quelqu’un carré dans un rond

atelier d’écriture avec les apprenties coiffeuses, à partir d’un texte de Michaux


D’abord, un cauchemar fréquent pour tous les animateurs d’atelier d’écriture : on se présente devant un groupe, et on découvre soudain n’avoir ni le livre qu’il faut ni la photocopie qui doit servir à l’exercice, bien sûr on peut tout faire, mais rien ne sera pareil. Pour moi c’est un rêve récurrent, mais en principe je me prépare la veille au soir, et je n’oublie rien, et surtout pas l’exercice que j’ai mijoté, en particulier tout le temps passé à dactylographier les textes.

Ça m’est pourtant arrivé ce mercredi matin : en voiture, passant le pont de la Loire, je revois d’un coup le montage Michaux soigneusement posé sur ma table, et trop tard pour retourner le prendre. Complication : j’ai pris deux livres de Michaux (l’historique hommage anthologie de Bertelé, et Connaissance par les gouffres, dont le titre importait à mon exercice). Mais je n’ai pas sur moi Quelque part quelqu’un, qui doit me servir de base.
Nous avons travaillé avec ce poème le week-end précédent à la Maison Gueffier de la Roche-sur-Yon (écouter l’extrait), alors je téléphone à Guénaël, qui me le faxe : solidarité des atelieurs ! Etrange de voir arriver Michaux dans la machine administrative (qui plus est à 12h50, légère réprobation de la dame qui m’ouvre son bureau en dehors des heures de service).

Après la séance, nous comptons les textes de Michaux laissés sur les tables, et ceux sur lesquels ils ont simplement écrit au dos : une moitié des dix-huit élèves ont emporté avec eux le Quelque part quelqu’un. Ils avaient ri un peu quand je leur avais dit que l’écrivain du jour s’appelait Henri Michaux : un écrivain ça doit vous avoir un nom qui sonne mieux que ça. Ils regardaient de côté quand j’ai parlé des expériences drogue, et m’avaient regardé moi quand j’avais parlé des cargos de la jeunesse.

Si ce texte est important, c’est pour sa structure répétitive : reproduire la graphie de l’incipit induit que dans l’élan on bascule. J’insiste que chaque item représente une forme différente : on attrape des êtres singuliers par des phrases chacune organisée sur un système d’énonciation qui lui est réservé, y compris lorsque le texte s’arrête sur le même personnage. Texte qui peut ralentir et repartir, user de sa propre sonorité. Michaux écrit bien : Quelqu’un, zut pour les autres / Quelqu’un, zut pour moi, mais capable de définir tout un être en trois mots, Quelqu’un, pensant, s’éloigne ou bien Quelqu’un, il a trop de remparts, capable de dire le plus grave, Quelqu’un… et maintenant c’est fini, il dit qu’il aime autant mourir à l’hôpital, comme de s’amuser en compensation : Quelqu’un tchup… tchup… tchup. C’est que, voyez-vous, il s’appelle Michaux, et il n’y a qu’Armand Gatti qui ait eu le droit de l’appeler Riton (je le leur ai dit aussi).

SI je dis que c’est une belle séance, c’est qu’elle a été un franchissement : Alberto, avec son casque, sa perche et son magnétophone, emmenait les auteurs, Joana, Sreilak, Eva, Virginie, dans le bureau du CDI pour une lecture comme on se le fait à soi-même. Moi, je commentais à mon habitude, non pas le contenu, mais les variantes de formes, la qualité de concret. Et puis l’émotion. C’est Virginie qui a dit qu’elle n’avait jamais écrit autant de sa vie. Je me suis dit qu’il faudrait que j’en parle à Bergounioux, qui m’affirmait l’avant-veille, quand on s’est téléphoné 50 minutes sur l’autoroute, qu’il n’avait jamais eu de public si difficile dans sa vie de prof que celles qui se destinaient à la coiffure. Je lui enverrais bien le texte de Joana, avec ses glissements de funambule. Pourtant, pas une bavarde, Joana.

Et puis, le matin, en faisant nos portraits vidéos, le mot problème qui était intervenu parallèlement dans les mots de deux des élèves. Elles refusent de s’en expliquer, et c’est légitime. Mais à elles deux, l’après-midi, je propose d’écrire une séquence de cinéma : ne rien rapporter de la charge biographique, mais si on doit filmer ce qu’affronte la petite fille dont elles parlaient (elles-mêmes à 10, à 13 ans), on filme quoi ? Elle fait quoi, qu’est-ce qu’il reste de mots, et qu’est-ce qu’on voit ? Personnage à la troisième personne, et didascalies (en italiques, les didascalies, je précise, sans me douter que c’est ce détail qui va provoquer le passage à l’ordi et donc à la réécriture). L’atelier d’écriture n’est pas exhibition de l’intime. Mais on ne décide pas d’où vous prend l’écriture. Parce que là l’intensité de soi-même, là le rassemblement, le compte et la force. On écrit toujours avec de soi, propose Roland Barthes : c’est ici qu’on renverse tout en beauté, parce que l’émotion subie on l’adresse à l’autre, qui l’accepte. Elles ont écrit face à face, en silence, puis sont allées côte à côte devant deux des ordinateurs, ont imprimé leur texte : objectivation décidée et conduite par elles-mêmes. Nous sommes à la cinquième séance, fin du premier trimestre : le vrai travail vient de commencer.

