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	<title>le tiers livre, web &amp; litt&#233;rature</title>
	<link>https://www.tierslivre.net/spip-443/</link>
	<description>web &amp; litt&#233;rature, &#233;dition num&#233;rique, ateliers d'&#233;criture &amp; vid&#233;o-journal</description>
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		<title>personnages #8 | tout Mauvignier en une seule phrase</title>
		<link>http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4441</link>
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		<dc:date>2019-11-09T08:28:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>ateliers d'&#233;criture</dc:subject>
		<dc:subject>Kolt&#232;s, Bernard-Marie </dc:subject>
		<dc:subject>Mauvignier, Laurent </dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;et si d'une seule phrase on explorait toute la complexit&#233; d'un personnage&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique174" rel="directory"&gt;4 | cycle vies, visages, situations, personnages&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot28" rel="tag"&gt;ateliers d'&#233;criture&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot256" rel="tag"&gt;Kolt&#232;s, Bernard-Marie &lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot631" rel="tag"&gt;Mauvignier, Laurent &lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton4441.jpg?1583057785' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='114' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff4441.jpg?1583057795&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
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&lt;/div&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; retour au &lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4865' class=&#034;spip_in&#034;&gt;sommaire g&#233;n&#233;ral du cycle &#171; vies, visages, situations, personnages &#187;&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; retour au &lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4971' class=&#034;spip_in&#034;&gt;sommaire g&#233;n&#233;ral de l'atelier hebdo &amp; permanent&lt;/a&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;de l'art d'&#233;crire en une seule phrase, Laurent Mauvignier&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Je commence par une remarque sur les fragments : on a ouvert ce cycle par plusieurs exercices bas&#233;s sur fragments, &#233;clatement, donc une injonction de bri&#232;vet&#233;, de croquis. Puis on a densifi&#233; ces face-&#224;-face en les condensant dans un instant de proximit&#233; avec narrateur/narratrice, et en incluant le contexte urbain. L'&#233;tape, ici, sera de se confronter &#224; un seul personnage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour autant, ce n'est pas l'espace de la &#171; nouvelle &#187; que je souhaite mettre en avant. L'univers de la nouvelle est formidablement complexe, avec des ciselures qui sont des sommets de la litt&#233;rature (Henry James, Tch&#233;kov, Carver et tant...), mais le premier crit&#232;re de la nouvelle, c'est d'&#234;tre &#233;crite en fonction d'un contexte de publication &#8211; le magazine, d&#232;s Edgar Poe, la presse, pour Maupassant. Et souvent un contexte de publication d&#233;termin&#233; par les n&#233;cessit&#233;s &#233;conomiques de l'auteur : voir pour Faulkner, par exemple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'univers &#233;ditorial a &#233;largi le concept du livre. Si l'industrie culturelle continue de le concevoir comme produit norm&#233;, J&#233;r&#244;me Lindon (mais pas lui seul) a continuellement tent&#233; de trouver une r&#233;ponse &lt;i&gt;par le live&lt;/i&gt; aux unit&#233;s textuelles parfois extr&#234;mement br&#232;ves de Samuel Beckett (je me souviens de lui agitant les 2 pages dactylographi&#233;es de &lt;i&gt;L'image&lt;/i&gt; en pestant : &#8212; Et il appelle &#231;a un livre ! N'emp&#234;che qu'il l'a fait, le livre...).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est flagrant pour &lt;i&gt;La nuit dans les for&#234;ts&lt;/i&gt;, &#233;crit en 1973 par Bernard-Marie Kolt&#232;s &#8211;- j'ai un carbone du dactylogramme, offert par Serge Valletti : 21 pages dactylographi&#233;es serr&#233;es, qui n'ont plus jamais boug&#233; d'une virgule. Publication par Th&#233;&#226;tre Ouvert en 1977, puis par les Amandiers, enfin repris chez Minuit 1 an avant la mort de Bernard, en 1988 : il y a un espace inclassable, o&#249; la forme et la longueur de r&#233;cit ne tiennent qu'&#224; sa propre autonomie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec &lt;i&gt;Ce que j'appelle oubli&lt;/i&gt;, on entre dans ce m&#234;me espace qui est un tenseur essentiel du contemporain, mais qui sera toujours repouss&#233; du coude par l'industrie culturelle.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
la vie n'a pas &#233;t&#233; pingre avec lui, (crois-moi, rassure-toi de &#231;a), il n'avait pas encore eu l'id&#233;e d'aller dans le supermarch&#233;, et avant d'entrer il &#233;tait rest&#233; presque une heure dans le centre commercial, d&#233;j&#224; tout ce bordel pour arriver jusque-l&#224;, les passages pi&#233;tons jaunes et les num&#233;ros d'entr&#233;e, c'est &#231;a, voil&#224;, il arrive par l&#224; o&#249; il y a un faux mur v&#233;g&#233;tal et une pelouse synth&#233;tique, des panneaux indicateurs comme dans une ville couverte, avec ses carrefours et ses rues, mais il ne croise pas beaucoup de monde, quelques gars attendant leur copine devant l'entr&#233;e des magasins ou assis pr&#232;s des bacs de plantes vertes, ils ont des sacs entre les mains et lui reste &#224; regarder le man&#232;ge et ce cheval en plastique avec des yeux bleus, un type qui photographie avec son t&#233;l&#233;phone un gamin dans une des voitures du man&#232;ge, et puis il avance, il marche, c'est tout, il ne sait pas s'il a soif mais il va l&#224;-bas, &#231;a il le sait, dans la galerie les gens viennent entre amis ou en famille et un chewing-gum &#233;clate dans la bouche d'une blonde d&#233;color&#233;e et frisott&#233;e, juste avant la rang&#233;e des caisses o&#249; on entend les bips des articles sous la douchette des caissi&#232;res, et il va sur la droite, vers l'entr&#233;e, et bient&#244;t dans le magasin il marche dans les rayons en se laissant porter par le son m&#233;tallique des chansons &#224; la radio et les couleurs criardes des promos, il laisse flotter ses pas et ses pens&#233;es dans les all&#233;es o&#249; il regarde les carrelages blancs, les marques de roues des chariots, les traces de pas, les carreaux cass&#233;s et ceux qu'on a chang&#233;s et qui sont plus clairs, il marche avec les mouvements et les &#233;carts qu'il faut pour &#233;viter les Caddie et les gens &#8211; mais je ne sais pas s'il va tout de suite vers les bi&#232;res, je ne crois pas, il tombe dessus presque par hasard, tr&#232;s vite, &#224; droite dans l'entr&#233;e du magasin et non pas au fond &#224; gauche comme il croit s'en souvenir, il se retrouve face aux canettes sans m&#234;me l'avoir vraiment choisi, les bi&#232;res qu'il prend sont en bas du rayon, les moins ch&#232;res, qu'il prend par r&#233;flexe parce qu'il n'a jamais l'argent pour les payer, il a voulu une canette et ne sait pas pourquoi il l'a ouverte et bue, sans bouger, sans avancer, sans se cacher non plus et avec l'id&#233;e de voler d'autres canettes, pour boire dehors, car, par moments, c'est vrai, il a tellement soif, il faut qu'il boive beaucoup, mais l&#224; &#231;a ne dure pas longtemps et ils arrivent tr&#232;s vite, de chaque c&#244;t&#233; de l'all&#233;e, deux par deux, et quand ils lui saisissent le bras pour l'entra&#238;ner avec eux, il n'a pas de mots assez adroits pour les amadouer, non, il n'essaie m&#234;me pas, il les entend r&#233;p&#233;ter qu'il doit les suivre sans faire d'histoire, ne fais pas d'histoire ils lui disent, surtout celui avec ses cheveux couleur de paille, et tout de suite ils le tutoient comme lui aurait fait s'il avait parl&#233; &#224; chacun d'entre eux, en oubliant le costume mal taill&#233; et la boule &#224; z&#233;ro du plus jeune des quatre, que celui-ci doit raser tous les jours pour se donner l'air mauvais ou cr&#233;dible, ou les cheveux tr&#232;s noirs du troisi&#232;me qui tiennent droit sur le cr&#226;ne avec le gel qui brille, et c'est celui-l&#224; qui parle en lui souriant presque, les quatre se sont approch&#233;s sans rien dire d'autre, un seul parle et c'est un autre qui met sa main sur son &#233;paule, il est un peu rond et porte une barbe tr&#232;s fine, un trait qui court le long de la m&#226;choire, alors lui, il fait un mouvement pour retirer son &#233;paule, mais un autre prend son bras, les doigts tr&#232;s &#233;cart&#233;s, fermement, il sent l'anneau froid et lisse sur son bras nu
&lt;p&gt;Laurent Mauvignier, &lt;i&gt;Ce que j'appelle oubli&lt;/i&gt;, Minuit, 2011, extrait -&#8211; &#224; retrouver dans le dossier abonn&#233;s &#171; fiches support &#187;. N'h&#233;sitez pas &#224; vous servir de ces fiches pour votre propre &#233;criture ou avec votre propre public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Liens suppl&#233;mentaires :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Laurent Mauvignier sur le &lt;a href=&#034;http://www.leseditionsdeminuit.fr/livre-Ce_que_j_appelle_oubli-2668-1-1-0-1.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;site des &#233;ditions de Minuit&lt;/a&gt;, avec les premi&#232;res pages du livre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; le texte avait &#233;t&#233; mis en sc&#232;ne &lt;a href=&#034;http://www.theatre-contemporain.net/spectacles/Ce-que-j-appelle-oubli/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;par Denis Podalyd&#232;s&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;D'abord, par le point de d&#233;part. Un fait divers -&#8211; violence urbaine permanente et sourde, mais li&#233;e aux symboliques les plus essentielles : la consommation, les grandes surfaces, les dispositifs de surveillance et de &lt;i&gt;s&#233;curit&#233;&lt;/i&gt; &#8211; de la plus absurde et r&#233;voltante disproportion, o&#249; la victime est assign&#233;e d'avance &#224; son r&#244;le. &#192; Lyon Part-Dieu, un jeune type meurt &#233;touff&#233; par 4 vigiles, dans une pi&#232;ce close, pour avoir sirot&#233; une canette de bi&#232;re dans un supermarch&#233; Carrefour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moi-m&#234;me j'avais r&#233;agi, mais &#224; ma fa&#231;on : &lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2004' class=&#034;spip_in&#034;&gt;ici, dans le site&lt;/a&gt;. C'&#233;tait en janvier 2010 et c'est l'ann&#233;e Qu&#233;bec, &#233;crit dans l'hiver de l&#224;-bas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un an plus tard, pas plus, pas moins, les &#233;ditions de Minuit proposent le texte qu'a &#233;crit Mauvignier. C'est un exercice que j'ai d'abord propos&#233; &#224; mes &#233;tudiants de Cergy, il y a un peu plus d'un an, et qui avait servi d'&#233;bauche &#224; ces cycles d'atelier -&#8211; voir la &lt;a href=&#034;https://youtu.be/cbSJBJ3BNpI&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;premi&#232;re vid&#233;o&lt;/a&gt; faite pour pr&#233;senter cet exercice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'on reb&#226;tit, c'est la totalit&#233; du spectre soci&#233;tal &#233;mettant de la langue autour de l'interaction d'un personnage et de ce que Bourdieu nommait son &lt;i&gt;habitus&lt;/i&gt;, d&#232;s lors qu'intervient une rupture, une faille, une cr&#234;te de tension. Ici, la canette de bi&#232;re vol&#233;e, l'enl&#232;vement par les vigiles, mais on peut rajouter l'&#233;cosyst&#232;me de toutes les contributions de presse (en quoi, par exemple, la fa&#231;ade normalis&#233;e du Carrefour, 1000 fois reproduite, renseignait sur l'&#233;v&#233;nement ?), et le traitement par la justice de l'affaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puisque ainsi commence le r&#233;cit de Mauvignier : &#171; et ce que le procureur a dit &#187;. Avec ce g&#233;nial hors-champ initi&#233; par le &lt;i&gt;et&lt;/i&gt; sans majuscule : il se disait et s'&#233;crivait quoi, avant ? on nous racontait quoi, avant ? Ce sur quoi j'insiste dans la vid&#233;o :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; on respecte strictement l'id&#233;e de la phrase unique, continue donc sans interruption. Toutes les strat&#233;gies valent, points d'interrogation, tir&#233;s, points-virgule, mais jamais de point d'arr&#234;t...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; ni donc de saut de paragraphe : 1 paragraphe unique pour tout le monde ! c'est la condition, ce que je ne savais pas faire il y a un an, pour que le texte rassembl&#233; par nous tous fonctionne comme v&#233;ritable lecture, m&#233;ta-livre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; pas de narrateur ou narratrice pr&#233;sent.e dans le texte. J'y insiste dans la vid&#233;o : ce qui est la sp&#233;cificit&#233; de ce grand flottement lyrique initi&#233; par le Mauv' dans ce texte, c'est le principe d'une narration omnisciente, mais dont le seul point d'accroche reste le personnage m&#234;me, et que depuis la victime, en amont de son geste (la canette vol&#233;e) et loin en aval (le proc&#232;s), tout en traversant lieux, visages, probl&#233;matiques de consommation, d'information, de violence soci&#233;tale, le texte a fondation suffisante (chez Mauvignier, l'instant o&#249; la mort se dessine, la fraction de seconde o&#249; se comprend l'irr&#233;parable, le sans aide ni secours ni recours possible) pour se d&#233;ployer sans autre attache que cette ombre qu'on traverse en tous sens, et sans obstacles, sinon ce fr&#233;missement ou cet assombrissement qui reste pr&#233;sence obs&#233;dante du personnage, m&#234;me tr&#232;s loin ou hors de lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Attention : la proposition n'induit pas de commencer par un fait divers, ou une violence soci&#233;tale. M&#234;me si &#8211; &#224; quel malheur est vou&#233; notre monde depuis la &lt;i&gt;H&#233;cube&lt;/i&gt; d'Euripide (belle lecture pr&#233;paratoire aussi !) &#8211; moi j'ai &#231;a qui me &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article1985&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;hante puis un mois&lt;/a&gt;. Mais le point de d&#233;part peut appartenir au plus simple de la vie ordinaire. Ou dans les fragments d&#233;j&#224; &#233;crits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; vous !&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
&#8226; &lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4442' class=&#034;spip_in&#034;&gt;lire les contributions re&#231;ues &#224; partir de cette proposition (&#233;t&#233; 2017)&lt;/a&gt; &lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>textes &amp; contributions | Mauvignier</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>ateliers d'&#233;criture</dc:subject>
		<dc:subject>Mauvignier, Laurent </dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;les contributions au cycle &#233;t&#233; 2017, personnages, 3&#232;me proposition d'atelier d'&#233;criture en ligne&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique174" rel="directory"&gt;4 | cycle vies, visages, situations, personnages&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot28" rel="tag"&gt;ateliers d'&#233;criture&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot631" rel="tag"&gt;Mauvignier, Laurent &lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton4442.jpg?1499931178' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='110' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#171; &lt;/p&gt;
&lt;div &#187; align=&#034;center&#034;&gt;&lt;i&gt;contributions closes, merci aux &lt;/i&gt; &lt;big&gt; 56&lt;/big&gt; &lt;i&gt;personnages en 1 seule phrase&lt;/i&gt;.&lt;/div&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4416'&gt;pr&#233;sentation et sommaire du cycle &#233;t&#233; 2017&lt;/a&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4441' class=&#034;spip_in&#034;&gt;la proposition 3, avec vid&#233;o et textes supports&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;#last&#034; class=&#034;spip_ancre&#034;&gt;recherche par auteur&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; rappel : les contributions re&#231;ues sont mises en ligne par ordre chronologique de r&#233;ception, et un &lt;a href=&#034;https://www.facebook.com/groups/571548759701452/?ref=br_rs&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;groupe Facebook&lt;/a&gt; est disponible pour &#233;changes, discussions, interactions entre contributeurs ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; envoi des textes par r&#233;ponse depuis la lettre d'info, fichiers joints au format .doc .docx .pages .odt (mais pas .pdf ni dans le corps de l'e-mail) &#8211; toujours rappeler en fin du doc la signature souhait&#233;e, ainsi que l'url du site ou blog s'il y a !&lt;/p&gt;
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&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; aucun probl&#232;me pour se joindre &#224; nous en cours de route : voir le &lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3608' class=&#034;spip_in&#034;&gt;pass Tiers Livre&lt;/a&gt; pour contribuer (et nota habituel : acc&#232;s ouvert &#224; &#233;tudiants &#233;criture EnsaPC ou UCP, pas besoin du pass...).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;.... et super merci &#224; tous ! FB.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Mil&#232;ne T.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Mil&#232;ne T.&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#199;a s'&#233;tait fait d'un coup, les oreilles s'&#233;taient bouch&#233;es, d'une seconde &#224; l'autre le monde ne lui avait plus renvoy&#233; aucun &#233;cho, et peut-&#234;tre sans le savoir avait-il d&#233;j&#224; devin&#233;, la seconde juste apr&#232;s la seconde d'avant, la premi&#232;re seconde de la surdit&#233;, peut-&#234;tre oui avait-il devin&#233;, que d&#233;sormais le monde comme une seule nappe, puisque sans les bruits, c'est le temps qui ne passe pas, et le monde pourrait bien n'&#234;tre plus qu'une seule phrase, celle qu'on n'entendra pas, et s'il avait eu peur ?bien s&#251;r, et les doigts fourr&#233;s aux oreilles, dedans dehors, comme on pince la peau pour v&#233;rifier si c'est du r&#234;ve ou du r&#233;el, il avait bien entendu, bien entendu !, pli&#233; les oreilles en tous sens, et secou&#233; la t&#234;te, si c'&#233;tait de l'eau, qu'il y avait dans l'oreille ?, si c'&#233;tait du coton ?, celui dans l'oreiller, qui serait venu se fourrer l&#224; ?, en deux petites boules &#233;gales et au plus intime du visage, dans les oreilles, et puisqu'il ne les enl&#232;ve pas la nuit, ses oreilles, qu'il les porte toujours sur lui, elles qui tra&#238;nent apr&#232;s sa t&#234;te, et peut-&#234;tre alors oui, ce pouvait &#234;tre seulement &#231;a, du coton inoffensif, qu'il faudrait aller retirer au coton tige, en inclinant l&#233;g&#232;rement l'outil de fa&#231;on &#224; d&#233;bloquer la touffe, et en trouvant bien l'axe qui permettrait de, sans blesser, d&#233;gager le trou, avoir une prise sur la boule d'ouate, et une fois d&#233;coll&#233;e il aurait suffi de tirer, par le bout, et tout serait sorti d'un coup, et &#224; nouveau le monde, sa femme, son fils, les voitures, la ville, la musique, les oiseaux, les camions, la t&#233;l&#233;, la radio, les mots des autres et les siens, mais les siens m&#234;me n'avaient plus sonn&#233; ce matin, qu'il entendait comme du dedans, et l'entreprise au coton-tige avait &#233;chou&#233;, il avait fallu secouer la t&#234;te, encore, et rendu fou, rendu furieux, impuissant comme jamais, ses oreilles b&#234;tes au bout des doigts, b&#234;tes sous ses cheveux, qui le g&#234;neraient sans cesse d&#233;sormais, d&#232;s lors qu'il voudrait acc&#233;der &#224; cette partie de lui devenue infirme, devenue, et d'une seconde &#224; l'autre, inop&#233;rante, inutile, d'une seconde &#224; l'autre des excroissances vulgaires, la chose ne s'&#233;tait pas faite &#224; la longue, &#224; laquelle il aurait pu s'habituer, pour doucement rejoindre cette partie du monde en muet, des choses qui toujours se taisent mais qu'on voit parler, et si la descente avait &#233;t&#233; douce peut-&#234;tre aurait il finalement trouv&#233; un confort, dans cette irresponsabilit&#233; o&#249; il se trouverait des bruits du monde, dans cette ignorance forc&#233;e, cette indiff&#233;rence accord&#233;e, mais ses oreilles d'un seul coup, sans transition, sans m&#234;me la transition d'une ponctuation, qui aurait pu l'aider, le conduire avec plus de tranquillit&#233; vers l'absence, la perte de contact, ses oreilles d'un coup, et les deux, pas l'une puis l'autre, moiti&#233; sourd la chose aurait &#233;t&#233; adoucie, mais ses oreilles d'un coup, d'une seconde &#224; l'autre, en un matin, et cela qu'il avait dit au m&#233;decin, quand celui-ci lui avait demand&#233; si un choc, monsieur un choc ? r&#233;cemment, un choc ?, et il avait lu sur les l&#232;vres, le mot tr&#232;s court, le mot dont, il s'en souvenait encore, la sonorit&#233; reproduisait le ph&#233;nom&#232;ne m&#234;me, choc, choc, choc, et oui il avait dit, oui, avec un peu trop de h&#226;te, ou peut-&#234;tre l'avait-il doubl&#233;, peut-&#234;tre &#233;tait-ce un oui-oui, et m&#234;me si on aurait sans doute pas pu reconna&#238;tre ce matin-l&#224; sa voix, tant il &#233;tait apeur&#233;, et devant n&#233;gocier avec cette surdit&#233; nouvelle qui le d&#233;racinait de lui-m&#234;me, et comment se raccrocher &#224; l'homme qu'il &#233;tait, qu'il avait coutume d'&#234;tre, l'homme auquel il s'&#233;tait fait &#224; la voix, et c'est avec une voix &#233;trange, une voix d'ailleurs, une voix comme venue de pas lui, qu'il avait r&#233;pondu au m&#233;decin, pour assigner &#224; cette surdit&#233; absurde, cette m&#234;me pas maladie, cette juste nouvelle chose qui lui &#233;tait arriv&#233;e, au matin, comme la dent de lait qu'on perd, cette chose b&#234;te de se r&#233;veiller et de ne plus rien entendre, comme on se l&#232;ve parfois avec un bouton nouveau au nez, et la nuit pour seule coupable, puisque r&#233;p&#233;tant rageusement qu'hier le bouton n'&#233;tait pas l&#224;, hier encore il entendait, hier encore il avait &#233;cout&#233; &#224; la radio son morceau pr&#233;f&#233;r&#233;, et la r&#233;volte na&#238;t moins du bouton que de son jaillissement arbitraire, et de ce qu'hier encore il n'y &#233;tait pas, que le visage &#233;tait tranquille, que les oreilles marchaient, qu'elles fonctionnaient, qu'on n'aurait m&#234;me pu rien soup&#231;onner, qu'on n'aurait m&#234;me pas pens&#233; &#224; soup&#231;onner, et pas pens&#233; d'ailleurs aux oreilles du tout, qui &#233;taient d'habitude, d'ordinaire, avant la seconde d'apr&#232;s la seconde de juste avant la surdit&#233;, qui &#233;taient donc comme deux bijoux auxquels on ne pense pas, et qu'on ne pense m&#234;me pas &#224; aller voir, qu'on laisse sous cheveux, &#224; peine si le matin dans le miroir, mais oui-oui, avait-il dit au m&#233;decin, oui-oui, et qu'il a pris sa retraite il y a une semaine, et pendant que le mot sortait de la bouche, qu'il avait vu sortir, qu'il avait vu prendre corps hors de ses propres l&#232;vres, et sans l'entendre, mais dont les lettres, les lettres ou autre chose, la forme, l'odeur, quelque chose en tous cas de ce mot-l&#224;, retraite, s'&#233;tait form&#233; devant lui, dans l'espace entre son visage &#224; lui et celui du m&#233;decin, et au-dessus du bureau, et puis c'&#233;taient des larmes immenses qui avaient jailli, des sanglots &#224; le secouer, et le visage de sa femme devant lui, lorsque, rentrant pour la derni&#232;re fois du travail, il l'avait vue, et comme il s'&#233;tait senti, les yeux qu'elle avait eus pour lui, et sa voix, c'&#233;tait la voix de sa femme qui &#233;tait sortie pas pareille, la voix qu'il avait pas reconnue parce que la voix ne le reconnaissait pas, qui s'adressait &#224; lui comme &#224; quelqu'un qu'on conna&#238;t pas, et la retraite &#224; porter comme un habit nouveau, et qui nous va pas, la voix de sa femme, qu'il avait plus voulu entendre alors, jamais, et par la solution peut-&#234;tre la plus radicale, par ce retrait d&#233;cisif, par cette d&#233;fense imparable, d'&#234;tre devenu, d'une seconde &#224; l'autre, sourd, sourd comme un vieux, sourd comme un pot.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Marion Lafage&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Marion Lafage&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;En entrant dans le studio, il sait l'atmosph&#232;re &#233;lectrifi&#233;e par le trac qu'il va y trouver par le fait m&#234;me d'entrer, d'y faire son entr&#233;e de son pas all&#232;gre et d&#233;termin&#233;, lui, le chor&#233;graphe-directeur du centre r&#233;gional de la danse, tant attendu et redout&#233;, qui cherche &#224; travers l'audition du jour &#224; recruter pour sa future cr&#233;ation finale un et une soliste &#8211; avant de se retirer pour de bon et de partir pour un tour du monde en voilier ; les crit&#232;res de s&#233;lection qui pr&#233;sident &#224; son choix sont toujours les m&#234;mes &#8211; ils n'ont au cours de sa carri&#232;re jamais vari&#233; d'un iota &#8211; mais ils s'exacerbent ici et maintenant car c'est, oui, la derni&#232;re fois qu'il proc&#232;dera, peut-&#234;tre un peu plus solennellement que d'habitude, &#224; cette s&#233;lection draconienne &#8211;sc&#232;ne d'&#233;limination successive par bien des aspects inhumaine - tous les danseurs pr&#233;sents le savent, le maximum qu'ils pourront pr&#233;senter de leurs capacit&#233;s exceptionnelles sera de toute fa&#231;on insuffisant &#8211; tout ne d&#233;pend pas d'eux, en derni&#232;re instance le crit&#232;re demeure essentiellement subjectif : le et la solistes devront correspondre non pas &#224; une id&#233;e pr&#233;&#233;tablie pr&#233;sente dans la t&#234;te du chor&#233;graphe au moment o&#249; il les regardera pendant la barre puis au milieu, mais &#224; ce qui va surgir pr&#233;cis&#233;ment du regard initial, inaugural qu'il va poser sur eux d&#232;s les premi&#232;res minutes et qui instaurera &#8211; ou pas &#8211; une relation instantan&#233;ment privil&#233;gi&#233;e, tenant &#224; une aura, un caract&#232;re &#8211; &#224; la fois indomptable et susceptible d'accepter le pacte fondateur : l'interpr&#233;tation in&#233;dite d'un corps-artiste, une interpr&#233;tation dans&#233;e, l'incarnation d'une cr&#233;ation au plus pr&#232;s de l'ineffable &#8211; la r&#233;v&#233;lation de la graphie d'un corps : ce qui sera, dans le m&#234;me temps, physiologiquement et musicalement donn&#233; &#224; voir.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Gracia Bejjani*&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Gracia Bejjani&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Fallait te taire ; le garder pour toi, ton secret mouill&#233; et chaud ; le dissimuler entre tes jambes, serrer les cuisses ; le ravaler &#224; l'int&#233;rieur, bien profond ; presser fort, ne pas rel&#226;cher ; poursuivre, chemin align&#233; aux pas de ta m&#232;re, comme si de rien n'&#233;tait ; tu aurais d&#251; ; apprendre &#224; faire comme si ; &#171; faire comme si &#187;, moins spontan&#233; que la parole, plus compliqu&#233; que la politesse ; comme si de rien n'&#233;tait : savoir se soustraire ; escamoter le r&#233;el, celui-l&#224; m&#234;me qui s'impose &#224; ton corps ; tu aurais d&#251; ; surprise par des sanglots qui te d&#233;noncent, quand tu te voudrais absence ; tu ne sais pas te retenir ; &#231;a hurle ta d&#233;tresse ; &#231;a fait ce que &#231;a veut, parfois ; tu l'apprends aussi ; que &#231;a, toi, ce n'est pas comme tu veux ; que &#231;a se fait sans toi, sans ton accord ; ce toi qui pleure en toi, malgr&#233; toi ; et &#231;a vous arr&#234;te sur le trottoir ; et &#231;a vous arr&#234;te net et les passants aussi qui se retournent ; et toi qui te d&#233;signes ; toi qui parles peu ; &#231;a te d&#233;verse, liquide, larmes sans ponctuation ; liquide aussi dans ta peau ; quoi encore, te demande ta m&#232;re ; elle se retourne en te secouant ; ses gestes rythment la question ; elle sait d&#233;j&#224; ; elle le sait comme une chienne qui sent, sans besoin de renifler ; elle ne fait qu'inspecter en touchant de ses doigts brusques ton sexe ; passer sa main droite sur le pantalon mouill&#233; entre tes cuisses qui tremblotent ; pantalon rouge, coton c&#244;tel&#233; ; neuf et tu en &#233;tais fi&#232;re ce matin ; toi &#224; moiti&#233; rouge, visible de loin ; captive du soleil cru ; des odeurs fleuries de cette rue &#233;c&#339;urante de douceur ; tu aurais d&#251; te taire, te prot&#233;ger comme un secret ; devenir ton secret, ne pas &#234;tre sa honte ; il serait simple de faire, s'il n'y avait &#171; le faire comme si &#187;, parfois ; s'il n'y avait &#171; le faire sans toi &#187;, souvent ; la vie se complique ainsi, trop ou pas assez de toi ; des mains te soul&#232;vent du sol, t'agitent sans &#233;gard ; ta maman est vigoureuse, elle est en col&#232;re ; elle t'&#233;broue, comme les coussins de leur poussi&#232;re ; elle secoue ; tu entends sa voix dans le creux de tes oreilles ; qui murmure ; duret&#233; qui t'accuse ; elle t'expose ; toi, spectacle de rue ; toute mouill&#233;e encore, elle dit ; jusqu'&#224; quand dis, ta maman dit ; le ton est couteau, cis&#232;le ta joue et tes paupi&#232;res du souffle chaud de sa bouche contre ta peau ; tout contre ; ta maman ; tes yeux se referment pour &#233;chapper au go&#251;t m&#233;tallique de sa voix ; ses mots ne s'adressent pas &#224; toi quand ils te questionnent ; ils parlent de toi aux autres, ils parlent d'elle ; combien il est dur d'&#233;lever une fille qui pisse encore sur elle ; &#224; 7 ans ; au lit et dans la journ&#233;e ; tu ne sais pas te retenir ; ni les larmes ni le reste ; la rue transpire ; ta m&#232;re t'a repos&#233;e au sol ; baisse ton beau pantalon rouge ; couleur plus intense entre les jambes ; le vent, frais contre ta culotte mouill&#233;e ; peau h&#233;riss&#233;e, piquante comme le plaisir, acidul&#233;e comme la douleur ; et toi expos&#233;e ; peau rigidifi&#233;e sur les os ; derri&#232;re vous, des hommes ; des femmes ; tu es visible ; dans la rue, les inconnus ; ils regardent, tu ne v&#233;rifies pas ; certains, de biais ; au sol, les foul&#233;es soul&#232;vent la poussi&#232;re dans les sillons de leur passage ; tu te sens &#233;pi&#233;e ; vue ; ta culotte &#224; fleurs, vue ; la raie de tes fesses creus&#233;e par le tissu mouill&#233; ; vue ; la pudeur, maman ; la honte ; il ne faut pas, maman ; &#231;a se voit, ce n'est pas bien, maman ; tu n'oses pas dire, tu es en faute ; ta bouche m&#226;che ces mots, d'autres d&#233;boulent ; ni les cracher ni les avaler ; les conserver contre le gosier ; s'obstruer la gorge de langage inutile ; tu pleures pour respirer malgr&#233; tout ; c'est toujours pareil avec toi, ta maman dit ; eh ben tant pis pour cette fois-ci, elle lance ; et continue de secouer ; combien de temps faut-il &#234;tre agit&#233; pour s&#233;cher ; docile, ta queue de cheval accompagne la cadence ; &#233;chapper &#224; la honte dans les mouvements de ta chevelure ; t'y fondre ; devenir cheveux qui se rabattent sur les &#233;paules ; &#224; chaque d&#233;collement, amorces d'ailes au bas du cou ; sensation d'envol qui te console ; tu te laisserais happ&#233;e par le ciel, &#224; l'instar des morts qui s'y &#233;l&#232;vent ; c'est tout ce que tu sais des morts, &#231;a monte au ciel ; la voix de ta m&#232;re revient ; te replante dans la rue de la honte ; tant pis, ma fille, on ne va pas rentrer &#224; la maison pour te changer, elle dit ; que &#231;a te serve de le&#231;on ; qui sait, tu cesseras peut-&#234;tre, comme &#231;a, elle poursuit ; le pantalon adh&#232;re &#224; ta peau ; tu ne pleures plus ; regardes le bout de tes chaussures ; plus courageuses que toi, elles battent le sol de ta rage tue ; marcher, cuisses denses ; corps &#224; cet endroit ramass&#233; ; tu ne veux rien voir alentour ; ta main cherche celle de ta m&#232;re, celle-l&#224; m&#234;me qui a fourrag&#233; ton dedans ; faire comme si de rien n'&#233;tait ; tu le pourrais, si elle te donne ses doigts ; sa paume, de ton odeur empreinte ; puis laisser retomber ta main, ne pas tester son amour ; comme si tu n'avais besoin de rien ; faire serment de silence, sur une semaine au moins ; punir le monde en te taisant ; et la vie et toi ; ta m&#232;re regarde droit devant ; tu ne peux deviner ses pens&#233;es ; elle ne discerne pas les tiennes ; ni elle, ni personne ; tu r&#234;ves d'un sexe en forme de pens&#233;es ; bien enfoui, muet et de toi seule per&#231;u.