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	<title>le tiers livre, web &amp; litt&#233;rature</title>
	<link>https://www.tierslivre.net/spip-443/</link>
	<description>web &amp; litt&#233;rature, &#233;dition num&#233;rique, ateliers d'&#233;criture &amp; vid&#233;o-journal</description>
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		<title>le prix Walser au conducteur de bus</title>
		<link>http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article1153</link>
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		<dc:date>2008-02-05T19:15:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Popescu, Marius Daniel (Suisse)</dc:subject>
		<dc:subject>Walser, Robert </dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;titre initial de l'article : &#034;le blogueur et le conducteur de bus, Marius Daniel Popescu&#034;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique8" rel="directory"&gt;quelques contemporains&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot139" rel="tag"&gt;Popescu, Marius Daniel (Suisse)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot140" rel="tag"&gt;Walser, Robert &lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton1153.jpg?1352732364' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://carnetsdejlk.hautetfort.com/archive/2008/02/05/prix-robert-walser-au-loup.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;JLK&lt;/a&gt; informe ce soir de l'attribution du prix Robert Walser &#224; Marius Daniel Popescu, on trinque avec eux &#233;videmment &#8211; et fraternellement !&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Quand il parle de lui il dit Popescu alors je dirai Popescu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne lui ai pas demand&#233; s'il avait lu Claude Simon ni Faulkner. M&#234;me si c'&#233;tait la seule question que j'aurais eu envie de lui poser, mais qu'on en sait d'avance la r&#233;ponse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui fait qu'une &#339;uvre est forte c'est qu'elle surgit toute brute dans son &#233;poque, et lorsque cette &#233;poque inclut de la violence, elle doit s'ouvrir assez grand du ventre pour l'englober.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et la phrase de Popescu se suffit &#224; elle seule, elle n'est pas du Claude Simon appliqu&#233; &#224; la Roumanie ou du Faulkner appliqu&#233; &#224; l'exil suisse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce qu'il n'y a rien d'indiqu&#233; dans le livre, je croyais que c'&#233;tait son premier livre, et je lui dit : &#171; Et c'est ton premier livre&#8230; &#187; En fait, c'est son septi&#232;me. Trois livres en roumain, trois livres &#233;crits directement en fran&#231;ais, mais ce sont des po&#232;mes. Sous la prose ou en amont, l'exp&#233;rience du po&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a dix-sept ans qu'il est en Suisse, &#231;a veut dire qu'il en est parti adulte, lest&#233; de vie. En Suisse, il a d&#251; se d&#233;brouiller. Ouvrier. Puis conducteur de bus. Six jours sur sept, il ouvre la ligne &#224; cinq heures du matin. Et alors ? &#231;a ne d&#233;finit pas l'&#233;criture, ni m&#234;me la capacit&#233; d'observer ou d'entendre le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224; qu'intervient le blogueur. Pourquoi j'&#233;cris &#231;a, l&#224;, tout de suite. Pour avoir trinqu&#233; mon verre de blanc et lui son verre de rouge et que &#231;a passait, facilement, imm&#233;diatement ? C'est l'autre, le libraire, qui avait mis ce livre en t&#234;te de table, en septembre. Quatre cents pages serr&#233;es : &#231;a change du format moyen des manuscrits qui nous passent d'habitude dans les mains (et se dire aussit&#244;t : est-ce que toi tu l'aurais retenu, est-ce que tu l'aurais flair&#233;, est-ce qu'au Seuil on aurait pris le risque&#8230; Corti l'a pris, le risque). De m&#234;me, quatre mois apr&#232;s la sortie du livre, c'est la premi&#232;re fois que Popescu est invit&#233; dans une librairie en France : alors quoi ? (Mais Jean-Claude Lebrun a fait un article, voir ci-dessous&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;C'est de Suisse que nous provient l'un des romans les plus remarquables de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, et Alain Veinstein l'a re&#231;u &#224; France-Culture : honneur sauf).