rayon writer’s aid

la littérature est-elle une grand-mère ?


Livres Hebdo, on le sait, est un journal de référence pour l’édition et la librairie, de diffusion réservée aux professionnels. Christine Ferrand m’a fait l’honneur d’être leur invité pour la chronique « l’écrivain du mois ».

Il n’y a pas de contrainte, mais la tradition (Livres Hebdo a édité un livre rassemblant les précédents chroniqueurs) de parler depuis où et comment, en tant qu’auteur, on pratique l’aspect matériel du livre, édition, librairie et bibliothèque (Pierre Christin, qui m’avait précédé, parlait de ses processus de documentation iconographique). J’avais mis en ligne la deuxième. La troisième portait sur mon propre libraire, et le phénomène de plus en plus atypique, pourtant vital pour la respiration du livre, que représente l’existence de ces mini structures commerciales de centre-ville.

J’écris ce matin la quatrième depuis New York, et il s‘agit encore de librairie. J’aurais pu ajouter, ici pour le site, que j’aurais bien eu envie de continuer. En fait, je continuerai, puisque je tiens ce blog|journal : mais c’est justement l’émergence de ce qui nous concerne, côté Internet. En quoi la publication à échelle du journal, sa pérennité graphique, sa circulation, sa mise en page et le volant de ses lecteurs qui forcément ont recours à Internet, ne serait-ce que pour le mail, mais liront autrement le magazine qu’ils reçoivent pour usage professionnel chaque mercredi, m’assigne une position d’écriture différente ?

Et « l’autorité » (ma troisième chronique partait d’une réflexion de mon ami libraire à Tours : — Votre Internet liquide l’autorité) que prennent progressivement quelques sites, l’entraide qu’on se fournit entre nous (voir mes liens pour ce nous, de façon à la fois critique, généreuse même si parfois conflictuelle pour gagner en rigueur et constituer une éthique, valide-t-elle progressivement que l’intervention écrite ait même poids que simplement publiée sur le site ? Corollaire : en quoi, reprise ici, est-elle identique ou différente, pour son statut écrit, que les blogs proposés par le même invitant (les quatre blogs proposés par le site Livres Hebdo) ?

Je ne réponds pas, je soulève : débat ouvert.

Images du haut : librairie Shakespeare & Cie près de la New York University, et en laissant la souris sur l’image l’Apple Center 5th Avenue.


writer’s aid

 

Le rayon s’appelle writer’s aid, et on y trouve les titres suivants : comment devenir un auteur célèbre avant de mourir, vendez vos fictions, guide des agents littéraires, comment faire sa vie en tant que poète, le premier scénario en trente jours, aucun sujet pas de problème, comment ne pas écrire, manuel de réparation poétique pour la maison [1]. J’en ai relevé d’autres, en particulier sur le creative writing qui permet à des étudiants de toutes disciplines d’avoir contact avec la littérature, ce qu’on refuse obstinément chez nous. Près de la New York University les deux librairies principales sont le Barnes & Nobles et la Shakespeare & Cie. Mais en cinq ans l’espace salon de thé a mangé l’étage livres du Barnes & Nobles : les étudiants sont absorbés par leur wifi, et les livres qui sont le plus mis en valeur dans l’entrée c’est l’équivalent de cette collection que chez nous on appelle « pour les nuls » (je ne juge pas, juste que je ne la pratique pas), the idiot’s contemporary history, the idiot’s Internet etc.

