roman et non roman à la librairie Sauramps

des 3 genres 5 siècles, une digression


Bien aimé hier soir cette formule synthétique d’une enseignante en khâgne, hier soir à Aix-en-Provence, en parlant programme et chemin vers la littérature - en présence d’Anne Roche qui s’y connaît pour ne pas rester dans les chemins trop balisés, si on contourne la question de l’écriture, et après conférence sur littérature et photographie aux archives départementales (merci Alain Paire) : « Mon programme, c’est libre, pourvu que j’aie les 3 genres 5 siècles ». On avait, je crois, la même perception de l’histoire littéraire, comment le plus ancien peut venir percuter le présent, et que c’est plutôt la stratification horizontale des facs, dix-neuvièmistes, seizièmistes, vingtièmistes etc qui fait problème (dont eux, en prépa, sont au moins libérés). Trois genres cinq siècles donc, bien serrés en paquet...

La veille, je suis chez Sauramps, à Montpellier. Passage à la librairie, puis lecture-débat dans l’auditorium René Char du musée Fabre entièrement rénové (même si, alors qu’on se trouve dans un lieu d’une telle qualité et modernité, l’auditorium lui-même s’en tient à l’inamovible tribune dont ne dépassera que le torse des parleurs, et pas moyen de connecter le son du Mac, du coup on s’en tiendra à la discussion, sans lecture, qui suppose un autre rapport physique à la salle, et qu’on puisse utiliser nos outils).

Sauramps, c’est une de ces quelques librairies (et je les arpente ce mois-ci) où on est heureux de venir une fois l’an pour ses propres achats et découvertes : librairies qui se fabriquent encore selon la personnalité de leurs libraires. Dans l’assemblage moderne du Polygone, à Montpellier, quatre niveaux sous la verrière en pyramide, que les livres désormais assaillent : sensation que le labyrinthe des livres est projeté comme à monter et descendre dans notre propre crâne, et arpenter chaque lieu de son rapport aux rêves. Ceci pour consoler Jean-Marie Sevestre : c’est parce que Sauramps n’est pas extensible, que même les marches de métal s’y usent, qu’on aime revenir et qu’on est mis face au livre imprévisible.

Dans le rayon littérature, où j’ai connu Pierre Hild, Yann Grandjon, et maintenant Emmanuel Favre, je retrouve les rayons poésie, théâtre, et je parcours les tables. Je photographie celle-ci : littérature et reportage font bon ménage. Je suis heureux d’y voir L’Homme qui a vu l’ours, avalé en cinq jours l’an dernier, ainsi qu’Andrzej Stasiuk voisinant avec Jean Hatzfeld, alors que moi-même j’ai cité Hatzfeld lorsque j’ai parlé du livre de Stasiuk.

Du coup, une gamberge qui m’accompagnera toute la soirée. Dès l’entrée du palais Sauramps, les présentoirs nous renvoient les romans de la rentrée, on les voit partout, logique qu’ils soient ici. Les libraires reprennent le pas dès les tables de l’entrée : voilà Thierry Beinstingel sur celle-ci, Philippe Vasset sur celle-là.

La gamberge, c’est ce mot reportage. Voici une table qui a affaire avec la curiosité du monde, et qui présente des écrivains pour lesquels le récit part d’une expérience directe de ce dont ils font récit. Dans le mot reportage, le fait que le livre s’ancre sur la relation de cette expérience. Mais donc ce serait séparé de la littérature, si à ce niveau de prestige de la librairie seul le roman aurait droit d’existence ? Sur cette table où je reconnais tant de livres que j’ai lus, il y a les Notes sur Hiroshima de Kenzaburo Ôé, un voyage à pied de Berlin à Moscou, le DVD du Retour à Kotelnitch d’Emmanuel Carrère, et on aurait pu ajouter L’Usage du monde de Nicolas Bouvier, ou quelques autres… Bien sûr, je reconnais la curiosité et l’ouverture des libraires : vous mettre en contact charnel avec des livres nécessaires, des livres imprévus. Rôle irréductible du libraire, quand bien même cette notion de contact peut nous animer aussi sur le Net, par exemple dans cette page Stasiuk : on fait part de nos choix et lectures indépendamment de la médiation critique.