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bon, le blogueur. Pourquoi j'&#233;cris &#231;a, moi, l&#224;, tout de suite, au lieu de m'occuper de mes affaires. Quand on est pr&#233;sent&#233; dans des tables rondes par des gens rempli de bonnes intentions, ils disent que c'est de la &lt;i&gt;g&#233;n&#233;rosit&#233;&lt;/i&gt;. Je sais bien que c'est pas vrai. Pour les questions litt&#233;rature j'en suis d&#233;pourvu, et absolument, aussi radicalement que les copains. Si on plonge dans l'&#233;criture des autres, c'est pour r&#233;gler ce qui nous concerne dans notre propre &#233;criture. On cherche par masques, par emprunts. On s'incarne dans la peau des livres, ainsi cet automne le remarquable &lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article975' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Stasiuk&lt;/a&gt; (d&#233;couverte que je dois au m&#234;me &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article24&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;libraire&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et si on se met &#224; l'&#233;coute d'un blog, c'est parce qu'on trouve que la voix y est vivante. Les livres ne le permettent pas tous. Le blog est une confrontation au monde, pas simplement un exercice intellectuel. On ne vient pas chercher de la &lt;i&gt;critique&lt;/i&gt;. J'aime ce qui se passe en ce moment sur Internet, et ne se passe plus dans les m&#233;dias de papier, cet &#233;brouement de mots-chair. &lt;br class='autobr' /&gt;
Et donc c'est lui, Popescu, qui me parle de &lt;a href=&#034;http://carnetsdejlk.hautetfort.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Jean-Louis Kuffer&lt;/a&gt;, dont je suis les carnets sur le Net. Sur le blog de Kuffer on v&#233;rifie qu'ils se connaissent, celui qu'il nomme &#171; le Gitan &#187; et lui, que &#231;a leur vaut parfois des &lt;a href=&#034;http://carnetsdejlk.hautetfort.com/archive/2007/10/23/ma-maison.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;histoires&lt;/a&gt; dans les bistrots.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc &#231;a se passe chez Jean-Louis Kuffer (qui dit ses livres, ses films, des toiles, des &lt;a href=&#034;http://carnetsdejlk.hautetfort.com/archive/2007/10/20/dans-le-fleuve-du-temps.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;r&#234;ves&lt;/a&gt;), qui &#233;coute encore une fois Popescu, auteur de po&#232;mes, lui raconter les histoires d'avant, la Roumanie, les usines, la ville, la dictature et le Parti unique. Il para&#238;t que Jean-Louis Kuffer en a un peu marre, qu'il veut aller dormir, qu'il lui dit : tu devrais t'asseoir l&#224; et tout &#233;crire. Et que l'autre lui r&#233;pond : &#171; Alors apporte-moi ta machine &#224; &#233;crire&#8230; &#187; Et que le matin, quand Kuffer redescend, Popescu est encore &#224; la table et lui tend 20 pages, qu'on les lit &#224; voix haute et que ce sont les premi&#232;res pages du livre. C'est un voyage long, harassant. Il para&#238;t que dans un de ces moments de vide et de doute, Kuffer a m&#234;me dit au chauffeur de bus : &#171; Je te les ach&#232;te, tes pages&#8230; &#187; et Popescu dit le prix, parfaitement symbolique, heureusement. Mais &#231;a aide au moral, la confiance. Et &#231;a n'emp&#234;che pas la duret&#233; : Kuffer est &#233;crivain, et il para&#238;t qu'on a souvent discut&#233; de la bonne tenue d'une phrase ou d'une page. Moi aussi, j'en ai, de ces empoignades, avec les proches : et &#231;a fait du bien