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;NatLab&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; NatLab&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#233;videmment, elle aurait voulu rester seule un peu plus longtemps, assise &#224; la terrasse du caf&#233; pour se vider la t&#234;te sur le temps du midi : elle a besoin de ne plus voir ses coll&#232;gues quelques quarts d'heure, c'est comme &#231;a, elle les appr&#233;cie mais elle aime rester seule, ne pas se forcer &#224; parler, &#224; tenir une conversation, laisser ses pens&#233;es vagabonder, mais elle s'est assise &#224; c&#244;t&#233; d'une table d&#233;j&#224; occup&#233;e, cet homme la d&#233;sire, alors qu'elle n'a rien fait pour le s&#233;duire, elle s'est juste assise et a pos&#233; son sac-&#224;-main &#224; sa droite, a v&#233;rifi&#233; qu'aucun message n'apparaissait sur son mobile, oui, s'est peut-&#234;tre recoiff&#233;e distraitement en lissant ses cheveux blonds, et il est l&#224;, &#224; c&#244;t&#233;, qui l'imagine d&#233;j&#224; nue dans ses bras, qui se voit caresser le galbe du sein, l&#233;cher sa peau l&#233;g&#232;rement sal&#233;e, lui effleurer la nuque, elle le voit dans son regard, ce qui le d&#233;vore, son envie d'&#234;tre &#233;tendu &#224; c&#244;t&#233; d'elle, c'est comme une flamme &#233;lectrique au fond de ses yeux qui oscille tandis que sa bouche dit autre chose, dit les formules polies, les formules apprises, les formules civilis&#233;es, sa pupille d'un noir dilat&#233; profond cherche, elle, &#224; l'absorber toute enti&#232;re, chaque battement de cil l'attire &#224; lui, elle sent le fil tendu, elle est ferr&#233;e, elle se cabre, se d&#233;bat, se tait, r&#233;pond vaguement, fait mine de s'ennuyer alors qu'en r&#233;alit&#233; il lui pla&#238;t aussi, elle pose sa main sur la bordure m&#233;tallique de la table, sent le m&#233;tal chauff&#233; par le soleil, le serveur qui arrive la sauve quelques secondes, un caf&#233; s'il-vous-pla&#238;t, c'est s&#251;r il voudra payer l'addition, la ville autour d'eux est &#233;cras&#233;e de chaleur, elle cherche du regard quelqu'un qu'elle conna&#238;trait, pour pouvoir amener un tiers dans leur couple, histoire de temporiser un peu ce d&#233;sir qu'elle sent monter en lui, mais en elle aussi, plus tard ils feront peut-&#234;tre un bout de chemin ensemble, il se prom&#232;neront doucement sur le quai de la Maine, verront quelques films qui ne lui plairont pas, &#224; elle, quelques pi&#232;ces de th&#233;&#226;tre qui lui d&#233;plairont, &#224; lui, mais un moment ensemble au restaurant et tout redeviendra harmonieux, et puis il y aura un jour o&#249; il n'en pourra plus de l'emmener dans son appartement &#233;troit, rempli de rayonnages poussi&#233;reux, de meubles bon march&#233;s et de poils de chat, en aura assez qu'elle retrouve dans les coins des chaussettes en boule oubli&#233;es, il aura une envie de changement, de neuf, de propre, alors qu'elle &#231;a ne la d&#233;rangeait pas, au contraire, ce nouvel espace lui apportait un autre air dans sa vie, et il lui demandera in&#233;luctablement d'aller chez elle, mais chez elle il y a sa m&#232;re, sa m&#232;re &#224; qui elle a propos&#233; de s'installer avec elle quand elle est tomb&#233;e, se cassant le col du f&#233;mur, que faire d'autre ? leur vie de couple alors deviendra bigrement compliqu&#233;e, il s'agira de faire l'amour sans faire de bruit, la cloison est si fine, et la m&#232;re qui l'appellera &#224; tout moment de la nuit, alors elle suce le bout de son doigt avant de le coller sur les grains de sucre &#233;parpill&#233;s sur la table, et hoche la t&#234;te, &#233;videmment&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;J&#233;r&#233;mie Elyerm&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; J&#233;r&#233;mie Elyerm&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;et ce gamin, ballon de foot dans les bras, dit &#224; sa m&#232;re qu'il descend qu'il l'attend en bas, que s&#251;r ils vont rater le bus, elle, le nez dans les placards sans poign&#233;es - toutes elles p&#232;tent les poign&#233;es des placards premiers prix, reste la pointe de vis qui te raye le front, la paume des mains, le bout des doigts et d&#233;chire tes sapes - &#224; pr&#233;parer le sac d'affaires avec les serviettes, la bouteille d'eau, les g&#226;teaux, quelques jeux et la cr&#232;me solaire lui crie fort qu'elle arrive, qu'il n'a qu'&#224; descendre, n'ayant entendu qu'une bribe de ses mots saisis &#224; l'arrache (lui sait qu'elle passera par les cases salle de bain, toilettes puis v&#233;rifiera dans le sac &#224; main craquel&#233; la pr&#233;sence des clefs, des cartes de transport et de la monnaie pour acheter le ticket sp&#233;cial du bus plage, elle, gagnera du temps - avant il restait en haut avec elle, tout le temps de la pr&#233;paration, reste pas dans mes pattes qu'elle lui disait, il s'accrochait &#224; ses jambes, il la collait partout, dans sa chambre, dans la salle de bain, assis sur le rebord de la baignoire, tachet&#233;e de points de rouille gros comme des pi&#232;ces de dix francs, je sais pas si tu les a connues, il la regardait avec d&#233;lice et elle lui demandait si le maquillage &#231;a allait, toujours elle lui demandait et lui, le cou et la t&#234;te tendus vers son visage offert il adorait ce moment et r&#233;pondait toujours que &#231;a allait, et m&#234;me aux toilettes, elle laissait la porte ouverte quand elle pissait et lui, il passait devant, jouait devant, faisait le guignol pour l'amuser) et bam la porte qui claque dans un bruit sec, dop&#233; &#224; la cage d'escalier, il d&#233;vale les quatre &#233;tages en sautant, en frappant le ballon contre les marches, contre les murs et parfois contre une ou deux portes alv&#233;ol&#233;es, toujours les m&#234;mes, celles des emmerdeurs qui lui disent d'aller jouer ailleurs quand il est en bas avec les autres, tiens, une s'ouvre, trop tard, le m&#244;me a d&#233;j&#224; quitt&#233; le palier (un jour il va le choper, il va se le faire, rumine le connard du deuxi&#232;me, r&#233;pandant comme une ombre, dans le volume frais de l'int&#233;rieur de l'immeuble, l'odeur chaude et moite et crasse d'un m&#233;lange tabac froid, pisse de chat, volets ferm&#233;s), le voil&#224; en bas des lilas, inscrit en lettres mosa&#239;ques sur le fronton de son entr&#233;e, il voit les poubelles, le sapin aux racines nues, le banc aux lattes de bois, le bac &#224; sable, la haie et &#224; droite, en ligne de fuite, la barre d'immeuble bouquet de b&#233;ton&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Philippe Sahuc&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Philippe Sahuc&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le carrelage, c'est dur et il ne peut m&#234;me pas souhaiter &#171; que Dieu le fasse mou &#187;, l'agenouill&#233;, parce que du carrelage mou, les gens n'en voudraient pas, il perdrait son m&#233;tier, il redeviendrait Jassime qui cherche, comme ils disent tous avec leur fa&#231;on tra&#238;nante qu'ils ont ici pour prononcer son nom et &#231;a, revenir au point de d&#233;part o&#249; on cherche comment on va pouvoir se caser, c'est vraiment une horreur de penser &#224; &#231;a, d'ailleurs il suffit de se dandiner un peu d'un genou sur l'autre et c'est un peu moins dur, &#231;a vient avec la pratique du m&#233;tier de savoir faire &#231;a, ce petit dandinement, minuscule au point qu'aucun outil de carreleur n'en perd l'&#233;quilibre, il s'est peut-&#234;tre m&#234;me entra&#238;n&#233; longtemps avant de faire le m&#233;tier, Jassime, du temps o&#249; il &#233;tait Djassim pour tout le monde, o&#249; il a fait ses premi&#232;res pri&#232;res avec les hommes du village, le jour o&#249; ils rentraient du maquis o&#249; ils &#233;taient peshmerge, ceux qui affrontent la mort, il &#233;tait fier d'&#234;tre avec eux mais &#231;a coin&#231;ait un peu dans les genoux au bout d'un moment alors c'est comme &#231;a qu'il a appris le dandinement et c'est comme &#231;a aujourd'hui encore parce qu'il ne faut pas se relever tout de suite, il y a encore un bout de salle de bains &#224; poser, Jean-Pierre le patron voudrait terminer vite pour passer &#224; un autre chantier mais quand m&#234;me, d&#232;s que la salle de bains est finie, il va pouvoir en finir pour aujourd'hui, Jassime, comme l'appelle le patron &#8211;d'ailleurs comme tous les autres- et partir &#224; son propre chantier, celui de sa maison, celle qu'il construit &#224; temps perdu, &#224; genou consol&#233; car l&#224;-bas, il faut se remettre &#224; genoux et carreler encore mais l&#224;, c'est pour la bonne cause, Djassim, un jour il pourra accueillir l&#224;-bas ses parents et ce sera la grande revanche, la grande revanche du jour o&#249; il a fallu quitter pr&#233;cipitamment la grande maison de l'enfance, en laissant la plupart des v&#234;tements, les bijoux des femmes, les outils et les armes des hommes qui &#233;taient l&#224; parce qu'il fallait fuir le nuage, &#231;a para&#238;t doux un nuage mais parfois, quand tu te trouves dessous c'est tr&#232;s dur, tu tombes mort et ceux qui sont du bon c&#244;t&#233; du vent te voient tomber raide de nuage chimique et ils deviennent vite des r&#233;fugi&#233;s et tout &#231;a &#224; cause du dictateur &#224; grosses moustaches alors celui-l&#224;, vraiment, que son &#226;me soit maudite, que Dieu ne le pose jamais ailleurs que dans la case des trop grands m&#233;chants mais aussi que les gens d'ici arr&#234;tent de dire que Jassime est arabe, le dictateur &#233;tait un fieff&#233; arabe, lui Djassim-Jassime, r&#233;fugi&#233; ou pas, il est kurde comme toute sa famille et ils sont tous pr&#234;ts &#224; ce qu'on transforme leurs noms si cela pouvait ne plus sonner autant arabe aux oreilles d'ici et cela n'emp&#234;chera pas de continuer &#224; prier comme les musulmans, donc aussi les arabes, bien s&#251;r, d'ailleurs ils ne sont peut-&#234;tre pas tous mauvais, il en a rencontr&#233; sur les premiers chantiers, Jassime, qui &#233;taient m&#234;me carr&#233;ment sympathiques mais maintenant il a son patron &#224; ouvrier unique, il s'accroche, il n'est pas trop mal trait&#233; &#224; condition de ne pas trop se plaindre de la duret&#233; du carrelage, de travailler le temps qu'il faut et heureusement que le patron est vieux, c'est lui qui se fatigue le plus vite, et d'ailleurs c'est pas la mort qu'on affronte ici avant de courir &#224; la vraie maison, celle bient&#244;t des parents et des futurs enfants alors, oh, Dieu fasse qu'il courre vite !&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Fran&#231;ois Duport&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Fran&#231;ois Duport&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;toi, quand tu la vois, tu ne sais pas quoi faire, juste lui prendre la main et attendre ; elle ? elle continue : suivre les chiffres, point &#224; point, l'un apr&#232;s l'autre, tirer un trait avec son crayon de bois, h&#233;siter, relier le chiffre suivant, enchainer les petits traits, se perdre sur le bord de la page, attendre que le temps passe, reprendre au dernier point et tirer un trait de plus, se ratatiner dans son coin &#224; scruter le papier imprim&#233;, ne pas savoir ce que c'est (chaque page du cahier est compos&#233; d'un nuage de points, jusqu'&#224; 1828 vante la brochure dans un bref texte introductif), au d&#233;but, elle suivait la consigne, n'en oublier aucun, maintenant le trait dispara&#238;t, la forme s'&#233;vapore, des nuages de chiffres restent orphelins, inachev&#233;es ; sa concentration est al&#233;atoire, son corps fl&#233;chit, elle s'assoupit au-dessus du cahier ouvert, t&#234;te baiss&#233;e, cheveux blancs d&#233;faits, bouche entr'ouverte, chassant une mouche de la main, comme un mauvais r&#234;ve : que reste-t-il de ses souvenirs ? des id&#233;es en vrac, la vieillesse, une pens&#233;e en miette, le patch pos&#233; le matin sur l'&#233;paule dont elle a oubli&#233; l'existence, des m&#233;dicaments par poign&#233;e, la maladie qui s'installe depuis des ann&#233;es, le mari qui voit sa femme partir &#224; la d&#233;rive, le cerveau en apn&#233;e proche de l'asphyxie, le cortex qui se recroqueville, l'hippocampe, cheval fou, qui d&#233;gringole marche apr&#232;s marche, les mots qui s'effacent, la langue qui s'appauvrit, le silence qui s'impose face au vocabulaire restreint, la mort sociale comme p&#226;le reflet du monde ext&#233;rieur, bient&#244;t la mort tout court ; et puis le bruit d'un gargouillis, le r&#233;veil, brutal, entre deux siestes, un sourire dans une bouche &#233;dent&#233;e surmont&#233;e d'une paire d'yeux bleus translucide dans un visage fait de ravines et de rides, elle reprend mollement le dessin sans un mot, avec un nouveau point, ind&#233;passable horizon entre le lit et la table ; tu le sais bien, toi : un geste d&#233;signe les choses, un doigt point&#233; indique un besoin imm&#233;diat, un raclement de fond de gorge est un rappel &#224; l'ordre, insistant, avec de la duret&#233; dans le regard, tout d'un bloc pour imposer sa mauvaise humeur, attendant d'&#234;tre servi dans l'instant, alors tu lui dis : &#171; oui, maman, j'ai compris, je t'am&#232;ne un verre d'eau, il fait si chaud aujourd'hui &#187;, puis elle reviens dans le train-train quotidien qui insupporte son mari ; son mari ? il est sorti, comme souvent, pour ne plus subir le huis clos de la maladie dont il ne veut plus prononcer le nom, &#171; cette saloperie &#187; qu'il dit quand il se f&#226;che contre les cl&#233;s oubli&#233;es sous un coussin, les lunettes cach&#233;es de peur d'&#234;tre vol&#233;e, les &#233;pluchures de poire dissimul&#233;es dans un placard, la merde sur la lunette des toilettes, la culotte sale &#224; changer, la d&#233;ch&#233;ance du corps, la jalousie maladive, alors il n'en peut plus, sort dans le jardin, va faire des courses au supermarch&#233;, bricole dans le garage, reste actif, parle &#224; son psychiatre, &#233;change avec d'autres &#171; aidants &#187; comme ils se nomment, appelle ses enfants au secours, retarde le moment pour rentrer et ne pas &#234;tre avec sa femme ; mais il revient toujours, toujours il revient, par devoir, par amour, pour leurs soixante ans de vie commune, intime, faite de haut et de bas, pour l'au-del&#224; aussi, il lui propose de jouer aux cartes, &#224; la crapette, pour lui faire plaisir, elle a toujours aim&#233; &#231;a, m&#234;me si, lui, il n'a jamais aim&#233; &#231;a, m&#234;me si elle ne conna&#238;t plus les r&#232;gles, m&#234;me si les r&#232;gles sont devenues fantaisistes au fil des parties, m&#234;me si la vie n'a plus de sens, m&#234;me si le jeu n'en vaut plus la chandelle, il se d&#233;sole de ne plus avoir de conversation avec elle, prend soin de son quotidien et la regarde sourire, parle &#224; sa place dans un long monologue o&#249; il pose les questions tout en donnant les r&#233;ponses, dans un va-et-vient monotone, &#171; c'est dur, mais c'est ma femme &#187; comme il dit dans un &#233;tat de r&#233;signation grandissante ; depuis toujours elle se plaignait de perdre la m&#233;moire, personne ne s'en inqui&#233;tait, c'&#233;tait l&#233;ger comme la vieillesse d&#233;butante dans la fleur de l'&#226;ge o&#249; chacun a le droit &#224; ses faiblesses, cela ne durait jamais longtemps, elle s'occupait de ses petits enfants des vacances, faisait la cuisine &#224; ses enfants du week-end, de son mari &#224; chaque instant, tu te souviens des pr&#233;misses, elle accusait ton enfant de voler tout &#224; un tas de choses : crayons, lego, cartes, tablettes, babioles&#8230; elle disait &#231;a jusqu'&#224; fouiller dans ta valise quand tu venais leur rendre visite pour v&#233;rifier que rien ne manquait, cela provoquait des tensions, tu la rejetais et puis tu revenais ; et puis il y a eu les premiers examens avec des r&#233;sultats incertains, le temps faisait son &#339;uvre, on se voilait la face, et puis d'autres encore, arriv&#232;rent les premiers traitements et l'apprentissage de la maladie entre d&#233;ni et r&#233;alit&#233;, des exercices pour entrainer son cerveau, des allers-retours &#224; Lille dans un service sp&#233;cialis&#233; pour v&#233;rifier l'avanc&#233;e de la maladie, les premiers apr&#232;s-midi &#224; l'h&#244;pital de jour, la longue glissade vers un nouveau quotidien, &#224; cette &#233;poque-l&#224;, elle &#233;tait consciente de la progression du mal, oui, tu t'en souviens, c'&#233;tait il y a cinq ans &#224; peine, peut-&#234;tre un peu plus, elle savait qu'elle perdait la t&#234;te, tu voyais bien &#224; son visage qu'elle en souffrait de ne pas savoir &#224; quoi se raccrocher, de conna&#238;tre la trajectoire finale, de comprendre la ligne de fuite, in&#233;luctable, de passer de conscience &#224; inconscience, elle ne pleurait pas, n'en parlait pas, souriait, embrasser comme elle le faisait avant, comme elle le fait encore aujourd'hui, chaque matin, m&#234;me si elle a des doutes sur qui tu es, elle vient vers toi et pause un baiser sur le front, un signe de tendresse tout en riant comme une mauvaise blague, ou propose sa joue, ou caresse la tienne, dans un geste de tendresse infini ; &#224; chaque fois tu es mal &#224; l'aise comme si ce mouvement concentrait toute la violence animale de sa m&#233;moire, comme si ce baiser &#233;tait le dernier lambeau de sa conscience, comme si par ce geste elle gardait le lien avec le moment magique de l'enfance, de l'amour, de la conception et de la grossesse, comme si par ce geste, la m&#233;moire restait d&#233;finitivement intacte, le rituel dure toute la matin&#233;e, elle s'approche en souriant puis t'embrasse, elle oublie et recommence quelques heures plus tard, et te dis : &#171; t'as bien dormi ? &#187; avant de s'installer dans sa chaise, ou un fauteuil, et reprendre son cahier &#224; dessins ; &#224; table se joue une nouvelle com&#233;die, tu te souviens, enfant, elle t'obligeait &#224; manger une ratatouille de sa composition, acide, des endives au four sans saveur, de la laitue cuite accompagn&#233;e de lardons, des artichauts &#224; la vapeur ou des pommes de terre en robe de chambre, d&#233;sormais c'est elle qui fait l'enfant, repoussant sur le rebord de l'assiette les aliments de couleur verte, triant avec les doigts, trainant devant son assiette comme quand enfant tu refusais de manger, au final elle rel&#232;gue au fond de sa poche dans un mouchoir en papier les aliments qu'elle refuse de manger laissant devant elle une assiette vide en fin de repas ; tu l'as quitt&#233; ce matin pour reprendre un train, retourner &#224; ton quotidien, tu sais bien que la prochaine fois elle sera un peu absente, qu'elle ne te reconnaitra pas et dira &#224; son mari : &#171; c'est qui ce monsieur ? &#187;, &#224; moins que l'histoire aille en s'acc&#233;l&#233;rant et qu'elle ne reconnaisse plus non plus l'homme qui chaque soir se couche &#224; ses c&#244;t&#233;s, qu'il soit oblig&#233; de la mettre dans une maison sp&#233;cialis&#233;e et que tu sois oblig&#233; d'&#233;courter la visite, refermant doucement la porte derri&#232;re toi, car elle sera trop fatigu&#233;e ;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;B F&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; B F&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il avait dit &#171; y'aura des prunes, faudra aller les cueillir &#187; et puis il &#233;tait parti, comme &#231;a, sans plus en dire, que les prunes et l'abandon, reviendrait-il ? ; elle ne savait pas, se doutait que non, mais les prunes murissaient et elle ne pouvait pas, non elle ne pouvait pas aller les cueillir, parce qu'il l'avait dit et que ce qu'il avait dit, c'&#233;tait j'aimerais mieux ne pas dans sa t&#234;te, parce qu'il l'avait abandonn&#233;e l&#224;, avec les prunes et les autres trucs &#224; arroser, un jardin il avait dit, je vais faire un jardin, tu verras, on fera comme nos grands parents, totale autonomie vivri&#232;re, elle savait pas ce que &#231;a voulait dire, vivri&#232;re, elle avait regard&#233; sur internet, vivri&#232;re c'&#233;tait 'agriculture orient&#233;e vers une totale autonomie', alors elle n'irait plus au march&#233;, voir les copines qu'elle y retrouvait, piocher dans le stock des livres &#224; l'entr&#233;e de la halle, l&#224; o&#249; il y avait une &#233;tag&#232;re sp&#233;ciale o&#249; les gens d&#233;posaient et prenaient des bouquins voyageurs, on faisait son march&#233; et on revenait avec le panier lourd de ce qu'on avait eu jadis envie de lire et puis pas le temps, on rapportait les livres et d'autres aussi qu'on avait lus un jour et plus envie de relire plus tard, plus le march&#233;, c'&#233;tait juste pas possible, parce qu'il y a des choses que non, des moments o&#249; non, des raisons que non, toutes les raisons que non, qu'il ne soit pas parti, qu'il n'y ait plus de prunes, ni de salades ni de haricots, ni d'autres plantes vivri&#232;res comme il disait, ni de musique dans la maison quand elle rentrait du march&#233;, ni de bruits de tondeuses au moment o&#249; elle elle aurait pr&#233;f&#233;r&#233; le calme, le calme elle l'avait, l&#224; o&#249; il &#233;tait il ne pourrait pas savoir que les prunes, non, que les salades, non, et sans doute il s'en fichait, qu'elle ne sache pas, ne puisse pas, ne veuille pas, ne lui restait plus qu'&#224; aller acheter quelques carottes au march&#233;, pour elle seule.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Alex Fern&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Alex Fern&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;voil&#224; c'qu'il lui dira, que &#231;a plaise ou non, c'est comme &#231;a, c'est comme &#231;a, qu'il dit, peut pas toujours se faire avoir, peut pas toujours baisser la t&#234;te-courber l'&#233;chine comme ils disent, il marche, fait noir dans c'couloir, tiens j'fais des rimes qu'il dit, trop longtemps qu'&#231;a dure, marre de c'train-train, h&#233; toi-l&#224; bouscule pas, &#231;a va ouais, qu'il dit, les gens sont dingues parfois j'te jure, rien qui va et celle-l&#224;, non mais quelle allure elle a allurella ella ella, &#231;a y est il divague, me rendra fou ce type, un jour il lui dira, il lui dira c'qu'il pense, y' verra bien qui j'suis, qu'il pense, fatigu&#233;, mal aux pieds, il a mal aux pieds &#224; force de marcher, et c'couloir qui n'en finit pas, non mais r'gardez-les tous ces cons, font tous comme moi, faut pas croire, il murmure entre ses dents, pourquoi que j'cours comme &#231;a, y'a pas l'feu, j'fais tout comme eux, qu'il dit dans sa t&#234;te, laisse-les courir, arr&#234;te un peu, pose-toi l&#224;, tiens r'garde l&#224;, peinard, il regarde l&#224;, il est peinard c'ui-l&#224; avec sa guitare, 'f'rait mieux d'se taire, il passe devant l'assis &#224; la guitare, f'rait mieux d'te taire, qu'il lui dit, joue mal, peinard, ouais, qu'il dit, mais mal, il ronge sa col&#232;re tout pr&#232;s du gars &#224; la guitare, faut pas que j'm'arr&#234;te, va me d'mander une pi&#232;ce, j'l'ai pas, m&#234;me pas une pi&#232;ce, alors pour lui pas, m&#234;me pas, il sirote son amertume, non mais j'peux pas, peux pas m'arr&#234;ter, peut-&#234;tre aurait-il voulu se poser, s'asseoir &#224; c&#244;t&#233; et puis parler peut-&#234;tre, et puis non, personne, parler &#224; personne, va d' l'avant qu'y disent, pointe ton doigt droit devant, mais devant y'a quoi, y'a quoi, y'a c'con-l&#224; qui lui dit qu'&#231;a va pas, qu'&#231;a peut plus continuer comme &#231;a, qu'y'en a marre, d&#233;ficits, dividendes, productivit&#233;, charges, tout se m&#233;lange dans sa t&#234;te qui bouillonne de rage, y'en a marre, ouais, c'est moi qui en ai marre, mon pote, pas toi, et pis tiens, j'te la donne pas ma d&#233;mission, j'te la jette &#224; la gueule, pis j'me casse, tu m'verras plus, finit, plus jamais, qu'il lui dira, et bien fort encore, que tout le monde entende, d'puis quand qu'on m'cause comme &#231;a d'abord, vingt ans de bo&#238;te et tu m'insultes, qu'il dira, il a envie de hurler, mais il marche, furieux, il a encore le lait d'sa m&#232;re au bout du pif et y m'crie d'ssus, y m'chie d'ssus, qu'il dira &#224; tous ses coll&#232;gues, et bien fort, que tout le monde en profite, tu sais pas qui j'suis, pardon madame, quoi, oui, j'parle tout seul, et alors, j'vais fermer ma gueule pis c'est tout, il se tait, il &#233;cume, il marche droit devant lui, pis tout ces gens qui puent, fait chaud dans l'm&#233;tro, sont tous mouill&#233;s, tout qui pue, et celle-l&#224;, pas fi&#232;re allure avec ses sacs, t'as fait tes commissions, mamie, qu'il pense mais ne dit pas, ne parle pas comme &#231;a, pourrait &#234;tre sa m&#232;re, il voit bien qu'elle est vieille, qu'elle a du mal &#224; marcher avec cette superposition de chaussons chaussures rafistol&#233;s ficel&#233;s comme de grosses saucisses, il esquisse un sourire, tu vas o&#249; 'tit' m&#232;re, hein, o&#249; tu vas pauv' petit bout de femme avec tes gros bagages, il finirait bien comme elle, tiens, s'il se laissait aller, mais il va, droit devant, devant lui y'a rien, mais il marche, il faut marcher, et marcher droit, c'est c'qu'on lui a appris, depuis tout petit, du boulot j'en trouverai, il n'est pas manchot, il n'a pas le bac, mais l'exp&#233;rience, &#231;a compte l'exp&#233;rience, la vrai, les responsabilit&#233;s, l'atelier, enfin, bon, y'en n'a plus, tout ras&#233;, vont tout fermer, qu'il dit, vont pas m'faire chialer quand-m&#234;me, merde, v'l&#224; qu'&#231;a coule tout seul, m&#234;me pas d'mouchoir, fait chier, et tout ceux-l&#224; qui courent, on ne sait o&#249;, et qui le bousculent, pourquoi qu'y m'bousculent, hein, peut pas r'garder o&#249; y va c'ui-l&#224;, envie d'arr&#234;ter, il a envie d'arr&#234;ter l&#224;, pis qu'ils s'arr&#234;tent tous, l&#224;, tout d'un coup, comme pour une photo, tout arr&#234;ter, les gens, le m&#233;tro, la lumi&#232;re, tout, et puis les regarder, les garder, pour lui, tout pour lui, un &#224; un il les voit, les visages et les corps, les odeurs, les couleurs, pour la premi&#232;re fois, les yeux, leurs yeux, leurs regards, leur absence de regard, il n'y a que lui qui verrait leur regard, que j'plonge dedans, que j'm'y perde, savoir c'qu'il y a dedans, dans l'regard, dans l'absence de regard, dans leurs yeux, celui-l&#224;, tiens, il ne l'avait pas vu celui-l&#224;, qu'il est grand, grande tige, pas comme les autres, pas qu'il est grand, mais pas pareil, des grands, y'en a, y'en a tant, mais pas comme lui, qu'est pas plus grand, mais pas pareil, il semblait subjugu&#233; par ce personnage, comme devant une soudaine apparition, un artiste qu'on dirait, un du seizi&#232;me s&#251;rement, y' porte bien, l'&#233;l&#233;gance qu'on dirait, mais pas pareil, qu'est-ce qu'il fout l&#224;, pas dans l'taxi, mais ici dans tout ce d&#233;ballage de viandes emmaillot&#233;es qu'arr&#234;tent pas d's'agiter, il observe le visage tout lisse, les cheveux souples comme de la soie, la bouche dessin&#233;e comme celle d'une jeune femme et puis les yeux, le regard, son regard, si doux, si calme, on dirait qu'y'm'regarde, me r'garde pas, j'suis pas l&#224;, transparent que j'suis, il le fixe, j'veux pas qu'tu m'vois, il le regarde c'est s&#251;r, j'vais lui claquer l' beignet s'y continue, il voudrait s'approcher mais ne peut pas, pourquoi que j'reste l&#224; &#224; l'mirer comme un con, faut que j'marche, il doit reprendre sa route dans ce couloir interminable, quitter cette image insolite, j'ai du l'r&#234;ver, il r&#234;ve en marchant, &#231;a fait passer le temps, il se rassure, il marche, et ce couloir tout droit tout long qu'on n'en voit pas le bout, pas la fin, la faim, faut que j'mange, pas bouff&#233; depuis hier soir, qu'il dit, &#224; cause de ce type, il se remet &#224; baragouiner, c'te saloperie qui s'prend pour dieu-l'p&#232;re-le-fils-et-l'saint-esprit, d'l'esprit, il en n'a pas, y'a qu'les sous qui l'int&#233;ressent, la rentabilit&#233; comme y dit, pis tout l'monde qui l'dit maintenant, m&#234;me au poste, il parle fort les gens se retournent sur lui timidement &#224; son passage, fait chier c'te crapule, pas comme son p&#232;re, lui c'&#233;tait un monsieur, un vrai, savait c'que c'est que l'boulot, y v'nait pas avec la ferrari-d&#233;capot'-prend-les-cl&#233;s-range-moi-&#231;a, non, il n'en peut plus de marcher, le fils, lui, ce con, le m&#233;pris y'a qu'ce serpent-l&#224; dans sa bouche, passe la vieille femme aux cabas, qu'est-ce qu'il fait l&#224;, &#224; l'arr&#234;t, il l'avait pourtant d&#233;pass&#233; tout &#224; l'heure en marchant d'un pas plut&#244;t alerte, et pis v'l&#224; que j'suis l&#224;, depuis quand, merde, j'm'en &#233;tait m&#234;me pas rendu compte, j'deviens dingue, il dit qu'il devient dingue, comme s'il sortait d'un comas, elle arrive la pauvre vieille, il l'aiderait bien, mais il ne la conna&#238;t pas, comment fait-elle avec tout ces v&#234;tements superpos&#233;s sur elle, c'est &#224; peine si on distingue son visage encapuchonn&#233; de cache-nez de laine, qu'est-ce qu'elle fout avec tout &#231;a su'l'dos, qu'il dit, p't &#234;tre qu'elle a &#233;t&#233; belle dans l'temps, y'a des restes qu'elle enfouit dans ses fringues, elle passe devant lui, il est plaqu&#233; au mur comme un cloporte, il la laisse passer, avec ses sacs on dirait une abeille aux pattes charg&#233;es de pollen, c'est qu'elle a du en butiner des souvenirs pour les charger l&#224;-dedans, elle pue, elle aussi, pis p't&#234;t' que moi aussi j'pue, peut-&#234;tre que lui aussi il pue pour les autres pas pour lui, pas pour moi, j'le sens pas, peux pas savoir, faut que j'marche, il doit marcher, ne plus penser ne plus r&#234;ver, marcher, dans ce couloir sans fin, avancer vers un point, un point final, comme apr&#232;s une phrase, quand elles s'arr&#234;te, quand est-ce qu'elle s'arr&#234;te, demande l'enfant &#224; la ma&#238;tresse, quand il y a un point, et pis c'est tout, mais ce n'est pas tout, et &#231;a recommence, il r&#234;ve d'oc&#233;an et de palmiers, comme sur cette affiche publicitaire, sur l'autre quai, j'veux entrer dans l'image et me fracasser la gueule contre le mur, la poup&#233;e j'peux pas la toucher, l'soleil peut pas m'chauffer, la mer elle peut pas m'noyer, se noyer, en voil&#224; une id&#233;e, c'est dans ce couloir qu'il se noie, &#233;touff&#233; dans cette nasse d'humano&#239;des, comme dans un oc&#233;an de sargasses, mais sous les sargasses qu'est-ce qu'il y a, quoi en dessous, quoi dedans, dedans la mer, dedans la mort, l'amer, la mer,&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Christiane Deligny&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Christiane Deligny&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Faire leur deuil (comme on dit) leur est bien difficile apr&#232;s cette &#233;preuve &#187;, &#231;a elle le r&#233;p&#232;te, la pipelette, &#224; qui veut bien l'&#233;couter, et elle raconte, encore et encore, cet &#233;v&#233;nement qui l'enchante : ce matin-l&#224;, de noir v&#234;tus, les X (&#171; vous me connaissez, discr&#232;te comme la tombe, je tairai leurs noms &#187;) se sont rendus au fun&#233;rarium - vous savez, celui situ&#233; &#224; l'ouest de Toulouse... pas celui que longe le p&#233;riph&#233;rique nord, ah, celui-l&#224;, c'est incroyable, ce m&#234;me jour, il a &#233;t&#233; ravag&#233; par un incendie, les employ&#233;s ont pu &#233;vacuer in extremis trois d&#233;funts, in extremis, c'est dit ainsi dans l'article de La D&#233;p&#234;che, in extremis ils ont &#233;vit&#233;s &#224; ces malheureux de dispara&#238;tre dans des flammes qui n'&#233;taient pas encore celles de l'enfer -, bref les X sont entr&#233;s dans le hall d'accueil pour dire un dernier adieu &#224; la d&#233;funte, la m&#232;re de Pierre, enfin de X - je dois faire attention, je tiens, comme toujours, &#224; la plus grande r&#233;serve, c'est difficile pour moi, ce sont des amis de longue date - et l&#224;, la chaleur &#233;tant d&#233;j&#224; lourde, ils se sont rafra&#238;chis &#224; la fontaine d'eau, profitant de la climatisation reposante, avant de demander &#224; l'h&#244;tesse d'accueil de les conduire vers la chambre mortuaire de Mme X ; la femme l'a suivie d'un pas d&#233;cid&#233;, son mari tra&#238;nait derri&#232;re elle et elle le sermonnait : &#171; c'est ta m&#232;re pourtant, un peu de courage &#187; et lui, j'en suis certaine, en son for int&#233;rieur, ronchonnait : &#171; ma m&#232;re, elle m'a enquiquin&#233;e toute sa vie, elle continue &#187; et, mon dieu, il ne croyait pas si bien dire, ce n'&#233;tait pas fini, les contrari&#233;t&#233;s &#224; cause d'elle ! donc il ren&#226;clait &#8211; c'est un trait de son caract&#232;re, bougon, bien que brave homme - , il ren&#226;clait &#224; entrer dans la chambre, pourtant faut dire qu'elle est agr&#233;able, la chambre (je le sais pour avoir longuement rendu hommage &#224; ma vieille amie en ce lieu : quelle tristesse, maintenant on ne veille plus ses morts chez eux, finies les veill&#233;es fun&#232;bres o&#249; l'on &#233;grainait les souvenirs), agr&#233;able, un vrai salon, &#233;clairage modulable, ambiance musicale, des fleurs... y aurait pas le cercueil ce serait un lieu plaisant... et le couvercle qui n'attend plus qu'&#224; &#234;tre vis&#233;, &#231;a fait froid dans le dos... alors &#8211; comme me l'a expliqu&#233; une voisine qui venait voir une de ses proches &#8211; alors, elle a demand&#233; &#224; ce que le couvercle soit soulev&#233;, elle voulait jeter un dernier regard &#224; sa belle-m&#232;re, elle ne l'aimait pas, cette femme acari&#226;tre, grincheuse, elle voulait peut-&#234;tre s'assurer qu'elle &#233;tait bien morte &#8211; et elle tranquille enfin ? elle va enfin pouvoir respirer - et l&#224; elle retient son souffle, &#233;coute le bruit l&#233;ger du glissement du couvercle sur le cercueil, &#233;coute l'hymne &#224; la joie qui l'accompagne, et soudain pousse un cri strident ; c'est incroyable, m'a dit mon informatrice, qu'une si petite femme puisse hurler si fort, une folle ? elle ne supporte pas de voir pour la derni&#232;re fois le visage fig&#233; de la d&#233;funte ? trop de mauvais souvenirs surgissent ? la voil&#224; qui s'agrippe au bras de son mari dont le regard s'est d&#233;tourn&#233;, il ne veut pas voir sa m&#232;re, lui dire un dernier adieu, et surpris par le chagrin excessif de sa femme, il se tourne vers elle qui a retrouv&#233; son souffle, elle r&#233;p&#232;te inlassablement &#171; ce n'est pas elle, ce n'est pas elle, c'est quoi &#231;a ? une m&#233;chante blague ? &#187; et lui veut comprendre, il regarde, se fige, hagard, il g&#233;mit : &#171; ce n'est pas ma m&#232;re, ce n'est pas ma m&#232;re, ce n'est pas... &#187; et elle se rue sur l'agent fun&#233;raire alert&#233; par cette cacophonie &#171; c'est quoi &#231;a, c'est quoi ? &#187; et lui : &#171; votre d&#233;funt, madame &#187; et elle : &#171; mon d&#233;funt, comme vous dites, n'est pas un jeune homme, c'est une vieille dame, vous la voyez, vous, la vieille dame ? tu la vois, toi, ta m&#232;re ? &#187; et l'autre : &#171; vous &#234;tes s&#251;re ? &#187; il bafouille, elle hurle, l'homme pleure, se lamente : &#171; maman, maman &#187; comme s'il la perdait &#224; tout jamais, comme si elle n'avait jamais exist&#233;... l'athan&#233;e, ce matin-l&#224;, ne fut pas lieu de recueillement et de paix, la mise en bi&#232;re, le d&#233;part vers le cimeti&#232;re douloureux. Et certains ont avec soulagement &#233;clus&#233; une bi&#232;re &#224; la fin de la c&#233;r&#233;monie... &#224; la m&#233;moire de la d&#233;funte.