volatils volatelles ussinons-nous

le livre vu depuis ses chiffres, réflexions sur l’économie de


ce sont les prêcheurs des destins restreints
ce sont les professeurs de la connaissance seulement demain
rien n’apprendre que ce qui pèse en bonnes plaques fric

Je traduisais de Bob Dylan ce matin...

Ça n’a pas trop d’importance pour ce qui va suivre, mais je dirais en préambule que lorsque j’ai croisé une fois au Rond-Point Denis Olivennes, le PDG de la Fnac, j’ai pensé qu’on pourrait s’entendre : on se reconnaît vaguement entre nous comme catégorie de l’humanité qui fonce d’abord et qui pense après, mais quand on y va c’est de bon cœur. Ça n’empêche pas de s’entendre avec les grands maigres comme Bergounioux ou les petits nerveux comme etc etc mais voilà, on était de la même catégorie.

Il s’agissait du prix Fnac et Daewoo était dans les livres retenus par leurs libraires. On avait assisté à une lecture d’extraits, illustrée par un Hhâaacteur, assis sur la scène du Rond-Point à un guéridon, et qui, pendant les enregistrements, faisait semblant d’écrire sur une page blanche d’un air inspiré en levant les yeux aux cintres chaque fin de ligne, Jean-Michel Ribes faisait celui qui ne voyait rien et nous (si je me souviens bien, près de moi il y avait Martin Winckler et POL) on se bidonnait franchement, c’est Jean-Paul Dubois qui avait eu le prix, comme cette année je suis heureux qu’ils l’aient donné au copain Laurent
 : ton Jef, ton Tonino et les autres ça fonctionne, personnage intrigue action, plus le foot y a pas tromperie sur la marchandise, y a du boulot derrière, et la patte d’un bonhomme avec (voir dernier Matricule)...

Voilà, après mon Mac tout neuf était tombé en rade et il avait fallu 7 semaines à la Fnac pour me le renvoyer sous garantie, alors j’avais écrit à Denis Olivennes que c’était bien, son idée de l’écrivain au guéridon inspiré, mais qu’il vaudrait mieux être efficace sur les engins de plastique qu’on lui achète très cher et qui nous servent de violon (j’ai encore la lettre). Il avait répondu illico — ce que j’avais subodoré de lui—, et comme la machine, la même sur laquelle j’écris encore là tout de suite, depuis lors rudasse et les touches du clavier qui commencent à s’effacer d’usure, était tombée à nouveau en panne, il m’a prolongé de trois ans gratos la garantie (du coup, elle n’est jamais plus retombée en panne, ma bécane !).

Bon, mais ça n’empêche pas qu’on se préoccupe de son vocabulaire. De toute façon, on est poussière sous le mammouth libéral, il y a longtemps qu’on le sait, alors autant qu’on en rigole.

Par exemple, que son patron Pinault va vendre ses Fnac : c’est son droit. Patron Pinault veut investir dans le luxe, vu que c’est là qu’il a ses dépenses, le marchand de bois de coffrage. On ne sait pas qui l’emportera : Carrefour, un moindre mal ? Bertelsmann ? Un fonds de pension américain ? D’aucuns diront qu’on s’en moque. Bien non. Pour ce qui reste des éditeurs indépendants, les Fnac c’est 40% du volume, même si ça représente bien peu sur le chiffre global de la chaîne. Redéploiement de la Fnac, les premières victimes ce sera l’édition qui tente encore d’éditer. Voilà comment il en parle, Denis Olivennes (je vous dis, on regarde le monde de même taille et même façon, on a pas loin du même âge même s’il est plus jeune que moi je crois, mais c’est les phrases qui ne sont pas pareilles) :

« Le marché de centre-ville pèse 10 milliards d’euros et la Fnac en capte 25%, la périphérie en pèse autant et nous captons à peine 5% de ce marché. Il y a un potentiel pour 30 à 60 magasins… »

On y trouvera encore des livres, forcément. Mais pas le même nombre de références qu’à Sauramps ou Ombres Blanches, ou Le Livre à Tours, les livres qui se vendent une fois l’an, mais qui ne se vendraient même pas cette fois l’an s’ils n’étaient pas là physiquement en dépôt.

