du journal d’hier

variabilité du temps et rémanence des faits


Etaient dans le journal d’hier, ne seront plus dans le journal demain, auront passé pour ce qui concerne la mémoire collective :

Un enfant [1] tombe du 4ème étage et est dans le coma profond, il a onze ans, un garçon, il suivait son père pour passer par le balcon à la chambre d’à côté de l’hôtel hébergeant ces sans sans-papiers pendant que la police tambourinait à la porte, ayant convoqué un serrurier pour l’évacuation. Commentaire du commissaire chargé de l’opération : avec une taille inférieure à 1m50 on ne peut pas pratiquer l’opération (le passage d’un balcon à l’autre). La mère était présente dans la chambre et hurlait. Le commissaire insiste : la chute a eu lieu avant notre entrée dans les lieux.

Le président de la république en vacances dans une maison louée 30 000 euros par semaine aux Etats-Unis d’Amérique, où il fait du footing, du bateau à moteur et de la pêche à la ligne sur le plan d’eau, se fait ramener par avion officiel à Paris, met un costume à la place de ses espadrilles, assiste à l’enterrement solennel d’un grand prélat de la religion séparée de l’état, puis remonte dans l’avion et revient à son lac. Il a dû déjeuner hier avec l’homme à tête étroite qui a décidé de plusieurs guerres.

Des scientifiques de plusieurs pays, montés sur deux embarcations, ont arpenté pendant six semaines le Yang Zi, un des trois plus grands fleuves du monde, à la recherche d’un dauphin blanc qui y était encore présent à quelques milliers d’exemplaires il y a trente ans, à quelques centaines d’exemplaires il y a quinze ans. Le fleuve est pollué par les eaux et industries de 10% de la population mondiale. On n’a pas trouvé le mammifère : la dernière femelle avait été capturée il y a 9 ans, était morte 1 mois plus tard.

Une ours slovène relâchée en montagne française il y a 1 an vivait désormais des déchets de village, percutée sur une route à 4 voies par un véhicule militaire (en fait, un Kangoo) elle est morte : photos, articles.

Des articles auxquels je ne comprends rien sur la fermeture par la principale banque française de fonds américains basés sur les emprunts immobiliers dits à risque. Ne pas comprendre ce que cette banque française, où je dépose moi-même mes salaires et revenus, et avec quoi je paye mes supermarchés, fabrique sur les emprunts pourris de l’Amérique du foudre de guerre et des villas à louer 30 000 euros par semaine (pour y pêcher à la ligne). Il paraît que cela entraîne toute une cascade de faits de bourse, laquelle bourse aurait perdu entre 2 à 3% de ses indices hier : ah oui, vraiment une journée noire.

Ce même matin, à Lagrasse en Corbières, Gérard Bobillier des éditions Verdier montre à Pierre Bergounioux une pile de ses livres sur laquelle des inconnus, entrés la nuit dans cette grande pièce où on rassemble l’été des livres, ont versé du gas-oil et de l’huile de vidange. Les Verdier ont plein de défauts, mais ce sont des amoureux obsessionnels des livres, je vois la tête de Bobillier, j’imagine le silence blême du libraire, Christian Thorel, qui probablement avait veillé lui-même à la composition des tables (ajoutant, c’est son dada, une sélection cinéphile).

En Italie, un arrêt de la cour de cassation invalide définitivement un jugement à l’encontre de parents musulmans ayant séquestré et battu leur fille de 19 ans, ligotée à une chaise, au moins à 3 reprises, pour mode de vie, dit l’arrêt de cassation non conforme à leur culture.

La même banque participe aux sanctions prises à l’encontre de l’Iran pour mie en fonctionnement d’une installation d’enrichissement d’uranium, mais vente simultanée par la France à la Lybie d’un réacteur dit civil mais indispensable au processus ultérieur d’enrichissement.