C’est le pacte en amont des ateliers d’écriture, et sans doute ce qui déclenche à leur égard l’agressivité institutionnelle : ce qu’on reçoit, à nous de nous y grandir, et ce n’est pas quantifiable. Je repense à ces minutes de fin de séance, avec l’enseignante et la documentaliste, quand il nous semble que toute l’énergie retombe d’un coup, nous laisse éberlués, avec ces mots qui déchirent les feuilles.

Et je m’amuse aussi de retrouver ces rémanences de tout atelier d’écriture : il y a 15 jours, on a fait parler les têtes malléables, alors voilà, elles surgissent sur la table, posées devant les feuilles, comme si c’était désormais leur place légitime…


quelque part, quelqu’un (extraits)

quelqu’un regarde quelqu’un
quelqu’un trouve la vie inutile
quelqu’un cherche une rose blanche et rouge
quelqu’un aime sa femme autant que son chien
quelqu’un meurt pour quelqu’un qui l’ignore
quelqu’un deux tiroirs rouges
quelqu’un le monde est rond
quelqu’un te trouve passionnante
quelqu’un une armée de militaires
quelqu’un trop tard
quelqu’un une étoile sur sa chaussure
quelqu’un une dent en moins
quelqu’un toujours personne
quelqu’un manque un bouton orange sur son manteau jaune
quelqu’un sentiments
quelqu’un je t’aime pas
quelqu’un je t’admire
quelqu’un je veux te frapper jusqu’à la mort
quelqu’un tu me manques
quelqu’un lui manque une boucle d’oreille violette
quelqu’un peu importe
quelqu’un numéro trente-cinq
quelqu’un clés
quelqu’un la religion que je ne comprends pas
quelqu’un te remarque sans doute
quelqu’un deux nez
quelqu’un un train
quelqu’un en octobre, février, peut-être juin
quelqu’un un carré dans un rond
quelqu’un short trop serré, pff : ridicule
quelqu’un qui ne sert à rien
quelqu’un souvent drôle
quelqu’un horrible
quelqu’un qui pense que c’est la fin
JOANA

quelqu’un est partie de chez moi
quelqu’un est dans une cage à poule
quelqu’un attend de se faire juger
quelqu’un voit la vie en noir
quelqu’un a peur
quelqu’un se fait taper
quelqu’un crie à l’aide
quelqu’un regarde quelqu’un
quelqu’un m’a fait rêver
quelqu’un l’a mal regardée
quelqu’un son père l’a blessée
quelqu’un danse devant le miroir
quelqu’un parle sur l’autre
quelqu’un part sous le lit
quelqu’un est pour la violence
quelqu’un a trop de tatouages
quelqu’un est italienne
quelqu’un m’a fait mal
quelqu’un a été trahi
EVA

quelqu’un que j’ai beaucoup aimé
quelqu’un qui ne quitte jamais les murs
quelqu’un qui est folle
quelqu’un qui est timide
quelqu’un qui se la raconte
quelqu’un qui sert à rien
quelqu’un qui m’énerve
quelqu’un qui me donne des sous
quelqu’un de très relou
quelqu’un de brun
quelqu’un qui me dit « ta gueule »
quelqu’un qui demande toujours quelque chose
quelqu’un qui est toujours en train de gueuler
quelqu’un qui est toujours dans sa chambre
quelqu’un qui s’habille très léger
quelqu’un qui n’est pas très vieille
quelqu’un qui se maquille trop
quelqu’un qui se fait prendre n’importe où
quelqu’un qui a les cheveux longs
quelqu’un qui a toujours les cheveux sales
quelqu’un qui a un nez de cochon d’inde
quelqu’un qui ne parle pas
quelqu’un qui est fou
quelqu’un qui a changé ma vie
quelqu’un qui est vraiment gentil
quelqu’un à qui je tiens beaucoup
quelqu’un qui me redonne la joie quand j’ai pas le moral
quelqu’un qui est là n’importe quand pour moi
quelqu’un qui est toujours à mes côtés
quelqu’un que j’aime
(nom biffé avant remise)

