Accueil > ... > Forum 3617

les textes en français appartiennent aux Français

21 mars 2010, 00:38, par brambillo

je suis éditeur, et peu susceptible d’être considéré comme pro-gallimard à outrance - je peste suffisamment contre eux quand ils me demandent 8% de droits pour rééditer des textes épuisés chez eux depuis trente ans.
qqes remarques cependant :
 votre article comporte une erreur pas anodine : c’est au canada seulement que les auteurs tombent dans le domaine public cinquante ans après leur mort. aux EU, la situation est bien pire qu’en France : une oeuvre ne relève du domaine public que 90 ans après sa parution, indépendamment de la date de mort de l’auteur. la législation européenne n’est donc pas si féroce (en tout cas, il y a pire...)
 nous proposons sur notre site qqes titres de notre catalogue (des classiques, avec des traductions parfois sous droit, que nous payons plein pot) au format pdf, gratuitement, et ça ne me pose pas de problème. par contre je ressens un petit pincement quand je découvre nos bouquins numérisés sur googlebooks. la moindre des choses serait au moins que google fasse figurer quelque part en tout petit des remerciements pour le boulot que les éditeurs fournissent (établissement des textes, traduction, appareil critique etc) et qui leur permet de fanfaronner à l’échelle mondiale en annonçant la révolution
 j’utilise beaucoup internet pour mettre la main sur des textes rares du DP, en anglais ou en français, et je consomme beaucoup de wikisource et autres ebooksgratuits (pour parcourir des textes... pour m’appuyer 500 pages, pas moyen de me passer du papier). je suis éditeur de textes anciens ou plus récents depuis une dizaine d’année, et si je peux me permettre un regard tant soit peu professionnel sur la chose : les "éditions" des textes fournies par ces sites sont assez souvent médiocres. peu de coquilles (quoique), mais des approximations, des problèmes de ponctuation et de mise en forme, et surtout, dans le cas de traductions, un mépris quasi-systématique du travail du traducteur, dont le nom n’est parfois pas même cité (peut-être dans certains cas faut-il habilement dissimuler le fait qu’il s’agit de traductions qui ne sont pas du DP, et donc qu’on pompe le boulot de traducteurs en activité... courageux, mais pas téméraires). cela dit, il est ridicule de monter les bénévoles qui balancent des saisies sur internet contre les éditeurs, et vice-versa. tous ont des choses à apprendre les uns des autres. je suis très heureux de pouvoir consulter facilement des textes disparus de la circulation depuis mon bureau, sans devoir me traîner à la BN, mais pour l’instant il ne me viendrait pas à l’idée de faire un usage professionnel des textes qu’on trouve gratuitement (exception pour gallica, et certains sites anglo-saxons).
 de façon plus générale, on lit partout que les éditeurs sont terrorisés à l’idée que le grand chambardement numérique s’annonce enfin... la plupart des éditeurs s’en foutent. pour l’instant, le marché n’existe pas. par ailleurs, quand on a eu le temps de se faire une réputation dans le papier, ce n’est a priori pas si difficile de vendre du numérique. les best-sellers se vendront moins, point. pour le reste : plus de marges pour les distributeurs-diffuseurs, plus de frais d’impression, plus de retours, plus de stockage... du bonheur, du bonheur, du bonheur. sans compter que le piratage sera de toute façon moindre que pour la musique ou le film (on peut écouter quatre heures de musique par jour, regarder deux films ou trois séries télé par jour... mais pour ce qui est de lire quatre livres par jour... d’après les stats, on est un français cultivé quand on lit quatre livres par an...). les seuls que le numérique flinguera, clair et net, ce sera les libraires (les vrais - et dieu sait que je les regretterai), mais si et seulement si le numérique s’impose vraiment... et en ce qui concerne la littérature, ce n’est pas fait.