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Claudine Dozoul*&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Claudine Dozoul&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il quitte la rue &#224; 38&#176; et se rafra&#238;chit dans le grand hall d'accueil de l'h&#244;pital, l&#224; o&#249; tout le monde attend quelqu'un, o&#249; les regards ricochent sur les derniers arriv&#233;s, l&#224; o&#249; il d&#233;cide qu'aujourd'hui est le jour J et o&#249; il prend l'escalier qui m&#232;ne au cabinet du docteur F., long, l'escalier est long, 8, 9, 10, &#171; aussi long que le chemin qu'emprunte la m&#233;moire quand elle se perd dans la suite des nombres &#187; se dit-il en assignant un nombre &#224; chaque marche, ce qui le renvoie &#224; l'&#233;criture de la biographie qu'il esp&#232;re pouvoir terminer avant les &#233;lections, et pourquoi les &#233;lections ?, juste parce que c'est une date qui n'a rien &#224; voir avec la maladie et la maladie il en a marre, et aussi peut-&#234;tre pour emp&#234;cher le docteur F de se pr&#233;senter &#224; ces &#233;lections, un peu de d&#233;cence en ce bas monde !, 11, 12, 13, et l&#224;, en cet instant particulier de fin de journ&#233;e quand la lumi&#232;re du jour s'&#233;teint et celle des lampadaires n'est pas encore op&#233;rationnelle, il &#233;crase rageusement ses semelles sur la derni&#232;re marche du premier palier en priant presque silencieusement que le docteur soit seul, seul sans assistantes, seul sans patient, seul sans interlocuteur au bout du fil, seul comme on peut l'&#234;tre devant un choix violent &#224; mettre en &#339;uvre, seul comme cette fen&#234;tre au-dessus du pallier qui laisse couler un filet de lumi&#232;re si timide qu'il en est path&#233;tique, seul quoi ! 16, 17, il sent, avant de voir, parfum de fleurs qui enrobe celui du propre, il sent et l&#232;ve les yeux, 18, 19, 20, une infirmi&#232;re en blouse blanche, mais elle n'est pas belle, mais elle n'est pas souriante, mais elle n'est que l'objet lambda d'un protocole de soin, et il n'en peut plus, 21, 22, 23 ils se croisent, elle, descendant, l&#233;g&#232;re et court v&#234;tue, lui, montant, lourd de sa mission , il grogne un salut, la main crisp&#233;e dans sa poche, c'est la derni&#232;re personne qui l'aura vu, il le sait et &#231;a lui est &#233;gal, parce que de toute fa&#231;on ce qu'il va faire &#231;a ne peut pas apporter du pire, seulement du soulagement, il y a si longtemps qu'il attend, longtemps avant la maladie, et d'ailleurs cette maladie c'est ce qui lui a permis de retrouver le docteur F., 24, 25, 26, deuxi&#232;me pallier, il s'arr&#234;te, ferme les yeux, inspire goulument une bouff&#233;e d'air climatis&#233; et reprend son ascension comme on grimpe vers la f&#233;licit&#233;, le regard ailleurs, le sourire flottant sur des l&#232;vres d&#233;color&#233;es par la chimio th&#233;rapie, et c'est l&#224;, &#224; la 30&#232;me marche du long escalier aseptis&#233; alors qu'il caresse l'arme dans sa poche, que lui vient l'id&#233;e du titre de la biographie du docteur F, soyons simple, se dit-il, simple et efficace : &#171; le docteur qui aimait trop les enfants &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Anouk Sullivan&#034; id=&#034;nh12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Anouk Sullivan&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;apprendre des choses sur ce lieu ? qu'en avait-il besoin ? il en savait assez, il &#233;tait n&#233; tout pr&#232;s de la fronti&#232;re, ses arri&#232;res grands-parents, de Mexico, avaient fait passer son grand-p&#232;re encore tout petiot, il ne devait jamais l'oublier, alors ce n'&#233;tait pas honorer sa descendance que de devenir garde-fronti&#232;re apr&#232;s tant d'ann&#233;es d'&#233;tudes pay&#233;es &#224; la sueur du front de sa m&#232;re&#8211; mais lui voulait savoir ce qu'&#233;tait une fronti&#232;re et &#231;a ne s'apprend pas dans les livres ni sur les bancs d'&#233;cole - il voulait conna&#238;tre le go&#251;t de cette terre s&#232;che m&#234;me si autour du mur, la vie sentait la caillasse de la mort, m&#234;me s'il avait d&#233;j&#224; compris que le mur- fronti&#232;re, c'&#233;tait parce qu'il y avait des hommes au fusil qui clamaient que &#171; good fences make good neighbors &#187; - les bons murs font de bons voisins- sans doute pour dire cela fallait-il oublier les cadavres au pied du mur ou les mains inertes agripp&#233;es &#224; la barri&#232;re, mais lui, son fusil de garde-fronti&#232;re, il ne le chargeait jamais -comment aurait-il pu ?- il avait le m&#234;me sang dans les veines que ceux qui tentaient de traverser, et quand ils &#233;taient arr&#234;t&#233;s, il essayait de leur faire entendre, dans leur langue, qu'ils &#233;taient mieux chez eux, que c'&#233;tait bien pour &#231;a qu'on les y ramenait et quand &#231;a tournait mal, comme ce jour o&#249; devant ses yeux impuissants, son chef garde-fronti&#232;re avait surpris un Salvadorien cach&#233; dans un champ de laitues, l'avait poursuivi , train&#233; pr&#232;s du canal et jet&#233; par dessus bord &#8211;sachant pertinemment qu'aucun de ces gens-l&#224; ne savait nager&#8211; il avait des doutes sur le sens de ce vers r&#233;cit&#233; &#224; l'&#233;cole : &#171; good fences make good neighbors &#187;- dans la nuit, il en avait r&#234;v&#233; de ce cadavre qui flottait (bien s&#251;r, le cauchemar s'&#233;tait r&#233;p&#233;t&#233;) et pour l'oublier, chaque fois, il superposait sur ce corps celui d'un autre homme qui, pour fuir, avait saut&#233; dans le canal du Colorado d'o&#249; il l'avait sauv&#233; de ses propres mains -aucun de ces gens-l&#224; ne savait nager - ou encore il faisait surgir sur l'&#233;cran de ses paupi&#232;res le visage de cet autre homme qu'il avait surpris dans un buisson, et qui hurlait Hay mucha desperaci&#243;n en suppliant de ne pas &#234;tre reconduit chez lui parce qu'il voulait juste travailler, travailler du c&#244;t&#233; du mur o&#249; il y avait de l'herbe verte -ce sont les lapins qu'on a le droit de chasser mais les Hommes, ils veulent juste se nourrir - lui, en r&#233;ponse, avait simplement trouv&#233; &#224; dire qu'il ne fallait pas traverser en cette saison, sous le soleil de plomb, qu'une autre fois peut&#8211;&#234;tre, il aurait plus de chance, que dire d'autre ? que faire ? chaque matin quand il endossait son costume de garde-fronti&#232;re, il le brossait pour &#233;pousseter la poussi&#232;re de la nuit et se r&#233;conforter, comme l'aurait fait un ami en lui tapotant l'&#233;paule afin de lui redonner courage et peut-&#234;tre le f&#233;liciter d'avoir aid&#233; un gros gamin -les pantalons en bas des fesses, la braguette ouverte (fermeture cass&#233;e), la chemise en lambeaux sur les &#233;paules, tremp&#233; de sueur dans le feu du d&#233;sert- de lui avoir donn&#233; de l'eau alors que le gamin hurlait qu'il allait mourir , no puedo, mais si tu peux, no puedes de verdad ? ay oficial &#8211; &#224; 18 ans pour vendre de l'h&#233;ro&#239;ne en Oregon- perdu son copain- mort, ce gros gosse venait du m&#234;me endroit que l&#224; o&#249; avait v&#233;cu son grand-p&#232;re, l&#224; o&#249; il pleuvait dans la jungle verdoyante, l&#224; o&#249; les gens n'imaginaient pas que la mort puisse roder le long d'un mur, sur cette terre bouillonnante de chaleur volcanique- et &#224; chaque fois qu'il saisissait ce qu'on attendait d'un bon garde fronti&#232;re, il faisait entendre sa voix pour qu'on ne pi&#233;tine plus le contenu des sacs laiss&#233;s derri&#232;re par les fuyards, qu'on n'y pisse plus dessus ou n'y mette plus le feu &#8211;et s'il lui arrivait de pisser sur les sacs, de les br&#251;ler, c'&#233;tait pour ne plus en r&#234;ver, pour faire taire la voix de la femme hurlant que son fils avait &#233;t&#233; tu&#233; , pour rester&#8230; garde-fronti&#232;re&#8230;juste le temps d'apprendre ce qu'on y garde&#8230; en ce lieu&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dominique Paillard&#034; id=&#034;nh13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Dominique Paillard&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;c'est vrai, il voulait juste s'occuper de son p&#232;re ; c'est vrai, il n'est pas rentr&#233; au terme de sa permission de trois heures ; c'est vrai, il s'est &#233;vad&#233;, s'est retrouv&#233; en cavale pendant trois semaines pour combler ce d&#233;sir-l&#224; d'accompagner son p&#232;re jusqu'&#224; la fin, c'est vrai ; et il y avait en plus cette peur au creux du ventre, bien pr&#233;sente, lancinante, cette peur de perdre un &#234;tre cher et l'angoisse de ne pas &#234;tre pr&#233;sent pour recueillir son dernier souffle, puis dans cette forme inconsciente qui caract&#233;rise ces moments d'&#233;garements, oublier pourquoi la vie vous a priv&#233; de libert&#233; et, juste apr&#232;s ce moment de folie, divulguer dans un r&#233;el qui resurgit pourquoi ce jour-l&#224; il peinait &#224; tenir le volant de la voiture, pourquoi la police &#233;tait pr&#233;sente &#224; ce carrefour, pourquoi il a &#233;t&#233; interpel&#233; et comment il a fait pour griller ce stop, comment il a embouti la voiture en se garant, comment il n'a pas su d&#233;cliner son nom du premier coup, il a bafouill&#233;, fait le choix de donner deux fausses identit&#233;s parce qu'il ne savait plus, ou parce qu'il connaissait trop bien l'issue, mais surtout parce qu'il voulait s'occuper de son p&#232;re malade &#8211; &#231;a, il l'a d&#233;j&#224; dit et il va le redire parce que dans cette petite pi&#232;ce du poste de police, il n'a qu'une id&#233;e en t&#234;te et cette id&#233;e c'est son p&#232;re &#8211; son p&#232;re, cet homme qui ne sait pas, ne sait plus ou ne veut plus savoir que son fils est en cavale &#224; cause de lui et qu'il n'est pas rentr&#233; &#224; la maison d'arr&#234;t parce que cette maladie va finir par l'emporter, mais &#224; quel moment ? on ne sait pas, et tout en formulant cette question, le fils se renferme, se bloque dans l'id&#233;e qu'il est contraint &#224; retourner sous les verrous, car son objectif est d'&#234;tre pr&#233;sent aupr&#232;s de son p&#232;re souffrant, il tient &#224; s'occuper de cet homme au devenir incertain &#8211; d&#233;cidemment, tout revient en boucle ! &#8211;, il tient &#224; ch&#233;rir ses derniers moments m&#234;me si le temps doit durer une &#233;ternit&#233;, m&#234;me si il doit y consacrer toute sa vie ou presque ; il veut &#234;tre pr&#233;sent et ce geste a un prix : conduire sans permis, griller un feu rouge et emboutir une voiture en se garant sur le bas c&#244;t&#233; de la route comme l'ont exig&#233; les policiers qui n'&#233;taient pas l&#224; pour lui au d&#233;part, mais qui finalement l'ont embarqu&#233; au poste de police, lui le fils fid&#232;le, le fils rebelle, le fils qui voulait se rendre utile au moins une fois dans sa vie, assumer librement son choix qui &#233;tait de rester aupr&#232;s de son p&#232;re mourant parce qu'il voulait &#234;tre l&#224; tout simplement &#8211; et il le dit encore, le revendique &#233;nergiquement &#8211; et &#224; cet instant o&#249; tout semble perdu, o&#249; tout semble jou&#233;, il demande poliment aux policiers un Doliprane, car &#224; ce moment pr&#233;cis, il r&#233;alise qu'il a mal &#224; la t&#234;te, que cette situation est insupportable, incontr&#244;lable, il n'en peut plus, il ne veut pas retourner derri&#232;re les barreaux tant que son p&#232;re est vivant, il demande &#224; reporter sa peine, il r&#234;ve de redevenir le bon fils, celui qui prend en consid&#233;ration les anc&#234;tres, qui soigne, ch&#233;rit, prot&#232;ge et pourtant, le voil&#224; pris au pi&#232;ge, il ob&#233;it finalement aux policiers, lui le fils qui a trahi, celui qui n'a pas su se tenir, celui qui a cr&#233;&#233; des tensions dans le clan familial, celui qui &#233;tait absent, absent du quotidien, qui paye aujourd'hui pour les cons&#233;quences de ses actes, qui veut se racheter, tirer un trait sur le pass&#233;, oublier son ardoise au centre de d&#233;tention, mais est-ce possible quand la police respecte les d&#233;cisions de justice, quand elle rappelle qu'il est inconcevable de circuler librement hors des murs p&#233;nitentiaires, dans la ville paisible, dans l'appartement du futur d&#233;funt, dans la chambre de toutes les souffrances ? alors, &#224; ce stade de la nuit, se demander pourquoi le fait de vouloir accompagner son p&#232;re jusqu'&#224; la fin m&#233;rite-t-il une sanction suppl&#233;mentaire de deux mois ? et &#231;a, c'est son avocat qui le dit&#8230; parce que au-del&#224; de cette nuit profonde de juin&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Fran&#231;oise Durif&#034; id=&#034;nh14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Fran&#231;oise Durif&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;mais voil&#224;, celui-l&#224; n'a jamais r&#233;ussi &#224; atteindre l'autre c&#244;t&#233;&#8230; l'autoroute est encombr&#233;e dans les deux sens et dans le flux des v&#233;hicules qui soul&#232;vent des gerbes d'eau, un motocycliste v&#234;tu de noir porte des chaussures jaunes, sur la gauche une for&#234;t de pyl&#244;nes avec des rosiers en fleurs qui d&#233;bordent d'une palissade mais sur les fa&#231;ades des immeubles, rares sont les fen&#234;tres ouvertes, par cette chaleur ! une femme dans une 308 a l'air de parler seule, un air de clarinette avec par-dessus, un t&#233;nor, craquements, asp&#233;rit&#233;s du son, les radios se brouillent par intermittence, il semble toujours qu'il y ait moins de voitures de l'autre c&#244;t&#233;, comme si le flot coulait toujours dans le m&#234;me sens vers le m&#234;me endroit et en m&#234;me temps, le m&#234;me jour, mais plus loin , sur les voies de gauche, les voitures sont bloqu&#233;es aussi, on imagine les enfants surexcit&#233;s, les parents &#233;puis&#233;s, et puis direction Orl&#233;ans, voil&#224; le soleil qui, brusquement, aveugle et &#224; travers la vitre, la chaleur est imm&#233;diatement trop forte, mais une nouvelle zone de pluie arrive et &#231;a a &#233;t&#233; juste avant que l'homme ne s'&#233;lance en courant, &#231;a a dur&#233; un &#233;clair, pour traverser les voies de l'autoroute, des bouquets de feux arri&#232;res rouges ont fleuris, warnings orange, des coups de frein partout, tout autour, les conducteurs donnaient des coups de volant tout en tentant d'esquiver les chocs qui pouvaient se produire &#224; tous moments et en maintenant leurs trajectoires !&#8230; heureusement toutes les voitures ont pu l'&#233;viter et s'&#233;viter les unes les autres sans cr&#233;er d'accident mais le pire, c'est que le type, un grand africain, avait le sourire ! comme l'air de jouer une bonne blague &#224; tous ceux qui ouvraient des yeux terrifi&#233;s, les index tournant sur leurs tempes &#8211; mais, mais&#8230;&#231;a va pas, non ?! - tandis que lui, avec ses bras, ses jambes immenses, les gestes qu'il faisait comme s'il avan&#231;ait &#224; travers une course d'obstacles en zigzaguant dans la mar&#233;e mouvante des bolides, en gesticulant &#224; travers le man&#232;ge &#224; l'odeur de gomme un peu chaude et de macadam ti&#232;de et surtout, sans jamais cess&#233; de sourire&#8230; de toutes ses dents tr&#232;s blanches, avec toute cette joie ! fanfare sauvage qui jaillissait de sa bouche grande ouverte ! &#8230; quel fou&#8230; faut-&#234;tre fou pour faire &#231;a ! &#8230; qu'est-ce qui lui a pris &#224; ce type ?... traverser comme &#231;a l'autoroute en courant, et c'est &#233;crit partout dans les journaux, on voit &#231;a de temps en temps &#224; la TV, avec m&#234;me la derni&#232;re photo que l'un de ces types, &#224; la chute de son appareil la prise de vue s'est d&#233;clench&#233;e toute seule et on voit un morceau de chauss&#233;e avec un pointill&#233; blanc sur le macadam, comme dans les films, les pi&#233;tons meurent en traversant les autoroutes, l'accident s'est encore produit lundi vers cinq heures trente selon la police et les pompiers, &#231;a a caus&#233; de fortes perturbations apr&#232;s que les trois v&#233;hicules soient entr&#233;s en collision et le Samu n'a pas r&#233;ussi &#224; ranimer le pi&#233;ton, tandis que les deux passagers de l'une des voitures accident&#233;es n'ont &#233;t&#233; que l&#233;g&#232;rement bless&#233;s et la circulation momentan&#233;ment limit&#233;e &#224; une voie sur le tron&#231;on, il a perdu la vie apr&#232;s avoir &#233;t&#233; fauch&#233; par un fourgon et, selon les premi&#232;res constatations, le jeune homme circulait &#224; bord d'un utilitaire en direction de L, il se serait arr&#234;t&#233; sur la bande d'arr&#234;t d'urgence, on ignore pour quelle raison, ni pourquoi il a entrepris de traverser le terre-plein central et les deux fois deux voies en enjambant les barri&#232;res de s&#233;curit&#233;, on sait que le choc a &#233;t&#233; violent, qu'il avait commenc&#233; &#224; traverser quand il s'est fait heurter, car le conducteur du v&#233;hicule qui l'a percut&#233; en pleine nuit n'a absolument pas eu le temps de freiner ni de l'&#233;viter, l'identification de la victime s'annonce difficile car &#171; l'homme &#224; la peau fonc&#233;e &#187; n'avait aucun papier sur lui et les investigations se poursuivent encore &#224; l'heure qu'il est afin de savoir pour quelles raisons on prend ce risque insens&#233;, sans doute a-t-il voulu traverser &#224; la mani&#232;re de Frogger, c&#233;l&#232;bre personnage-grenouille des jeux vid&#233;o des ann&#233;es quatre-vingt &#8211; on sait qu'il &#233;tait fan de ces jeux - et c'est vrai que &#231;a peut &#234;tre grisant de se lancer comme &#231;a, sans filet, et de nuit en plus, en courant dans l'espace laiss&#233; entre des voitures lanc&#233;es &#224; plus de cent km &#224; l'heure, les v&#233;hicules emm&#234;l&#233;s qui dansaient dans la circulation et pas un seul choc, seulement quelques coups d'avertisseurs mais, ensuite, il s'est remis &#224; pleuvoir, de grosses gouttes bruyantes m&#233;lang&#233;es &#224; de la gr&#234;le ont claqu&#233;, rien qu'un instant tr&#232;s bref, sur les carrosseries, et les feux des autres v&#233;hicules se sont brouill&#233;s dans les r&#233;troviseurs, au travers des vitres, bien avant que les essuie-glaces balaient les pare-brises il avait disparu, emport&#233; vers l'arri&#232;re d'o&#249; l'on ne distinguait plus rien &#224; cause de la gr&#234;le et l'averse, et tout - la rencontre, le sourire, la pluie - s'&#233;tait &#233;vanoui, comme en r&#234;ve, compl&#232;tement absorb&#233; par la circulation o&#249; les voitures continuaient de tanguer l&#233;g&#232;rement en se fr&#244;lant, freinant et s'&#233;vitant et la pluie qui avait tout brouill&#233;, tout, m&#234;me le souvenir, la fulgurance de ce qui venait d'arriver, sur le bord de la route maintenant il y avait des arbres align&#233;s et certains avaient d&#233;j&#224; des feuilles toutes jaunes, en plein &#233;t&#233; ! alors que l'eau n'avait pas manqu&#233; au printemps, des &#233;oliennes tournaient lentement et c'&#233;tait beau et, par les fen&#234;tres ouvertes dans les autos toutes proches qui r&#233; acc&#233;l&#233;raient, les autoradios diffusaient quelques notes d'un nocturne de Chopin au piano ou Sara perche ti amo &#231;a d&#233;pendait des stations tandis que, sur le bas c&#244;t&#233;, une manche &#224; air rouge et blanche s'&#233;tait tendue en claquant comme du linge tout propre sous la fin de la pluie, giboul&#233;e brutale dont on distinguait encore la nu&#233;e sombre, inqui&#233;tante, dans les r&#233;troviseurs juste un coup d'&#339;il pendant que montait la vitesse, &#224; l'arri&#232;re dans l'amas des v&#233;hicules.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Fran&#231;oise Renaud*&#034; id=&#034;nh15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Fran&#231;oise Renaud&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;au t&#233;l&#233;phone on lui a dit qu'il fallait faire vite, qu'il y avait eu un accident &#8212; ah bon un accident ? &#8212; en fait elle n'a pas tout compris (on lui parlait en anglais et il y avait de la friture sur la ligne) sinon qu'il &#233;tait question de lui, son fils, et qu'il ne fallait pas perdre de temps, sur le coup elle s'est sentie d&#233;pouill&#233;e et elle s'est mise &#224; trembler, et depuis, &#231;a ne la quitte pas ce tremblement de tout le corps et l'&#226;me &#224; l'envers, cette bousculade de questions coinc&#233;es dans la gorge et ces mots, ces larmes au fond du ventre &#224; propos du malheur qui se manifeste toujours au plus mauvais moment, qui de toute fa&#231;on devait s'abattre un jour sur leurs t&#234;tes &#8212; elle l'avait toujours su &#8212; car rien n'avait march&#233; comme il aurait fallu au sein de leur famille, rien, absolument rien, et &#231;a ne datait pas d'hier, &#231;a remontait m&#234;me &#224; loin, enfin voil&#224; ce qui l'obs&#232;de quand elle traverse le hall de l'a&#233;roport, s'effor&#231;ant de contr&#244;ler la cadence de ses pas, et lui en v&#233;rit&#233; &#8212; le fils &#8212; il n'a jamais support&#233; cet &#233;tat des choses, &#224; cause de &#231;a qu'il est parti loin d&#232;s qu'il en a eu l'occasion, le plus loin possible d'eux, ses parents et son imbuvable tribu, avant que &#231;a explose dans leurs t&#234;tes et dans leurs entrailles, et maintenant il est arriv&#233; quelque chose de grave, peut-&#234;tre m&#234;me qu'il va y passer &#8212; ce qu'a sous-entendu le m&#233;decin au t&#233;l&#233;phone si on ne trouvait personne de compatible, enfin c'est ce qu'elle a cru comprendre, sur le moment elle &#233;tait si boulevers&#233;e &#8212; et elle sait que ce n'est pas un hasard tout &#231;a (malgr&#233; la climatisation son front est en sueur, et pas seulement le front, les aisselles aussi et le long du dos, elle sent que &#231;a glisse entre ses omoplates, une sueur de fatigue et d'angoisse), et maintenant elle n'a pas le choix, tenir bon, trouver le courage de pousser sa valise, ici et maintenant elle doit se concentrer et se d&#233;brouiller au milieu des petits groupes de gens encombr&#233;s de bagages qui attendent devant le comptoir de la compagnie (ce qui est assez normal dans un a&#233;roport au sol de couleur neutre tout comme le rev&#234;tement des parties murales), elle a refus&#233; qu'on l'accompagne, l'&#233;v&#233;nement ne concernait qu'elle, elle seule, parce qu'il s'agissait de son enfant n'est-ce pas ? et parce que le p&#232;re avait renonc&#233; &#224; comprendre depuis longtemps, mur&#233; dans sa col&#232;re, toujours en guerre contre lui-m&#234;me, c'&#233;tait donc &#224; elle de prendre les choses en main et de remonter &#224; l'envers le chemin que le fils avait emprunt&#233; pour fuir tout ce qui s'&#233;tait amass&#233; de silence autour de leurs vies depuis le commencement &#8212; certains ont dit que c'&#233;tait pas des fa&#231;ons de tout plaquer comme &#231;a sur un coup de t&#234;te, d'abandonner p&#232;re m&#232;re pays pour on ne sait quelles raisons, ou plut&#244;t si, on savait mais on ne voulait pas le reconna&#238;tre &#8212;, bien s&#251;r que c'&#233;tait &#224; elle d'entreprendre ce voyage jusqu'&#224; rejoindre l'endroit o&#249; le pauvre corps est couch&#233;, corps qu'elle a port&#233; nourri lav&#233;, saisir sa main, la caresser &#8212; elle a tellement envie de croire que leurs chairs leurs sangs seront compatibles, comment envisager le contraire ? &#8212; alors qu'elle est au bord d'embarquer, assise sur une banquette en ska&#239;, tentant de surmonter le chagrin qui l'envahit par vagues depuis qu'elle a appris la nouvelle&#8230; tellement envie de prononcer son nom&#8230; de serrer doucement ses doigts entre les siens pour lui dire &#171; mon fils, mon amour, je suis l&#224; &#187; et le sauver du pire&#8230; c'est fou comme elle a h&#226;te, elle n'y tient plus, il faut qu'elle mesure de ses propres yeux comment tout s'est inscrit sur son visage vivant ou mort, mais pourquoi l'histoire des familles nous ruine-t-elle &#224; ce point ? pourquoi faut-il qu'un truc horrible arrive &#8212; un drame &#8212;, pour trouver la force de d&#233;foncer les murs qui s&#233;parent et voir enfin la m&#234;me face du monde ?&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Philippe Castelneau*&#034; id=&#034;nh16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Philippe Castelneau&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;deux jeunes gens, un gar&#231;on, une fille, attraction r&#233;ciproque, et puis quoi ? deux jeunes gens font l'amour et c'est sans cons&#233;quence, un jeu &#8212; elle dit que c'est un jeu &#8212;, seulement, lui, tout &#224; coup dit qu'il l'aime, il dit &#171; d'un amour fou &#187;, il dit : &#171; l'amour est un jeu, peut-&#234;tre, tr&#232;s bien ; parfois, c'est un jeu avec la mort &#187; ; deux jeunes gens font l'amour et sont conduits dans un endroit admirable et bizarre que l'esprit n'arrive pas &#224; appr&#233;hender, un lieu qui n'est pas ce qu'il pr&#233;tend &#234;tre, le lieu de l'&#233;trange, le lieu de la r&#233;volution permanente, un lieu qu'ils ne connaissaient pas, un lieu qui les d&#233;passe, o&#249; un damn&#233; surgit des t&#233;n&#232;bres avant de retomber dans un fracas de mort dans le vide de la nuit ; &#231;a n'est pas l'amour, c'est le sexe, l'afflux d'androg&#232;nes, l'augmentation du rythme cardiaque, &#231;a cogne tellement l&#224;-dedans qu'on pourrait croire que &#231;a va exploser et c'est le cerveau qui finalement explose &#8212; affolement des centres r&#233;flexes, r&#233;cepteurs en feu, l'ou&#239;e, la vue, la peau sont &#224; vif, l'hypothalamus synth&#233;tise des neurohormones, lulib&#233;rine, corticolib&#233;rine ; les neurotransmetteurs &#8212; dopamine, endorphine, adr&#233;naline &#8212; sont lib&#233;r&#233;s dans l'espace synaptique au moment de l'arriv&#233;e du &#171; potentiel action &#187;, l'influx nerveux, l'augmentation rapide et la chute tout aussi soudaine du potentiel &#233;lectrique des cellules qui conduit &#224; l'orgasme &#8212; plaisir et douleur intenses m&#234;l&#233;s ; &#171; viens, on sort &#187;, il dit et c'est sans discussion possible, ils sortent, ils marchent sans que jamais il ne l&#226;che sa main ; il l'entraine jusqu'&#224; sa voiture, elle se laisse faire, elle a peur, mais elle le suit quand m&#234;me, ils s'assoient dans l'habitacle de la Ford beige, ils restent comme &#231;a longtemps, assis sans rien faire, de longues minutes, des heures peut-&#234;tre, le moteur &#233;teint, la voiture gar&#233;e dans la ruelle sous l'&#233;clairage blafard du lampadaire, elle regarde son profil et c'est comme si elle le voyait pour la premi&#232;re fois, et il dit : &#171; &#231;a n'est pas moi que tu vois, c'est le r&#233;el ; tu n'as pas &#224; avoir peur, c'est comme &#231;a, c'est tout &#187;, et aussit&#244;t il d&#233;marre, il roule doucement, la nuit leur appartient et demain le monde aura fini (ils savent tous les deux que &#231;a finira mal), la voiture glisse le long des larges avenues jusqu'&#224; quitter la ville et ils roulent encore, la ville derri&#232;re eux n'est d&#233;j&#224; plus qu'une ondulation de lumi&#232;res, comme un feu dans le lointain qui attire les marginaux, les d&#233;sax&#233;s, les plus pauvres des pauvres pour un sabbat o&#249; dansent des sorci&#232;res, un mirage : une ville imaginaire ; le monde, un monde imaginaire, et seul le myst&#232;re qui va leur &#234;tre r&#233;v&#233;l&#233; peut les sortir de leur torpeur, les ramener &#224; la vie, l'esprit libre enfin, enfin lib&#233;r&#233; de leurs corps, enveloppes froiss&#233;es, d&#233;chir&#233;es, qu'on retrouvera plus tard &#233;chou&#233;s sur la berge des r&#234;ves&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Marie-No&#235;lle Bertrand&#034; id=&#034;nh17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Marie-No&#235;lle Bertrand&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Tours, Jardin Botanique, c'est le 14 juillet, il fait tr&#232;s chaud, de l'autre c&#244;t&#233; de la route, l'h&#244;pital, le vieil homme est assis sur un banc, en blouse verte, &#224; son poignet un bracelet avec son nom, dans le pli du coude un cath&#233;ter, ce matin l'infirmer lui a fait un pr&#233;l&#232;vement pour un bilan sanguin puis lui a mis des sangles pour la perfusion sinon il l'arrache, &#231;a lui a redonn&#233; des forces ; quand ils ont eu le dos tourn&#233;, occup&#233;s qu'ils sont &#224; courir dans tous les sens en ce jour f&#233;ri&#233; o&#249; la p&#233;nurie de personnel se fait sentir plus encore qu'en temps dit normal, il pense qu'il fait trop chaud dans la chambre, qu'il est trop seul, qu'il va aller faire un tour pour s'a&#233;rer ; toujours des qui se croient utiles, un couple a appel&#233; l'h&#244;pital qui a pr&#233;venu la police -oui, il n'en est pas &#224; son coup d'essai, et alors- et une femme, qui se promenait seule, &#224; qui il a rappel&#233; son p&#232;re qui avait r&#233;ussi &#224; fuguer de l'EHPAD pour rejoindre la maison o&#249; il avait habit&#233; pendant plus de quarante ans, a alert&#233; les pompiers ; maintenant, il est entour&#233; de quatre pompiers et de quatre policiers, ils essaient de le persuader de retraverser la route en sens inverse, il ne dit rien mais r&#233;siste de tout son poids, il finit par se laisser convaincre, par c&#233;der, il se l&#232;ve difficilement, son corps ne veut pas accomplir ce que son esprit n'a pas accept&#233;, il se laisse pourtant conduire jusqu'&#224; l'entr&#233;e o&#249; les pompiers l'allongent sur un brancard -tout ce cin&#233;ma pour traverser la route, pense-t-il- ni les pompiers ni la police n'ont le temps de le raccompagner &#224; pied ; la prochaine fois qu'il voudra respirer l'air non empuanti des miasmes (in)hospitaliers, voir un morceau de ciel bleu autrement que dans le cadre d'une fen&#234;tre et entendre chanter les oiseaux, il fera comme son vieil ami, il y a un an.