aux &lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article683' class=&#034;spip_in&#034;&gt;deux&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi en tout cas que le blogueur a install&#233; une rubrique &lt;a href=&#034;http://carnetsdejlk.hautetfort.com/auberge_du_loup/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;La Symphonie du loup&lt;/a&gt; pour accompagner le livre. C'est aussi pour cela qu'il r&#233;dige la IV de couv, et l&#224; je ne suis pas d'accord avec JLK, qui semble vouloir arrondir les angles pour nous faire croire que c'est un livre comme les autres : &#171; d&#232;s l'ouverture, limpide et poignante &#187;, non c'est un livre tout ce qu'il y a d'opaque et non limpide, et rien de poignant. Trop cruel pour &#234;tre poignant. Comme Andreiev : on r&#233;pond &#224; ce qui opprime par une force similaire. Non, cher JLK, non pas de &#171; frise de personnages hauts en couleur dans un univers teint&#233; d'absurde &#187;, mais l'absurde qui distord les hommes et en fait ces marionnettes soumises &#224; leurs pulsions, d&#233;vor&#233;es de mensonge pour tenir dans le mensonge g&#233;n&#233;ral. D'ailleurs, sit&#244;t que les deux sont rassur&#233;s, que le livre est lu et accueilli, au moins en Suisse, on retrouve JLK acerbe et pr&#233;cis tel qu'en lui-m&#234;me :&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;La &lt;i&gt;Symphonie&lt;/i&gt; n'est pas sans d&#233;fauts, comme tout ce qui vit surabondamment, et quelques pages auraient pu &#234;tre &#233;lagu&#233;es, mais apr&#232;s en avoir v&#233;cu l'apparition comme un grand bonheur personnel de lecteur, alors que si peu de voix nouvelles surgissent autour de nous, comment ne pourrais-je me r&#233;jouir de voir ce livre accueilli avec reconnaissance, et bien au-del&#224; de nos &#233;troites largeurs, pour son &lt;i&gt;souffle&#8230;&lt;/i&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Bien au-del&#224; de nos &#233;troites largeurs&#8230;&lt;/i&gt; Voil&#224;, c'est dit. Et c'est cela qui m'interroge, dans cette proximit&#233; &#224; Faulkner, &#224; Simon. Parce que la langue fran&#231;aise n'est pas sa langue maternelle, qu'on la laisse dans ce charroi brut ? Contrepoint d'incroyables &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article243&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;d&#233;licatesses&lt;/a&gt; toutes en lumi&#232;re. Mais c'est plut&#244;t une saisie du temps. M&#234;me dans Claude Simon, on se d&#233;place par micro-instants quantifi&#233;s, par narrations &#233;tablies depuis un point fixe pour composer les figures de la fresque. Ici, si la fresque est grima&#231;ante, c'est que le pr&#233;sent est perp&#233;tuel, glisse &#224; mesure de la phrase et de l'action, permettant une proximit&#233; de la phrase et des figures qui fait mal. Un pr&#233;sent qui bouscule tout le reste, faisant passer en valse les pronoms pour attraper les personnages d'un point de vue jamais fixe : convoqu&#233; sous le flash et au revoir, on peut faire &#231;a avec juste un &#171; tu &#187; contre un &#171; il &#187;. Un texte d&#233;sarticul&#233;, et par cela m&#234;me capable d'investir de l'int&#233;rieur la monstruosit&#233; qu'il embrasse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quatre pages sur un cerisier, ou sur une tartine de pain sucr&#233;e, il sait faire, et on y trouve notre compte : et si c'&#233;tait &#231;a &lt;i&gt;aussi&lt;/i&gt;, la litt&#233;rature ? Les livres difficiles &#224; lire, les livres qui font de l'ombre autour d'eux nous aident &#224; &#233;vacuer l'inessentiel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Merci Jean-Louis Kuffer de nous avoir exp&#233;di&#233; Popescu.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Voir aussi &lt;a href=&#034;http://remue.net/spip.php?article2458&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Ronald Klapka&lt;/a&gt; sur remue.net (il manque).