quelqu’un que je ne peux plus voir
quelqu’un qui me soûle
quelqu’un d’insolent
quelqu’un d’intéressant
quelqu’un sale dans ses propos
quelqu’un rire
quelqu’un raconte que des mensonges
quelqu’un persuadé
quelqu’un malade
quelqu’un de sûr
quelqu’un de mal coiffé
quelqu’un parti loin de moi
quelqu’un que je ne connais pas, mais qui pense à moi
quelqu’un ennemis mais en fait c’est une copine
quelqu’un de triste à l’intérieur
quelqu’un qui est en dépression
quelqu’un qui se fait du mal
quelqu’un qui s’exprime quand il veut
quelqu’un qui dit des gros mots
quelqu’un qui fait des bêtises
quelqu’un que je détestais et que j’ai appris à connaître

quelqu’un boit, ça fait mal
quelqu’un est sincère, ce n’est pas tout le monde
quelqu’un est compréhensible, il remonte le moral mais ne juge pas
quelqu’un se voile la face
quelqu’un me soutient, et ça fait du bien
quelqu’un fait confiance, c’est utile
quelqu’un est curieux, mais pas commère
quelqu’un fait du mal, mais pourquoi
quelqu’un est jaloux, mais de quoi
quelqu’un est jaloux, ça met du baume au cœur
quelqu’un est câlin, c’est agréable
quelqu’un est généreux, mais se fait avoir
quelqu’un juge sans savoir
quelqu’un qui n’a pas de personnalité et prend celle des autres
quelqu’un vole à ses potes
quelqu’un ment, et à force il y croit
quelqu’un est vexé, et il se venge
quelqu’un croit faire du mal, mais loin de là
quelqu’un parle sur moi, mais ne me connaît pas

quelqu’un qui me fait la morale et qui n’est pas mieux que moi
quelqu’un qui m’aime et qui me le dit toujours
quelqu’un qui rigole pour rien
quelqu’un toujours avec son manteau et son écharpe
quelqu’un avec son petit sourire
quelqu’un qui me met dans la m…
quelqu’un qui a 4 pattes et que je promenais tout le temps
quelqu’un m’a dit c’est ton anniversaire bientôt
quelqu’un m’a donné un malabar
quelqu’un m’a téléphoné
quelqu’un m’a dit on emménage dans 3 mois
quelqu’un qui m’aime
quelqu’un me dit tu viens au grec
quelqu’un m’a dit il est beau ton phone
quelqu’un qui se sent supérieure aux autres et qui se la joue
quelqu’un qui me dit tu me manques
quelqu’un qui dort avec moi tous les soirs
quelqu’un qui fouille dans mes affaires
quelqu’un m’a dit stop c’est bon
quelqu’un c’est la fin

quelqu’un est belle mais sa vie est compliquée
quelques-uns sont morts et d’autres sont nés
quelqu’un se demande qui il est lui-même
quelque chose est cher et toujours précieux
quelque part est noir mais dans son cœur est clair
quelque chose existe aujourd’hui mais finira un jour
quelque part sans savoir où il va
quelqu’un a tout mais il pense qu’il n’a rien
quelqu’un est con mais son avenir est long
quelqu’un est difficile mais facile à aimer
quelqu’un peut réussir s’il pense vraiment
quelqu’un que je ne connais pas mais il me sourit
quelqu’un a perdu son charme mais a toujours son arme quelque part
quelqu’un aime quelqu’un mais ils ne connaissent pas l’amour
quelque chose que je voudrais vraiment savoir : les étoiles qui brillent dans le ciel de milliers et de milliers de petits diamants et je pense qu’il existe vraiment quelqu’un qui vit dans chaque étoile
SREILAK

deux propositions de séquences filmées sur le mot « problème »

1
dans une salle à manger assis sur mon canapé
Une fille a été abandonnée quand elle avait deux ans. Qu’elle que années plus tard il passe un coup de fils comme si de rien été, comme si qu’il ne c’était rien passé. Mais elle a su lui dire qu’elle c’était passé de lui pendant plu de 9 ans et qu’elle avait le coeur brisé elle souffre. Et quand elle en parle elle a des larmes dans la voix.

(je laisse la graphie non reprise pour le surgissement du elle, et comment la forme objective c’était prend la place du réflexif s’était, le passage au présent aussi comme il m’impressionne)

2
cette histoire débute dans ma salle à manger, autour de la table

Une petite fille âgée de 8 ans a été blessée par un membre de sa famille. Elle garde le secret pendant 3 ans. Au bout de 3 ans, à cause d’une émission télévisée, elle s’est mise à pleurer devant la télévision alors qu’elle était à table avec ses parents.

elle continue à raconter son histoire à sa mère dans sa chambre

Alors sa mère lui demande ce qui lui arrive. Elle explique à sa mère, elle est outrée. C’est horrible ce qui s’est passé.

les étapes sont chez des médecins, la gendarmerie, etc...

Donc à l’âge de 11 ans elle a dû subir plusieurs étapes pour régler cette histoire.

la scolarité, c’est au moment du collège

Donc à cause de tout ça, ça l’a perturbée dans scolarité, donc elle a redoublé sa sixième. A partir de ce moment-là, ça l’a fait grandir, elle a une plus grande maturité que les autres par rapport à son âge.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 17 décembre 2006
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