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;C&#233;cile Camatte*&#034; id=&#034;nh18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; C&#233;cile Camatte&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Elle adore cuisiner pour ceux qui vont venir, pense &#224; eux quand elle choisit les recettes, fait ensuite la liste de ce qu'il va falloir acqu&#233;rir ; ses amis l'accompagnent en pens&#233;e quand elle fait les courses, elle entend quasiment leurs r&#233;flexions ; presque souffre-t-elle de quelques ralentissements ci et l&#224; d&#251; &#224; des &#233;changes de paroles pendant qu'elle fr&#233;quente les temples des achats, qu'ils soient petits ou grands ; rentre ensuite chez elle et range, range, puis d&#233;range, d&#233;range et re-range ; s'organise pour le soir apr&#232;s s'&#234;tre un peu pos&#233; et bu un quelque chose finalement ; a fait l'ordre dans lequel elle va pr&#233;parer les choses pour pouvoir &#234;tre &#224; la fois aux petits soins de ses invit&#233;s et &#233;galement &#234;tre le plus pr&#232;s possible aupr&#232;s d'eux ; commence &#224; d&#233;couper les l&#233;gumes, et &#231;a r&#233;sonne de minuscules petits bruits, tous diff&#233;rents, et &#231;a sent bon de plus en plus quand tout commence &#224; mijoter ou bien &#224; cuire au four ; est dans son plaisir de l'accueil de plus en plus : la cuisine est le pr&#233;texte du moment, l'avant-moment, l'avant-partage, ou le premier partage d'abord avec elle-m&#234;me : c'est finalement comme une lente et longue mise en beaut&#233; du moment &#224; venir, et puis de la maison, de ce qu'elle va offrir ; et d&#233;sormais d'ailleurs c'est le moment o&#249; la mise en beaut&#233; de la maison se fait n&#233;cessaire et le temps s'acc&#233;l&#232;re peu &#224; peu d&#233;j&#224; cette heure-ci et mon dieu je ne me suis pas encore pr&#233;par&#233;e vite vite que mettre faut-il se maquiller est ce que j'ai oubli&#233; quelque chose &#231;a y est me voil&#224; pr&#234;te et ils sonnent &#224; peine quelques minutes ensuite, timing parfait, la soir&#233;e peut commencer.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;B&#233;atrice D.&#034; id=&#034;nh19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; B&#233;atrice D.&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Elle &#233;tait si mignonne enfant, avec sa petite bouche carmin, ses boucles brunes, ses yeux noisettes, mais un sale caract&#232;re d&#233;j&#224; - sale caract&#232;re en fait, n'est pas le mot qui convient, elle &#233;tait veule et fuyante, surtout fuyante, elle ne s'opposait jamais franchement &#224; personne, ni grands ni petits, elle faisait les choses par en-dessous pour arriver &#224; ses fins ; une dr&#244;le de gamine, pas b&#234;te, maligne, m&#234;me tr&#232;s maligne, et manipulatrice - il faut &#234;tre intelligent pour manipuler les autres - intelligente, elle l'est, aucun doute l&#224;-dessus ! pourquoi a t-elle tout l&#226;ch&#233; d'un seul coup ? pas s&#251;r que quelqu'un l'ait vraiment compris, pas s&#251;r qu'elle-m&#234;me le sache&#8230; elle a disparu de la vie qu'on lui avait faite sans &#233;clats : on ne l'a pas revue apr&#232;s ses trois semaines de vacances en Espagne&#8230; septembre&#8230; octobre&#8230; novembre&#8230; pas de nouvelles&#8230; elle &#233;tait majeure, impossible de la faire rechercher par la police et ses parents n'avaient pas les moyens d'embaucher un d&#233;tective priv&#233;&#8230; c'est un de ses anciens copains de lyc&#233;e qui l'a reconnue de loin, assise sur un banc, entour&#233;e de plusieurs gar&#231;ons et filles, comme elle, des zonards ; ils se prom&#232;nent en bande avec leurs chiens, se d&#233;placent de squat en squat ; dans la journ&#233;e, ils ne font rien, &#234;tre ensemble, &#231;a suffit ; &#224; quel moment y a t-il eu rupture ? qu'est-ce-qui l'a d&#233;cid&#233;e &#224; partir comme &#231;a &#224; la d&#233;rive, plus de maison, plus d'&#233;tudes, plus de travail, plus de comptes &#224; rendre, plus de parents, plus d'amis, m&#234;me son amoureux, elle l'a laiss&#233; derri&#232;re elle sans &#233;tat d'&#226;me pr&#233;f&#233;rant l'errance, la fraternit&#233; des gueux, la vie rude de ceux qui vivent dehors, le froid l'hiver, la consciencieuse compassion du samu social, les chapardages dans les magasins, la police, la mendicit&#233; &#8211; &lt;i&gt;z'auriez pas une p'it' pi&#232;ce, M'dam' ?&lt;/i&gt;, la phrase qu'elle r&#233;p&#232;te en s'esclaffant, comme pour se moquer d'elle- m&#234;me - et puis l'oisivet&#233;, marcher toute la journ&#233;e ou se caler avec les autres, autour d'un banc ombrag&#233;, au coin d'une rue commer&#231;ante ; aucune perspective devant soi, pas un regard en arri&#232;re ; ne pas se &lt;i&gt;faire niquer&lt;/i&gt;, ils disent ; ce soir elle va dormir sous le porche du palais des sports, &#231;a ne sera pas la premi&#232;re nuit, il a fallu s'imposer, les vieux poivrots du quartier s'&#233;taient quasiment s&#233;dentaris&#233;s : les matelas toujours &#224; la m&#234;me place sous les arcades &#224; l'abri de la pluie, enroul&#233;s la journ&#233;e, les couvertures entass&#233;es dans le caddy de supermarch&#233; &#8211; &lt;i&gt;non mais ! y croivent quoi&#8230; que leur place est r&#233;serv&#233;e &#224; vie&#8230; ?&lt;/i&gt; elle et sa bande ont r&#233;ussi &#224; virer les vieux matelas qui puaient l'urine et le mauvais vin pour installer leurs duvets &#224; eux ; les vieux ont pas aim&#233;, mais ils ne sont pas les plus forts, &#224; leur &#226;ge ; elle rejette sa chevelure noire d'un mouvement de t&#234;te, c'est &#224; ce geste que son copain de lyc&#233;e l'a reconnue mais il n'est pas all&#233; la saluer, il a eu peur, il a dit&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb20&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ista Pouss*&#034; id=&#034;nh20&#034;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Ista Pouss&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les travaux ont commenc&#233; dans la rue, celle o&#249; J&#233;r&#244;me s'est achet&#233; un caf&#233; de quartier, avec quelques &#233;conomies, il y a quelques semaines &#224; peine, r&#234;vant cr&#233;er un lieu anim&#233;, convivial, entre potes, fr&#233;quent&#233; par des femmes avenantes mais pas vulgaires, enfin pas trop, quoi juste un sourire f&#233;minin le matin le reste on s'en fout un peu et puis c'est la vie de quartier un caf&#233; quelques clients font tourner la boutique un petit coin de paradis dans la rue, dans la rue, dans la rue, maintenant compl&#232;tement cass&#233;e si on veut enjamber le caniveau ? un pont de planches, si on veut longer le trottoir ? un chemin de terre que m&#234;me un lapin ne voudrait pas, si on veut traverser la voie ? des flaques d'eau, pour se garer ? un trou, pour s'asseoir ? un tas de gravier, pour pisser des canalisations ! pour chier une b&#233;tonneuse !&#8230; la rage emplissait notre patron de caf&#233;, caf&#233; vide, quand, au bout de la dixi&#232;me heure &#224; patienter attendre le client, personne, personne ne s'&#233;tait arr&#234;t&#233; prendre une petite bi&#232;re, un gentil sirop, seule, seule arrivait l'obscurit&#233; du soir de novembre qui emplissait graduellement le petit caf&#233; invisible, J&#233;r&#244;me retardant le plus longtemps possible l'allumage de la salle car la ruine mena&#231;ait avec les factures difficiles &#224; payer, et les tables et les chaises, immobiles, restaient silencieuses, gardant leurs secrets de statues d'ile de P&#226;ques, dans la salle petit &#224; petit emplie d'encre noire du soir sous les yeux du patron seul et heureux au moins qu'il puisse entendre sa musique tranquillement et pas noy&#233;e dans le bruit des camions, le choc des marteaux piqueurs qu'il y a dans la journ&#233;e, toute la journ&#233;e il reste sur son &#171; pas de porte &#187;, sous sa &#171; licence IV &#187;, son enseigne &#171; Heineken &#187; ridicule, &#224; voir les passants patauger dans la caillasse et surtout qui &#233;vitent de passer dans la rue autant que possible, fuyant le chantier, disant &#231;a ira mieux apr&#232;s, quand la rue sera neuve, toute brillante, toute propre, toute belle, qu'il fallait en passer par l&#224; mais que la mairie exag&#233;rait un peu, qu'elle pourrait aider un peu les commer&#231;ants, faciliter un peu le passage vers les boutiques, et la rage encore envahissait le patron J&#233;r&#244;me qui avait investi toutes ses &#233;conomies sa tr&#233;sorerie n'existait pas, il &#233;tait aux abois, il &#233;tait mort, il &#233;tait tu&#233;, il n'avait pas eu le temps de se faire sa client&#232;le, chacun pouvait voir que son caf&#233; &#233;tait comme un petit b&#233;b&#233; qui n'avait pas eu le temps de prendre son premier souffle ; l'encre noire du soir l'emplit encore, ce coup l&#224; J&#233;r&#244;me n'avait pas eu de chance.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb21&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Will&#034; id=&#034;nh21&#034;&gt;21&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Will&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;voil&#224; ! qui aurait int&#233;ress&#233; Alain Cavalier surtout s'il ne se souvenait pas du choc ! d'ailleurs est-ce qu'il y avait une sc&#232;ne de ce genre dans &lt;i&gt;Lieux saints&lt;/i&gt;&#8230; ? non peut-&#234;tre pas mais&#8230; peu importe lui il aurait &#233;t&#233; super dans ce petit film ! il connaissait pas ? faudrait qu'il v&#238;t &#231;a parce que pendant&#8230; quoi ? une heure ? Cavalier lui parlait de sa fascination pour&#8230; le petit coin ! oui pendant une heure il passait en revue les sc&#232;nes o&#249; sa cam&#233;ra s'est pos&#233;e sur le tr&#244;ne s'il voulait et toute sa filmographie y passait ! apr&#232;s Lire au cabinet d'Henry Miller leur Cavalier lui livrait une esp&#232;ce de version cin&#233; personnelle &#233;tonnante ! mais&#8230; pas de sc&#232;ne d'un type KO alors&#8230; &lt;i&gt;imagine&lt;/i&gt;&#8230; OK ? allez on se la refaisait la sc&#232;ne en Cin&#233;mascope ! &lt;i&gt;allez imaginons&lt;/i&gt; ! : un type &#8212; plong&#233;e &#224; la verticale depuis le plafond &#8212;, on le voit en train de dormir, la t&#234;te sous l'oreiller, il se retourne, se retrouve de l'autre c&#244;t&#233; du lit, &#224; la place de sa femme (qui n'est plus l&#224;), se remet l'oreiller sur la t&#234;te, se l&#232;ve d'un bond et file, &lt;i&gt;&#224; la bourre ! quel con ! rien entendu ! quel con !&lt;/i&gt; dans la cuisine &#8212; et, va savoir pourquoi, une fois la porte de la chambre pass&#233;e, claqu&#233;e, apr&#232;s le plafond (vue du d&#233;tecteur d'incendie ?) je vois la cam&#233;ra le suivre dans le dressing en sortant (fa&#231;ade &#224; miroir coulissante, donnant sur un grand miroir, comme si le dressing, couloir plut&#244;t long, &#233;tait une &#233;trange galerie de glaces, et de p&#233;nombre) de la penderie ! et le type, dans la cuisine &#8212; s&#233;quence 2 &#8212;, il ouvre une porte de placard ici, l&#224; un tiroir, sort un bol l&#224;, une cuiller l&#224;-bas, et la confiture, une tasse, le beurre, un autre bol et allume le grille-pain, un couteau, et le lait, et sort le pain de mie, et allume la cafeti&#232;re, et puis et puis&#8230; ? tout irait un peu de travers&#8230; oui, &#231;a pourrait virer comme dans &lt;i&gt;Brazil&lt;/i&gt; quand le type se l&#232;ve pour prendre son petit-d&#233;j' mais&#8230; l&#224; ce ne serait pas la modernit&#233; b&#226;tarde des machines et des machins qui partirait en vrille (et qui fait le dr&#244;le de la sc&#232;ne) mais&#8230; lui tout seul dans son affolement, ses gestes incoh&#233;rents, &#224; la mani&#232;re peut-&#234;tre d'un Jerry Lewis ou d'un Pierre Richard&#8230; ? &#8212; et on le suivrait cam&#233;ra &#224; l'&#233;paule notre type qui cavale, et imagine alors la danse de saint gui du cam&#233;raman, dans le petit espace de ta cuisine, pour esquiver les mouvements du fou (parce qu'il est fou, c'est s&#251;r, regarde comme le couteau manque de se traverser l'objectif), pour essayer de cadrer sur son visage mais&#8230; jamais, jamais on ne l'apercevrait distinctement, imagine ce combat, ce chaos exag&#233;r&#233; qui s'installe dans la cuisine &#224; mesure ou d&#233;mesure que les objets volent sur la table, et &#231;a donnerait un peu le tournis, comme pour pr&#233;figurer la suite parce que le type &#8212; s&#233;quence 3 &#8212; d'un coup on le voit se plier en deux, se tenir le ventre, en proie &#224; une forte naus&#233;e il file aux toilettes, on le suit en bouff&#233;e de chaleur, vertige, jambes coup&#233;es, &#224; genoux, mains agripp&#233;es &#224; la cuvette, la t&#234;te sur le rebord &#8212; nouvelle plong&#233;e depuis le plafond, avec ce sifflement qui s'&#233;lance, s'&#233;touffe, se relance sous les coups durs du c&#339;ur &#8212;, &lt;i&gt;jeaaAnne ? &#8212; ououiiiI ? &#8212; &#8216;p&#234;che-toi, faut s'hab'ller, &#8216;n est en r'tard, f'y aller&#8230; &#8216;ppel' Loulou&lt;/i&gt; &#8212;, et zoom sur la cuvette, sur la t&#234;te, le cr&#226;ne, pour une plong&#233;e dans la chevelure, le cuir m&#234;me, au type, mais&#8230; cheveux noirs ou cheveux blancs, encha&#238;nement avec fondu noir ou blanc&#8230; ? ou gris, tiens, vu ton poivre et sel&#8230; gris, pourquoi pas&#8230; ? et alors, en m&#234;me temps, on entendrait le pas lourd de la petite dans l'escalier en bois, qui craque, se d&#233;robe, on l'entendrait durant une minute&#8230; &#8212; s&#233;quence 4 &#8212; une minute oui, on le verrait aussi, le type &#8212; changement de plan, cam&#233;ra fixe &#8212; depuis la table de la cuisine en d&#233;sordre, dans le cadre de la porte &#224; galandage grande ouverte, une minute, les pieds d&#233;passant de la porte des toilettes, vers la gauche, et ceux, fugitifs, de la petite qui monte &#224; droite (d&#233;chirant l'escalier) et puis &#8212; ellipses, fugitives, rendues visibles par un saut de luminosit&#233; &#8212; ceux du grand qui descend de l'escalier (il va dans la cuisine), ceux de la petite, et tout &#231;a durant une minute &#8212; comme une minute de silence mais&#8230; on entendrait quand m&#234;me les petits, qui commencent &#224; jouer ou &#224; se chamailler, leurs coups secs cette fois sur les marches en descendant &#8212; et pas de r&#233;elle synchronisation le son, les coups, les mots, on les entend en l&#233;ger d&#233;calage avec l'image, ou dans une dr&#244;le de m&#234;l&#233;e l'espace d'un instant &#8212;, et les enfants une fois dans la cuisine, derri&#232;re la cam&#233;ra, on n'entend plus qu'eux, dans les rires et les cris avec les bruits du petit-d&#233;j, cliquetis de cuiller dans un bol, raclement de couteau sur la Cracotte&#8230; et&#8230; &lt;i&gt;il est o&#249; papa ?&lt;/i&gt; et le type &#8212; s&#233;quence 5 &#8212; il se r&#233;veille&#8230; non il va se r&#233;veiller &#8212; dans un angle impossible on a d'abord un gros plan, et mise au point (saut d'image ou flou), dans la chevelure (avec un &#233;trange lumi&#232;re dessus, comme si elle provenait de la cuvette !), puis zoom arri&#232;re, recadrage au besoin, pour apercevoir aussi le front, le nez, l'arcade sourcili&#232;re ouverte, les premi&#232;res gouttes de sang et&#8230; ce serait la m&#234;me s&#233;quence, la m&#234;me minute que pr&#233;c&#233;demment ? en tout cas, le sang coule, et on voit la main du type surgir pour s'essuyer mais&#8230; &#233;videmment, le sang s'&#233;tale sur tout le front et alors&#8230; la t&#234;te commence &#224; bouger, &#224; se redresser tant bien que mal &#8212; la cam&#233;ra aussi, pour la suivre, par de brefs mouvements saccad&#233;s, ou petits recadrages successifs, automatiques et al&#233;atoires, un peu comme l'a voulu Lars von Trier dans &lt;i&gt;Le Direktor&lt;/i&gt; (quitte &#224; manger la t&#234;te des acteurs !) &#8212;, et la main &#233;tale encore un peu plus de sang sur le visage d'un revers de main &#8212; on finirait par avoir le visage de profil mais&#8230; dans je ne sais quel contre-jour effa&#231;ant ses traits et accentuant les traces de sang et&#8230; disons rehaussant la nudit&#233; du visage, juste &#224; ce moment-l&#224; o&#249; tu reprenais vainement tes esprits&#8230; avec peut-&#234;tre ce quelque chose d'artificiel aussi, un c&#244;t&#233;&#8230; masque ? bref le type &#8212; s&#233;quence 6 &#8212; se redresse, assis et pas bouger sinon&#8230; il se tra&#238;ne ensuite sur le derri&#232;re, P&lt;i&gt;apa qu'est-ce t'as tu saignes !&lt;/i&gt;, il s'allonge sur le carrelage (et c'est frais), &lt;i&gt;&#8216;ppelle mamie... &#8212; Mamie qui ? &#8212; Lulu&#8230;&lt;/i&gt; &#8212; et la sc&#232;ne se passe de son point de vue, au sol, en contre-plong&#233;e, avec le petit qui prend le t&#233;l&#233;phone, appelle, et la petite au second plan, attabl&#233;e devant sa tasse de chocolat (avec une paille) qu'elle ne boira pas, immobile, et elle le fixe son papa au sol, &lt;i&gt;All&#244; mam'&#8230; ? oui bonj&#8230; c'est pap'&#8230; &#8212; dis-lui qu'j'suis tomb&#233;&#8230; &#8212; Non il est tomb&#8230; &#8212; dis-lui qu'j'saigne&#8230; &#8212; Il saigne &#224; l'&#8230; &#8212; qu'j'suis par terre&#8230; &#8212; Non il est pa&#8230;	terre. &#8212; dis-lui d'venir&#8230;&lt;/i&gt;, et elle est l&#224; en une minute, et pendant cette minute qu'est-ce qu'on voit ? qu'est-ce qui peut se passer&#8230; ? le petit qui va s'attabler &#224; c&#244;t&#233; de sa s&#339;ur et termine son bol de c&#233;r&#233;ales croustillantes, et puis une Cracotte &#8212; et on entendrait bien &#231;a, croquer, craquer et claquer dans la bouche, zoom sur le visage de la petite, impassible, fixant l'objectif, zoom avant lent embrassant la table en d&#233;sordre, le paquet de c&#233;r&#233;ales aux couleurs criardes d'on ne sait quel super h&#233;ros en collants s&#233;parant le fr&#232;re de la s&#339;ur, gros plan sur le visage de la petite jusqu'&#224; ce que ses yeux se d&#233;robent, sursautant quand la porte d'entr&#233;e claque&#8230; une fois et&#8230; &#8212; s&#233;quence 7 &#8212; deux fois, la porte elle claque deux fois mais&#8230; c'est le m&#234;me claquement, et le second c'est du point de vue du type au sol &#8212; m&#234;me si c'&#233;tait aussi son point de vue le zoom sur le regard de la petite mais&#8230; comme d&#233;tach&#233; de soi ? &#8212;, avec la t&#234;te de mamie Lulu qui surgit du canap&#233; (anthracite, rocailleux) &#224; c&#244;t&#233; duquel il se trouve, une t&#234;te immobile l'espace d'un instant, et qui glisse sur la t&#234;ti&#232;re, avance vite et se penche vers lui &#8212; on aurait &#224; peine le temps de voir le corps (massif, ombreux) qui soutient la t&#234;te de mamie Lulu &#8212; s&#233;quence 8 &#8212;, &lt;i&gt;ooOh ! oh la la !&lt;/i&gt; et puis&#8230; elle l'enjambe, on entend son pas derri&#232;re sa t&#234;te &#224; lui, elle ouvre un tiroir, le referme, et de l'eau coule, et puis&#8230; ses pas, et l'enjambement et puis&#8230; elle l'essuie avec un gant de toilette rouge (rouge bordeaux, et c'est frais, et humide), elle nettoie le sang sur le front, sur les joues &#8212; le gant presque &#224; chaque coup mange largement le champ de vision &#8212;, et puis&#8230; elle repart dans la salle de bain essorer le gant, revient pour essuyer aussi le bras, et frotter la main, et la poitrine, et le ventre, et accroupie, et lui la regarde faire et puis&#8230; o&#249; va le gant, dans sa course, ou sa danse sur le poignet, la paume, le sternum, et le bas-ventre &#8212; parce qu'il est torse nu le type, au saut du lit &#8212;, et puis&#8230; en toile de fond qu'est-ce qu'on a ? &#224; ton avis ? qu'est-ce qu'on voit, ostentatoire ? sa robe de chambre &#224; grosses fleurs &#224; mamie Lulu, et dessous &#233;videmment, accroupie, mais&#8230; attention ! quitte &#224; &#234;tre un peu irr&#233;el ou expressionniste l'art du contre-jour, fait qu'on ne verrait rien, on devinerait si tu veux mais on ne verrait rien &#8212; j'avoue, ce type &#224; terre, sonn&#233;, &#224; moiti&#233; mort, qui en profite pour jeter sous les jupes de sa belle-m&#232;re, &#231;a pourrait choquer mais&#8230; est-ce qu'il en a conscience ? oui, bien s&#251;r, on va quand m&#234;me pas le d&#233;douaner si facilement de sa reprise de conscience pour cause de commotion mais&#8230; dans sa conscience en &#233;veil ce qu'il voit, et le fascine m&#234;me c'est&#8230; comme l'origine du monde parce que, oui, &#224; ce moment-l&#224; il penserait &#224; sa femme le type, qui n'est pas l&#224;, seulement &#231;a, je suis d'accord avec toi, on ne peut pas le savoir, &#224; moins d'une voix off on ne peut pas le filmer, tout ce qu'on peut voir c'est&#8230; ce sombre dessous &#8212; et le gant retir&#233; du bas-ventre, l'objectif se fixerait l&#224;, sur les lignes charnues et ombreuses des cuisses sans horizon et puis&#8230; zoom plongeant dans ces profondeurs, comme David Lynch dans &lt;i&gt;Mulholland Drive&lt;/i&gt; nous a plong&#233;s dans la bo&#238;te noire qu'on vient d'ouvrir&#8230; et le type, alors &#8212; nouvelle s&#233;quence, ellipse, dans un fondu enchain&#233; du noir au blanc &#8212;, on le retrouve toujours allong&#233;, la lumi&#232;re d'une lampe d'examen en pleine figure (circulaire, l'aspect d'un &#339;il) et presque aussit&#244;t un voile bleu sur les yeux &#8212; et sur la cam&#233;ra &#8212;, un voile d'une minute durant laquelle passent des ombres et des bruits, de frottement, de cliquetis, une respiration r&#233;guli&#232;re, et le souffle continu d'un ordinateur, quelques bips, et puis&#8230; plus loin quelque chose qui roule, et des gens qui parlent, et &#231;a s'en va d&#233;j&#224; et&#8230; &#8212; nouvelle s&#233;quence, seconde ellipse, zoom arri&#232;re &#8212; et le type on voit sa peau, son dos, torse nu on aper&#231;oit sa colonne, ses c&#244;tes, assis sur une table d'examen et puis&#8230; toute la chambre, tout le mat&#233;riel et l'appareillage qui l'entoure, un &#233;trange environnement de couleurs primaires et secondaires, en particulier l'&#233;cran du moniteur de surveillance multiparam&#233;trique en face de lui, un peu &#224; droite, avec sa d&#233;clinaison, sur fond noir, de chiffres et de lignes, de rouge, jaune, bleu, blanc, le c&#339;ur en vert, instables&#8230; &lt;i&gt;&#231;a va monsieur ? &#231;a va ?&lt;/i&gt; et puis&#8230; dans un couloir, un long couloir jaune, sombre et vide, travers&#233; d'autres couloirs dont on per&#231;oit les lignes des murs d'autres couleurs (des pastels), et quelques personnes qui le coupent (du personnel, des visiteurs ?) &#8212; il est dans ce couloir, on le voit encore de dos, habill&#233; maintenant (t-shirt noir, pantalon de jogging noir, tennis blanches &#224; bandes fluo &#8212; une ombre en somme), devant le poste des infirmiers, &lt;i&gt;c'est par l&#224; sur votre droite&lt;/i&gt; &#8212; la cam&#233;ra le suit, glisse sur quelques pas, et s'arr&#234;te devant le poste illumin&#233; qu'il traverse, disparaissant au coin du mur, et puis&#8230; on se retrouve dans les toilettes, l'objectif erre pour nous faire d&#233;couvrir le lieu, la porte et les cloisons blanches, le plafond blanc, la cuvette blanche, et une porte claque, on sort, et on aper&#231;oit cette ombre en train de se laver les mains, on est toujours dans son dos, on s'avance un peu, il rel&#232;ve la t&#234;te, on s'&#233;carte un peu, son visage va nous appara&#238;tre dans le miroir, quand le plan se focalise subitement sur l'&#339;il et le gros pansement blanc qui se soul&#232;ve &#8212; r&#233;miniscence de la fameuse sc&#232;ne du &lt;i&gt;Chien andalou&lt;/i&gt; ? &#8212;, sur les fils noirs des points de suture pris dans la chair sanglante de la plaie &#8212; l&#233;ger effet sp&#233;cial de morphose &#224; l'appui qui ferait sentir qu'on est au sourire pr&#232;s&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb22&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;ana nb*&#034; id=&#034;nh22&#034;&gt;22&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ana nb&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il dort, il dort profond&#233;ment il dort, sa respiration s' &#233;vanouit, il dort, les cris de la meute ne le r&#233;veillent pas, il dort sans souffle visible, sans lumi&#232;re dans les yeux, le vent de juin soul&#232;ve &#224; peine ses cheveux, immobile des pieds &#224; la t&#234;te, il dort ; il dort jeune ombre dans l' heure de plomb - ne le regarde pas ne le regarde pas, fixe un point plus haut plus haut encore, ne regarde pas sa bouche immonde ne regarde pas ; ils crient maintenant , et les autres suspendus &#224; son geste regardent dans la m&#234;me direction, ils voient le front le sang couler sur le front le long du nez de la bouche toucher le sol se r&#233;pandre sur le sol ; ils le voient chercher l' air par &#224; coups aspirer la poussi&#232;re du sol garder les bras repli&#233;s sur sa t&#234;te prot&#233;ger ses yeux - ne le regarde pas ne regarde pas ses yeux immondes, bouge bouge - toi rel&#232;ve - toi, nargue le domine le enrage le cogne le brise le ; respire respire respire ; ils crient que c' est sa derni&#232;re chance, il se rel&#232;ve titube, et l' autre m&#232;ne, montre qu'il veut la peau de ce - putain de rat leuc&#233;mique - &lt;i&gt;one shot&lt;/i&gt; &#8211; il se retourne effleure son poing brandit son poing arm&#233; dans le vent de juin crie gueule hurle ; sa haine renforce sa force : face gauche du visage peinte en noir face droite du visage peinte en rouge et sur le haut du crane ras&#233; une t&#234;te de mort un soleil &#224; spirales ; il d&#233;limite la distance d' attaque, les trois autres s' &#233;cartent, il s' &#233;lance soul&#232;ve sa taille ses pieds du sol d'un coup, cogne d'un &#233;lan d'une contraction de tout le bras cogne d'un coup sec dur de sa main de son poing - one shot - il cogne encore - ce putain de rat leuc&#233;mique - il tourne il vise il cogne il tourne il vise il cogne, il sautille maintenant, tourne ses poings regarde l'un apr&#232;s l'autre ses poings les embrasse, il hurle il vocif&#232;re - putain de rat leuc&#233;mique - &lt;i&gt;one shot&lt;/i&gt; - on entend plus rien, c' est l'heure de plomb : le soleil vif br&#251;le blanchit les fa&#231;ades, une fille cheveux rouge ras&#233;s et trois mecs traversent la place.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb23&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Nicole Busquant&#034; id=&#034;nh23&#034;&gt;23&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Nicole Busquant&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;7h10, tout va bien, il serre contre lui la serviette en cuir que lui a d&#233;nich&#233;e sa ch&#232;re &#233;pouse au march&#233; aux puces, il sourit en se souvenant des mots doux chuchot&#233;s sur le pas de la porte &#231;a te fait une chic allure de geek mon ch&#233;ri, il aime quand sa femme le taquine sur son look qu'elle juge toujours un peu d&#233;cal&#233;, tiens, justement cette cravate en soie bleu marine &#224; petits pois blancs qu'il ajuste d'une main experte en v&#233;rifiant discr&#232;tement dans le reflet de la vitre les plis de son costume qu'il a dr&#244;lement bien fait de louer la veille, il jette un &#339;il &#224; la ronde, c'est dr&#244;le de voir tous ces gens &#224; peine r&#233;veill&#233;s, encore trois arr&#234;ts, dans vingt-cinq minutes il sera dans le bureau du Proviseur, un remplacement en math&#233;matiques de trois semaines, &#231;a tombe &#224; pic, il esp&#232;re bien d&#233;crocher le job surtout pour calmer le propri&#233;taire de son appartement, deux mois de retard, quelle honte, il a toujours pay&#233; scrupuleusement son loyer depuis qu'il est arriv&#233; en France, bon &#231;a devrait bien se passer, il a l'habitude de ce genre d'entretien, de la surprise palpable sur les traits de ses interlocuteurs quand ils saluent cet immense black en costard qui leur &#233;crase la main en leur pr&#233;sentant un CV impeccable, il sait que son physique impressionne et qu' un &#233;l&#232;ve un peu cin&#233;phile ne tardera pas &#224; s'exclamer ouah M'sieur, Michael Duncan, c'est vot' sozie ! Il essaie tout &#224; coup de se souvenir du nom du proviseur, mon Dieu, l' a-t-il &#233;crit dans les notes qu'il a gliss&#233;es dans son porte-feuille, voyons o&#249; est-il ce fichu porte-feuille, rien dans la poche int&#233;rieure de sa veste, &#224; l'arr&#234;t Voltaire, lorsqu'il voit monter dans le wagon deux contr&#244;leurs, un homme d'une cinquante d'ann&#233;es et une femme beaucoup plus jeune, il r&#233;alise alors brutalement qu'il n'a pas compost&#233; de billet, se met &#224; trembler, craint de ne pas supporter la honte d'&#234;tre pris en faute, les deux agents s'approchent, il cherche encore, s&#251;r d'avoir achet&#233; un carnet de tickets la veille, au moins prouver qu'il n'est pas mont&#233; sans titre de transport, des gouttes de sueur perlent sur son front le regard froid de la femme monte vers lui Monsieur bonjour votre titre de transport s'il vous pla&#238;t il les salue bafouille s'excuse poliment se lance dans une explication la femme le coupe je vais devoir verbaliser vous descendrez avec nous &#224; la prochaine station suivez-nous il se demande pourquoi l'autre contr&#244;leur se tient comme &#231;a en retrait silencieux la jeune femme est sous le regard &#233;valuateur de cet homme elle appliquera le protocole &#224; la lettre il tente &#224; nouveau malgr&#233; tout de la convaincre non elle ne fera pas d'exception oui il va devoir descendre &#224; la prochaine station de plus monsieur vous circulez sans pi&#232;ce d'identit&#233; le temps passe il sait qu'un retard m&#234;me de quelques minutes sera r&#233;dhibitoire il explique sa situation &#224; la jeune femme le plus pos&#233;ment possible sans s'&#233;nerver en d&#233;ployant toute la logique et toute la douceur dont il peut &#234;tre capable pour la persuader de le verbaliser ici-m&#234;me dans le wagon la femme monte le ton froidement r&#233;p&#232;te que le traitement doit &#234;tre le m&#234;me pour tout le monde il devra descendre avec eux au prochain arr&#234;t il n'y aura pas d'exception &#224; la r&#232;gle j'applique la m&#234;me r&#232;gle pour tous c'est l'&#233;thique de mon m&#233;tier oui Monsieur l'&#233;thique tic tic tout &#224; coup un &#233;clair il croit entendre Bourvil en chair et en os lui gazouiller aux oreilles la ta ca ta ca tac tac tique du gendarme c'est de verbaliser avec autorit&#233; alors c'est plus fort que lui un &#233;clat de rire immense et joyeux d&#233;ferle en cascade d'abord de sa propre bouche puis de bouche en bouche dans toute la rame hilare du tramway !