Jérémy Liron | commencer, quand on est peintre

"visiteur privilégié des zones d’ombre"


De mes deux saisons du cours littérature aux Beaux Arts Paris, je garde toute une série de contacts. La surprise aussi de comment l’univers urbain, pour bon nombre de cette génération émergente est le vocabulaire presque naturel. Jérémy Liron est né à Marseille, et on reconnaît quelque chose de sud à cette ville imaginaire qui naît de ses peintures à l’huile grand format. Surtout, ce qui nous met en partage, c’est de partir de ce sentiment de présence, formulé par Rilke dans son Malte Laurids Brigge, et qui m’interloque moi, tellement, et si souvent, à tel coin de béton nu, à l’arrangement d’un parking, à une fenêtre au loin. D’où mon attachement au travail de Jérémy, et à quelques-uns de ses amis du groupe La Grande Vie, comme Assaf Grüber. Mais la raison aussi de l’invitation, ce texte trouvé ce matin dans son blog Les Pas perdus : une fois finie l’école, c’est sans doute bien moins évident pour eux de s’engager dans le chemin de l’art (ou de l’écriture) comme métiers, que ça pouvait l’être il y a 20 ans pour ceux de mon âge. Voici donc, en regard, ce texte sur les heures et les jours, et huit toiles, qu’on pourra retrouver sur Jérémy Liron, le site. Et si ces étapes obligées, dans les centres commerciaux la nuit, les heures de camion en banlieue, pour une un regard artiste, cela pouvait aussi se considérer comme paradoxale richesse ? FB

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Jérémy Liron : visiteur privilégié des zones d’ombres


Puisque l’on se demande toujours et continuellement ce que l’on fait, que l’on tâtonne et s’agite. Cette phrase de Céline : Les gens de Paris ont l’air toujours d’être occupés, mais en fait, ils se promènent du matin au soir. Que je peins des paysages, des bâtiments : quelles joies et quelle douleurs se cachent dans les surfaces et dans les angles ? Chant d’amour. Coexistence incongrue.

Le 31 je confirmais par Internet mon inscription aux concours du Capes et de l’agreg’, je travaillais le soir de 20h00 à 1h30 du matin comme monteur de stands de foire en banlieue. C’est vraiment appartenir à un monde particulier que de conduire un camion lourd et travailler de nuit dans des centres commerciaux désertés. trois ans que je fais ça et toujours cette impression trouble, cette élection : être un visiteur privilégié des zones d’ombres.

Le 1er novembre, levé 7h00 après avoir dormi sur les lieux fin de la mise en place et vente, debout, pendant 10 heures. Retour sur Paris le soir. Le bus et le train m’ont invité à continuer Bergson : on passe par degrés insensibles de l’état représentatif qui occupe de l’espace à l’état affectif qui paraît inétendu. Je ne sais plus si j’ai mangé le soir.

Le 2 je me lève pour gagner à 9h00 le cours d’esthétique. Mon téléphone sonne, j’avais oublié un rendez-vous au même moment à la Maison de la radio. Je m’y rend confus, une chambre de bonne en sous-sol pourrait me servir d’atelier. Coté labyrinthique des couloirs sombres portes numérotées. Les tunnels de la mémoire ? Kiefer. Je retourne en cours. Le soir je vais peindre un peu. Coup de téléphone, la fondation Suisse d’art contemporain qui m’avait contacté le mois dernier. Rendez-vous à l’atelier où nous parlons longtemps. La fondation est disposée à m’acheter 4 à 6 grand papiers.

Le 3 retour en banlieue pour mon travail de vendeur. Train de 8h47 à Montparnasse, arrivée 9h06 à Versailles Chantier, puis bus B départ 9h10 arrivée 9h30 au centre commercial.

Le 4, machines, rangement, courses, papiers divers. Mails.