C’est comme ça, non pas qu’on prend des coups, mais que de six mois en six mois on voit le paysage s’effondrer autour de nous comme fondent en accéléré les glaciers du Groenland. Vous voulez que votre livre soit posé verticalement dans les Relay des kiosques de gare ? Tarif 5000 euros les 5 jours. Est-ce que la Fnac viendra m’infirmer par courrier qu’elle ne fait pas payer les diffuseurs, depuis un an, pour les livres et disques ou DVD disposés sur les présentoirs muraux d’entrée de magasin ? Pas grave, diront certains, on sait quand même où aller chercher notre bouquin. D’accord, d’accord.

Comme tel éditeur (un grand éditeur indépendant) qui a concédé en début d’année la même remise à Amazon (qui gère des entrepôts près de Brie-sur-Marne avec des étudiants au Smic) qu’aux libraires de centre-ville [1].... Pas grave…

Comme le groupe Express/Expansion/Lire qui crée un pôle d’information littéraire, ou service de fabrication critique réunifié, qui diffusera les notes de lecture à l’ensemble des journaux du groupe : rentabilité, rationalité. Pas grave, dira-t-on, nous on ne va pas dans l’Express ou l’Expansion savoir ce qu’on doit lire (Emaz, t’as eu un article, dans l’Express, une fois ? Vous avez vu Bergounioux dans l’Expansion ?)

Comme Bertelsmann qui a fait la première brèche au prix unique du livre en créant des séries « club loisir » arrivant un mois avant la mise sur le marché officielle, il y avait un petit vide juridique : d’accord, ça ne concerne que les Higgins-Clark, mais c’est de l’année aussi...

Alors je lis quand même sérieusement Denis Olivennes, lorsqu’il énonce, l’homme aux chiffres, à propos de le best-seller, espèce menacée :

« Depuis deux ans, le marché souffre de l’affaiblissement des ventes de best-sellers. C’est au niveau du Top 20 que ce ralentissement de l’activité est le plus perceptible. En 2004, il représentait 7% du marché, alors qu’aujourd’hui il doit être à 4 % ou 5 %. Le Top 20, qui totalisait un million d’exemplaires vendus au premier semestre 2005, est à 800 000 exemplaires au premier semestre 2006. Ce différentiel de 200 000 exemplaires pèse lourd : c’est un point de croissance. (…) En revanche, à partir de la cinquième meilleure vente, les chiffres sont comparables. Il y a peut-être une question d’offre et de production. Mais il y aussi, à mon avis, le fait que les grands best-sellers touchent des lecteurs occasionnels plus volatils et prompts à revoir leurs arbitrages, au profit d’autres loisirs, dont le surf sur Internet. »

C’est un peu comme un beau problème d’échecs : c’est qu’on n’imaginait pas le chemin du raisonnement, voilà.

Pas grave, les amis, pas grave. Ça ne nous concerne pas plus que ce qui précède. Et même, il le reconnaît, Denis Olivennes : si à partir de la « cinquième meilleure vente » rien ne change, pour nous autres alors encore moins… Mais comprenez-vous l’intérêt qu’ils ont tous à se braquer sur le tout petit nombre de livres qui leur débloquera l’or, parce que l’or seul structure et organise (et pourtant, ils veulent encore saccager la Guyane pour en ramasser au mercure encore plus dans la vieille terre) ? Ils se prennent les pieds dans leur tapis, tellement le Top 20 ils l’ont fabriqué de chez fabriqué : les enseignes Fnac, pour le livre, c’est 60% du chiffre sur moins de 500 références, alors pensez, les Cultura et autres Virgina... Donc on a ce point commun, Denis Olivennes et moi, on souffre ensemble — lui parce que pas assez, moi parce que trop — de l’effet Jonathan Littell, où on trouve à la page 4 du livre (c’est pas loin dans le texte) cette métaphore merveilleuse, qui fera date dans la littérature : « Mon crâne rugissait sourdement comme un four crématoire. »