&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb24&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Vanessa Morisset*&#034; id=&#034;nh24&#034;&gt;24&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Vanessa Morisset&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;une petite Quechua bleue, sa premi&#232;re tente dans le quartier, install&#233;e au pied de l'arbre, sur le trottoir au carrefour, ou plut&#244;t une sorte de petite place au creux d'un immeuble en L, ce qui lui laisse la place de poser tout autour ce que ne rentre pas dedans, ou serait trop dangereux comme son r&#233;chaud &#224; gaz, les aliments qu'il peut de toute fa&#231;ons laisser &#224; l'air frais, &#231;a les conserve, &#233;tant donn&#233; que, bien &#233;videmment, il n'a pas de frigo ; il se d&#233;brouille comme &#231;a Oleg ; parfois, &#224; l'heure o&#249; les enfants vont &#224; l'&#233;cole, quand les rues se remplissent de parents hyst&#233;riques courant dans tous les sens de peur d'arriver apr&#232;s la sonnerie, on le voit lui, qui ouvre sa tente, s'assoit sur le seuil pour boire son caf&#233; dans une tasse en m&#233;tal caboss&#233;e, mangeant ce qu'il a, ce qu'on lui a apport&#233;, achet&#233; pour lui &#224; la superette du coin, laiss&#233; dans un petit sac devant sa &#171; porte &#187;, il petit-d&#233;jeune tranquillement en saluant tout le monde qui passe devant lui, enfin toutes ces jambes de gens debout pendant qu'il est &#224; terre, la diff&#233;rence aussi c'est qu'il a le temps, il n'a pas grand chose &#224; faire, n&#233;anmoins certains disent qu'il travaille, qu'il a un petit boulot, et il est vrai qu'il est bien habill&#233;, toujours impeccable pourrait-on dire si cela ne sonnait pas si bizarrement par rapport &#224; sa condition de SDF, une dame lui pr&#234;te r&#233;guli&#232;rement sa salle de bain, d'autres l'invitent &#224; prendre un bon repas chaud, il semble si doux, ceux qui le rencontrent loin de sa tente ne peuvent pas se douter qu'il vit dans cette extr&#234;me pr&#233;carit&#233;, arriv&#233; ici si d&#233;muni et sans personne, sans famille, ce qu'il a v&#233;cu en ex-URSS il n'en parle pas, il le garde pour lui, et puis il est g&#234;n&#233; par la langue, quand on parle en anglais, &#231;a va, mais en fran&#231;ais, tenir une longue conversation lui est difficile, il arrive quand m&#234;me &#224; survivre, comme ce jour de grand m&#233;nage o&#249; il installe sa nouvelle tente, toujours une Quechua, mais verte, plus grande, il tient enti&#232;rement couch&#233; dedans, les passants ont pu assister au transfert m&#233;thodique de ses quelques affaires &#8212; il faut assez faire attention lorsqu'on n'a moins de deux m&#232;tres carr&#233;s &#224; soi, il faut &#234;tre ordonn&#233; &#8212; essentiellement des couvertures, des ustensiles, quelques v&#234;tements, et puis c'est &#224; peu pr&#232;s tout, la vie dans la tente connait quelques interruptions, l'hiver il dispara&#238;t quelques semaines, quand il fait vraiment froid, il accepte de partir avec le SAMU social, mais seulement quand il fait vraiment froid, sinon la soupe qu'ils apportent le soir lui suffit, plus inqui&#233;tants sont ses s&#233;jours &#224; l'h&#244;pital, pour sa jambe, bless&#233;e, il marche avec une b&#233;quille, mais tellement droit, avec une telle &#233;l&#233;gance qu'au sortir de sa tente on le croirait surgi d'un ch&#226;teau une canne &#224; la main, mais il y a aussi autre chose, &#224; la fin il &#233;tait de plus en plus fr&#233;quemment absent, un mois, puis deux, en soin palliatif, sa tente a disparu un jour, que sont devenues ses affaires dont il prenait un tel soin, l'association qui le suivait a d&#251; s'en occuper, c'est eux qui ont coll&#233; le petit mot sur l'arbre, pour lui rendre hommage, ils ont &#233;crit qu'il s'&#233;tait &#233;teint dignement, comme il avait v&#233;cu, avec au-dessus une photo de lui&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb25&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Quy&#234;n Lavan*&#034; id=&#034;nh25&#034;&gt;25&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Quy&#234;n Lavan&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Neuf jours, non dix, que &#231;a souffle sans discontinuer, depuis l'avant-dernier village, avec une rage froide aiguisant la dent de l'humidit&#233;, et bien qu'avec ses fr&#232;res il foule &#224; pr&#233;sent un chemin sec, ayant arrach&#233; le spectre de ses semelles &#224; l'avidit&#233; de la tourbe, il continue &#224; chaque pas d'incliner la cheville comme pour s'en d&#233;coller, avec un rejet sec du talon suivi de l'explosion d'une bulle de silence, m&#233;moire du claquement labial de la boue ; et s'il s'ent&#234;te &#224; faire lever le nez au talon, pour ainsi dire, c'est qu'il pr&#233;f&#232;re garder en r&#233;serve l'&#233;nergie qu'exigerait le fait de modifier sa d&#233;marche, conscient de ce que tout changement co&#251;te &#224; un corps &#233;puis&#233; &#8211; &#224; quoi bon d'ailleurs, on n'est jamais qu'&#224; quelques centaines de m&#232;tres de se retrouver &#224; patauger de nouveau &#8211;, et cependant, que survienne une pierre s&#232;che, voire atti&#233;die par un rayon &#233;chapp&#233; aux nuages, voil&#224; que son pied s'&#233;tonne, oui s'&#233;tonne de ce faible et miraculeux rayonnement de chaleur, de ce signe d'un au-del&#224; pareil &#224; l'apparition tonitruante en sa modestie du premier perce-neige, fleur d'hiver satur&#233;e de renaissance plus qu'un plein champ de jonquilles, et il s'&#233;tonne alors de cet &#233;tonnement dans un corps qui ne tient plus que par la r&#233;signation, par l'inertie, mais aussi &#8211; ne soyons pas mauvais joueur &#8211; la constance de l'&#226;me, nourrie par la voix et le pas accord&#233; de ses fr&#232;res, comme lui tout &#224; la t&#226;che de maintenir &#224; l'horizontale le pr&#233;cieux fardeau, la ch&#226;sse de ch&#234;ne sculpt&#233;e de runes et d'images o&#249; dort depuis pr&#232;s de deux si&#232;cles le bien-aim&#233; p&#232;re, le saint abb&#233;, le grand &#233;v&#234;que, pas n'importe lequel, le leur (&#224; ses fr&#232;res), et par cons&#233;quent le sien (&#224; lui), Cuthbert de l'&#238;le sainte de Lindisfarne (mais ne devrait-on pas plut&#244;t appeler Lindisfarne, &#238;le de saint Cuthbert) ; et tandis que le bord du cercueil mange un peu plus la chair amoindrie d'une &#233;paule depuis longtemps devenue insensible &#224; cette pression, paix d'outre-douleur, il se demande ce qu'il en sera d&#233;sormais, si la saintet&#233; du lieu se dispersera comme les pierres du monast&#232;re &#233;touff&#233;es de suie et de sang, comme pour faire taire en elles la vibration des hymnes, jet&#233;es p&#234;le-m&#234;le au bas du promontoire par les hordes venues et revenues du Nord, faisant d&#233;valer vers les vagues leur poids de pri&#232;res et de cris auquel r&#233;pondait l'appel tragique des oiseaux marins (&#224; les voir obstruer le ciel d'un noir pr&#233;sage d'ailes, le p&#232;re Abb&#233; a dit en frappant ses mains l'une contre l'autre comme on secouerait la poussi&#232;re de ses sandales, cette fois-ci c'en est assez, plions bagages mes enfants, notre temps de renards en tani&#232;re est fini, nous irons comme le Fils de l'Homme sans savoir o&#249; reposer notre t&#234;te &#8211; c'&#233;tait il y a deux ans d&#233;j&#224;), et il craint de craindre, la saintet&#233; pourrait-elle se dissoudre dans l'itin&#233;rance, &#233;puis&#233;e par l'exil comme ses fr&#232;res et lui, pouss&#233;s par le vent sur les landes noires, de village en ville, de ferveurs v&#233;ritables en app&#233;tits grim&#233;s et grima&#231;ants (les reliques en attisent plus d'un), vol migrateur sans destination ; mais si quelque chose en lui continue &#224; murmurer, insistant, qu'il n'avait pas sign&#233; pour cela, pour cette errance dans le vent et la pluie (&#224; quoi bon se faire c&#233;nobite si c'est pour vadrouiller loin du confort d'une cellule aux murs &#8211; et au toit ! &#8211; solides), c'est une voix qu'il &#233;coute distraitement, plus amus&#233; qu'agac&#233; depuis que le p&#232;re Abb&#233; lui a recommand&#233; de la d&#233;savouer sans col&#232;re, de la laisser causer, de se r&#233;gler sur la pers&#233;v&#233;rance de ses pieds et de ceux de ses fr&#232;res, puisque tel est le monast&#232;re, non pas les pierres rendues aux oiseaux, mais cette fraternit&#233; des pieds, des bouches, des &#233;paules sous le poids du ch&#234;ne, et voil&#224; qu'il sourit de l'&#233;paule et du pied en songeant que ce bois &#233;quarri n'est pas plus mort que l'Autre, celui que sur les ic&#244;nes on repr&#233;sente reverdissant, lan&#231;ant des rameaux tout neufs, des pampres, des fleurs, des grappes, et soudain c'est le sud lointain, la chaleur r&#234;v&#233;e, ces &#233;t&#233;s vermeils dont on lui a parl&#233;, o&#249; loin des tourbi&#232;res et des ciels de pluie, le pied sec des p&#232;lerins l&#232;ve dans une poudre de soleil des odeurs de paradis.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb26&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;MagEsc&#034; id=&#034;nh26&#034;&gt;26&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; MagEsc&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;et encore ce visage de l'enfant mort, l'image qui percute toutes les images, elle s'est avanc&#233;e lentement &#8211; petit espace mais d&#233;j&#224; pas mal de monde dans la pi&#232;ce &#8211; (elle est comme un hasard, cette fille est un hasard, on ne soup&#231;onne rien), Edith dit-on &#8211; je n'ai qu'un projet : dire l'histoire &#8211; le regard affirm&#233; dans un corps au bord du pr&#233;cipice -, on dit que son esprit s'est d&#233;cousu un soir de s&#233;paration, elle vient de s'asseoir &#8211; une chaise de bois, ancienne, un peu bancale &#8211; tous les regards vers elle , un grand silence, et soudain sa voix, et son corps qui se balance, et ses mots des yeux &#224; sa bouche, de sa bouche &#224; sa t&#234;te, de sa t&#234;te &#224; &#8230; &#231;a tourne &#8211; o&#249; suis-je ? je m'appelle Alice, non, Edith, non, cet enfant dont l'image fixe r&#244;de comme une ombre permanente &#8211; les yeux qui se posent sur la grande page blanche, &#233;crite, tous l'&#233;coutent avec attention, surpris, un jeune gar&#231;on assis &#224; m&#234;me le sol de b&#233;ton blanc au fond de la pi&#232;ce l'observe - ( il conna&#238;t son histoire), il la regarde et de nouveau le texte se d&#233;ploie comme une chanson, scand&#233; de tout son corps, le poids de son corps, le rythme de sa main r&#233;gulier qui scande, les mots port&#233;s par sa main qui guide, pas de lumi&#232;re dans ces yeux-l&#224;, une &#233;toile fixe, il y a deux heures lorsqu'elle est arriv&#233;e &#224; la gare personne ne l'attendait, son train avait du retard, elle ne conna&#238;t personne dans cette ville, elle a simplement une adresse, un rendez-vous pour une lecture publique, et voil&#224; qu'elle a pouss&#233; la porte de la boutique d'&#233;criture, il y avait des filles et des gar&#231;ons dehors qui fumaient et buvaient de la bi&#232;re, brouhaha de conversations, son h&#244;te qui l'accueille enfin et lui offre un verre, et voil&#224; qu'elle est assise, le dos un peu vo&#251;t&#233;, ses mots comme abrit&#233; dans la courbe de son long pull sombre &#8211; elle marque une pause, elle l&#232;ve la t&#234;te, &#233;chos dans nos t&#234;tes, applaudissements &#8211;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb27&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Marlen Sauvage*&#034; id=&#034;nh27&#034;&gt;27&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Marlen Sauvage&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;il y a tout ce qu'on &#233;chafaude, et parmi ce qui se raconte, ce &#224; quoi personne ne veut croire mais qui ne surprend personne une fois av&#233;r&#233; ; cette fin-l&#224; comme une fausse surprise : l'arriv&#233;e du printemps au fond d'un vallon, une tache claire pr&#232;s du ruisseau quand l'hiver depuis plusieurs mois se terre dans ses teintes gris violet, d&#233;voilant ses ar&#234;tes de roche br&#251;l&#233;e sur les reliefs et dans les combes (et les traces dans l'humus du sous-bois comme un corps tra&#238;n&#233;, rien &#224; voir avec le labour profond des sangliers), le blouson vert, puis le cadavre qui ne peut appartenir qu'&#224; L., elle que plus personne n'aper&#231;oit depuis des semaines longeant les routes et les chemins, les cheveux noirs embroussaill&#233;s, dans sa robe blanche devenue haillons gris, de vieilles tongs aux pieds, s'&#233;chappant dans les fourr&#233;s &#224; l'approche d'une voiture, &#224; l'approche de tout individu faisant mine de lui parler, de lui offrir &#224; boire ou &#224; manger, cette enfant du pays connue de tous (m&#234;me des nouveaux arrivants, pr&#233;venus de sa possible intrusion un jour chez eux, au hasard de leur absence), qui conna&#238;t la montagne comme sa poche, qui tourne autour des maisons, rep&#233;rant les voitures gar&#233;es momentan&#233;ment ou non, casse un carreau ici, pousse une porte l&#224;, escalade les murs, grimpe sur l'escabeau abandonn&#233; contre un cerisier jusqu'&#224; la saison prochaine, le tire sur le sol &#224; hauteur de la fen&#234;tre ; agile comme un chat et mince comme une anguille, s'engouffre dans le secret de chaque b&#226;tisse oubli&#233;e de ses habitants pour un temps qu'elle ignore, et de son pas dansant, visite chaque pi&#232;ce, fouine dans les armoires, s'allonge sur les lits, caresse les fauteuils en chantonnant, ouvre les frigos, les cong&#233;lateurs, en &#233;num&#232;re le contenu, pensive ; revenue ce soir-l&#224; dans sa maison favorite (il y a longtemps qu'elle y a mis les pieds) o&#249; elle a, de l'ext&#233;rieur, rep&#233;r&#233; l'ordinateur cach&#233; derri&#232;re le rideau, elle a envie d'un film, pianote en s'asseyant sur les coussins du canap&#233;, reste sur le qui-vive toutefois, marmonne de temps en temps, son &#339;il noir scrute vite la p&#233;nombre, elle se d&#233;tend, rassemble ses pieds sous ses fesses, se r&#233;chauffe sous le plaid orang&#233; o&#249; elle a vu si souvent la m&#232;re de Romain se recroqueviller, s'assoupit un moment, se redresse brutalement, secoue la t&#234;te, devine la pr&#233;sence d'un animal, un matou surgi de la chati&#232;re, tente de le faire fuir en soufflant vers lui mais il a ses habitudes et la d&#233;daigne de toute son arrogance f&#233;line, trottinant d'un pas press&#233; ; &#224; sa maigreur, elle devine la femelle allaitante partie retrouver dans la chambre voisine ses chatons laiss&#233;s l&#224; le temps d'une chasse ; maintenant elle fouille dans les mails, et ce qu'elle lit ne lui pla&#238;t pas, &#224; la moue renfrogn&#233;e du d&#233;saccord succ&#232;de la froideur de la col&#232;re, elle arrache d'un coup vif le pansement sali qui recouvre son &#339;il gauche, laissant &#233;chapper un cri aigu comme celui d'une souris surprise par un pi&#232;ge ; l'horloge vintage en m&#233;tal affiche cinq heures et l'hiver le jour tombe t&#244;t de ce c&#244;t&#233; de la vall&#233;e, sa silhouette maigre se profile telle une ombre dans la maison depuis plus d'une heure, elle voudrait allumer dans la cuisine, mais craint d'&#234;tre rep&#233;r&#233;e bien que la maison soit en bout de hameau ; elle ouvre un tiroir, &#233;carte deux serviettes de table dans leur rond de couleur (elle aurait aim&#233; cela avoir son rond de serviette ici ou ailleurs, dans une maison, il y a longtemps), trouve des allumettes et quelques photophores qu'elle dispose en rond sur la table basse devant elle, soupire tandis qu'ils diffusent une lumi&#232;re tremblotante ; elle a ouvert le gaz, f&#233;brilement cherch&#233; une casserole (les yeux dans le vague elle voit d&#233;filer des images d'avant, quand ils jouaient &#224; s'aimer comme des adultes), attrap&#233; un paquet devant elle, (se souvient de leur angoisse de voir d&#233;barquer Paul ou C&#233;line), d&#233;chire d'un coup de dents le sachet de spaghetti et le jette entier dans l'eau bouillante, sans apercevoir la paire d'yeux qui la suit dans le halo de lumi&#232;re, derri&#232;re le fenestron au-dessus de l'&#233;vier, qui voit suinter son &#339;il ab&#238;m&#233; qu'elle essuie d'un revers de main tout en surveillant la cuisson des p&#226;tes, la paire d'yeux qui la regarde se passer la langue sur les l&#232;vres, danser d'un pied sur l'autre, se saisir d'un blouson vert chevauchant le dossier d'une chaise, d&#233;vorer en quelques minutes la pl&#226;tr&#233;e &#224; m&#234;me la casserole, l&#226;cher celle-ci dans le bac en inox, ouvrir le robinet, boire au filet d'eau, retourner vers le coin de salon, pieds nus, ses tongs crasseuses tra&#238;nant pr&#232;s du canap&#233; sur lequel elle se vautre &#224; plat ventre avant de s'&#233;tendre sur le dos, les bras sous la t&#234;te &#8211; tandis que du regard elle fait le tour des murs, s'arr&#234;te sur les photos de son amour d'enfance, placard&#233;es dans le d&#233;sordre avec celles de sa s&#339;ur &#8211; Romain et sa compagne, Romain et ses amis, Romain et son enfant, (Romain adoss&#233; au buffet jaune d&#233;cor&#233; de frises fleuries, Romain attisant le feu dans la chemin&#233;e aux tuyaux argent&#233;s, Romain glissant un CD dans le lecteur, Romain aux l&#232;vres sensuelles pos&#233;es sur les siennes), et elle, tournant la t&#234;te vers le miroir pourrait y surprendre le regard pos&#233; sur elle, mais elle a les yeux perdus d'une somnambule, &#233;bauche un rictus de tristesse ou de col&#232;re, se l&#232;ve brusquement, crache sur les photos, referme l'ordinateur d'un geste violent avant de souffler toutes les bougies d'un seul coup en grommelant, et c'est un pas claquant sur le carrelage qui l'alerte, trop tard, que quelqu'un a fait irruption dans la salle, sans qu'elle ait entendu un bruit de cl&#233;s, l'homme tient dans sa main gauche la porte d'entr&#233;e ; d&#233;sar&#231;onn&#233;, il la reconna&#238;t, l'appelle, s'avance vers elle qui hurle, l'esquive, s'engouffre dans la nuit ; L., L., L., c'est moi, Paul, tu ne crains rien, reviens, mais ses appels se perdent dans le froid sans atteindre L. qui court en tous sens, se griffant aux branches, se tordant les pieds dans les accrocs du terrain, harcel&#233;e par les bogues de ch&#226;taignier ; haletant comme un animal, affol&#233;e par le souffle qui la poursuit, la fr&#244;le ; accrochant son blouson vert dans le sous-bois de cette nuit noire, furieuse apr&#232;s elle, et aucune lune pour &#233;clairer sa fuite, son ascension vers le sommet de la montagne o&#249; une cl&#232;de lui tient lieu de refuge ; quand elle entend le chant de la chouette hulotte &#224; son passage, pr&#232;s du ch&#234;ne rouvre qu'elle reconna&#238;t, soulag&#233;e, d'un battement de cils, c'est peut-&#234;tre l&#224;, &#224; cet &#233;cart impr&#233;vu, parmi tout ce qui se raconte&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb28&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Isabelle Jaunet-Perrotte&#034; id=&#034;nh28&#034;&gt;28&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Isabelle Jaunet-Perrotte&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;[...] 4 susceptible de se rendre : chez sa m&#232;re en Is&#232;re, c'est l&#224; qu'elle suppose que sa m&#232;re vit c'est ce qui est &#233;crit dans le rapport que lui a lu la juge lors de la derni&#232;re audience o&#249; chacun de ses parents &#233;tait absent, si bien que la juge en a mis pour trois ans ce qui est assez rare, jusque la majorit&#233; elle a dit, et de toute fa&#231;on personne pour contester, l'&#233;ducatrice a rajout&#233; &#224; quelle point elle s'&#233;tait apais&#233;e depuis son arriv&#233;e sur l'unit&#233; des ados et combien c'&#233;tait bon pour elle d'&#234;tre dans un cadre contenant et rassurant ; 5 signalement :coutumier des faits : non-accompagn&#233; de-n&#233;ant, tenue vestimentaire : sweat noir &#224; capuche, jean bleu, tennis &#224; semelles compens&#233;es parce que elle est la plus petite des quatre s&#339;urs et n'a jamais accept&#233; de ne pas d&#233;passer la taille d'un m&#232;tre cinquante et un, &#226;ge apparent : dix-sept ans , mais elle n'en a que quinze, elle a toujours fait un peu plus vieille que son &#226;ge sans doute press&#233;e d'en finir avec cette p&#233;riode de la vie o&#249; il est dit qu'il est bon qu'une personne structur&#233;e accompagne l'enfant vers sa vie d'adulte mais de structur&#233;e comme le demandent les institutions il y en a eu aucun, pourtant Claude &#233;tait la seule personne qui lui avait donn&#233; de l'attention et du r&#233;confort, seulement son casier judiciaire et sa gueule marqu&#233;e par la vie n'ont pas fait bon effet &#224; la dame charg&#233;e d'enqu&#234;ter sur son cas, Claude n'a pu &#234;tre la personne digne de confiance, que pourtant elle &#233;tait, chez qui elle aurait pu r&#233;sider ; connu pour avoir des addictions : non ; corpulence : en surpoids ; pr&#233;ciser si le mineur est parti avec des affaires personnels si oui lesquels, elle a emport&#233; la carte postale envoy&#233;e de Barcelone par Maria, Laurie n'a jamais voulu quitter la France pour le camp de vacances, elle est rest&#233;e au foyer et si au d&#233;part c'&#233;tait le bonheur : une &#233;ducatrice pour elle toute seule qui lui fait les m&#234;mes p&#226;tes &#224; la bolognaise que Claude, la lune de miel n'a dur&#233; que trois jours : Marcus est arriv&#233; et c'en est vite fini de toutes ces petites attentions rien que pour elle, Marcus est le genre trouble du comportement qui vous met &#224; sac toute une institution en moins de deux heures, ils sont tous sens dessus dessous, le directeur a m&#234;me fait une visite alors qu'il &#233;tait parti en vacances avec ses trois enfants et sa femme chez la m&#232;re de cette derni&#232;re qui a une maison en Bretagne avec piscine ; heure de la disparition : 02h15, Martine,la veilleuse de nuit s'est endormie quelques minutes sur l'&#233;cran de sa tablette, Laurie est pass&#233;e sous son nez sans difficult&#233;, Marcus lui ne dormait pas, il ne dort jamais d'ailleurs, il l'a accompagn&#233;e jusqu'&#224; la porte de sortie et lui a offert un sourire plein de tendresse comme elle n'en avait pas eu depuis Claude, &#231;a l'a &#233;mue et presque retenue, mais il faut absolument, et elle ne sait pas pourquoi, qu'elle aille v&#233;rifier si sa m&#232;re est encore l&#224;-bas, elle sent le regard de Marcus accompagner ses pas jusqu'au bout de la ruelle, elle entend la porte se refermer, Marcus attend une heure et puis doucement r&#233;veille Martine la veilleuse de nuit pour lui dire qu' il n'y a personne dans la chambre de Laurie qu'il ne sentait pas bien et avait voulu chercher du r&#233;confort aupr&#232;s de sa camarade mais qu'apparemment elle &#233;tait partie, le temps que Martine reprenne ses esprits, cherche dans le bureau en d&#233;sordre des &#233;ducateurs le formulaire de d&#233;claration de fugue, Laurie arrive &#224; l'entr&#233;e de de la ville, tend son bras dans la nuit quand elle aper&#231;oit les phares d'une voiture, les deux jeunes plut&#244;t sympathiques qui s'en vont au festival Trans l'embarque ; 6 disparition signal&#233;e le 17 juillet 2017 ; le fax arrive sur le bureau du fonctionnaire de police , c'est la septi&#232;me d&#233;claration de fugue de la nuit, Laurie est bien install&#233;e &#224; l'arri&#232;re du break de ces nouveaux amis...&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb29&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jos&#233;phine Lanesem*&#034; id=&#034;nh29&#034;&gt;29&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Jos&#233;phine Lanesem&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;la plage comme une plainte interminable insoutenable o&#249; elle avance avec son &#233;l&#233;gance qui est une nostalgie de nouveaut&#233; mince jusqu'&#224; la blessure et le visage d'une splendeur ravageuse qui la vengera qui la venge d&#233;j&#224; son parapluie rose bomb&#233; tourne dans le paysage en cendres que le vent soul&#232;ve en nu&#233;es sa fille la pr&#233;c&#232;de potel&#233;e et pipelette sous l'arc doux de ses joues et de ses couettes dans sa robe de poup&#233;e d&#233;par&#233;e par l'anorak rappelant un cerf-volant frip&#233; et &#233;chou&#233; maladroite par trop de tendresse pour un monde d&#233;mesur&#233; elle tr&#233;buche sur les galets la mer l&#232;che ses souliers avale ses lacets monte et visqueuse enlace ses genoux ses mains cherchent avec inqui&#233;tude un appui dans l'&#233;cume elle en perd l'&#233;quilibre bascule s'affaisse dans sa robe qui se gonfle en bou&#233;e bariol&#233;e puis &#233;clate en bulle arc-en-ciel le froid l'embrasse avec la honte sa m&#232;re la regarde sans sourire ni froncer de haut de si haut le parapluie tourne plus vite une vague arrive dans son dos et d'un coup la rabat contre terre ses cheveux se confondent avec les algues ses genoux avec les galets son &#226;me avec l'abysse puis l'eau reflue lentement et d&#233;gouline tandis qu'elle se redresse le parapluie continue de tourner l'appel et la lumi&#232;re se brouillent dans sa gorge une nouvelle vague survient suivie d'autres qui se chevauchent sans tr&#234;ve l'ensevelissant dans leur va-et-vient de plus en plus profond creusant sa poitrine &#224; mesure jusqu'&#224; susciter quand elle touche au c&#339;ur des t&#233;n&#232;bres l'&#233;blouissement de l'origine (le lib&#233;rateur &#224; peine d&#233;barqu&#233; et sur la plage sa m&#232;re &#233;cartel&#233;e la boue qu'il force en elle le cri qui tombe sur le monde) soudain elle repousse la pression se d&#233;m&#232;ne tente &#224; la fois d'aller de l'avant et de toucher le fond &#233;merge enfin sans trop savoir comment lutte &#224; toute force pour atteindre la gr&#232;ve &#224; son arriv&#233;e sa m&#232;re recule surprise et amus&#233;e &#244;te du bout des doigts son &#233;troit gant en daim et lui tend la main pour l'accueillir ou l'&#233;carter ce n'est pas tr&#232;s clair elle a son air de tous les jours la plage d&#233;serte autour rien ne s'est pas pass&#233; immobiles l'une aux oreilles menues au point de se r&#233;duire au seul cartilage au-dessus de sa nuque gracile o&#249; la bise h&#233;risse quelques flamm&#232;ches et l'autre aux l&#232;vres gonfl&#233;es et violac&#233;es de noy&#233;e comprim&#233;es sous ses poings qui tentent de se fermer f&#233;rocement mais tremblent seulement de ne plus rien sentir un geste de reproche pour le manteau et la robe une envie &#224; pleurer de lait chaud et de lourds rideaux au retour la petite racontera tremp&#233;e pr&#233;cipit&#233;e et la m&#232;re rira &#233;tincelante tu dis n'importe quoi&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb30&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Benjamin Revol*&#034; id=&#034;nh30&#034;&gt;30&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Benjamin Revol&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Sa vie n'est qu'une succession d'emmerdements (au propre comme au figur&#233;), il doit penser quand il monte dans la voiture en se grattant le derri&#232;re, encore ce matin il en a eu la preuve, quand ayant fini son petit-d&#233;jeuner, il est all&#233; s'habiller et pr&#234;t &#224; partir il avait attendu sa maman ; cependant, alors qu'elle l'avait rejoint dans le salon, v&#233;rifiant une derni&#232;re fois que tout &#233;tait ferm&#233;, il avait eu envie d'y aller ; exasp&#233;r&#233;e, elle avait lev&#233; les yeux au ciel et lui avait dit d'y aller, alors il y &#233;tait all&#233;, pensant pouvoir faire &#231;a vite, lui qui prenait toujours son temps, &#224; l'&#233;poque et m&#234;me aujourd'hui, c'&#233;tait l'un de ses moments privil&#233;gi&#233;s et il aimait ne pas se presser, mais c'est plein d'une confiance illusoire en ses capacit&#233;s qu'il &#233;tait entr&#233; aux toilettes, confiance vite dissip&#233;e, lorsque sa maman lui demande o&#249; il en est et qu'il n'a pas commenc&#233; ; alors, comme lors des rares fois o&#249; il doit se d&#233;p&#234;cher, par exemple &#224; l'&#233;cole, ou chez des copains, ou chez de la famille, ou dans n'importe quelle situation quand il n'a pas le temps de prendre son temps, ces fois-l&#224; qui le plongent dans la d&#233;tresse et lui font dire que jamais plus jamais il ne se retrouverait dans cette situation et pourtant&#8230; le voil&#224; encore transpirant, hagard, obnubil&#233; par ces fois magiques o&#249; il prend son temps, o&#249; il peut se d&#233;tendre et laisser son esprit vagabonder pendant que son corps fait le sale boulot, chacun dans son coin remplissant sa fonction mais voil&#224;, l&#224;, chacun emp&#234;che l'autre de fonctionner, son esprit est tout entier tourn&#233; vers son corps, il essaye d'actionner mentalement chacun des muscles li&#233;s &#224; l'expulsion, les bodybuilder font la m&#234;me chose lorsqu'ils cherchent la mind muscle connection mais, &#231;a, il ne le sait pas encore ; de fait, son corps occupe tout entier son esprit, contrairement &#224; ses vagabondages spirituels, son corps, t&#234;tu et d&#233;sob&#233;issant lui rappelle qu'on ne peut pas toujours faire ce qu'on veut dans la vie et alors, &#224; ce moment pr&#233;cis, on se rappelle ces fois l&#224; o&#249; la volont&#233; s'&#233;crase contre la mati&#232;re &#8211; comment vivre si notre corps, sens&#233; nous ob&#233;ir, nous emp&#234;che de poursuivre nos ambitions ? devrions-nous consid&#233;rer le refus du corps &#224; ex&#233;cuter une fonction de maintenance comme une r&#233;bellion ? une mutinerie de la mati&#232;re sur l'esprit ? ou bien est-ce l'esprit, voulant dicter unilat&#233;ralement ses ordres au corps, qui constitue une ing&#233;rence des fonctions sup&#233;rieures sur les fonctions inf&#233;rieures ? d'ailleurs, doit-on voir une hi&#233;rarchie dans les diff&#233;rentes fonctions ? alors l'humilit&#233; semble &#234;tre la le&#231;on de ce combat, il a sursaut&#233; &#224; l'&#233;cho du &#171; plouf &#187; et a profit&#233;, une seconde, du soulagement avant de se rhabiller en vitesse, Il avait d&#251; s'imaginer sa maman l'attendant, press&#233;e, pour se d&#233;p&#234;cher comme &#231;a et s'essuyer si distraitement, ce qui, il s'en &#233;tait assez vite rendu compte, lui ferait passer une journ&#233;e merdique.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb31&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Alex Fern&#034; id=&#034;nh31&#034;&gt;31&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Alex Fern&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;voil&#224; c'qu'il lui dira, que &#231;a plaise ou non, c'est comme &#231;a, c'est comme &#231;a, qu'il dit, peut pas toujours se faire avoir, peut pas toujours baisser la t&#234;te-courber l'&#233;chine comme ils disent, il marche, fait noir dans c'couloir, tiens j'fais des rimes qu'il dit, trop longtemps qu'&#231;a dure, marre de c'train-train, h&#233; toi-l&#224; bouscule pas, &#231;a va ouais, qu'il dit, les gens sont dingues parfois j'te jure, rien qui va et celle-l&#224;, non mais quelle allure elle a allurella ella ella, &#231;a y est il divague, me rendra fou ce type, un jour il lui dira, il lui dira c'qu'il pense, y' verra bien qui j'suis, qu'il pense, fatigu&#233;, mal aux pieds, il a mal aux pieds &#224; force de marcher, et c'couloir qui n'en finit pas, non mais r'gardez-les tous ces cons, font tous comme moi, faut pas croire, il murmure entre ses dents, pourquoi que j'cours comme &#231;a, y'a pas l'feu, j'fais tout comme eux, qu'il dit dans sa t&#234;te, laisse-les courir, arr&#234;te un peu, pose-toi l&#224;, tiens r'garde l&#224;, peinard, il regarde l&#224;, il est peinard c'ui-l&#224; avec sa guitare, 'f'rait mieux d'se taire, il passe devant l'assis &#224; la guitare, f'rais mieux d'te taire, qu'il lui dit, joue mal, peinard, ouais, qu'il dit, mais mal, il ronge sa col&#232;re tout pr&#232;s du gars &#224; la guitare, faut pas que j'm'arr&#234;te, va me d'mander une pi&#232;ce, j'l'ai pas, m&#234;me pas une pi&#232;ce, alors pour lui pas, m&#234;me pas, il sirote son amertume, non mais j'peux pas, peux pas m'arr&#234;ter, peut-&#234;tre aurait-il voulu se poser, s'asseoir &#224; c&#244;t&#233; et puis parler peut-&#234;tre, et puis non, personne, parler &#224; personne, va d' l'avant qu'y disent, pointe ton doigt droit devant, mais devant y'a quoi, y'a quoi, y'a c'con-l&#224; qui lui dit qu'&#231;a va pas, qu'&#231;a peut plus continuer comme &#231;a, qu'y'en a marre, d&#233;ficits, dividendes, productivit&#233;, charges, tout se m&#233;lange dans sa t&#234;te qui bouillonne de rage, y'en a marre, ouais, c'est moi qui en ai marre, mon pote, pas toi, et pis tiens, j'te la donne pas ma d&#233;mission, j'te la jette &#224; la gueule, pis j'me casse, tu m'verras plus, finit, plus jamais, qu'il lui dira, et bien fort encore, que tout le monde entende, d'puis quand qu'on m'cause comme &#231;a d'abord, vingt ans de bo&#238;te et tu m'insultes, qu'il dira, il a envie de hurler, mais il marche, furieux, il a encore le lait d'sa m&#232;re au bout du pif et y m'crie d'ssus, y m'chie d'ssus, qu'il dira &#224; tous ses coll&#232;gues, et bien fort, que tout le monde en profite, tu sais pas qui j'suis, pardon madame, quoi, oui, j'parle tout seul, et alors, j'vais fermer ma gueule pis c'est tout, il se tait, il &#233;cume, il marche droit devant lui, pis tout ces gens qui puent, fait chaud dans l'm&#233;tro, sont tous mouill&#233;s, tout qui pue, et celle-l&#224;, pas fi&#232;re allure avec ses sacs, t'as fait tes commissions, mamie, qu'il pense mais ne dit pas, ne parle pas comme &#231;a, pourrait &#234;tre sa m&#232;re, il voit bien qu'elle est vieille, qu'elle a du mal &#224; marcher avec cette superposition de chaussons chaussures rafistol&#233;s ficel&#233;s comme de grosses saucisses, il esquisse un sourire, tu vas o&#249; 'tit' m&#232;re, hein, o&#249; tu vas pauv' petit bout de femme avec tes gros bagages, il finirait bien comme elle, tiens, s'il se laissait aller, mais il va, droit devant, devant lui y'a rien, mais il marche, il faut marcher, et marcher droit, c'est c'qu'on lui a appris, depuis tout petit, du boulot j'en trouverai, il n'est pas manchot, il n'a pas le bac, mais l'exp&#233;rience, &#231;a compte l'exp&#233;rience, la vrai, les responsabilit&#233;s, l'atelier, enfin, bon, y'en n'a plus, tout ras&#233;, vont tout fermer, qu'il dit, vont pas m'faire chialer quand-m&#234;me, merde, v'l&#224; qu'&#231;a coule tout seul, m&#234;me pas d'mouchoir, fait chier, et tout ceux-l&#224; qui courent, on ne sait o&#249;, et qui le bousculent, pourquoi qu'y m'bousculent, hein, peut pas r'garder o&#249; y va c'ui-l&#224;, envie d'arr&#234;ter, il a envie d'arr&#234;ter l&#224;, pis qu'ils s'arr&#234;tent tous, l&#224;, tout d'un coup, comme pour une photo, tout arr&#234;ter, les gens, le m&#233;tro, la lumi&#232;re, tout, et puis les regarder, les garder, pour lui, tout pour lui, un &#224; un il les voit, les visages et les corps, les odeurs, les couleurs, pour la premi&#232;re fois, les yeux, leurs yeux, leurs regards, leur absence de regard, il n'y a que lui qui verrait leur regard, que j'plonge dedans, que j'm'y perde, savoir c'qu'il y a dedans, dans l'regard, dans l'absence de regard, dans leurs yeux, celui-l&#224;, tiens, il ne l'avait pas vu celui-l&#224;, qu'il est grand, grande tige, pas comme les autres, pas qu'il est grand, mais pas pareil, des grands, y'en a, y'en a tant, mais pas comme lui, qu'est pas plus grand, mais pas pareil, il semblait subjugu&#233; par ce personnage, comme devant une soudaine apparition, un artiste qu'on dirait, un du seizi&#232;me s&#251;rement, y' porte bien, l'&#233;l&#233;gance qu'on dirait, mais pas pareil, qu'est-ce qu'il fout l&#224;, pas dans l'taxi, mais ici dans tout ce d&#233;ballage de viandes emmaillot&#233;es qu'arr&#234;tent pas d's'agiter, il observe le visage tout lisse, les cheveux souples comme de la soie, la bouche dessin&#233;e comme celle d'une jeune femme et puis les yeux, le regard, son regard, si doux, si calme, on dirait qu'y'm'regarde, me r'garde pas, j'suis pas l&#224;, transparent que