Le 5 je vais à la galerie, derniers travaux de Michaële-Andréa Schatt. Je regarde les dossiers de Soizic Stokvis, fortes impressions d’une géométrie rigoureuse sans aucune rigidité pourtant : sensible. Compositions murales nettes, justes. Me demandant il y a peu s’il y avait une objectivité de l’appréciation formelle, je concluais : est juste une œuvre qui se revendique suffisamment pour qu’on ne puisse que l’admettre pour ce qu’elle est. J’en reste là. Je charge un tableau, rentre en taxi jusqu’à l’atelier. Travaille un peu. Projet d’exposition collective pour mars/avril. Heureux de cet entourage. Aspirations confuses à quelques études qui puissent cohabiter tant avec le passé qu’avec l’avenir.

Le 6, après avoir emballé les deux tableaux sélectionnés pour le prix de St Grégoire je descends les étages et attends le transporteur. Bon d’enlèvement. Le vernissage de St Gregoire est le même jour que celui de Vitry. Travail à l’atelier à un grand papier. Il me faut en livrer déjà deux pour décembre. Le travail sur papier nécessite de trouver de nouveaux gestes, un nouveau traitement. L’après midi je prends un train pour Montluçon où j’ai rendez-vous le lendemain matin pour l’entretien final d’une résidence. Grèves, correspondance manquée, plus d’une heure sur le quai à Vierzon. Arpenter le quai pour ne pas geler. Bergson : Le rôle théorique de la conscience dans la perception extérieure serait de relier entre elles par le fil continu de la mémoire, des visions instantanées du réel. Arrivée au soir dans une ville morte, petit hôtel fané, odeur de tabac froid, tapisserie. J’ai fini par mettre la main sur le dernier Kebab ouvert de la région. Frites froides dans une chambre vide.

Le 7, départ à 7h30 pour rallier à pied le lieu des entretiens. Attente, flottement en soi. 16h00 : train pour Paris Austerlitz. Les autres candidats, tous des parcours distincts avec des points de rencontre. L’image de l’eau qui s’égare en plaine à la manière de nervures dans une feuille. Partage de nos contenus propres.

Le 8, fac, cours d’architecture : le modèle classique et la mise en crise du modèle avec l’art nouveau. Je pense qu’il y a dans mon travail cette volonté d’inscrire le mouvement dans la stabilité, un combat entre rationalisme englobant et réalités mouvantes. Le soir je travaille à l’atelier sur un grand papier, une agave. Une élégante grimace, élégance mince-agave. Tentative d’apprendre l’Anglais jusqu’à 20h30 par les cours du soir de la mairie. Coup de fil : sélectionné pour la résidence à Montluçon, j’y partirai six mois dès septembre prochain.

Le 9, esthétique et histoire de l’art. Je pense à cette volonté que j’ai dans mon travail d’opposer l’immobile et immuable à la multiplicité dynamique des points de vue dont la somme n’est selon moi autre que cette réalité philosophique rendue vivante. Je travaille à l’opposé, disons même à l’encontre de cette loi qui préside à toute dissertation qui est celle de la proportionnalité inversée du concept. Platon m’irrite, ses règles du jeux ne sont pas les miennes. Cette note de Fernand Léger : arriver à l’état fixe entre stabilité classique et réfutation moderne. Di Chirico aussi dont j’ai longuement lu les lettres et regardé les tableaux, cette volonté que je retrouve dans mes propres préoccupations, (et que nous tenons peut-être tous deux de Nietzsche et Schopenhauer), de distanciation assortie de chosification du paysage. Comme pour atteindre un état de simplicité supérieur qui révèlerait une certaine teneur métaphysique des choses. Mais une métaphysique du non-sens, pas une issue. Ni optimiste, ni pessimiste.

Le 10, Travail de vendeur en banlieue, ses trajets, ses longueurs. Bergson : La mémoire […] toute spontanée met autant de caprice à reproduire que de fidélité à conserver.

Le 11 grosse journée en perspective, arrivée à 9h00 sous le ciel pluvieux de St Cyr, gare lugubre. Conduite du camion jusqu’au centre commercial pour une journée semblable à celle de la veille. 20h00, fin de séjour, démontage, l’illusion redevient matière démontée, chargée à l’arrière d’un camion. Toujours cette étrangeté des grands espaces de circulation, ces non-lieux, désertés, théâtre de démantèlements routiniers. Retour en camion à Paris, 1h30 du matin. Le calme des rues qui ignorent.

© Jérémy Liron, les Pas perdus, 2006.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 12 novembre 2006
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