Au programme de TF1 ce soir Koh-Lanta, jeu, suivi de Secret-Life, télé-réalité, puis Euromillions.

Une page spéciale sur la différence qu’il y a pour un rugbyman à jouer sur la deuxième ligne plutôt que sur la troisième ligne, le fait que le dopage ne concerne évidemment que les coureurs à bicyclettes, le ras-le-bol d’une gamine condamnée à la piscine à l’âge de 6 ans et devenue produit d’affaires.

Reportage sur la différence entre les bouchons en liège et les bouchons en plastique pour la conservation du vin.

Dossier sur l’encombrement du réseau par le spam (mais sans évoquer que les serveurs professionnels nous en débarrassent à peu près), quelquefois je remets en service une de mes anciennes adresses e-mail : par exemple fbon@remue.net qui m’a servi 2 ans durant, mais dont je ne me sers plus depuis bientôt 4 ans, continue de recevoir environ 160 messages à l’heure, qui sont forcément refoulés et repartent vers leur destinataire puisque l’adresse n’existe plus. Mais qui achèterait du viagra ou un crédit via ces envois ? Je cherchais l’autre jour comment se procurer du cyanure sur le Net, oui c’est possible, non, pas par le spam. Autrefois on pensait à un risque de saturation : le développement des serveurs croit encore plus exponentiellement, donc on évite ce risque pour l’instant. Reste que l’Internet à 2 vitesses devient une réalité de plus en plus prégnante, via FaceBook et autres.

Corollaire : depuis 3 ou 4 ans j’ai pris l’habitude de lire les journaux sur écran, je paye abonnement pour ça, j’achète le quotidien papier pour les retours en train, ou bien ici, parce que trois semaines sans connexion. A l’écran, est-ce que j’aurais regardé la page des sport et de la télévision, voire même des aberrations boursières : certainement non.

Retour à l’enfant dans le coma : c’est un bruit général, et dans ce bruit l’événement ponctuel passe entre ours, dauphin, enterrement solennel du prélat et crise boursière due à la BNP qui veut se faire du beurre avec nos sous.

Les journaux au mois d’août sont minces, et comportent un gros cahier de jeux, ou reportages d’été. Les journaux d’août veillent à ne pas nous créer trop de soucis. Le président de la République, interrogé à propos de l’accident de l’enfant à la sortie de l’enterrement du prélat, et avant de remonter dans l’avion gouvernemental où il a rechaussé ses espadrilles, a déclaré sa profonde tristesse et promis de faire toute la lumière. Le père avait 33 ans, la mère 29, ils étaient en France depuis 2003 et avaient eux-mêmes signalé leur présence en préfecture en vue d’obtenir régularisation. Le journal évoque lors de l’embarquement et loin de tout regard extérieur, d’actes de violences particulièrement choquants et démesurés de la part des agents de la police de l’air et des frontières… les deux hommes portaient des ecchymoses un peu partout, il s’agit d’expulsion d’Algériens à Orly et Roissy, et non pas des prochains matches de rugby à la télévision.

J’ai lu ce journal hier matin, en fait, samedi. Mais cette nuit ça revenait dans les rêves. Peut-être aussi pour des paroles d’enfant récemment entendues dans ces langues slaves. A la fin du rêve, on en parlait avec Jean Rouaud, la conversation était incertaine (un à peu près, dirait Jean), mais son visage très net et présent, d’ailleurs on se tenait enlacés comme les aides dans Kafka : c’est pour cela que je m’en souviens de façon aussi nette, et des photos de l’enterrement du cardinal aussi bien que du portrait du rugbyman (ai toujours eu incompréhension totale à cet affrontement de viande fait grand spectacle).

A relire dans un an : mais l’enfant ?

[1on connaît désormais son prénom, Yvan, et que ses parents ont été autorisés à rester en France six mois, au titre de sursis humanitaire, la honte n’est que plus grande

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1ère mise en ligne et dernière modification le 12 août 2007
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