Moi je suis pas dans le « différentiel à 200 000 exemplaires ». Julien Gracq ni René Char ni Emaz ni Bergounioux, ni tous les livres de Al Dante réunis.
Je n’aurais pas pris ce coup de gueule ce soir (mais j’ai lu ce papier ce matin sur site Livre-Hebdo, ça m’a hanté toute la journée), sans cette réflexion reçue de Philippe Didion dans ses Notules ce dimanche : « Ils craignent que les ventes de Littell empêchent les ventes des autres livres, parce que les lecteurs de Littell attendront d’avoir fini le livre pour en acheter un autre, et que c’est un gros pavé difficile à lire, voire quelque peu embrouillé… » (allez lire sur son site, là je refais, et c’est en estime et amitié, encore plus depuis 2 semaines, en partage de l’épreuve, cher Philippe). Et, au fait, si vous n’êtes pas abonnés aux Notules, faites le, justement : on y respire un peu plus la littérature au contact du monde que dans ce qui intéresse Livre-Hebdo... [2]

Mais non, absolument non : la question du « volatil » n’exige même pas qu’il lise. Moi c’est la première fois, ce dimanche matin, que j’ai entendu parler du lecteur comme « volatil » : au moment même qu’il soit aspiré dans le trou noir , comme dixit le PDG de Grasset ? Ce n’est pas si mécanique : et ça disculpte un peu vite le consensus des parleurs journaux et télé toujours plus concentrés, la machine à vendre toujours plus concentrée, la machine à occuper le bruit du monde toujours plus contrôlée. A preuve, et toujours concernant Livre Hebdo, peut-être certains ont-ils assisté ou participé au récent et joyeux sabotage depuis le Japon de leur stupide sondage sur Qui aura le Goncourt ? : leçon méritée.

Nous voilà de drôles d’oiseaux. Et même sans féminin pour les lectrices. Ô volatils, volatelles et volanousses...

Allez, je m’en vais trois jours au Danemark parler de Koltès. Lui il hausserait bien les épaules, tiens, avant d’aller voir un film de Kung Fu dans une petite salle de cinoche. Mais non, Bernard… Y en a plus, des petites salles de cinoche… C’est bien pour ça qu’on réagit, quand même, au vocabulaire de Denis Olivennes, qui sait manier les chiffres et compter, sans aucun doute, bien mieux que moi qui m’emmêle dès que ça passe les 1000 euros, ou le « pôle d’information littéraire »…

C’est dit sans inimitié. C’est même dit sans peur. On fait nos phrases sur Internet. On installe même du poème sur Internet. On met à l’abri nos livres, on va jouer les conteurs à Bagnolet ou Creil ou partout qu’encore on nous invite. Disons, peut-être, qu’on ne s’attendait pas que la bousculade aille si vite. « C’est de l’auto-suicide », comme me disait un chauffeur de taxi, avant-hier en me ramenant à Montparnasse.

Photo du haut : à la conquête du lecteur volatil, non pas n’importe quel volatil, mais l’oie la plus balzacienne de France, chef mâle des oies du parc de Saché en Indre-et-Loire. Il/elle volatil/volatelle est déjà passé sur mon site, je sais plus quand, mais mes relations se sont pas trop améliorés avec il/elle, gardien-gardienne du sanctuaire...

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[1ah tiens, au fait, c’est l’éditeur du même Littell

[2Voilà la citation exacte de Philippe Didion : Sur le plan économique, une telle réussite n’est pas sans danger. Bien sûr, un livre qui se vend fait du bien à l’édition et à la librairie, et on s’en réjouit. Cependant, d’après Le Monde, « plusieurs maisons d’édition constatent un certain assèchement du marché. » Au Seuil, L’Amant en culottes courtes, d’Alain Fleischer, présent aussi dans les quatre listes, est encore loin des 10 000 exemplaires, malgré une presse très élogieuse. « Si tous les acheteurs du Littell se transforment en lecteurs effectifs, le reste de la rentrée littéraire sera comme aspiré par un trou noir, constate Olivier Nora, PDG de Grasset. Car le livre demande un temps de lecture important. »

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 22 octobre 2006
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