&lt;p&gt;Marius Daniel Popescu en po&#232;te (avec audio) et conducteur de bus sur &lt;a href=&#034;http://www.culturactif.ch/livredumois/mars05popescu.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;culturactif.ch&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et bien s&#251;r la page Popescu sur le &lt;a href=&#034;http://www.jose-corti.fr/titresfrancais/symphonieduloup.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;site Corti&lt;/a&gt;, avec extrait, entretien et autres liens.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_621 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;72&#034; data-legende-lenx=&#034;xx&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/jpg/popescu2.jpg?1201288356' width='500' height='375' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Marius Daniel Popescu avec Laurent Evrard (librairie Le Livre &#224; Tours)
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La symphonie du loup, extrait&lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans la fabrique de po&#234;les en font il restait seulement une dizaine d'ouvriers. Le reste du personnel, employ&#233; dans plusieurs ateliers, avait &#233;t&#233; mis au ch&#244;mage technique. Les bancs de travail, en t&#244;le &#233;paisse, &#233;taient tous rouill&#233;s et couverts d'outils en d&#233;sordre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les sols &#233;taient en b&#233;ton grossier, avec des nids-de-poule, des plus petits aux plus grands, &#233;parpill&#233;s sur toute leur surface. Aux fen&#234;tres, il manquait la moiti&#233; des carreaux, les grues suspendues sur des traverses m&#233;talliques ne fonctionnaient plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des taches d'huile de moteur entouraient les tonneaux m&#233;talliques entrepos&#233;s les uns sur les autres aux quatre coins des halles hautes de huit m&#232;tres ; les palettes en bois, qui servaient de supports &#224; certaines pi&#232;ces des po&#234;les, s'entassaient dehors, entrem&#234;l&#233;es, contre le mur sans peinture, comme pour un grand feu de f&#234;te. Les pales des ventilateurs ne tournaient plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les portes n'avaient plus de serrures, elles &#233;taient couvertes d'une peinture qui tombait, s&#232;che comme l'&#233;core des vieux arbres. Tu voyais des taches de graisse sur leurs poign&#233;es, leurs gonds grin&#231;aient et la plupart d'entre elles &#233;taient pench&#233;es d'un c&#244;t&#233;, ne se fermant plus sans &#234;tre soulev&#233;es et pouss&#233;es fortement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les quelques transporteurs &#233;lectriques n'avaient plus leurs batteries, ils avaient les pneus d&#233;gonfl&#233;s ou d&#233;mont&#233;s par ceux qui vendaient tout ce qu'ils pouvaient de leur entreprise au march&#233; noir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les radiateurs du syst&#232;me de chauffage avaient &#233;t&#233; d&#233;mont&#233;s et les ouvriers les donnaient aux gens int&#233;ress&#233;s contre une bouteille d'alcool fort ou contre de l'argent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La tuyauterie des douches &#233;tait v&#233;tuste, d&#233;labr&#233;e, couverte de rouille et pleine de trous ; depuis plusieurs mois, l'eau ne coulait plus dans les conduites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y avait plus de po&#234;les &#224; construire et plus personne ne s'occupait de cette fabrique transform&#233;e en un tas de c&#226;bles, de bois, de caoutchouc, de ferraille, de briques, de cartons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceux qui travaillaient encore ici n'avaient pas de salaire, ils faisaient des r&#233;parations de voitures, ils vendaient les mat&#233;riaux qui restaient dans les d&#233;p&#244;ts, ils jouaient au ballon dans la cour asphalt&#233;e ou ils fabriquaient des pi&#232;ces de rechange &#224; l'aide de l'outillage encore en &#233;tat de marche, pour une machine agricole, un b&#233;lo, une machine &#224; laver ou une brouette. Ils vivaient tous de bricolage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils &#233;taient comme des marins oblig&#233;s de continuer &#224; vivre sur un chantier naval en faillite. Tu t'&#233;tais rendu compte que le monde que tu percevais &#224; l'aide de tes cinq sens tait