j'suis, il le fixe, j'veux pas qu'tu m'vois, il le regarde c'est s&#251;r, j'vais lui claquer l' beignet s'y continue, il voudrait s'approcher mais ne peut pas, pourquoi que j'reste l&#224; &#224; l'mirer comme un con, faut que j'marche, il doit reprendre sa route dans ce couloir interminable, quitter cette image insolite, j'ai du l'r&#234;ver, il r&#234;ve en marchant, &#231;a fait passer le temps, il se rassure, il marche, et ce couloir tout droit tout long qu'on n'en voit pas le bout, pas la fin, la faim, faut que j'mange, pas bouff&#233; depuis hier soir, qu'il dit, &#224; cause de ce type, il se remet &#224; baragouiner, c'te saloperie qui s'prend pour dieu-l'p&#232;re-le-fils-et-l'saint-esprit, d'l'esprit, il en n'a pas, y'a qu'les sous qui l'int&#233;ressent, la rentabilit&#233; comme y dit, pis tout l'monde qui l'dit maintenant, m&#234;me au poste, il parle fort les gens se retournent sur lui timidement &#224; son passage, fait chier c'te crapule, pas comme son p&#232;re, lui c'&#233;tait un monsieur, un vrai, savait c'que c'est que l'boulot, y v'nait pas avec la ferrari-d&#233;capot'-prend-les-cl&#233;s-range-moi-&#231;a, non, il n'en peut plus de marcher, le fils, lui, ce con, le m&#233;pris y'a qu'ce serpent-l&#224; dans sa bouche, passe la vieille femme aux cabas, qu'est-ce qu'il fait l&#224;, &#224; l'arr&#234;t, il l'avait pourtant d&#233;pass&#233; tout &#224; l'heure en marchant d'un pas plut&#244;t alerte, et pis v'l&#224; que j'suis l&#224;, depuis quand, merde, j'm'en &#233;tait m&#234;me pas rendu compte, j'deviens dingue, il dit qu'il devient dingue, comme s'il sortait d'un comas, elle arrive la pauvre vieille, il l'aiderait bien, mais il ne la conna&#238;t pas, comment fait-elle avec tout ces v&#234;tements superpos&#233;s sur elle, c'est &#224; peine si on distingue son visage encapuchonn&#233; de cache-nez de laine, qu'est-ce qu'elle fout avec tout &#231;a su'l'dos, qu'il dit, p't &#234;tre qu'elle a &#233;t&#233; belle dans l'temps, y'a des restes qu'elle enfouit dans ses fringues, elle passe devant lui, il est plaqu&#233; au mur comme un cloporte, il la laisse passer, avec ses sacs on dirait une abeille aux pattes charg&#233;es de pollen, c'est qu'elle a du en butiner des souvenirs pour les charger l&#224;-dedans, elle pue, elle aussi, pis p't&#234;t' que moi aussi j'pue, peut-&#234;tre que lui aussi il pue pour les autres pas pour lui, pas pour moi, j'le sens pas, peux pas savoir, faut que j'marche, il doit marcher, ne plus penser ne plus r&#234;ver, marcher, dans ce couloir sans fin, avancer vers un point, un point final, comme apr&#232;s une phrase, quand elles s'arr&#234;te, quand est-ce qu'elle s'arr&#234;te, demande l'enfant &#224; la ma&#238;tresse, quand il y a un point, et pis c'est tout, mais ce n'est pas tout, et &#231;a recommence, il r&#234;ve d'oc&#233;an et de palmiers, comme sur cette affiche publicitaire, sur l'autre quai, j'veux entrer dans l'image et me fracasser la gueule contre le mur, la poup&#233;e j'peux pas la toucher, l'soleil peut pas m'chauffer, la mer elle peut pas m'noyer, se noyer, en voil&#224; une id&#233;e, c'est dans ce couloir qu'il se noie, &#233;touff&#233; dans cette nasse d'humano&#239;des, comme dans un oc&#233;an de sargasses, mais sous les sargasses qu'est-ce qu'il y a, quoi en dessous, quoi dedans, dedans la mer, dedans la mort, l'amer, la mer&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb32&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jacques de Turenne&#034; id=&#034;nh32&#034;&gt;32&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Jacques de Turenne&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; pardon &#244; mon bon seigneur J&#233;sus, pardonnez-moi &#187; &#8211; l'incantation est venue bloquer en catastrophe les images et les profanations qui surgissaient sans crier gare &#8211; cette fois &#231;a a commenc&#233; juste apr&#232;s ces deux-l&#224; qui s'embrassaient goul&#251;ment, et derri&#232;re tous ces bic&#233;phales en liesse soud&#233;s &#224; pleine bouche les chars d'arc-en-ciel d&#233;filaient, partout on se tr&#233;moussait on s'exhibait, on criait on dansait, on chantait &#8211; tout allait encore finir en d&#233;vastation absolue, la divine punition, la sainte h&#233;catombe &#8211; &#171; rien d'autre &#224; foutre celui-l&#224; qu'emmerder le pauvre monde ? &#8211; pardon &#244; mon bon seigneur&#8230; &#187; &#8211; la preuve, partout ici le grand carnaval des gueules cass&#233;es et certainement pas celles des esquint&#233;s de la grande guerre, celle dont elle a vu des sc&#232;nes dans les vieux films noir et blanc, les archives qu'on passait des fois &#224; la t&#233;l&#233; ! &#8211; ( la pire, atroce, avec ses tranch&#233;es couronn&#233;es d'&#233;pines en fer barbel&#233; &#8211; les obus &#224; m&#226;cher terre et cadavres bras en croix &#8211; le goupillon des geysers cracheurs de boue depuis les trous remplis d'eau &#8211; au fond et coll&#233;s aux parois les corps-grumeaux sangl&#233;s de larges ceinturons, forc&#233;ment que &#231;a aurait d&#251; &#234;tre la der des der et pourtant &#8230;) &#8211; m&#234;me, &#231;a lui revient d'un coup &#8211; uniquement parce qu'elle a lu ou quelqu'un lui a racont&#233;, (qui bon dieu, mais alors qui et c'&#233;tait quand ?) les gueules cass&#233;es c'est pas le nom d'un tirage sp&#233;cial qui se jouait dans les lendemains de l'armistice &#8211; une sorte de loterie ? &#8211; comme quoi c'est bien banal l'id&#233;e qu'il faut d&#233;dommager d'une fa&#231;on ou de l'autre tous les caboss&#233;s de la vie &#8211; qu'ils ont droit &#224; r&#233;paration &#8211; mais savoir s'ils ont servi la patrie les d&#233;glingu&#233;s quelle importance ? &#8211; elle sent rebondir les ricochets ext&#233;nu&#233;s d'une fr&#233;n&#233;sie ancienne, couv&#233;e en sourdine et bien &#233;mouss&#233;e aujourd'hui, avec l'&#226;ge qui la grignote patiemment, les drogues abrutissantes des docteurs &#8211; comme de la bu&#233;e sur une vitre : un voile opaque devant le monde flout&#233; au-dehors, cotonneux et engourdi &#8211; dedans les minables reliques de la fureur grandiose qui d&#233;vorait sa jeunesse &#8211; (ah ! &#8211; &#233;lever enfin l'univers &#224; sa vraie belle pleine et infinie d&#233;mesure &#8211; tout changer &#8211; parce que la vie s'en fiche total de ces histoires de justice et d'injustice, de donner &#224; chacun pareil &#8211; les bonheurs, les f&#234;tes et les vacances en bords de mer, elle les distribue &#224; la louche et c'est s&#251;r que les rasades sont pas pour tous remplies &#224; ras bord &#8211; alors putain de nom de dieu tout refaire quoi ! ) &#8211; &#231;a la noue toujours tr&#232;s loin au-dedans du ventre : cette folie de vivre en abondance, d'o&#249; &#231;a lui parvient donc encore et &#231;a sortait d'o&#249; ? &#8211; quand elle pouvait pas s'emp&#234;cher, que c'&#233;tait si fort et exaltant &#8211; quand elle &#233;tait cent mille fois plus immense qu'elle &#8211; m&#234;me &#8211; un jaillissement &#8211; une effervescence &#8211; une &#233;ruption totale de l'univers qu'elle palpait partout &#224; la fois &#8211; une incandescence &#233;ternelle de lave en fusion ! &#8211; aujourd'hui elle se br&#251;le tout au plus &#224; de br&#232;ves fulgurances, oscille entre de lointains remous de col&#232;re, tandis qu'enfoui au plus profond d'elle-m&#234;me un s&#233;diment de m&#233;lancolie fossile en p&#226;te visqueuse &#233;tale sa glue &#8211; en surface cr&#233;pitent de petites pastilles d'excitation vive &#8211; reflets lumineux perce-yeux, comme qui dirait une peau d'oc&#233;an en cotte de maille pour emp&#234;cher les remont&#233;es des abysses ; bien s&#251;r les id&#233;es d&#233;baroulent quelques fois encore &#8211; une horde affaiblie dans sa bonne t&#234;te carr&#233;e rigolarde et grisonnante, coiff&#233;e tr&#232;s court, &#224; la gar&#231;onne , c'est d'abord ce curieux murmure qu'elle a appris &#224; rep&#233;rer avec le temps : une sorte de bruit de fond lointain et l&#233;ger &#8211; puis la rumeur enfle roule et caracole &#8211; une cavalcade de mots et d'images filent bon train et soul&#232;vent sous leurs sabots la temp&#234;te pulv&#233;rulente &#8211; ensuite le nuage &#233;touffant barbouille tout, mais rapidement maintenant il abaisse ses volutes et retombe en faisant toujours un peu taper le c&#339;ur &#8211; elle grommelle, amus&#233;e, effar&#233;e, s&#233;duite par ces derniers soubresauts de l'ancienne &#233;bullition ; s'appuyant sur son d&#233;ambulateur on la voit avancer, le dos bien arrondi sous la robe de chambre orange &#8211; (je suis un insecte bizarre &#8211; une dr&#244;le de b&#234;te &#224; carapace ou &#224; bon dieu &#8211; pour lui je frotte mes &#233;lytres &#8211; je suis son cantique &#8211; son flocon de couleur &#8211; son amoureuse perp&#233;tuelle &#8211; la prunelle ador&#233;e de son &#339;il unique &#8211; parce qu'il faut qu'il soit carr&#233;ment borgne, presque aveugle pour foirer autant de trucs &#8211; le vrai pourri d'enfant de salaud &#8211; pardon &#244; mon bon seigneur J&#233;sus ) &#8211; aussit&#244;t elle corrige : &#231;a serait impossible s'il devait consoler toutes celles qui ont perdu leur entrain leur jeunesse un bras une jambe un &#339;il un mari un enfant une m&#232;re &#8211; le chien ou un chat et tout, tout ce qui finit toujours par se barrer ! &#8211; pareil pour l'envie de vivre &#8211; d'ailleurs &#224; quoi &#231;a me sert de continuer &#8211; perdre mon corps ma t&#234;te et des lambeaux de peau tatou&#233;e en violac&#233; &#8211; mes veines qui claquent rien qu'&#224; souffler dessus, tellement je me fripe et me dess&#232;che &#8211; ma viande rendue mauvaise avant de dispara&#238;tre autour des os &#8211; tu fous le camp la vieille et te revoil&#224; &#224; nouveau enferm&#233;e ! &#8211; (&#171; pourquoi vous m'avez enferm&#233;e ici &#187; elle se lamentait une autre fois &#8211; il y a bien longtemps &#8211; , &#171; si vous me laissez l&#224; je vais mourir je le sens bien oui je vais mourir &#187;, et tous autant qu'on &#233;tait autour d'elle on avait bien convenu qu'elle ressassait une boucle insens&#233;e &#8211; on pensait qu'il lui restait plus que &#231;a, cette litanie, qu'elle allait pas tenir tr&#232;s longtemps avec ce filament de presque rien, c'est ce qu'on se disait et esp&#233;rait secr&#232;tement, un peu honteux, en d&#233;finitive aussi h&#233;b&#233;t&#233;s et stuporeux qu'elle, &#8211; mais c'&#233;tait sans compter que c'&#233;tait encore pour convaincre et faire mal, elle essayait autant qu'elle pouvait &#8211; &#224; coups de mots qui cognent et creusent et scient dans les t&#234;tes : retenir &#8211; obliger &#8211; forcer, mais rien &#224; faire, &#231;a traversait pas, &#231;a rentrait pas, elle reconnaissait les airs de conspirateurs de ceux qui partaient en soupirant : &#171; mais tu sais bien, on n'a pas le choix, c'est pas possible ! &#187; aussit&#244;t elle recommen&#231;ait de supplier en hurlant tout doucement (ce cri &#233;chou&#233; qui agonisait au bord de ses l&#232;vres &#8211; une plainte blanche et psalmodi&#233;e &#8211; inaudible) &#8211; coinc&#233;e derri&#232;re la vitre tout autour d'elle, sa cage de verre portable &#8211; comme un animal fou se balan&#231;ant derri&#232;re sa grille &#8211; elle lan&#231;ait sa corde de phrase, toujours la m&#234;me, et nous autres, tous les autres de l'autre c&#244;t&#233;, on n'entendait jamais rien, saisissait jamais rien de l'appel : &#171; je vais mourir &#231;a je le sais bien si vous me laissez-l&#224;, soyez gentils, sortez moi de l&#224; &#8230; &#187;) &#8211; c'&#233;tait r&#233;gl&#233; d'avance pour tous, et pourtant la voil&#224; qui erre encore, nomade dans ce campement, ce ramassis de d&#233;class&#233;s au rebut, fr&#232;res et s&#339;urs de maladie, de vieillesse, de d&#233;ch&#233;ance &#8211; sangl&#233;s pour certains sur des fauteuils roulants, ici une grimace et son casque sur la t&#234;te, la barbe en clous de girofle et les dents en pointill&#233;s, l&#224; un corps tordu vrill&#233; et partout des ombres h&#233;sitantes qu'un eefil de limace baveuse relie &#224; la terre (la premi&#232;re fois bien s&#251;r &#231;a l'avait choqu&#233;e toute cette ruine, elle s'&#233;tait dit, mais qui je suis moi &#8211; devenue quoi &#8211; pour me trouver m&#234;l&#233;e &#224; &#231;a !) &#8211; mais maintenant elle le voit plus ce d&#233;cor d'ici chez les fous ou de l&#224;-bas chez les vieux, ou l'inverse, ou les deux, ou alors &#231;a l'amuse (le dicton : vaut mieux en rire qu'en pleurer, parce que les larmes, quand &#231;a commence &#8230; ) &#8211; elle est partout &#8211; dans les chambres des uns ou des autres, battant le rappel pour le repas, les m&#233;dicaments, retournant ranger les armoires &#8211; (se rendant indispensable pour garder des habitudes !) &#8211; elle d&#233;ambule au milieu de paroles anonymes et m&#233;lang&#233;es comme ces badauds nonchalants, au coude &#224; coude, nez point&#233;s vers les lumi&#232;res clignotantes, les soirs de f&#234;tes foraines : &#171; pardon &#244; mon bon seigneur J&#233;sus pardonnez-moi ! &#187; &#8211; &#171; je cherche ma m&#232;re, elle m'attend pour rentrer &#224; la maison vous l'avez pas vue ? &#187; &#171; poussez-vous je suis press&#233;e &#187; &#8211; &#171; tous ces hommes que j'ai connus ils m'ont pas fait la vie facile non &#231;a c'est s&#251;r &#187; &#171; alors on y va ? &#187; &#171; ils ont quel &#226;ge vos chats ? &#187; &#171; oh ils sont gentils ils pleurent jamais, c'est bizarre ils mangent jamais rien ! &#187; &#8211; elle rit au ralenti derri&#232;re son cadre m&#233;tallique &#8211; poussant ses mandibules noires et gourdes d'insecte rouill&#233; elle fixe ceux qu'elle croise de ses petits yeux clairs (deux confettis tomb&#233;s d'un ciel d'&#233;t&#233; bien bleu), braise et feu aux joues ; elle monte &#8211; elle monte, les infirmi&#232;res le disent : attention elle monte ! &#8211; forc&#233;ment c'est sexuel les chewing-gums du distributeur de pr&#233;servatifs l&#224; &#8211; haut vers la caf&#232;te dans le parc de l'h&#244;pital &#8211; elle en est revenue avec sa s&#339;ur arriv&#233;e pour la visite du dimanche et toute secou&#233;e de rire elle balance en continu des trucs amus&#233;s sur les homosexuels&#8230; faut dire qu'&#224; la t&#233;l&#233; on a montr&#233; la gay pride et &#231;a l'a mise en trouble et en &#233;moi &#8211; &#171; pardon &#244; mon bon seigneur J&#233;sus pardonnez-moi &#187; &#8211; elle l'a inscrit d'une &#233;criture fine et serr&#233;e sur ce bout de papier, rapport&#233; de l'aum&#244;nerie du vendredi apr&#232;s-midi, g&#226;teaux pri&#232;res et chants &#8211; le feuillet est soigneusement pos&#233; sur la table de chevet blanche, &#224; c&#244;t&#233; du lit m&#233;dicalis&#233; &#224; barri&#232;res &#8211; c'est l&#224; qu'elle dort, derri&#232;re une porte rouge brique au bout du long couloir quadrill&#233; de gris &#8211; sur la table elle a scotch&#233; en plein milieu une vieille photo d&#233;color&#233;e de Mireille Mathieu avec son casque de cheveux, &#171; elle est adorable cette petite ! &#8211; c'est un ange de Dieu &#8211; bien s&#251;r qu'elle est vivante &#187; &#8211; tout autour des bouchons plastiques color&#233;s (rouge-orange-vert-bleu-p&#226;le) de bouteilles d'eau ou de soda, align&#233;s en guirlande de lumignons : &#171; mais non elle est pas morte je vous dis &#187; c'est juste pour la beaut&#233; que &#231;a met ; ce lit chaque nuit elle y a mal &#224; la jambe, bon dieu, rien pour faire passer &#231;a &#8211; &#231;a la lance depuis la fesse tout le long derri&#232;re la cuisse et de tourner se tourner retourner &#231;a change rien, cal&#233;e sur 15 oreillers &#231;a change rien, les cachets &#231;a change rien, parler &#231;a change un peu : &#171; vous inqui&#233;tez pas &#231;a va aller je me d&#233;brouillerai &#187; &#8211; quand l'infirmi&#232;re sort elle lui dit toujours &#171; &#224; demain &#187;, elle rajoute le pr&#233;nom avec application, elle termine en insistant bien dessus, c'est un talisman, une promesse qu'elle fabrique, une assurance pour grignoter du rab, se faire durer encore un peu, elle sait pas pourquoi mais c'est comme &#231;a : se prolonger c'est depuis toujours tout entortill&#233; avec l'envie de baisser le rideau, un coup c'est pile un coup c'est face ( &#231;a se torsade la mort et la vie, et jamais savoir laquelle prendra le dessus &#231;a l'agite &#231;a l'&#233;puise &#231;a la tuera bien s&#251;r cette lutte, pour finir&#8230; ) ; c'est aussi pour &#231;a que les institutions elle y a fil&#233; son existence, de tranches d'agitation en d&#233;gringolades dans des trous sans fond &#8211; de l'h&#244;pital psy au domicile, puis en maison de vieux l'&#226;ge venant, puis encore l'h&#244;pital pour se requinquer jusqu'&#224; la prochaine fois ; &#231;a explique l'organisation nickel : la photo depuis longtemps pass&#233;e d'une petite fille qui regarde droit vers l'objectif, dans son cadre pas cher, marron clair imitation bois &#8211; dress&#233;e aussi sur la table de nuit : c'est pris dans une all&#233;e &#233;troite et bord&#233;e de vert sombre devenu presque noir, avec dedans des taches &#233;vanouies, autrefois rouges &#233;carlates &#8211; le jardin de la famille d'accueil, aujourd'hui tout fan&#233; ; elle aurait pu t&#233;l&#233;phoner ! &#8211; au moins &#8230; &#8211; pour la f&#234;te des m&#232;res ! &#8211; c'est pas bien compliqu&#233; d'appeler, &#231;a fait plaisir un coup de t&#233;l&#233;phone, et ce jour l&#224; &#224; toutes les infirmi&#232;res elle a souhait&#233; une bonne f&#234;te des m&#232;res &#8211; quand elle pleurait un peu c'&#233;tait ce grand malheur qui lui revenait &#8211; cette petite qu'ils lui ont prise quand elle avait leur &#226;ge, dire qu'elle l'appelle m&#234;me pas &#8211; plusieurs fois elle l'a jou&#233; ce plaisir que &#231;a lui ferait, &#224; chaque blouse blanche elle s'accrochait et souhaitait toute la f&#234;te qu'elle aurait voulu pour elle ; c'est pour &#231;a que quand l'autre patient, le grand a cri&#233; : &#171; tu fais chier la vieille toujours dans les pattes &#187; et bien elle a donn&#233; 20 euros pour son anniversaire &#224; l'ado filiforme et &#233;dent&#233;e qui a pris aussit&#244;t sa d&#233;fense : &#171; non laisse-l&#224; tranquille hein &#187;, elle avait gueul&#233; , &#171; si c'est pas malheureux, t'aimerais pas &#234;tre ici, toi, &#224; son &#226;ge, &#231;a pourrait &#234;tre ta m&#232;re ! &#8211; et puis elle est gentille &#187; &#8211; et m&#234;me si elle se doutait pas que celle-l&#224;, la jeune, elle lui en piquerait demain 20 ou 30 de plus dans son porte-monnaie, c'est pas grave, c'est pas cher pour compter pour quelqu'un &#8211; c'est &#231;a qu'elle retiendra au bout &#8211; (mais aussi : elle est malhonn&#234;te quand m&#234;me, c'est pas bien d'aller se servir dans les affaires des gens, pourtant faut la comprendre, elle a pas grand chose, c'est vraiment triste d'&#234;tre &#224; l'h&#244;pital &#224; son &#226;ge, comme moi la premi&#232;re fois &#8211; en m&#234;me temps qu'ils m'ont pris mon b&#233;b&#233;) &#8211; c'est &#231;a qu'elle se dira avant d'oublier les 20 ou les 30 euros vol&#233;s, &#231;a lui a fait remonter il y a longtemps et c'est comme hier, sa gosse qui lui a &#233;t&#233; enlev&#233;e parce qu'elle criait et pleurait tout le temps, et elle, elle s'&#233;nervait de pas savoir la calmer et puis elle s'est mise &#224; faire pareil &#8211; elle a rien pu s'emp&#234;cher &#8211; elle se rappelle bien, crier aussi, et pleurer aussi, de rage et d'impuissance, &#224; plus pouvoir s'approcher du berceau, la terreur-panique de la serrer fort l&#224; &#8211; arr&#234;ter enfin les hurlements &#8211; mais comment faire comprendre et expliquer, comment se faire entendre ? &#8211; on gagne jamais avec les docteurs, ils croient tout savoir et n'&#233;coutent qu'eux-m&#234;mes, et ton homme c'est tout comme, il renonce &#224; t'entendre, comme &#231;a, toi qu'il conna&#238;t, toi qu'il a tenue dans ses bras, toi qu'il a caress&#233;e, &#224; qui il a fait serment des mots d'amour et de fid&#233;lit&#233;, pour le meilleur et les restes, il oublie tout d'un seul coup pour se mettre avec un savant qui parle ses mots importants, il te r&#233;p&#232;te avant de partir : &#171; le docteur l'a assur&#233;, c'est pour ton bien, faut que je rentre &#224; la maison maintenant &#8230; &#187; &#8211; voil&#224;, d'un coup tu bl&#234;mis, tu deviens le s&#233;isme que &#231;a fait quand dans sa bouche la maison c'est plus chez nous &#8211; tu t'effondres tu te recroquevilles tu te ratatines &#8211; tu ressembles plus &#224; rien, ou alors une petite boule toute frip&#233;e p&#233;trie et gluante, tu es du papier m&#226;ch&#233; tout glac&#233; dans ta t&#234;te et entre leurs mains &#224; tous, c'est tout ce que tu es &#8211; c'est &#231;a qu'elle a pris en pleine face, abasourdie, sonn&#233;e, la premi&#232;re fois qu'elle a butt&#233; de plein fouet contre la cage de verre, et c'est &#231;a maintenant qui la broie encore, chaque fois qu'elle oublie de rire ou de r&#233;p&#233;ter : &#171; pardon &#244; mon bon seigneur J&#233;sus &#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb33&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;V&#233;ronique S&#233;l&#233;n&#233;&#034; id=&#034;nh33&#034;&gt;33&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; V&#233;ronique S&#233;l&#233;n&#233;&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;le monde va, ils l'ont dit &#224; la t&#233;l&#233; aux actualit&#233;s : les politiques d'ici et d'ailleurs se sont rencontr&#233;s serr&#233; la main invit&#233;s &#224; d&#238;ner, ils se sont congratul&#233;s et r&#233;ciproquement, ils ont pris des d&#233;cisions, sign&#233; des d&#233;crets des accords des trait&#233;s pour assurer leurs lendemains (mais tout le monde sait bien comment &#231;a marche, alors passons), une &#233;quipe a gagn&#233; un match l'autre l'a perdu, les uns vont boire pour f&#234;ter la victoire les autres boiront pour oublier la d&#233;faite ; lui, il a vu la journ&#233;e s'&#233;tirer s'&#233;tirer &#224; croire qu'elle ne finirait jamais, en t&#233;moigne le cendrier d&#233;bordant de m&#233;gots, et il faut maintenant qu'il se coltine la travers&#233;e de la soir&#233;e, la Grande vadrouille il conna&#238;t par c&#339;ur tellement elle a &#233;t&#233; programm&#233;e, la vie au temps des pyramides il s'en fout, la vieille gueule de Drucker qui se croit toujours jeune et qui s'incruste, ses sourires de faux-cul d'habitude il en rigole, ce soir il trouve le spectacle r&#233;pugnant, il se l&#232;ve et sort sans &#233;teindre la t&#233;l&#233; ni la lampe chevet, sans refermer la porte de sa chambre sous les toits, sauna en &#233;t&#233; glaci&#232;re en hiver, pourquoi aller dans le d&#233;sert pourquoi aller au p&#244;le nord, il a tout &#231;a &#224; domicile ; &#224; cette heure b&#226;tarde, avant le d&#233;barquement des vrais noctambules et l'enfermement &#224; double tour de ceux qui passeront la nuit chez eux, il se sent prisonnier dans le sas : c'est la saison o&#249; on s'attarde aux terrasses des brasseries et des trattorias o&#249; il y a la queue devant les resto-rapides qui d&#233;bitent kebabs et burgers frites o&#249; le jour met trop de temps &#224; mourir g&#226;chant le plaisir de d&#233;ambuler seul dans les rues vides ; &#224; force de l'arpenter il conna&#238;t le quartier comme sa poche, les graffitis fleurissent comme des fleurs v&#233;n&#233;neuses sur les portes, les murs, &#224; des endroits et des hauteurs improbables quelquefois, il a fallu en d&#233;ployer de l'astuce et de l'&#233;nergie, il fallait avoir vraiment envie de laisser sa trace, de marquer son territoire comme un chien qui pisse &#224; tout bout de champ sur les trottoirs, lui ce genre de truc &#231;a le d&#233;passe ; il n'a pas besoin de lire la pancarte sur la vitrine de la droguerie en face de chez lui, la seule du centre ville qui r&#233;sistait encore, il sait qu'elle annonce sa fermeture d&#233;finitive ; l'&#233;glise &#233;vang&#233;lique jouxtant la droguerie n'a pas ouvert aujourd'hui, c'est toujours comme &#231;a le jeudi, il y a belle lurette qu'il a appris que dieu a ses heures d'ouverture et ses jours de rel&#226;che comme n'importe quel commer&#231;ant, seulement la boutique divine n'est pas pr&#232;s de faire faillite, &#224; la diff&#233;rence du magasin de Cuir et Fourrures devant lequel il passe en &#233;vitant de regarder la grille en fer forg&#233; qui ne se rel&#232;vera plus, BB a gagn&#233;, plus besoin d'offrir des peaux de phoque de veau ou de vison pour se taper des femmes, plus besoin pour les hommes de la haute de les sortir dans le monde ainsi par&#233;es pour montrer qu'ils ont du bl&#233; et des couilles, fini de fantasmer sur la femme &#224; poil sous le manteau de fourrure, il fait semblant d'y croire le temps d'arriver &#224; hauteur de l'&#233;picerie orientale, elle reste ouverte jusqu'&#224; une heure du matin, c'est &#224; ce moment l&#224; que l'&#233;picier fait son chiffre d'affaires, les bouteilles d'alcool s'&#233;coulent bien quand il fait soif pour toute une faune qui se tra&#238;ne jusque l&#224; pour avoir sa dose et tenir jusqu'&#224; l'heure o&#249; le commun des mortel se r&#233;veille ; l'&#233;picier a l'habitude de d&#233;poser sur le trottoir ses cartons et cagettes vides, il voudrait lui dire que le trottoir n'est pas une poubelle, un jour il le lui dira ; pas ce soir ; ce soir il a une boule en barbel&#233;s qui fait le yoyo dans sa gorge et quand chaque d&#233;glutition d&#233;chire et laisse la chair &#224; vif on pr&#233;f&#232;re se taire, c'est humain ; poivrons &#233;puis&#233;s salades en bout de course tomates agonisant dans leurs cageots c&#244;toient sur l'&#233;tal oignons patates piments p&#233;tant la forme, la vision r&#233;veille un sentiment d'injustice, la femme qui sort de l'&#233;picerie orientale l'en d&#233;tourne, il ne l'a encore jamais vue par ici, une &#233;trang&#232;re au quartier, une &#233;trange &#233;trang&#232;re, si d&#233;charn&#233;e qu'on dirait qu'elle a pos&#233; &#224; m&#234;me les os le fard sens&#233; lui donner bonne mine, le buste pench&#233; en arri&#232;re elle avance sur ses tibias en portant un sac plastique d&#233;bordant de paquets de g&#226;teaux et de plaques de chocolat, machinalement il lui embo&#238;te le pas, la maigreur de ses jambes lui fait des pieds d&#233;mesur&#233;s, qu'elle tienne debout est un miracle, il est incapable de d&#233;tourner les yeux de la robe vert pomme qui accentue le c&#244;t&#233; trognon de la silhouette &#8211; trognon pas dans le sens mignon, trognon dans le sens rognure en voie de disparition, d'extinction imminente &#8211; c'en est fascinant ; il ne la voit pas se rendre &#224; une f&#234;te avec ses sucreries, elle va s&#251;rement les manger toute seule et se faire vomir apr&#232;s comme ces anorexiques boulimiques qu'ils ont montr&#233;es &#224; la t&#233;l&#233; dans une &#233;mission qu'il a regard&#233;e l'autre nuit quand il n'arrivait pas &#224; dormir ; il salue d'un geste de la main Pierrot qui remonte la rue sur le trottoir d'en face ; il marche si vite le Pierrot que sa r&#233;ponse se perd dans l'air du soir ; il est toujours en retard, incorrigible, il ne sait pas &#234;tre &#224; l'heure, s'il &#233;tait son boss il y a longtemps qu'il lui aurait dit d'aller se faire attendre ailleurs au Pierrot, seulement voil&#224; il est titulaire le Pierrot et ce sont les vacataires comme lui qui ont &#233;t&#233; licenci&#233;s ; devant lui le trognon de pomme verte ne peut pas faire trois pas sans changer de main son sac plus lourd qu'elle, et si elle s'&#233;talait devant lui l&#224; sur le trottoir, il aurait au moins quelque chose &#224; raconter s'il rencontrait un copain, il saurait tourner &#231;a bien, pour montrer qu'il sait toujours rigoler, il pourrait dire quelque chose comme : &#171; H&#233; les gars, parole, j'ai vu marcher un squelette, &lt;i&gt;c'&#233;tait tremblant, c'&#233;tait troublant&lt;/i&gt;, c'&#233;tait v&#234;tu d'une robe verte, &#231;a courait &#224; sa perte... &#187; ; Z'auriez pas une p'tite pi&#232;ce &#224; d&#233;panner ? il passe sans un regard pour le punk &#224; chien, il n' a d'yeux que pour la pomme verte ; il aimerait savoir si elle vit seule ou chez ses parents, elle a l'air jeune mais donner un &#226;ge &#224; des os il ne sait pas faire, il ne pourrait pas la serrer dans ses bras par peur de la casser, un peu d&#233;go&#251;t&#233; peut &#234;tre aussi ; elle vient d'arriver en bas de la rue, alors qu'elle s'appr&#234;te &#224; tourner &#224; droite il se rappelle que &lt;i&gt;les routes vont vers des pays&lt;/i&gt;, dans celui de la pomme verte l'air est, &#224; sa mani&#232;re, tout aussi irrespirable que dans le sien, cette certitude, venue comme &#231;a, en marchant derri&#232;re le Trognon l'&#233;tonne deux secondes, deux pas plus loin il n'y pense plus, la petite pomme a tourn&#233; &#224; droite, il est vingt heures cinquante &#224; l'horloge de l'&#233;glise, fataliste il crie (un cri tout int&#233;rieur, que personne n'entendra) Trop tard petite s&#339;ur, trop tard pour nous deux, mais trop t&#244;t pour d&#233;sesp&#233;rer ; quand les affiches coll&#233;es sur les transformateurs &#233;lectriques sur les pas de porte &#224; louer ou &#224; vendre et jusque sur les poubelles de rue parlent musique et vous invitent &#224; danser &#224; vous &#233;clater la vie va, quand la vitrine de la banque en face de l'&#233;glise reste pimpante c'est bien que la vie va et qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil : les m&#234;mes toujours prosp&#232;rent qui n'ont jamais eu de soucis &#224; se faire, c'en est fatigant ; arriv&#233; &#224; son tour en bas de la rue il s'immobilise &#224; c&#244;t&#233; de l'arr&#234;t de bus, il fait toujours chaud, il respire la sueur &#226;cre du macadam fondu, &#231;a le fait tousser, il reste malgr&#233; tout debout &#224; regarder la toute petite robe verte finir de dispara&#238;tre, la parenth&#232;se de sa soir&#233;e referm&#233;e, il crache par terre, s'assied sur le banc de l'arr&#234;t de bus, allume sa &#233;ni&#232;me cigarette, tire dessus en fermant les yeux comme, quand vient la nuit, on tire les rideaux avant de fermer portes et fen&#234;tres, tandis qu'alentour le monde toujours vient et va.