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comment lisons-nous le web ?

18 avril 2010, 14:38, par François Bon

discussion de fond, Clément (et le fait que la lumière soit restée allumée toute la nuit et ce dimanche dans vos bureaux témoigne qu’il se passe quelque chose !)

ces jours-ci je reprends des lectures pour moi essentielles : Henri Maldiney par exemple, et je ne saurais pas les transférer sur support électronique, et – on en sera d’accord toi et moi – la respiration que nous trouvons aux librairies c’est de nous permettre l’accès matériel à ces condensés d’humanité

ça rejoint le dossier PACA où plein accord aussi avec la réflexion d’Alain Giffard, à compléter d’un côté par celle de Thierry Baccino ("lecture numérique : réalité augmentée ou diminuée ?") et le dur constat de Françoise Benhamou : "à l’université, on travaille de moins en moins avec les livres"

je constate dans mes usages, mais aussi les usages familiaux tous âges, et les échanges avec mes étudiants tous ces mois, que le rapport au monde inclut toujours la "médiation" par la lecture, mais que cette médiation, qui se stabilisait et se hiérarchisait il y a 2 décennies par ses objets (journal/revue/livres/correspondance épistolaire) s’est transférée dans le lire/écrire du web, brisant cette frontière de la validation technique d’une publication (l’accès aux pages débat du journal, le timbre-poste sur la lettre envoyée, le BAT de l’édition après sélection par comité de lecture etc)

c’est dans ce champ de tension très lourd que nous avons à la fois à inventer, faire que l’irréversible mutation se charge des vecteurs de culture, et assumer ce que nous estimons être de notre responsabilité dans la transmission

réflexion orale de Clément Laberge, samedi dernier, citant sa fille de 8 ans, et que dans les prochaines vacances familiales ils auront l’ordi, mais pas de connection "mais à quoi ça sert, papa, un ordinateur sans Internet ?"

d’un côté je vis cela avec grande angoisse, si le "marché" du livre est stable, c’est dans une recomposition interne à courbe de Gauss excessivement pointue, qui laisse sur le sable des centaines d’auteurs, dans un contexte qui pourrait nous être indifférent (aucun de nous n’a jamais vécu de ses droits d’auteurs) s’il n’était pas dans le contexte d’un effondrement des niches socio-culturelles qui nous permettaient de vivre, et non pas en parasite, mais par exemple les vitales passerelles entre art et éducation (je parle pour l’espace français en contexte sarkozyste)

d’un autre côté, je le vis avec griserie : ce qui me lie (et a constitué, de mes 27 à mes 57 ans, tout simplement ma vie) à l’écriture, c’est cette pulsion de nécessité, d’élucidation, de mise en mouvement dans cette tension entre monde et langage, et ce qui m’amenait il y a 30 ans au cahier me ramène aujourd’hui à mon ordinateur, ce qui m’amenait au livre publié m’amène à la construction progressive de ce site comme livre unique et total, mon seul livre en fait

l’écran tactile de l’iPad est bluffant, et en tant que tel un outil de "consommation" (mais consommation active) du web qui change de façon décisive notre usage – voir ta remarque d’hier : "la place naturelle de l’iPad c’est la table du salon familial" – ici, même si nous sommes trois, c’est bien souvent que les trois ordis sont allumés simultanément

une question décisive c’est la rémunération du travail collectif intégré dans l’oeuvre, et le fait que cette rémunération en soit aussi comme une caution symbolique : c’est un de mes enjeux dans publie.net – mais le défi de notre période de transition (et, effectivement, je ne fais pas le deuil de cet abandon où nous laisse l’inertie des éditeurs, et le refus des instances comme le CNL à lever le petit doigt pour nous soutenir, alors qu’ils engouffrent des centaines de K-euros dans des tonneaux percés) c’est que le "lieu" de notre invention, dans cette seule tension du texte et du monde – ce qu’on nomme littérature –, et cette responsabilité au nom de l’homme que tu défends en permanence, c’est ce geste élémentaire du web, l’ordinateur ouvert dans tous les bistrots, l’usage privé et sans frontières qu’on en a tous, et sans appropriation collective de cet espace, il reste soumis aux flux les plus consensuels, aux options les plus commerciales et normatives

pour nous aussi, avec les immatériel-fr, changement profond de paradigme, et paré désormais au portage sur nouvelles tablettes et smartphones – alors confiance dans les contenus, mais un peu marre de ce mot "livre" qui revient comme une religion uniquement comme justification du lobbying de l’argent public à renflouer les immobilistes – rien qu’à penser au budget restau de ces messieurs à Lipp, Rotonde, Editeurs, Coupole & Co pas possible d’avoir une larme quant à ce qui s’effondre dans l’industrie du livre : juste une adéquation provisoire entre valeur symbolique de la bourgeoisie industrielle et objet de culture, mais liquidée de fait dans cette industrie, devenue uniquement loisir et consommation accélérée, qui ne me concerne pas