beaucoup plus complexe que le monde de tes r&#234;ves. Tu r&#234;vais de tes sorties dans la for&#234;t accompagn&#233; de tes copains, tu r&#234;vais que tu volais au-dessus d'une ville de ta grand-m&#232;re et tu volais comme une des hirondelles qui avait son nid accroch&#233; au fil &#233;lectrique de l'ampoule de la terrasse de ta grand-m&#232;re, tu r&#234;vais de la voiture de service de ton oncle que tu avais d&#233;j&#224; conduite seul au volant, tu r&#234;vais de ta petite copine mais tu ne r&#234;vais jamais de ce que tu rencontrais de plus dur, de plus inou&#239;, de plus choquant, de plus inattendu dans ta vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu ne savais pas comment les choses allaient se passer avec le Gitan, son cheval et ces dix ouvriers, tu sentais une haine qui sortait d'eux chaque fois qu'ils parlaient du cheval, cette haine &#233;tait comme une sorte de brouillard qui couvrait toute la ferraille de la fabrique d&#233;serte, elle transformait les halles en un labyrinthe qui te faisait penser &#224; un cimeti&#232;re d&#233;saffect&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ils voulaient se battre contre quelqu'un, contre quelque chose, ils avaient l'envie de se venger d'un ennemi quelconque, ils d&#233;testaient les politiciens et les pr&#234;tres, ils d&#233;testaient leur mis&#232;re, ils d&#233;testaient le Gitan et son cheval parce qu'ils repr&#233;sentaient pour eux une des racines du mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce brouillard qui sortait de leur corps, par leurs paroles et leurs gestes, devenait de plus en plus &#233;pais, tu remarquais qu'ils avaient commenc&#233; &#224; marcher comme &#224; l'aveugle parmi les objets qui constituaient leur monde quotidien, ils exhalaient ce brouillard et s'entouraient de lui comme d'une grosse couverture avec laquelle on se recouvre compl&#232;tement, ils ne pouvaient plus travailler sans jeter des coups d'&#339;il vers le cheval qui vivait dans le verger. Tu les sentais lourds sur leurs pas. Tu traversais ce brouillard en ayant mal aux yeux et aux oreilles, ils t'adressaient de moins en moins la parole, le brouillard qui sortait de leurs tripes se solidifiait sur les murs et sur la ferraille d'alentour comme le pl&#226;tre verd&#226;tre d'un d&#233;cor de guette ou d'une tenue de camouflage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu es entr&#233; dans la grande halle en voulant chercher des roulements &#224; bille pour fabriquer une trottinette et le cheval &#233;tait l&#224;, ils l'avaient tir&#233; avec une corde dans l'enceinte, ils l'avaient plac&#233; sur une grande plaque de t&#244;le en acier et ils lui avaient soud&#233; les sabots au m&#233;tal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Viens, gamin, viens faire du cheval ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le cheval est mort dans la haute herbe du verger et le Gitan l'a veill&#233; toute la nuit. Son cadavre s'est d&#233;compos&#233; &#224; c&#244;t&#233; d'un pommier. La puanteur qui s'est d&#233;gag&#233;e pendant des semaines a fait que les dix ouvriers avaient quitt&#233; les lieux et qu'ils ne sont plus jamais revenu dans l'ancienne fabrique de po&#234;les en fonte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'automne, les pommes tombent sur le squelette du cheval et sur ses sabots soud&#233;s aux plaques de t&#244;le en acier. Tu as maintenant presque quarante ans, ta m&#233;moire n'arrive plus &#224; dormir, tu r&#234;ves souvent du Gitan.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;C'est de Suisse que nous provient l'un des romans les plus remarquables de cette rentr&#233;e. Par l'ampleur de la vision, par la qualit&#233; d'&#233;criture, loin au-dessus de ce qui s'annonce comme le quotidien de l'actualit&#233; litt&#233;raire automnale. En quatre centaines de pages &#233;poustouflantes, le Roumain d'origine Marius Daniel Popescu fait entendre une tonalit&#233; nouvelle dans l'espace romanesque francophone. Composition magistrale, images &#224; couper le souffle, profusion du sens : ce livre fera trace, &#224; n'en pas douter. Dans une ville de Suisse, un homme gagne sa vie en collant des affiches publicitaires. Il a dans les trente-cinq ans, est mari&#233; &#224; une employ&#233;e d'une agence de voyages. Le couple a deux petites filles. Une