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb34&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Anne Klippstiehl&#034; id=&#034;nh34&#034;&gt;34&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Anne Klippstiehl&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;et l'on glisserait du cauchemar au dialogue cin&#233;matographique : &#171; I'm Daniel Blake ! (le film de Ken Loach, Palme d'Or au festival de Cannes, partout visible) hey ! I'm Daniel Blake ! and you, what's your name ?, what's your fucking name, guy ? &#187; ce besoin de sortir des putain des fucking comme si c'&#233;tait Robert de Niro &#224; qui &#231;a arrivait ce genre de situation d&#233;gradante, de haut niveau de violence, mordre dans les mots, PUTAIN, les siffler, les cracher, FUCKING, ce jour de novembre, jour comme les autres, juste que c'est un lundi, un d&#233;but de semaine, quand tout commence, quand les emmerdes s'accumulent alors que l'on en est qu'au premier des sept jours qui vont devoir s'enfiler, du mois qui en compte trente en novembre, un de moins qu'en octobre, c'est d&#233;j&#224; &#231;a, et la r&#233;ponse serait : je ne suis personne ! ok ? NOBODY ! condamn&#233; &#224; l'errance, non, pas &#338;dipe, pas aveugle, flou peut-&#234;tre, ou entrevoyant, entre filant dans cette putain de bordel de merde de queue ! mais pas aveugle, non, pas clairvoyant non plus, sinon je les aurais capt&#233;s, lui d'abord : &#171; S'IL &#201;TAIT PAS UN PEU, ( un peu quoi ?) JE LUI AURAIS P&#201;TER LA CHEVILLE ! &#187;, c'est un gars qui a dit &#231;a, (il &#233;tait sur le point de pouvoir parler &#224; l'h&#244;tesse ((comment la nommer ?)), celle qui accueille et dispatche les ((comment dire ?)) requ&#233;rants ?, sur le point d'en savoir un peu plus sur sa situation) et la personne derri&#232;re lui, une femme, qui s'est s&#251;rement dit : ah ! merde ! &#231;a va aller moins vite que ce que je pensais, et qui s'est adress&#233;e au gars : &#171; OUI, &#199;A AURAIT &#201;T&#201; BIEN, &#199;A, DE LUI P&#201;TER UNE CHEVILLE &#187;, et d'autres derri&#232;re de ricaner, ou de faire comme s'ils ne voyaient rien, ou comme s'ils n'entendaient pas, ou qu'ils n'&#233;taient pas l&#224;, ou s'obligeant &#224; ne pas penser, &#224; se contenir, se contenir, voil&#224;, il ne s'est pas contenu, a vol&#233; au-dessus de la queue, a directement interpell&#233; l'employ&#233;e ((oui cela para&#238;t &#234;tre un terme plus appropri&#233;)) pour r&#233;clamer son argent, deux jours avant l'&#233;lection de Donald Trump, ce 7 novembre 2016, &#224; 9 heures 40 du matin, &#224; la Caf, Caisse d'Allocations Familiales de la petite ville de P, P comme Putain de Bordel de Merde la queue qu'il y a ! (c'est ce qu'on se dit quand on d&#233;barque), le r&#234;ve, soudain, de science-fiction, qu'il n'y ait plus personne, disparition totale de la population, &#233;vanouissement, que n'existe plus que l'urgence, &#233;norme, personnelle, de poser les questions suivantes : &#171; POURQUOI L'ARGENT N'A-T-IL PAS &#201;T&#201; VERS&#201; ? POURQUOI ? vous aviez promis la semaine derni&#232;re ! &#187;, l'imminence du chaos, l'employ&#233;e qui dit &#224; la cantonade de se rassurer, (pourtant personne ne semble s'impatienter), qui appelle du secours, et haut et fort, l'Entre-aper&#231;u, en perdition, questionne, n'a pas le temps pour r&#233;fl&#233;chir, pas la place, (O&#217; ? DANS QUEL RECOIN DU CORPS POURRAIT-IL Y AVOIR UN LIEU O&#217; LA PENS&#201;E AURAIT &#201;T&#201; PR&#201;SERV&#201;E, INTACTE ?) l'organisme n'est pas en &#233;tat, la faim ! est in-sue, il n'y a pas de temps, quelques centimes d'euros tra&#238;nent dans la poche, l'oubli, de soi, les nerfs mis &#224; trop rude &#233;preuve, TOUT TIENT GR&#194;CE AUX NERFS, sans en avoir conscience, il avait d&#233;j&#224; r&#233;ussi &#224; s'extirper du matin qui se l&#232;ve encore une fois, &#224; marcher, tracer jusqu'&#224; la premi&#232;re &#233;tape, la banque, la Soci&#233;t&#233; G&#233;n&#233;rale, une des pires, avec sa d&#233;convenue impitoyable, l'argent n'a pas &#233;t&#233; vir&#233; sur le compte, il ne s'en est pas remis, tout est trop, rien ne va jamais, &#231;a s'accumule si t&#244;t le matin, il passe quand-m&#234;me &#224; l'&#233;tape suivante, tente de changer la donne, tente de croire comme en flottaison au miracle de l'erreur, non, il ne tente rien, il va, tel un radar qui lui sert d'ultime boussole, cet infime espoir que le retard sera r&#233;solu incessamment, et que &#231;a ira ? puis il continuera, peut-&#234;tre que la pression pourra-t-elle se rel&#226;cher, un peu ? une solution sera-t-elle trouv&#233;e ? une explication sera donn&#233;e ? mais &#231;a ne finit pas, &#231;a ne s'arr&#234;te jamais pour ces personnes-l&#224;, il n'y a pas de repos dans la qu&#234;te, de l'argent, pour tout, pour tout il faut de l'argent, il faut qu&#234;ter, qu&#233;rir, qu&#233;mander, commencer par faire patiemment la queue, rester calme et se contenir, Ken Loach ! le film est sorti quelques jours plus t&#244;t, partout on voit, on lit &#171; I'm Daniel Blake ! &#187;, l'art, &#224; quoi &#231;a sert ? A quoi sert l'art dans ces situations ? &#224; qui ? le cin&#233;ma de Ken Loach, c'est bond&#233; aujourd'hui, forc&#233;ment, toutes les mauvaises nouvelles sont tomb&#233;es, vendredi, veille de week-end, et celles qui tra&#238;nent encore du mois pr&#233;c&#233;dent, la banque, les d&#233;couverts, les rappels, les impay&#233;s, les erreurs, ils sont venus tous dans l'angoisse, &#224; la premi&#232;re heure, c'est bourr&#233; &#224; craquer, tendu, les r&#233;clamants potentiels, les stress&#233;s, les &#224; vifs, les qui n'en peuvent plus, les &#233;puis&#233;s, les anxieux, les d&#233;sesp&#233;r&#233;s, les avec encore un peu d'espoir, on va bient&#244;t &#233;lire le prochain pr&#233;sident de la R&#233;publique, ou la prochaine, l'angoisse monte, ce qui se passe en Angleterre c'est pas chez nous, n'est-ce pas ? c'est pas chez nous ? une certaine id&#233;e de l'&#233;galit&#233;, en France, pas la m&#234;me &#233;thique, pas la m&#234;me philosophie, chez eux c'est l'&#233;quit&#233; qui domine, &#171; ce qui veut dire ? ce qui veut dire que si t'es malade, et que l'on consid&#232;re que c'est parce t'as pas bien bouff&#233; dans ta vie, ou si t'as fum&#233;, ou bu, c'est ta faute, t'es responsable, y a donc pas de raison que l'Etat te soutienne, t'avais qu'&#224; r&#233;fl&#233;chir avant ! &#187; l'attente est intol&#233;rable, la patience impossible, le calme, la pond&#233;ration, avoir consulter son compte bancaire le matin &#224; la premi&#232;re heure, avoir attendu tout le week-end que &#231;a tombe, mais ne pas savoir que les versements de la Caf n'ont lieu que le mardi soir vers 22 heures, dans le monde du num&#233;rique aussi les week-ends sont prolong&#233;s, il ne peut donc pas y avoir de l'argent qui tomberait sur un compte un lundi matin comme par miracle pour bouffer, pour payer les factures, pour prendre ce Putain de train pour aller &#224; N demain pour assister au jugement qui va tomber, qui va lui retirer le droit de visite &#224; ses enfants, oui il ne les voit pas, mais s'il ne les voit pas, c'est parce que son ex est partie &#224; N, &#224; 150 bornes, et qu'il ne peut payer le train, et qu'il en cr&#232;ve, du manque de ses enfants, du rire de ses enfants, de la simplicit&#233; de l'amour pour ses enfants, et maintenant on va lui supprimer son droit de les voir, oui, il tra&#238;ne, il picole avec les potes, il s'en remet pas de tout &#231;a, il se soulage un peu, il est un peu moins seul, il oublie ponctuellement, la d&#233;gringolade est arriv&#233;e si vite, et quelque chose qui vient du tr&#233;fonds parle si fort, se met &#224; tutoyer les employ&#233;s, explique, encore, encore, refait le parcours, r&#233;p&#232;te, s'emporte, mais ils ne l'&#233;coutent pas, il d&#233;borde alors, il est ALL&#201; &#192; LA SOCI&#201;T&#201; G&#201;N&#201;RALE ! POURQUOI L'ARGENT N'EST PAS SUR LE COMPTE ?! quelque chose en lui ne tient plus, ils le mettent &#224; l'&#233;cart, lui demandent de se calmer, un des employ&#233;s dit qu'une plainte va &#234;tre d&#233;pos&#233;e contre lui pour son agressivit&#233; face &#224; un agent de la fonction publique, ils l'emm&#232;nent dans un bureau, on entend des &#233;clats de voix, surtout que &#231;a ne devienne pas contagieux, refaire descendre la tension, ricaner pour certains, la police arrive, ils sont SIX, il est seul, ils sont SIX il est UN, un petit UN, eux ils ont leur tenue, leur virilit&#233;, leur force, leur matraque tenue pr&#234;te &#224; &#234;tre utilis&#233;e, ils sont r&#244;d&#233;s et pr&#233;par&#233;s, UNE PENS&#201;E EST-ELLE POSSIBLE DANS CET ESPACE-L&#192; ? UN RECUL ? UNE REPRISE DE SOI ? EST-ON TOTALEMENT D&#201;POSS&#201;D&#201; ? &#171; TU VAS ARR&#202;TER DE NOUS FAIRE CHIER TOI MAINTENANT &#187; a dit un des policiers, et l'Entre vu est ressorti du bureau, menott&#233;, camisol&#233;, a &#233;t&#233; tra&#238;n&#233; vers la sortie sous le regard de tous, pourquoi &#224; la t&#233;l&#233; on n'a pas le droit de voir des gens menott&#233;s parce que c'est une atteinte &#224; l'int&#233;grit&#233; et que l&#224;, juste briser, faire baisser la t&#234;te,&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb35&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Marie Moscardini*&#034; id=&#034;nh35&#034;&gt;35&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Marie Moscardini&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est la derni&#232;re journ&#233;e de la semaine, vendredi 18 h, la chaleur est accablante, elle secoue son &#233;ventail pour se rafra&#238;chir, elle sait que &#231;a peut para&#238;tre un peu ringard, mais elle s'en moque, encore deux stations et enfin sa vie pourra changer, c'est sa derni&#232;re chance ; elle a mis sa jupe &#224; plis soleil, son tee-shirt hard rock caf&#233; achet&#233; &#224; Pragues il y a longtemps, et dans son petit sac elle a pli&#233; soigneusement sa convocation parce-qu'ils lui ont bien dit : &#034;elle est indispensable, il faut la pr&#233;senter &#224; l'entr&#233;e &#034; ; maintenant plus qu'une station et celle d'apr&#232;s elle va descendre ; elle ouvre son sac une derni&#232;re fois pour v&#233;rifier si le pr&#233;cieux papier blanc est bien &#224; sa place ; brusquement un grand coup de frein la propulse en avant, son sac grand ouvert tombe, se renverse &#224; ses pieds ; p&#233;niblement elle se penche, se met presque &#224; quatre pattes pour le ramasser ; elle ne voit plus la convocation qui a probablement gliss&#233; du sac qui n'&#233;tait pas ferm&#233; ; c'est la panique dans tout le wagon, les gens crient, un haut parleur annonce : &#034;Nous sommes bloqu&#233;s, incident technique, soyez patients, nous vous tiendrons au courant&#034; ; elle est t&#233;tanis&#233;e par l'inqui&#232;tude, le silence est en elle, elle n'entend rien d'autre que cette petite voix : &#034;ta vie ne changera pas ce soir, tu as beau regarder, tu ne retrouves pas ta convocation, m&#234;me si tu la retrouves tu ne pourras plus &#234;tre &#224; l'heure, tu es bloqu&#233;e dans ce m&#233;tro &#224; cause d'un coup de frein, un incident technique ; les passagers ont repris leur place, elle s'assoit elle aussi, elle lib&#232;re son silence, commence &#224; r&#233;aliser le bruit, les voix autour d'elle, un contr&#244;leur dit de rester calme, son voisin lui tend son &#233;ventail : j'ai vu que vous cherchiez quelque chose, est-ce cet &#233;ventail ? elle le regarde, elle prend l'&#233;ventail, non ce n'est pas ce qu'elle cherche, elle lui raconte sa convocation, sa derni&#232;re chance, sa vie qui allait changer, les mots s'&#233;coulent doucement, cela fait si longtemps qu'elle n'a pas parl&#233; &#224; quelqu'un, elle lui fait confiance, elle ne voit pas le petit papier blanc qu'il a ramass&#233; puis gliss&#233; dans la poche de sa veste de costume noir, elle ne sait pas qu'il l'a suivie depuis son domicile, elle ne sait pas que cet homme a tir&#233; la poign&#233;e d'alarme &#224; l'origine du brusque coup de frein, elle arrange sa jupe &#224; plis soleil, tire sur son tee-shirt un peu froiss&#233;, elle a des gestes de bonheur ordinaire, elle secoue son &#233;ventail.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb36&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dominique Hasselmann*&#034; id=&#034;nh36&#034;&gt;36&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Dominique Hasselmann&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;m&#234;me si les arbres d&#233;filaient &#224; la vitesse interdite, elle ne les comptait pas, sa voiture &#233;tait comme un double charg&#233; de la v&#233;hiculer hors des sentiers battus, peu importaient les radars et autres syst&#232;mes de surveillance, il y avait longtemps qu'elle avait compris que la libert&#233; ne serait plus jamais qu'un leurre, son regard se dirigeait de temps &#224; autre vers le compteur de la Jaguar, l'aiguille n'avait pas encore &#233;t&#233; remplac&#233;e par un de ces affichages digitaux avec des chiffres en biseau, elle ressentait du plaisir &#224; ce d&#233;passement des limites, les autres voitures s'amenuisaient rapidement dans le r&#233;troviseur de gauche, le soleil caressait ses mains fines sur le volant de bois blond, elle savait qu'elle arriverait &#224; son but dans les temps, la Provence devenait un paysage mouvant &#8211; seul le ciel ne faisait aucun effort et les nuages progressaient paresseusement &#8211; qu'elle parcourait sur l'autoroute comme dans une chanson de Michel Fugain, elle aimait ces refrains sans pr&#233;tention devenus un patrimoine populaire, une r&#233;citation collective non impos&#233;e en classe, ses cheveux bruns d&#233;limitaient son visage auquel elle jetait r&#233;guli&#232;rement un &#339;il dans le r&#233;troviseur central comme pour s'assurer (ou se rassurer) que c'&#233;tait toujours bien elle qui &#233;tait assise l&#224;, dans ce v&#233;hicule profil&#233; que des automobilistes regardaient avec envie et jalousie, en baissant la vitre elle avait entendu les cigales, il devait donc faire au moins 24&#176; dehors, les deux tours de la centrale nucl&#233;aire approchaient, c'&#233;tait longtemps avant les parcs d'&#233;oliennes que l'on d&#233;couvrait maintenant &#224; tout bout de champ (quand la mer en serait elle-m&#234;me couverte, la navigation deviendrait un parcours de kayak olympique), elle pensait qu'elle s'en fichait, pour ce qui lui restait &#224; vivre avec ce cancer du sein qu'on lui avait d&#233;tect&#233;, le principal &#233;tait de vivre ce moment pr&#233;sent, le bleu, le jaune, le vent, le chant des insectes cach&#233;s dans les oliviers, le p&#233;age approchait, elle avait oubli&#233; sa carte bleue &#224; la caf&#233;t&#233;ria de la station Total, il fallait ralentir mais aucun v&#233;hicule n'&#233;tait dans ce couloir o&#249; les humains avaient &#233;t&#233; remplac&#233;s par des robots pour encaisser la d&#238;me per&#231;ue par Vinci, elle se disait qu'elle allait faire une grosse b&#234;tise mais quelle importance, tout doit &#234;tre relativis&#233;, elle appuya sur l'acc&#233;l&#233;rateur, d&#233;fon&#231;a la barri&#232;re rouge et blanche, entendit une sir&#232;ne puis continua &#224; rouler, le pare-brise n'avait pas &#233;clat&#233;, elle &#233;tait soudain mont&#233;e &#224; 100, puis 140, puis 180, puis 200 km/h, la libert&#233; s'ouvrait devant elle, cette fois-ci elle avait grug&#233; une soci&#233;t&#233; priv&#233;e de la somme faramineuse de 80 euros, elle aper&#231;ut ensuite derri&#232;re elle le gyrophare d'une voiture de police, ils venaient de se faire livrer les premi&#232;res Porsche 911 Carrera 4S type 991, elle n'avait d&#233;cid&#233;ment aucune chance, il fallait prendre la premi&#232;re sortie vers Boll&#232;ne, se taper encore une barri&#232;re et puis des petites routes, des chemins creux, la campagne, rejoindre le peuple des cigales et des grillons, microcosmos, mourir enfin ici ou l&#224;, au loin.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb37&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Brigitte C&#233;l&#233;rier*&#034; id=&#034;nh37&#034;&gt;37&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Brigitte C&#233;l&#233;rier&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;et cela l'&#233;tonnait un peu, et plus encore de ne pas en &#234;tre agac&#233;, ce visage qui restait l&#224;, en lui, muet, mais s'interposant, s'imposant, alors qu'il aurait d&#251; laisser ce bref instant derri&#232;re lui, avec un brin de satisfaction, parce que finalement &#231;a avait &#233;t&#233; agr&#233;able cette rencontre, et puis oui il s'&#233;tait assez bien conduit - il ne savait pas ce qu'il entendait par l&#224; sauf un l&#233;ger soulagement - il &#233;tait sensible, m&#234;me si on ne le consid&#233;rait g&#233;n&#233;ralement pas ainsi, s'il ne se consid&#233;rait pas ainsi, et contrairement aux all&#233;gations de ceux qui ne l'aimaient pas - il ne les avait jamais entendues mais il les imaginait - il n'&#233;tait pas d&#233;form&#233; par son milieu - une grimace devant ce mot, cependant oui c'&#233;tait ainsi que disaient ceux qui voulaient faire vite, qui ne pensaient pas -, il &#233;tait encore capable de trouver la beaut&#233; l&#224; o&#249; elle se cachait et d'&#234;tre touch&#233;, un peu, le temps d'un sourire presque appuy&#233;, d'un &#233;change de regard, par un souvenir, avant de reprendre sa route, mais justement, alors qu'il marchait maintenant dans la rue, en chemin vers... ce visage flottait toujours quelque part dans son cerveau &#8211; idiot cette image, mais il ne trouvait pas mieux, d&#233;cid&#233;ment il ne savait plus formuler lui-m&#234;me ses id&#233;es, d&#232;s que cela sortait un peu de la communication, des &#233;changes habituels, avec un enjeu, fut-ce un enjeu personnel, intime, quand il s'agissait de persuader, de charmer, de s'attacher quelqu'un, de s'affirmer aupr&#232;s de son fils, de r&#233;pondre &#224; ce qu'attendait Juliette &#8211; la blondeur de Juliette... elle &#233;tait sinc&#232;re quand elle refusait de prendre sa voiture, bon la voiture familiale, puisque sa kangoo &#233;tait en panne, elle assurait qu'elle pouvait bien se passer de faire du cheval pendant quelques jours, il avait d&#251; insister, dire que cela le changerait de prendre le bus &#8211; le fils avait approuv&#233; en riant, lui, il lui avait r&#233;pondu je te signale que tu as ta mob maintenant &#8211; et c'est vrai qu'&#224; Paris il ne s'en servait pas, ou rarement, le soir, de sa voiture, oui sauf le soir ou quand il avait un rendez-vous en banlieue, mais l&#224;, depuis qu'il &#233;tait revenu, il avait bien compris que le bus c'&#233;tait impossible, qu'on ne le prenait pas, &#224; part ceux qui ne pouvaient l'&#233;viter bien s&#251;r, et qu'en milieu de journ&#233;e, l&#224;, &#224; cette heure, ce n'&#233;tait pas pratique, mais Juliette avait consult&#233; les horaires pour lui, et avait insist&#233; pour le d&#233;poser devant l'abribus &#8211; &#233;taient beaux les abribus depuis qu'on les appelait ainsi, beaux mais bigrement sans d&#233;fense contre la chaleur, sauf &#224; se ternir en dehors, dans la minuscule ombre qu'ils projetaient &#8211; juste &#224; temps, et il &#233;tait mont&#233; le dernier, laissant passer courtoisement un vieillard, deux femmes, et il avait remarqu&#233; les grosses jambes violettes devant lui quand la seconde s'&#233;tait hiss&#233;e &#224; la suite de son couffin charg&#233;, les avait retrouv&#233;es les jambes apr&#232;s s'&#234;tre battu, ostensiblement maladroit pour masquer sa l&#233;g&#232;re vexation, avec la machine &#224; marquer les tickets &#8211; savait plus le nom &#8211; les avait suivies dans le couloir central, se tenant fermement parce que s'il &#233;tait beau le bus bleu, il n'&#233;tait que cahots d&#232;s qu'il roulait, et s'&#233;tait assis en face d'eux, regardant le sol &#224; c&#244;t&#233;, regardant en biais ce qui passait derri&#232;re la vitre, n'osant ni regarder ces jambes ni rencontrer le regard de la femme, attendant d'entendre la voix enregistr&#233;e aux modulations artificielles annoncer l'approche de son arr&#234;t, se levant alors juste un peu avant que prenant appui ferme sur ses jambes la femme se mette debout, tangue elle ausssi au rythme du bus vers la porte et, comme il la sentait derri&#232;re lui, il s'est effac&#233; contre le si&#232;ge le plus proche pour la laisser passer, se retournant et prenant dans les yeux un regard qui placidement semblait attendre, et ce visage plus jeune qu'il ne l'aurait cru, ou moins atteint par les ans, cette puret&#233;... il a pens&#233; de madone et un souvenir tendre a trembl&#233;, s'est affirm&#233;, souvenir qu'elle a lu dans ses yeux, qui lui a tir&#233; un sourire tranquille, franc auquel, comme le bus freinait, s'arr&#234;tait, il a r&#233;pondu, d'instinct, comme il l'aurait fait il y avait tant d'ann&#233;es, s'&#233;tonnant juste furtivement de la clart&#233; de ce sourire qui effa&#231;ait l'espace d'un instant tout le temps depuis leur s&#233;paration et ce qui l'avait pr&#233;c&#233;d&#233;e, et en descendant la premi&#232;re elle a dit &#171; je savais que tu &#233;tais revenu &#8211; tu savais ? - &#224; cause des travaux &#8211; ah ! la maison... tu habites dans le coin ? &#8211; dans la cit&#233;, &#224; c&#244;t&#233;, j'ai m&#234;me vu passer ta jeune femme et sa petite voiture &#8211; et toi tu es remari&#233;e ? &#187; - il a pens&#233; bien s&#251;r c'est &#233;vident, le couffin et puis... n'a rien os&#233; dire ou imaginer de plus, &#231;a ne le concernait pas, et elle a r&#233;pondu que oui, qu'elle avait eu de la chance, qu'il &#233;tait tr&#232;s gentil, Fadel, et sa voix &#233;tait douce en disant ce nom, &#171; il est &#224; la retraite, maintenant, tu sais il travaillait chez ton fr&#232;re et son successeur &#187;, et elle ? elle avait ses enfants et deux petits enfants, elle travaillait encore par ci par l&#224;... et puis elle avait un groupe avec d'autres femmes de la cit&#233;, oui un groupe pour celles qui parlaient mal et puis pour que l'on &#233;coute les m&#232;res, et lui, il ne disait rien sur lui... oh mais, l&#224;, elle devait le quitter, elle tournait dans cette rue, et elle &#233;tait contente de l'avoir vu, derniers mots qu'elle a jet&#233; par dessus son &#233;paule en s'enfon&#231;ant dans une de ces petites rues si &#233;troites que presque invisibles comme il y en avait dans ce quartier, le laissant continuer avec dans l'esprit ce visage qui ne voulait plus partir et un petit go&#251;t de remords idiot.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb38&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Piero Cohen-Hadria*&#034; id=&#034;nh38&#034;&gt;38&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Piero Cohen-Hadria&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;il a bien fallu puisque c'est comme &#231;a, il a bien fallu lancer une date, une nuit, tu dors dans ta chambre - qui proposer comme sujet, qui prendre comme objet, lui, elle ? - deux &#234;tres humains dans un immeuble habitation &#224; loyer mod&#233;r&#233; lui noir fran&#231;ais repris de justice r&#233;cidiviste, toi blanche fran&#231;aise juive ras&#233;e perruque docteure en m&#233;decine directrice de cr&#232;che &#224; la retraite, lui vingt-sept balais, musulman peut-&#234;tre, toi orthodoxe m&#232;re de deux filles, soixante-six ans, des fr&#232;res des s&#339;urs sans doute je ne sais pas, mais certainement, lui des s&#339;urs, lorsque l'une d'entre elles croise l'une de tes filles, elle crache, lui balance un &#171; sale juive &#187; dans l'escalier, ta fille ne veut pas en parler au t&#233;l&#233;phone &#224; la journaliste en juin, mais on en parlera quand m&#234;me, un fait divers, trois semaines peut-&#234;tre avant le premier tour des &#233;lections pr&#233;sidentielles cette mascarade, la nuit du mardi au mercredi de la premi&#232;re semaine du mois d'avril, ce sera l&#224;, au vingt-six, tu y vis depuis que c'est construit, une grosse vingtaine d'ann&#233;es, je le sais je l'ai vue se construire, cette rue, tu vis l&#224;, on t'affuble de tes deux noms, sans doute celui de jeune fille, celui de femme mari&#233;e, je ne sais pas, quatre heures du matin, le type on conna&#238;t son pr&#233;nom, on sait son nom, on ne le cite pas ici, il est &#224; pr&#233;sent chez les fous si &#231;a existe encore, on attend de savoir l'expertise est en cours, on l'a interrog&#233; mi-juillet : quelque chose s'est empar&#233; de lui, il avait sans doute pas mal fum&#233;, du sheet, pas mal bu (ah non, pas de &#231;a), ses amis en avaient peur, il est mont&#233; chez eux, lui vit au trente depuis dix ans, eux au vingt-six, comme toi, on a dit qu'il avait &#244;t&#233; ses chaussures, on a dit qu'il &#233;tait &#233;nerv&#233;, tourment&#233; sans cesse &#224; bouger, ne tient pas en place et fait peur, on l'a vu faire sa pri&#232;re, quatre heures du matin dans le salon, une pri&#232;re, il commence probablement &#224; hurler pour faire fuir les esprits, lui, des types comme lui qui d&#233;jantent comme on le dit des pneus, et la bagnole qui s'&#233;crase contre un arbre, un mur, une autre caisse un camion, ou qui s'enroule contre un poteau &#233;lectrique, des jeunes gens de son &#226;ge, so&#251;l&#233;s de trop de haines, trop de refus, trop de chienne de vie, noir, d&#233;class&#233;, le bas de l'&#233;chelle, mais qui parle de lui, qui l'appelle &#171; b&#233;b&#233; &#187;, qui se soucie de ses hurlements envers le diable, contre lui, qui ne sait que c'est ainsi qu'on les fait vivre, ces goules, lui sans doute ne le sait pas, quelque chose l'a pris, voil&#224; tout, en v&#233;rit&#233; je ne sais pas si tu dors &#224; ce moment-l&#224;, peut-&#234;tre as-tu pris des somnif&#232;res, ou alors as-tu &#224; tes tympans ces boules qui promettent la qui&#233;tude, on n'entend rien, il est quatre heures pass&#233;es, il crie, dans la nuit, il crie et on a peur, il escalade ton balcon, entre chez toi, ses amis appellent les flics quand m&#234;me, on en est l&#224;, quatre heures vingt-deux, le t&#233;l&#233;phone, la brigade anti-criminalit&#233; est sur les lieux trois minutes plus tard, elle stationne (ils sont trois, si &#231;a se trouve je les connais de vue) dans le couloir de l'appartement des voisins, ses amis &#224; lui, qui sait les relations que tu avais avec eux ? qui ? personne, on ne sait pas, on sait seulement que la brigade n'est pas intervenue - ils &#233;taient trois dit la chronique - mais lui, dans ton appartement, lui criait, lui cognait contre le diable, lui, il lui brisait les os, et d'un couteau il tuait, et il frappait il frappait, il te bat encore, on n'intervient pas, il hurle des sourates de ce texte qu'hier sans doute il marmonnait &#224; la mosqu&#233;e de la rue Jean-Pierre Timbaud, tu sais bien ce qui se passe ici, tu le sais, ici c'est en France et c'est du lourd les veilles d'&#233;lections, tu sais bien comment sont ces jours-l&#224;, on &#233;teint on essaye d'&#233;touffer parce que la peste brune est l&#224;, tellement pr&#233;sente, qui d&#233;verse sa haine contre les arabes, tu sais bien aujourd'hui ce sont eux, mais hier c'en &#233;tait d'autres, tu le sais aussi bien que moi, le premier mai quatre-vingt-quinze, qui a oubli&#233; ? la Seine, Jeanne d'Arc et Brahim Bouaram, nommons les gens, qui a oubli&#233; ? il est mort comme toi, jet&#233; dans l'eau ils l'ont tu&#233;, parce qu'il &#233;tait arabe, ces abjects personnages, tout comme ce matin, ce matin du 5 avril, de cette ann&#233;e, oui, deux mille dix-sept tandis que dans quelques semaines, on portera au pouvoir un jeune homme propre sur lui, blanc, les yeux bleus, &#233;duqu&#233; comme il se doit, banquier, conseiller, un ex-ministre, plein d'avenir, de certitudes et d'amiti&#233;s efficaces, tu ne verras pas ce nouveau chapitre s'&#233;crire, non, cinq heures moins le quart, le cinq avril, une autre brigade est arriv&#233;e, elle attend dans la cour de l'immeuble tandis que lui - pour toi j'esp&#232;re que tu es morte, j'esp&#232;re que pour toi c'en est fini de ces tortures immondes &#8211; pour toi, je te jure que je l'esp&#232;re - tandis que lui hurle encore puis tire ta d&#233;pouille vers la fen&#234;tre, il hurle encore sans doute puisqu'en toi, c'est en toi que le diable g&#238;t, le diable, il hurle et trois &#233;tages plus bas, dans la cour se trouve la force publique, on aime &#224; la savoir pr&#233;sente, inactive sans doute, mais pr&#233;sente et enregistrant faits et gestes, comme les voisins qui enregistrent ses &#233;ructations, comme le monde entier sans doute, une vieille femme (&#233;coute, elle a mon &#226;ge plus deux ans) s'est &#233;teinte sous les coups de couteau r&#233;p&#233;t&#233;s, sous les coups de pieds et de poings, sous les coups d'un homme une femme meurt (combien en France, sous les coups de leur conjoint ? combien dans le monde, sur cette Terre-l&#224; ?), il hurle &#224; nouveau avant de te jeter du haut de ces trois &#233;tages, il hurle &#171; attention une femme va se suicider &#187; puis te jette, il en est ainsi, les hommes et les femmes de la brigade, des brigades &#8211; &#224; pr&#233;sent ils sont quinze &#8211; entendent sans doute ton corps s'abattre, ils investissent les lieux, des ordres viennent d'en haut, il commencera &#224; faire jour, cinq heures vingt-cinq, un forcen&#233; sera mis hors d'&#233;tat de nuire sans opposer de r&#233;sistance &#224; la force, on l'emm&#232;nera dans des lieux plus sereins, ou plus s&#251;rs &#224; l'abri des regards, plus tard il tentera bien de faire quelque chose, le diable probablement l'aura &#224; nouveau pris dans ses rets, probablement encore aura-t-il hurl&#233;, se sera battu, sept ou huit fonctionnaires seront n&#233;cessaires pour le ramener &#224; la raison, toi, que veux-tu qu'il se passe pour toi, le dimanche suivant, dans cette rue ils furent des centaines &#224; marcher en ton souvenir, roses blanches a-t-on vu sur les images, je n'y &#233;tais pas mais toi, on t'aura emport&#233;e, je crois bien vers J&#233;rusalem, il me semble avoir entendu quelque part, promise tu sais, cette terre, moi la liturgie, ces arabesques cr&#233;&#233;es par la religion, ces choses sacr&#233;es qui restent dans la m&#233;moire des vivants, moi tu sais bien que je les ai laiss&#233;es ailleurs, sans doute avec mes propres morts &#8211; ceux-l&#224;, je ne les aime pas, je ne trouve pas que ces mots-l&#224; soient de quelque secours, mon amie est morte c'&#233;tait un matin &#224; sept heures m'a-t-on dit dans une chambre cent un de la Piti&#233;, eh bien je n'ai pas suivi la boite de bois dans laquelle reposent ses restes, non - eh bien voil&#224; toi, &#224; ton tour sans doute, quelque part, sur cette terre, perdue, tandis que l'autre est en asile, c'est un mot qui portait un droit, dans le temps, tu sais bien aussi, au si&#232;cle dernier, combien d'entre eux aussi bien, combien d'entre elles, disparues en fum&#233;e combien d'entre eux pour que cette terre-l&#224; puisse te porter ? Vaucouleurs, sur cette terre-l&#224;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb39&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;J&#233;r&#244;me*&#034; id=&#034;nh39&#034;&gt;39&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; J&#233;r&#244;me&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;ensuite il leur a dit combien il regrettait, combien sa vie ne serait plus jamais la m&#234;me, il aurait &#231;a avec lui, en lui, une ombre toujours aux c&#244;t&#233;s de la sienne, plus possible jamais d'&#234;tre heureux, il leur a dit comme il voudrait revenir juste la seconde d'avant, que &#231;a leur fait sans doute une belle jambe &#224; eux, mais que lui ne pourra plus se regarder dans la glace, qu'il comprend leur douleur &#224; eux la famille, qu'il peut tr&#232;s bien l'imaginer, qu'il est pr&#234;t &#224; en assumer et &#224; en subir toutes les cons&#233;quences, oui toutes, pas que les financi&#232;res, qu'il accepte leur col&#232;re, leur violence si &#231;a peut soulager, quand ils ont menac&#233; les siens, non, il n'a pas voulu porter plainte m&#234;me si eux &#171; d&#233;favorablement connus des services &#187;, ne voulait pas en rajouter, et puis les siens sont partis, lui, laiss&#233; seul avec son fant&#244;me, pense aux autres, &#224; tous les autres hant&#233;s dedans eux aussi, on lui a conseill&#233; de le noyer, de l'abrutir avec des m&#233;dicaments ce fant&#244;me, il a refus&#233;, veut entretenir le souvenir, ne pas l'oublier, expier non, il n'a pas la foi comme eux, bien au contraire, &#224; dit son aversion pour tout cela, pourtant, un soir, quand certain de ne croiser personne de chez eux, il a &#233;t&#233; l&#224;-bas sur la tombe, comme un voleur, a vu les brass&#233;es de fleurs, veut leurs laisser du temps, pour mieux revenir un jour vers eux, ne cherche ni excuse, ni pardon, la soci&#233;t&#233; l'a d&#233;j&#224; condamn&#233;e, eux ne retiennent pas l'aspect &#171; involontaire &#187;, il le sait, ils veulent lui faire subir le pire, lui arracher des lambeaux de peau avec les dents, l'entendre hurler &#224; petit feu, il est pr&#234;t, et quand un soir un gars lui dira que c'&#233;tait pas vraiment une perte, qu'il faut arroser &#231;a, alors, m&#233;thodiquement, il commen&#231;era de le d&#233;molir, il ne se reconna&#238;tra pas, on le ma&#238;trisera, les gendarmes et les juges seront compr&#233;hensifs, mais quand m&#234;me, c'est pas des fa&#231;ons, alors un peu de prison, lui, l'assasin, se dira rassur&#233; entre les quatre murs avec, comme son ange gardien, &#224; attendre une fin.