A New York, j’aimais beaucoup la grande librairie qui faisait les deux premiers étages d’une des Twins : disproportionnée, mais généreuse. Je ne sais pas s’ils en réinstalleront une nouvelle dans le chantier en cours. A la Shakespeare & Cie j’ai trouvé immédiatement ce que je voulais, quatre éditions anglophones de Rimbaud parce que, pour un point très précis, j’avais besoin de visualiser l’histoire de ces traductions. L’édition bilingue récente (2002) de Wyatt Mason m’a semblé si finement liée à ce que j’entends dans Rimbaud que je l’ai achetée : le livre est là, devant moi, avec ces curiosités : il est le premier, cet homme, à avoir proposé ô seasons ô châteaux plutôt que traduire le quatrième mot. Mais moi, quand on me demande où j’habite en France, ici j’ai l’habitude de répondre France near Paris châteaux de la Loire ça dit bien où est Tours et ils comprennent (de même Mason ose ce génial déport de pluriel : the great roads in every weather pour « la grand route par tous les temps »). Avant mon départ, sur ce même point très précis que je cherchais, j’avais consulté les deux traductions de Rimbaud présentes sur Internet : du mot à mot blafard. Les étudiants qui bossent derrière leur ordi n’auront pas accès à l’édition critique de Mason, et Rimbaud s’éloignera : il n’était pas en rayon à la Barnes & Nobles wifi.

Les étudiants n’ont plus de sac ou pochette spéciale pour leur ordinateur : directement dans le sac à main comme le téléphone, et la wifi au moindre Starbucks, la preuve j’y rédige et envoie cette chronique.

Dès fois c’est un peu énervant, dans les colloques, quand dans le discours de celui qui parle au micro reviennent sempiternellement Foucault Kristeva Deleuze et on s’endort doucement : au moins sont-ils traduits, on achèterait un Barthes en anglais juste parce que c’est joli. Les universités américaines ont servi de compléments de droits d’auteur à toute une génération d’écrivains et théoriciens, maintenant plus besoin de nous. A la Shakespeare & Cie les libraires étaient serviables et gentils (probablement eux-mêmes étudiants), mais quand j’ai demandé Lawrence Ferlinghetti, on m’a répondu que je me trompais, que l’écrivain proche de Ginsberg auquel je pensais ça devait être Kerouac, il a fallu que j’insiste et non, rien de Ferlinghetti [2].

C’est un monde qui bascule et ce que nous avons à réinventer ne dit pas d’avance sa figure : nous ne voulons pas être d’un monde ancien, comme le juxtaposait Apollinaire. Les camions de la FedEx ou d’UPS vous déposent à la maison ce qu’on commande sur le Net, les films et la musique ont basculé dans le non matériel, et dans les lieux sociaux on pose au lieu d’un livre son ordinateur sur la table. C’est sur ce terrain qu’il nous faut aller partager ce qu’il y a d’irréductiblement vivant quand on fait frotter jusqu’au cri un mot sur un autre, ce qui rend inaliénables les heures par lesquelles lire offre aussi le vivre et le penser : terrain qu’on n’a pas choisi, mais qui paradoxalement est aussi un plein usage de la littérature.

Les ateliers d’écriture ou être présent sur le Net, à nous de travailler au contact, puisque avec la wifi je suis dans le même bistrot et le même outil qu’eux, si je sais leur faire entendre depuis leurs mots à eux où est la route d’intensité, et Rimbaud dans toutes les langues. Reste qu’en cinq ans New York s’est usée dans ce domaine-là aussi : avant nous ?

Ou bien qu’on serait déjà, nous autres, avec nos sites Internet à prétention littérature, et notre Rimbaud en anglais acheté comme si on en avait besoin dans la poche, dans le même rapport social, considéré l’importance de ce qu’on affronte et l’importance qu’y accordent ceux qui tournent le dos, que ces dames croisées hier, avec leurs banderoles, et le sourire pourtant échangé ? Qu’il est juste et légitime d’agir comme elles le font, et pourtant : la littérature est-elle déjà une grand-mère ?

 

[1j’en ai 2 pages de carnet, tant ce rayon est généreux, mais il m’avait aussi surpris par son importance dans les librairies d’Oxford, UK - peut-être je recopierai ici au retour, c’est un beau cut-up !

[2j’ai trouvé tout cela ensuite un peu plus haut sur Broadway, dans la fascinante librairie Strand, ses 18 miles de rayonnage d’occasion, et dans 2 des librairies généralistes Borders, mais ça n’enlève rien à l’argumentation

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 21 avril 2007
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