existence sans relief apparent, pareille &#224; celles d'une foule de citoyens de la Conf&#233;d&#233;ration. Mais on apprendra tout cela plus tard. Le r&#233;cit s'ouvre en effet sur une sc&#232;ne du pass&#233;, vingt et un ans en arri&#232;re, alors qu'on se pr&#233;pare &#224; enterrer le p&#232;re de cethomme, mort apr&#232;s un accident sur une route de province de sa patrie. Une voix raconte cette journ&#233;e particuli&#232;re, remonte les ann&#233;es, revient aux pr&#233;paratifs rituels de la c&#233;r&#233;monie, laisse entrevoir une maison, une rue, une ville, un d&#233;nuement immense, un pays comme &#224; l'abandon, mais aussi des humains se serrant les coudes. Cette ouverture, en m&#234;me temps limpide et sombre, d'une puissante beaut&#233;, annonce les th&#232;mes du r&#233;cit et touche d&#233;j&#224; au vif des choses. Celui qui parle est aujourd'hui &#226;g&#233; de quatre-vingt-dix-huit ans et il est le p&#232;re du mort d'alors. Il s'adresse ici &#224; son petit- fils exil&#233; en Suisse, faisant resurgir le &#171; pays de l&#224;-bas &#187;, cette Roumanie de Ceaucescu &#8211; dont le nom ne sera ici jamais prononc&#233;. Il est ainsi des mots qui &#171; ne devraient pas exister &#187;. Le petit-fils est arriv&#233; il y a onze ans. Depuis lors il colle des affiches. Et il &#233;crit. Des dizaines de carnets s'entassent chez lui, &#224; c&#244;t&#233; de livres roumains et fran&#231;ais. Des textes sont stock&#233;s dans l'ordinateur. Au r&#233;cit du grand-p&#232;re il ajoute maintenant le sien. Parfois &#224; la premi&#232;re personne. Plus souvent &#224; la deuxi&#232;me ou troisi&#232;me. Il a v&#233;cu d&#233;j&#224; tant de vies. Dans cette Suisse o&#249; il s'est finalement install&#233;, il se per&#231;oit d'ailleurs comme &#171; une sorte de touriste int&#233;gr&#233; dans le pays &#187;. Il se rappelle une enfance d'&#233;vidences simples. Une petite maison, une route poussi&#233;reuse, des chats, des cerisiers, une rivi&#232;re de laquelle revenaient les Tziganes avec leurs charrettes de bouteilles, &#171; comme le vitrail ambulant d'un monast&#232;re &#187;. Mais aussi, &#224; la fois lointain et omnipr&#233;sent, le &#171; parti unique &#187;, instance dont on se m&#233;fiait et se jouait. Il y avait eu ensuite le lyc&#233;e, les deux ann&#233;es d'arm&#233;e et celle sur un chantier en for&#234;t, puis l'examen d'entr&#233;e en facult&#233; et les &#233;tudes sup&#233;rieures de sylviculture. Puis la chute du r&#233;gime. Et donc le nouveau commencement dans le &#171; pays d'ici &#187; : apr&#232;s le monde du parti unique, celui de &#171; la publicit&#233; unique &#187;. Un fantastique tableau se compose, juxtaposition de s&#233;quences du pass&#233; et du pr&#233;sent. Toujours au plus pr&#232;s des &#234;tres et des choses. &#201;num&#233;rant &#224; la fa&#231;on du nouveau roman la multitude des objets qui, mieux que les mots, racontent la vie d'avant et celle de maintenant. L'on y sent passer aussi les ombres de Chagall, de Kafka et de Ramuz. La l&#233;g&#232;ret&#233; et le r&#234;ve, la dr&#244;lerie et l'absurdit&#233;, la lucidit&#233; et la lourde angoisse&#8230; Tandis que des &#233;vocations associant r&#233;alisme et fulgurantes &#233;chapp&#233;es baroques sugg&#232;rent une proximit&#233; d'esprit avec le grand artiste de la civilisation danubienne, Emir Kusturica. C'est un roman &#224; la fois profus et ramass&#233;, intime et &#233;pique, charg&#233; de multiples r&#233;sonances, que nous propose Marius Daniel Popescu. La Roumanie du &#171; socialisme r&#233;el &#187; s'y trouve camp&#233;e avec une inventivit&#233; et une force peu communes. Des d&#233;tails de la narration na&#238;t la grandeur du tableau. De la multiplicit&#233; des personnages se d&#233;gage une &#226;me collective dont l'&#233;crivain se pr&#233;sente comme l'un des d&#233;positaires. &#192; la fois accusateur et nostalgique des petits et grands moments de r&#233;sistance. Peintre du froid et de la boue, mais aussi de la chaleur entre les hommes et d'une possible puret&#233; face &#224; la vie. En l'esp&#232;ce les ingr&#233;dients constitutifs d'une oeuvre marquante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Jean-Claude Lebrun, &#169; L'Humanit&#233;, 30 ao&#251;t 2007.&lt;/p&gt;
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