J’avais été surpris de la réception du livre de Jean Rolin, cet Homme qui a vu l’ours : il y aurait donc un Jean Rolin journaliste, auteur de textes de commandes, et un Jean Rolin écrivain, dont les livres s’appelleraient des romans, comme ceux de lui que je révère tant, Zones ou Terminal Frigo ? Evidemment, Jean Rolin n’aide pas à lever la confusion : on apprend que ses textes brefs, rédigés pour Libération, Le Figaro, Lui, Air France Magazine et quelques autres, il n’en disposait même pas d’archives et de copie, c’est l’éditeur qui s’est chargé de les collecter. Pourtant, à le lire, c’est la même intensité, le même besoin de se pousser aux frontières. Chez lui, frontières matérielles : on ne rend pas compte de la première guerre du Golfe, on ne fait pas un reportage sur l’Irak et le Koweit, mais on s’installe 3 jours à la frontière par où Irakiens et Koweitiens tâchent de trouver ensemble refuge en Egypte, on racontera les conversations, le marchand de thé, le bazar dans les 4 x 4. Et on n’est plus ni dans journalisme, ni dans reportage, on est dans l’interrogation de l’homme dans l’incertitude de toute chose, lorsque les grandes fractures émergent ainsi à la surface de la terre, et qu’au lieu même de la fracture le temps continue paradoxalement d’être si immobile, en tout cas voilà pourquoi nous aimons Jean Rolin.

Pareil pour Stasiuk et Hatzfeld : Jean Hatzfeld ne fait pas un reportage sur la reconstruction sans réconciliation du Rwanda, il interroge comment la langue peut transporter en elle une instance jamais énoncée de la mort banalisée, réduisant les victimes à l’infra-humain (les scènes dans les marais, le massacre à heures fixes dans la forêt, les 21 survivants sur les 600 réfugiés). Ce qui nous trouble chez Hatzfeld, et justifie son enquête, c’est que la langue reste celle des choses de proximité, se saluer, se croiser, dire l’enfant, le frère ou le père, dire son propre corps, et toujours ce simple verbe couper. Dans ces mots de l’immédiate proximité de nous-mêmes à la reconduction ordinaire, la mort que nous tenons d’ordinaire éloignée devient le fond qui dérange les mots du plus immédiat de la traversée des jours. Et ce ne serait pas cela, la responsabilité de littérature ?

Pour Andrzej Stasiuk, ce qui le pousse dans son exploration des limites, longtemps pour lui infranchissables, de l’ancien bloc de l’est, c’est d’en faire langue : comment articuler un lieu avec ce qu’il porte de fissures, de destin arrêté ? Dans le rayon Pléiade de la librairie, on se préoccupe moins de savoir si Saint-Simon relève de l’historiographie, Hérodote de l’enquête, ou L’Itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand d’une fiction folle…

Evidemment, si j’avais affinité instinctive à cette table, c’est que j’y reconnais mon propre rapport au réel (Paysage Fer ?). J’ai de belles rencontres, parfois rapidement intenses (Vincent Josse) et d’autres fois on se heurte à des questions qui deviennent sempiternelles, en général la première c’est : — Vous êtes un romancier qui a écrit une biographie ? Et la seconde suit, inévitable : — Mais votre biographie ne ressemble pas aux biographies qui sont des biographies… Je n’ai jamais divisé mon travail. La littérature reste un outil d’immense acuité, pertinence, nécessité, pour aspirer dans un espace et un temps à la fois ce qui le produit comme récit, produit notre relation à ce temps et cet espace, et y inclure le rêve qui nous y menait, comme les rêves qu’on y avait.

Je n’aurais pas écrit vers ou sur Bob Dylan si je ne cherchais pas depuis l’enfance mon propre Grand Meaulnes, évidemment ça ne concerne que moi. J’ai juste dû rajouter un paramètre technique : produire, en même temps que le pays perdu, l’information qui rend intelligible le lieu et le temps où on perd l’intelligible. Alors, comme hier à Vents du Sud (Aix-en-Provence), après Sauramps, je jette un œil à ces tables, à l’entrée de la librairie, qui sont censées manifester comment, collectivement, nous faisons usage de cette curiosité, de ce devoir d’enquête et d’inventaire, et de construction imaginaire. Je n’ai pas romancé Bob Dylan, donc je n’y suis pas. On me trouve au rayon musique, entre Barbara et Gainsbourg : je l’ai bien cherché, et pas question de s’en plaindre. Au rayon musique on trouve aussi des livres sur Glenn Gould, et je regarde toujours si n’arrive pas un livre sur Giacinto Scelsi. J’ai définitivement manqué de produire, pour mon travail, qu’il soit indivisible.

J’aimerais tellement que Jean-Marie, Yann ou Emmanuel, chez Sauramps, glissent, juste pour une journée, pourquoi pas (mais qu’ils m’envoient la photo), mon Dylan sur leur table de littérature non-roman, avec Hatzfeld, Stasiuk et ce fou de Rolin.

(En tout cas, merci à Dominique Perrin et toute l’équipe Sauramps pour l’accueil et le vin de la prose – photos : librairie Sauramps, Montpellier, 26 septembre 2007.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 28 septembre 2007
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