle de Providence, qu’utilisait Lovecraft, remplacée depuis longtemps par un bâtiment banal, simple guichet pour les Amtrack. Celle de Pawtucket (Central Falls) est démolie aujourd’hui, elle était encore un majestueux bâtiment désaffecté, au-dessus des voies, dans cette tranchée qu’empruntaient les rapides lancés vers Boston, à une petite heure de là.

L’hallucination : dans l’interminable vacarme, et parce que j’étais juste à quelques dizaines de centimètres au-dessus de la ferraille hurlante, qu’il était lui-même dans ce train, Howard Phillips Lovecraft.

Avant 1922, et merci évidemment chaque fois renouvelé à S T Joshi pour sa biographie I am Providence, les venues de Lovecraft à Boston sont répertoriées au moins partiellement. Mais, de 1921 à 1923 et à l’installation à Brooklyn, il devient le responsable éditorial du United Amateur, puis celui du National Amateur et en exerce les fonctions à Boston, avec probablement un déplacement hebdomadaire : suivie de l’imprimeur, des abonnements et finances, mais surtout les réunions et lecture publique. Ainsi lorsqu’ils reçoivent Dunsany, dans sa tournée de lecture : c’est Lovecraft qui le présente, et ce rapport direct à un auteur qu’il considère comme un maître sera un élément-clé de son accès à la fiction, dans cette immense bouffée créative de 1922.

Alors non pas d’extraits à rassembler comme pour les précédentes explorations, mais une suite si conséquente d’occurrences dispersées. Le retour se fait par le dernier train, dans la nuit, arrivée Providence à 1h20 du matin. Lire, faire des mots croisés ?

Mais ces occurrences nous ouvrent la ligne elle-même : ainsi, à Canton (ou plus précisément Canton Junction) ce cousin enfermé dans l’hôpital psychiatrique — contexte bien sûr évoqué dans Par delà le mur du sommeil, mais un curieux rêve, plus tard, d’entrer dans l’asile et le faire s’en évader : comme par hasard, juste avant l’écriture d’Innsmouth. Ainsi Readville (et quel nom curieux, cette « Lireville »), tout près du Curry College où il viendra rencontrer Tillery Renshaw, collaboration gagne-pain qui se prolongera quasi jusqu’à son décès, mais où, le 11 septembre 1923, revenant de Marblehead, il est bloqué dans cet impressionnant déraillement, deux morts, dans le train où voyageait aussi un photographe, Leslie Jones, qui en fera témoignage. Ainsi Canton encore, quand fin janvier 1935 il écrit à Richard Searight avoir souvenir que sa mère — lui ayant dit-il 3 ou 4 ans — lui avait expliqué que ce long viaduc qu’empruntait le train était construit selon le même principe d’arches que le forum romain ou Pompéi : et toute sa vie, lors des voyages Boston, ce viaduc, et bien sûr il existe toujours, évoquera pour lui la culture romaine...

Et donc, aujourd’hui, emprunter nous aussi, via Street View, cette voie ferrée dont le tracé jusqu’à Boston South est resté inchangé, même quand tout a basculé autour...

 


© François Bon & Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales & e-mail
1ère mise en ligne et dernière modification le 30 septembre 2026
merci aux 215 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page