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb40&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Emanuelle Cordoliani&#034; id=&#034;nh40&#034;&gt;40&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Emmanuelle Cordoliani&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;par quelque bout qu'on s'en saisisse la vue d'ensemble nous &#233;chappe, parce qu'on ne sait pas quand cela a commenc&#233; , vu d'ici, vu d'aujourd'hui on dira : &#8220; Le jour o&#249; elle a essay&#233; trois fois sa robe bleue en me demandant laquelle je pr&#233;f&#233;rais &#8221;, mais les jumeaux, eux, soutiennent contre vents et mar&#233;es que c'est le lapin qui &#233;tait le d&#233;but de la fin, &#8212; rhooo, mais de quel lapin parlent-t-ils ces deux vieux croulants ( Statler et Waldorf du laiss&#233; pour compte, du d&#233;viss&#233; dans la Creuse, du siamois en liti&#232;re sale ), &#231;a bien malin qui peut le dire : du lapin il y en avait toujours au moins une fois par semaine au menu, et &#231;a, je ne l'invente pas, toutes les rosi&#232;res du quartier en parlent encore de la terrine blanche au lapin, enfin celles qui sont encore vivantes parce que le temps passe et &#231;a c'est pas de la fiction &#8212; , bien s&#251;r le toubib les trouvent compl&#232;tement dingos tous les deux, la sommit&#233; m&#233;dicale ce sont les signes qui l'int&#233;resse, les signes, &#8212; pfff &#8212; , c'est tout de m&#234;me dr&#244;le de faire d'aussi longues &#233;tudes pour finalement lire des signes, comme un oracle antique, dans le ciel en papier peint de ses petites manies fatigantes, de ses fourbies de vieille, de gonzesse, n'importe qui laisserait pisser le m&#233;rinos, mais l'Acad&#233;mie transforme toutes ses bricoles en sympt&#244;mes tout en tapotant comme une folle, c'est bien gentil tout &#231;a, mais un peu court de vue : &#224; quoi bon vivre plus de soixante ann&#233;es si c'est pour &#234;tre r&#233;duit au cinq derni&#232;res, au moindre probl&#232;me &#8212; ouais, bonjour le calcul des retraites &#224; ce tarif-l&#224; &#8212;, elle a achet&#233; quatorze fois des petits pois, bon, mais personne n'a l'air trop concern&#233; par son premier prix de lecture &#224; l'&#233;cole primaire Sainte Lucie de Mers-les-bains, o&#249; la ma&#238;tresse lui avait donn&#233; un best seller de p&#233;dophile avec les f&#233;licitations du corps enseignant, il n'est pas cach&#233;, il est rang&#233; sous des piles de vieux pulls qui grattent truff&#233;s d'antimites dans le grenier ( les m&#233;decins, avec une sp&#233;cialit&#233; ethnologie-d&#233;tective, &#231;a serait tout de m&#234;me autre chose : ils passeraient trois mois dans l'habitat du patient et ensuite seulement, ils seraient autoris&#233; &#224; poser des questions et &#224; interpr&#233;ter des signes ), c'est peut-&#234;tre bien l&#224; que &#231;a a commenc&#233; &#8212; cela a d&#233;j&#224; toujours commenc&#233; &#8212; ou m&#234;me avant, elle serait tomb&#233;e dans un trou &#8212; aaaaaaaahhhhhhh &#8212; , re&#231;u un coup sur la cafeti&#232;re &#8212; ding d&#244;ng &#8212; alors qu'elle prenait un th&#233; chez des gens louches et apr&#232;s des ann&#233;es d'amn&#233;sie, toc, &#231;a lui revenait, par exemple&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb41&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#201;mile Marot&#034; id=&#034;nh41&#034;&gt;41&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#201;milie Marot&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;elle court depuis le petit matin, depuis l'aube frileuse ce jour de novembre si triste, elle court sans pouvoir s'arr&#234;ter pour creuser la distance, combler la fosse &#224; souvenirs, elle court &#224; perdre le souffle, impossible &#224; confondre avec les joggeuses du matin dans leur v&#234;tements fluo et chaussures de sport : elle court en noir et deuil d&#233;j&#224;, de l'enfance de l'adolescence d'une vie d'adulte pas m&#234;me v&#233;cue, elle court en ombre fuyante qui hante la ville poisse et humide englu&#233;e dans le jaune p&#226;le des r&#233;verb&#232;res elle court se fondre dans le gris brouillard matinal de ce jour de novembre si triste, n'&#234;tre que gouttes de bruine, fra&#238;ches et l&#233;g&#232;res elle court, ouvre grand la bouche non pour crier mais boire le brouillard de ce petit matin de novembre elle court et s'arr&#234;te net tout soudain face &#224; la fontaine place centrale face aux lions de pierre elle s'assoit sur la margelle, allume f&#233;brile une cigarette pour la jeter brusquement et bondir &#224; l'assaut de la rue d&#233;serte rejoindre la corniche n'en faire qu'une bouch&#233;e se diluer en gouttelettes fra&#238;ches diffract&#233;e par la lumi&#232;re en eau de mer en eau de pluie en eau de ru ruisseau rivi&#232;re fleuve mare lac &#233;tang, non, pas d'eau stagnante, eau courante plut&#244;t, riante d&#233;valante vaste espace mer ou oc&#233;an aux limites lointaines confins de l'oubli elle ne pense qu'&#224; &#231;a sans songer que demain la dilution serait la une du quotidien ferait le tour des anciens de cette ville de province, pauv' petite si jolie c'est-y pas triste qui aurait cru j'en reviens pas sait-on pourquoi ? y para&#238;t que&#8230; de quoi nourrir les faits, divers si possible, mais elle, elle court court press&#233;e par l'impensable tendue vers l'oc&#233;an vers la dilution diffraction elle passe devant la boulang&#232;re &#224; peine ouverte qui demain t&#233;moignera star &#233;ph&#233;m&#232;re du fait divers &#171; encore une qui veut son train &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb42&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Solange Vissac*&#034; id=&#034;nh42&#034;&gt;42&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Solange Vissac&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;aucun article de journal, ni m&#234;me une feuille de chou r&#233;gionale ou un simple bulletin municipal, ne prendra la peine de relater la vie de cette vieille femme, doyenne de son village de 350 &#226;mes , comme il se dit, o&#249; elle v&#233;cut depuis son mariage dans les ann&#233;es cinquante, toujours dans la m&#234;me maison celle-l&#224; m&#234;me o&#249; mourant elle a prononc&#233; ces derniers mots je suis en train de mourir, fixant de ses yeux clairs l'aide m&#233;nag&#232;re qui venait de la faire marcher un peu sur la petite place devant sa maison en cette belle journ&#233;e printani&#232;re, quelques pas de vieille femme us&#233;e par une vie &#224; laquelle on ne comprendrait plus rien aujourd'hui, qui n'a plus de sens et ne ferait r&#234;ver aucune midinette feuilletant un magazine people chez son coiffeur, une vie qui durant ses derni&#232;res ann&#233;es se contentait de bien peu &#224; savoir de rester assise derri&#232;re sa toute petite fen&#234;tre du rez de chauss&#233;e ( il y a longtemps qu'elle ne pouvait plus monter l'escalier trop raide qui conduisait &#224; la chambre du haut) &#224; esp&#233;rer la venue d'un pr&#233;sent tout en se rem&#233;morant en continu un pass&#233; qui maintenait son discours vivant, rappelant en riant, avec une pointe de nostalgie, les &#233;t&#233;s d'autrefois avec les travaux des champs pleins de fatigue bien s&#251;r mais qu'elle aimait bien , il n'y avait pas les machines de maintenant, il fallait rateler, faire les gerbes de paille ou bien enrouler l'herbe pour b&#226;tir un magnifique plongeon (une grosse meule de foin) qui tr&#244;nait ensuite dans le pr&#233; rivalisant de hauteur avec les pommiers diss&#233;min&#233;s dans le pr&#233; et sous lesquels se faisait une pause lorsqu'il faisait tr&#232;s chaud et que se buvait une piquette allong&#233;e d'eau qui d&#233;salt&#233;rait un peu, puis il fallait aller garder les vaches et les ch&#232;vres &#8211; qui n'en faisaient qu'&#224; leur t&#234;te &#224; toujours vouloir aller dans des lieux improbables et qu'il fallait aller rechercher - , traire , faire le beurre et le fromage tout en &#233;levant ses deux enfants qui la secondaient bien il est vrai et lui permirent de rester chez elle jusqu'&#224; la fin (car ce fut r&#233;ellement la fin apr&#232;s qu'elle e&#251;t prononc&#233; ses derniers mots je suis en train de mourir), puis pour une &#233;ni&#232;me fois relatant la mort de son mari dix ans auparavant, qu'elle l'avait gard&#233; jusqu'au bout dans cette minuscule chambre &#224; c&#244;t&#233; de la cuisine, amaigri et &#233;puis&#233; par cette vie de travail de paysan, et les gens l'&#233;coutaient malgr&#233; tout , la laissaient s'immerger dans son parler de souvenirs, dans sa mati&#232;re verbale dont il aurait fallu noter quelques p&#233;pites de vocabulaire et de syntaxe qui seront perdus &#224; tout jamais, m&#234;me si dans les derniers mois on se trouvait face &#224; une forge de silences que rayaient de temps &#224; autre les m&#234;mes questions t'es arriv&#233; quand ou tu repars bient&#244;t auxquelles les uns ou les autres avaient fini par ne plus r&#233;pondre, mais il y avait toujours ce sourire chatouillant les recoins de son visage , ses yeux p&#233;tillants et chacun se savait alors reconnu, et c'&#233;tait au visiteur de soliloquer quelques minutes avant de partir rapidement, puis de se contenter dans les jours qui suivraient d'un signe de la main en direction de Jeanne assise dans son fauteuil derri&#232;re la fen&#234;tre &#224; regarder dans l'au-del&#224; des jours, sans plus rien d&#233;chiffrer de la terre que son silence, alors aujourd'hui passer devant sa maison est chose difficile m&#234;me si une rose rouge en tissu, tr&#244;nant bien droite dans un petit vase , colore un peu ce carreau sans regard alors m&#234;me que le temps n'en finit pas de passer el les gens de rapporter ses derniers mots je suis en train de mourir en une forme de leitmotiv qui la fait paraitre encore un peu vivante, et se dire que cette phrase ne voudrait pas s'arr&#234;ter afin de prolonger une vie qui tremble encore dans les souvenirs et brode ce qu'elle ne sait plus dire&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb43&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;M. G.&#034; id=&#034;nh43&#034;&gt;43&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; M. G.&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt; alors tu attrapes ton t&#233;l&#233;phone, ta gorge s'est resserr&#233;e, juste deux chiffres &#224; taper et attendre, l'instant se fige, et la silhouette de Tom jaillit dans ton esprit, Tom &#224; cinq ans qui enserre ta taille et son sourire o&#249; manquent deux dents, et la sonnerie interminable, tu aurais pu prendre ta voiture, aller directement &#224; la gendarmerie mais tu trembles trop, tu n'arrives plus &#224; te contr&#244;ler, ces flashs qui te percutent , le choc contre l'avant de la vieille Opel s'immobilisant dans le foss&#233; cet apr&#232;s-midi o&#249; ils t'ont vir&#233;e de l'Intermarch&#233;, la chaleur &#233;c&#339;urante du bas-c&#244;t&#233; juste apr&#232;s, tant de honte de t'&#234;tre fait lourd&#233;e comme &#231;a et ce moment d'absence, l'embard&#233;e, tout &#231;a pour une cagette de p&#234;ches moisies, quatre mois de convalescence, aucune s&#233;quelle physique mais la peur, la peur encore plus grande, l'angoisse de ne pas &#234;tre &#224; la hauteur, ce poids de vivre sous le regard des autres, leur compassion devant ta vie de m&#232;re solitaire, leur bienveillance sous conditions, eux qui veulent bien aider les autres mais pas en faire des assist&#233;s, ce mot qui se r&#233;pand dans leurs discours comme un avertissement &#8211; toi-aussi tu pourrais bien devenir une assist&#233;e, autant dire un parasite &#8211; si tu continues &#224; te contenter de petits boulots, est-ce que tu cherches autre chose que ce mi-temps d'aide-m&#233;nag&#232;re chez la vieille Madeleine ? c'est bien beau de peindre le matin et de prendre le th&#233; l'apr&#232;s-midi chez une vieille dame &#8211; au demeurant charmante &#8211; mais ce n'est pas &#231;a qui vous sortira de la pr&#233;carit&#233;, tu n'es pas seule, tu dois penser &#224; ton fils, &#224; son avenir &#8211; mais o&#249; est-il ? o&#249; est-il pass&#233; ? &#8211; la maison s'obscurcit et il n'est toujours pas rentr&#233;, tu n'as pas voulu trop t'inqui&#233;ter quand la CPE a appel&#233; pour dire que Tom n'&#233;tait pas au coll&#232;ge, bien s&#251;r &#231;a te contrarie le d&#233;sint&#233;r&#234;t croissant de ton fils pour les &#233;tudes, &#231;a t'emb&#234;te qu'il fasse l'&#233;cole buissonni&#232;re, mais apr&#232;s tout il n'est pas le premier, n'est-ce pas, tu es peut-&#234;tre trop laxiste, un autre mot qui revient souvent dans leur bouche, trop souvent, m&#234;me quand ils reconnaissent que ce n'est pas facile d'&#234;tre seule pour &#233;lever un ado, Tom un ado ? &#224; treize ans, c'est encore un enfant avec ses grands yeux sombres, sauf que la nuit tombe et que l'enfant n'est pas rentr&#233;, la sonnerie r&#233;sonne dans le vide, &#171; tu dois penser &#224; Tom &#187; r&#233;p&#232;tent tes parents, comme si tu pouvais ne pas penser &#224; lui, tu y penses tout le temps &#224; Tom et &#231;a te paralyse, tu ne sais plus quoi faire, tu sens bien qu'il t'&#233;chappe, que depuis longtemps les c&#226;lins et les histoires relues le soir ne suffisent plus &#224; nourrir ton enfant, et tu sens le vide s'&#233;tendre en toi, tu n'as rien &#224; donner ni &#224; transmettre, ton d&#233;nuement t'oppresse, ta pr&#233;carit&#233; mat&#233;rielle, ta vacuit&#233; intellectuelle, pourtant tu aimerais tant apprendre maintenant, aujourd'hui &#224; trente-cinq ans tu te sens pr&#234;te, curieuse, apprendre le dessin bien s&#251;r et la peinture car malgr&#233; ton petit talent il te manque bien des techniques, apprendre aussi des langues, l'anglais d'abord et l'italien, c'est encore possible mais comment faire, la marche para&#238;t si haute, et comment aider Tom, comment l'inciter &#224; faire les efforts que tu n'as pas su faire quand tu &#233;tais jeune, quand tu vivais de l'air du temps, te souviens-tu, le temps de l'insouciance ? &#224; l'&#233;poque qui se souciait de ton manque de formation, pas ton mari, si amoureux de ta gait&#233;, de ta beaut&#233;, jusqu'aux jours o&#249; ta fragilit&#233; l'a agac&#233; puis ennuy&#233;, o&#249; il s'est lass&#233; que tes bras nus n'enlacent plus que Tom, ton b&#233;b&#233;, ton petit c&#339;ur, tout &#233;tait devenu si compliqu&#233; pour toi, aimer un homme, aimer un enfant, tu &#233;tais d&#233;pass&#233;e, submerg&#233;e, et maintenant il n'y a plus personne, rien que cette voix masculine qui r&#233;sonne &#224; ton oreille &#171; Brigade de gendarmerie de Langres&#8230;. Je vous &#233;coute&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb44&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Philippe Liotard*&#034; id=&#034;nh44&#034;&gt;44&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Philippe Liotard&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;alors elle a frott&#233; le trottoir avec le bout du pied pour voir si c'&#233;tait de la craie ou de la peinture&#8230; &#231;a ne partait pas, peinture, il avait dit qu'il laisserait des traces avant de partir, que le banquier serait content de voir le trottoir color&#233; &#224; la bombe plut&#244;t qu'&#224; la craie, il n'&#233;tait plus l&#224;, il &#233;tait parti&#8230; depuis plusieurs jours, la peinture &#233;tait alt&#233;r&#233;e d&#233;j&#224; mais il y avait encore des couleurs sur le trottoir, des fleurs, des slogans, des symboles d'amour, de paix, d'anarchie, punk is not dead and power to the people, tout en couleur, sur le trottoir, devant la banque de vagues traces de couleur que la pointe de la chaussure n'effa&#231;ait pas, des couleurs mais pas celles des dessins &#224; la craie de la journ&#233;e qu'on trouvait le soir, en se disant &#171; ah, il &#233;tait l&#224; aujourd'hui &#187;, de ces traces qu'il laissait en usant ses craies &#224; dessiner et &#224; faire dessiner les passantes, les passants et les enfants&#8230;, les enfants qui le regardaient dessiner, s'arr&#234;taient, tendaient le bras du parent qui leur tenait la main, et faisaient avec lui des dessins si les parents prenaient le temps de se poser quelques instants pour laisser dessiner leur enfant, pour faire du trottoir ce patchwork de motifs et de couleurs, de dessins sur lesquels parfois, &#224; la nuit, on le retrouvait ivre-mort d'avoir trop bu longtemps apr&#232;s que les enfants &#233;taient couch&#233;s et que leurs parents aussi dormaient, avec sa chienne couch&#233;e &#224; c&#244;t&#233; de lui, le punk &#224; chienne du quartier, dont la chienne veillait le corps plein d'alcool jusqu'&#224; ce qu'il &#233;merge et qu'&#224; quatre pattes il aille jusqu'au mur de la banque, s'asseoir sur la margelle et y dormir, assis, toute la matin&#233;e, devant les passants et les passantes qui le connaissaient et le laissaient dormir ou qui ne le connaissaient pas et passaient sans le voir ralentissant &#224; peine pour regarder les dessins &#224; la craie de la veille, des bonhommes d'enfant g&#233;ants, des fleurs, des c&#339;urs puis poursuivant leur marche pendant qu'il continuait &#224; dormir jusqu'&#224; ce que le soleil le r&#233;veille par sa lumi&#232;re et sa chaleur, qu'il se l&#232;ve encore titubant, yeux gonfl&#233;s, presque ferm&#233;s et qu'il aille chercher sa premi&#232;re bi&#232;re, une bi&#232;re de punk, &#171; &#231;a c'est de la bi&#232;re de punk &#187;, il la portait devant son visage et &#233;clatait de rire, un rire franc, malgr&#233; ses dents manquantes mais &#231;a, c'&#233;tait pas &#224; la premi&#232;re bi&#232;re, c'&#233;tait quand il &#233;tait r&#233;veill&#233;, qu'il en avait d&#233;j&#224; bu quelques-unes pour se remettre &#8211;y m'faut deux-trois bi&#232;res pour me r&#233;veiller &#8211; et qu'il avait commenc&#233; &#224; saluer les passantes et les passants et qu'il avait dessin&#233; avec les plus jeunes, avec les plus belles et quand on le croisait on la voyait cette envie de parler, de rire, de saluer, d'accueillir, chez lui, sur le trottoir &#171; c'est chez moi ici &#187; et il faisait entrer sur son palier les personnes qui prenaient le temps et celles qui venaient expr&#232;s le voir, celles qui osaient s'asseoir, en tailleur ou sur la margelle de la banque et qui ne s'inqui&#233;taient pas qu'on le voit avec lui, qui parfois se mettaient &#224; dessiner ou juste partageaient un moment de sa vie, comme cet homme du quartier, distingu&#233;, &#224; qui il avait propos&#233; de &#171; faire un truc de punk &#187;, l'homme avait accept&#233; : lui, il s'&#233;tait mis torse nu, s'&#233;tait assis en tailleur sur le trottoir et lui avait tendu une tondeuse pour se faire raser le cr&#226;ne, enfin pas tout le cr&#226;ne, juste sur les c&#244;t&#233;s en gardant une bande de cheveux grisonnants au milieu, pour garder son mohawk, pas une cr&#234;te, un mohawk, pas une iroquoise &#171; les Iroquois sont des traitres, les Mohawks des r&#233;sistants &#187;&#8230; il a sa philosophie politique punk, sa mythologie, &#224; c&#244;t&#233; des groupes punks dont il chante les chansons, celles des punks anarchistes, pas des nazis, &#171; fuck off &#187;, dit-il, &#171; nazi fuck off &#187;, comme &#224; Berlin les autocollants partout : Nazi Raus ! en tendant son doigt aux nazis, aux fachos qui tra&#238;nent dans sa t&#234;te, dans son histoire de r&#233;sistant &#224; la soci&#233;t&#233;, &#171; &#234;tre punk c'est &#234;tre libre &#187; clame-t-il en titubant et en riant, et l'homme a tomb&#233; sa veste, il l'a pli&#233;e a demand&#233; s'il pouvait la poser l&#224;, sur le sac &#224; dos plut&#244;t que sur le trottoir, pas sur le sac de course plein de craies, juste sur le sac &#224; dos un peu crado plut&#244;t que sur le trottoir donc, et il a commenc&#233; &#224; raser le cr&#226;ne ; c'&#233;tait avant qu'on vienne lui reprendre la chienne, avant la tristesse, avant cette apr&#232;s-midi o&#249; une ancienne copine est venue la r&#233;cup&#233;rer, le laissant seul avec un chiot, amput&#233; de cette pr&#233;sence de plusieurs ann&#233;es &#8211; c'&#233;tait souvent la chienne qu'on voyait la premi&#232;re quand on le croisait ailleurs que sur son trottoir, elle le pr&#233;c&#233;dait ou le suivait, d'une allure lente d'aristocrate, veillant sur lui, l'air de rien, bonne p&#226;te, grognant et montrant les dents pourtant d&#232;s qu'elle sentait l'embrouille, que les mots adress&#233;s &#224; son ma&#238;tre se faisaient incisifs, les attitudes mena&#231;antes, m&#234;me un regard noir elle paraissait le percevoir et elle se transformait en pitt-bull, elle, la calme b&#226;tarde &#8211; l'homme passe la tondeuse d&#233;licatement, &#224; mesure que tombent les touffes de cheveux un tatouage se d&#233;couvre, &#224; la droite du cr&#226;ne, une sorte de machine &#224; tatouer stylis&#233;e, il lui fait une remarque sur ce tatouage-l&#224;, les autres, il en avait vu certains, les traits sur le visage bien s&#251;r (le menton, sous les yeux), les mains et puis le torse, les bras, certains pourris &#171; &#231;a c'est des tatouages de punk&#8230; tu vois le dragon, c'est l'h&#233;ro&#239;ne, cette petite pute. Elle part en fum&#233;e, l&#224;, tu vois, c'est une grosse merde mais &#231;a a &#233;t&#233; ma meilleure ma&#238;tresse&#8230; &#187; et il &#233;clate de son rire sonore et sans dents en passant ses doigts au creux du coude ; la coupe mohawk est termin&#233;e, du plat de la main il frotte avec &#233;nergie les deux c&#244;t&#233;s du cr&#226;ne, pour chasser les cheveux coll&#233;s et se rel&#232;ve, &#171; t'es un vrai punk mec &#187;, chez lui tout est punk ou pas, ce qui est punk est ce qui vaut et ce qui vaut c'est parfois pas grand-chose, comme dessiner sur le trottoir avec des enfants qui lui demandent pourquoi il n'a plus de dents, pourquoi il a dessin&#233; une t&#234;te de mort sur son bras et sur sa poitrine, si c'est son vrai visage, pourquoi il a des ficelles de couleur qui pendent aux oreilles, pourquoi il a des gros trous aux oreilles&#8230; &#171; parce que je suis punk et &#234;tre punk c'est &#234;tre libre &#187;, la litanie de la libert&#233; qu'il crache &#224; tout va, bien camp&#233; sur ses pieds nus noirs et calleux, et les enfants l'&#233;coutent, ils ne demandent pas ce que &#231;a veut dire punk, ils le voient dans son corps, ils l'entendent par ses mots, ils le captent dans son sourire et son regard, dans la fa&#231;on dont son corps, toujours, se balance d'avant en arri&#232;re quand il parle, ils n'entendent pas de musique, ils voient son corps de vieux punk &#224; la rue qui en porte l'histoire, la sienne et celle de tous les punks qui se sont d&#233;fonc&#233;s qui ont dit &#171; mort aux cons &#187;, tout &#231;a les enfants le voient, ils voient qu'il est gentil aussi, il leur parle comme aucun adulte ne leur parle, et c'est pareil avec les &#171; petites meufs &#187;, il y a toujours des gamines qui trainent avec lui, des &#233;tudiantes parmi les plus belles, des intellos, des petites bourgeoises, quand elles passent devant lui sur le trottoir, il commence par les interpeller comme le font tous les gros lourds, mais lui, il n'est pas lourd, pas toujours, pas quand il n'est pas compl&#232;tement bourr&#233;, et il les fait sourire, il transforme la crainte en d&#233;sir, d&#233;sir de repasser plus tard et de lui dire bonjour, d&#233;sir de s'approcher de lui puis de parler avec lui, avec les autres&#8230; il y a toujours des autres qui s'arr&#234;tent trente secondes, un quart d'heure, une heure, une apr&#232;s-midi, des autres qu'il pr&#233;sente les uns aux autres en cherchant les pr&#233;noms de celles et de ceux qui sont nouveaux dans son cercle &#233;ph&#233;m&#232;re (&#171; c'est quoi ton pr&#233;nom d&#233;j&#224; ? &#187;) et il a un mot pour chacun dans ces pr&#233;sentations et les petites meufs se sentent accueillies, respect&#233;es et parfois elles l'accueillent &#224; leur tour, quelques jours pour une douche, un repas, une baise, mais une bonne baise, une qui laisse des traces de plaisir et des bouts d'amiti&#233; pour longtemps, mais il ne squatte pas, il a son chez-soi, le trottoir et l'arri&#232;re-cour o&#249; on lui laisse sa tente, il n'a pas besoin d'une nana qui l'h&#233;berge mais l&#224;, &#231;a se sentait qu'il &#233;tait triste, d'abord la chienne, puis le chiot, le chiot, ce sont des &#171; salauds de zonards &#187; qui le lui ont vol&#233;, il dormait, trop bourr&#233; pour sentir qu'ils lui piquaient le chien, salauds de SDF qui se d&#233;foncent et qui pensent qu'&#224; la came, &#231;a l'a abattu, il n'avait m&#234;me plus la force de les traiter de &#171; fils de pute &#187;, ou alors juste par principe, mais on sentait bien quand on l'entendait raconter &#224; l'&#233;ducateur de rue qu'il n'y croyait pas, l'autre voulait qu'il aille porter plainte parce qu'on savait qui c'&#233;tait, qu'on savait o&#249; il &#233;taient, alors oui, il les a trait&#233;s de &#171; sales fils de pute &#187; mais il n'y croyait pas, il &#233;tait triste, et puis &#171; les putes c'est des femmes bien mais fils de pute c'est une bonne insulte pour les &#8220;fils de pute&#8221; &#187;, il souriait toujours mais son sourire portait la tristesse, les enfants passaient et le voyaient assis, le regard dans le vague avec les craies au pied, jusqu'&#224; ce soir o&#249; il &#233;tait tout excit&#233;, il avait achet&#233; des bombes de peinture, il racontait &#224; tous ceux qui s'arr&#234;taient qu'il allait laisser des traces, que le banquier allait &#234;tre content, ce &#171; fils de pute &#187;, un vrai celui-l&#224;, qui r&#226;lait parce qu'il d&#233;corait le trottoir avec les enfants, que &#231;a emmerdait de voir des attroupements joyeux devant &#171; son &#233;tablissement &#187;, mais &#171; j'ai demand&#233; aux flics, il peut rien me dire, je peux dessiner &#224; la craie autant que je veux, fuck &#187;, ce soir-l&#224;, il exposait les bombes, expliquait les types de peinture, leurs effets, comment elles tenaient&#8230; il racontait les graphes, la peinture de rue, et les petits trucs, comme le jour o&#249; il avait demand&#233; du fric pour acheter de la laque et fixer une d&#233;dicace faite &#224; la craie sur un journal, &#171; &#231;a c'est pour toi mais file mois dix balles, on va acheter de la laque, comme &#231;a &#231;a tiendra, sinon la craie s'efface&#8230; &#187; et ils &#233;taient all&#233; au Casino acheter de la laque et deux bi&#232;res au passage, l&#224;, elle ne frotte plus le trottoir du bout du pied, elle sent un vide, il est parti depuis quelque temps d&#233;j&#224;, elle sait qu'il a son num&#233;ro de t&#233;l&#233;phone not&#233; sur son carnet gliss&#233; dans la poche int&#233;rieure du sac &#224; dos qu'il ne l&#226;che pas (il a une sorte de s&#233;curit&#233; pour son sac &#224; dos, quand il sent que &#231;a va partir, qu'il commence &#224; &#234;tre trop bourr&#233;, il le laisse en lieu s&#251;r, et il le retrouve (pas toujours tout de suite mais il le retrouve), m&#234;me apr&#232;s une s&#233;v&#232;re d&#233;gel&#233;e qui l'a laiss&#233; comateux sur le trottoir sous la pluie, le sac est quelque part, chez quelqu'un de confiance, pas quelqu'un de la rue, une voisine, un commer&#231;ant ou au Mac Do, il trouve toujours quelqu'un pour le sac, &#171; l&#224; j'commence &#224; &#234;tre bourr&#233; &#8211; sourire titubant, gencive expos&#233;e &#8211; tu veux pas m'garder mon sac ? j'passerai l'prendre demain&#8230; &#187;), demain ou un autre jour, pour un punk le futur c'est flou pourtant c'est l&#224; qu'il vit : dans le futur, &#171; j'vais m'barrer, j'en ai marre de la ville, j'vais partir &#224; la campagne, j'vais m'faire un tepee, j'vivrai l&#224;-bas avec ma chienne, j'bosserai dans les fermes&#8230; &#187; ou alors &#171; un jour, je viendrai cuisiner chez toi, j'apporterai toute la bouffe, il me manque juste les casseroles, la cuisini&#232;re, mais c'est moi qui t'inviterai, tu verras, j'cuisine bien &#187;, ou encore &#171; un soir, j't'am&#232;nerai avec moi on fera un truc de punk, t'auras juste &#224; payer les bi&#232;res et me suivre &#187;, le no future vit dans le futur, un futur souhait&#233;, d&#233;sir&#233;, o&#249; &#231;a sera bien tu verras, pas forc&#233;ment ailleurs mais &#231;a sera bien, &#171; je vais faire une expo &#187;, &#171; je vais trouver un appart &#187;, &#171; je vais recommencer &#224; tatouer &#187;, &#171; je vais &#233;crire un bouquin &#187;, &#171; je t'appellerai &#187; mais il n'a plus de t&#233;l&#233;phone dans son sac, juste le carnet avec les num&#233;ros et la m&#233;moire qui flanche qui m&#233;lange les pr&#233;noms la m&#233;moire qui efface les visages comme la peinture sur le trottoir s'efface aussi, apr&#232;s la craie... et&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb45&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jalie Barcillon&#034; id=&#034;nh45&#034;&gt;45&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Jalie Barcillon&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;et quand il a fait tout ce raffut, c'&#233;tait le d&#233;but d'apr&#232;s-midi, mon p&#232;re rafistolait son vieux reflex, ma m&#232;re levait les yeux au ciel - il est gentil, mais oh putain, il est pas marrant, ton p&#232;re - ma m&#232;re, elle raclait les pots de confiture en r&#226;lant - je cherchais dans la cave des pellicules pour mon p&#232;re, &#231;a ne m'amuse pas du tout - mais avant tu aimais &#231;a, avant ? non, je n'aimais pas, et maintenant, j'ai une copine, elle s'appelle Z. - avec Z. on a couru, on a fait des batailles d'eau pendant trois jours, mais le probl&#232;me c'est qu'hier elle ne m'a pas parl&#233;, elle n'a fait que p&#234;cher avec Robin et Swan &#8211; je n'ai plus envie, les photos, mon p&#232;re, les vacances &#224; Belle-Ile chez ma grand-m&#232;re, je n'ai plus envie - tu aimais bien les vacances &#224; Belle Ile, non j'ai jamais aim&#233;, je faisais semblant - mais si, rappelle-toi la balade &#224; Port- Coton, le chocolat &#224; l'h&#244;tel du Large, lancer des carapaces de crevettes aux go&#233;lands &#8211; non j'ai jamais aim&#233; - et acheter des t&#234;tes de poissons pour attraper les crabes &#8211; viens Rosalie &#8211; Non, moi je veux aller &#224; la f&#234;te foraine du camping, je veux aller au myst&#232;re de l'Ouest, et je veux retrouver Z., ses cheveux emm&#234;l&#233;s, ses mots qui vous mitraillent, son singe autour du cou &#8211; Le p'tit Ben insiste, il veut qu'on ailler mettre une t&#234;te de poisson dans la zarouette - je l'ai mis dehors, heureusement, car sinon, quand il est entr&#233; en faisant tout ce raffut, &#224; donner des coups de sabots dans le couloir de l'entr&#233;e, le p'tit Ben, il aurait chial&#233;, c'est s&#251;r &#8211; non, Ben, je lui ai dit, n'insiste pas, j'ai du boulot pour mon p&#232;re (je sens que je vais devoir passer l'apr&#232;s midi &#224; l'aider &#224; imprimer les photos, oh la la qu'il est mou) - moi je veux aller au camping, je veux courir me planquer avec Z dans la remorque - dehors, le ciel se bagarre entre le ciel bleu et la pluie, c'est toujours comme &#231;a ici, et moi, elle m'&#233;nerve la Z, elle veut absolument qu'on ach&#232;te des bonbons au coca-cola qui twistent au tabac &#8211; moi j'aurais bien manger la barbe &#224; papa du festival les Myst&#232;res de L'Ouest, dans le Stand la Moustache &#224; Maman, mais j'ai pas dit, j'ai dit que oui je pr&#233;f&#233;rais aller au tabac acheter des bonbons au coca qui twistent - tu aimais bien les Myst&#232;res de l'Ouest l'ann&#233;e derni&#232;re, non j'aimais pas &#8211; si tu aimais, tu disais oh la la quelle f&#234;te, et tu m'aidais &#224; imprimer les photos &#8211; mais l'an pass&#233;, elle &#233;tait pas l&#224;, Z. Z.Z. je voudrais bien qu'elle dorme chez moi, vu que sa tente a pris l'eau, mais avec le raffut qu'il fait dans la baignoire, je sais pas si je vais pouvoir inviter &#8211; en plus, maintenant, il y a Arthur, il a 12 ans, il pense &#224; des choses, je sais pas &#224; quoi, il la regarde, elle, puis moi, puis elle &#8211; moi aussi, je la regarde elle, sur la balan&#231;oire tape-cul, c'est bien cette balan&#231;oire, en haut, en bas, ma m&#232;re m'&#233;nerve quand elle rit : &#171; tu parles comme un gar&#231;on Rosalie &#187;, et le p&#232;re de Z dit &#171; dis donc, tu connais Belle- Ile par c&#339;ur, Rosalie &#187; - j'aimerais bien qu'ils se taisent - &#231;a commen&#231;ait &#224; ressembler &#224; une journ&#233;e sans fin, avec le d&#233;part de Z demain, quand il est entr&#233; chez moi, tout ce raffut qu'il a fait - mon p&#232;re a fait tomber son Reflex, ma m&#232;re s'est pr&#233;cipit&#233; &#224; la fen&#234;tre, mais c'&#233;tait pas dehors, c'&#233;tait dedans, d'abord j'ai vu sa crini&#232;re il est entr&#233; , il a ru&#233;, il a fait tomber le porte-manteau, c'est Prince, le cheval du voisin, je gueule, il fait des ruades dans l'entr&#233;e - ma m&#232;re, mon p&#232;re et moi on est estomaqu&#233;s, dehors Arthur et Z sont accroch&#233;s &#224; la barri&#232;re, Prince entre dans la salle de bain, Prince, je le connais, je l'ai d&#233;j&#224; chevauch&#233;, devant Swan qui avait arr&#234;t&#233; de rigoler, et Z qui avait applaudi, - j'ai aussi fait tourner un go&#233;land sur ma main et Arthur a regard&#233; mais je ne sais pas &#224; quoi il pensait &#8211; Prince tourne dans tous les sens, mon p&#232;re met vite de la pellicule dans son reflex, ma m&#232;re le tape, oui, elle le tape &#8211; putain &#8211; Prince d&#233;gomme tout, il fait tomber toute la beaut&#233; cosm&#233;tique de ma m&#232;re (mon p&#232;re, lui, il y a m&#234;me plus son rasoir ni son after shave dans la salle de bain ), Prince s'affole, Prince, je murmure, mon prince, calme-toi, c'est moi, ta Rosalie &#8211; il souffle, je descends &#8211; mais il recommence encore plus fort le raffut, il se jette contre la baignoire &#8211; des carrelages tombent, un rasoir, le miroir, il hurle de douleur, oh mon Prince &#8211; quand le v&#233;t&#233;rinaire l'ach&#232;ve, oh mon prince, mon petit prince &#8211; j'ai l'impression que je vais mourir moi aussi &#8211; je me couche, ma t&#234;te, entre ses flancs, et je veux dormir l&#224;, avec papa et maman, avec Z et Arthur &#8211; mais personne ne veut, on n'a pas le droit de rester l&#224;, demain on va l'emmener, o&#249; &#231;a, on va l'enterrer o&#249;, mon p&#232;re et ma p&#232;re ne sont m&#234;me pas foutus de savoir o&#249; on enterre les chevaux, et pourquoi on l'a tu&#233;, et pourquoi Z est partie ce matin, sans me dire au-revoir, je suis toute seule sur le tape-cul, je chiale comme une gosse, et l&#224; de loin, je le vois - c'est Arthur, il vient, il s'assoit en face de moi, il me regarde, un peu, il pense &#224; des choses, &#224; quoi, je ne sais pas, et il commence &#224; me faire voler &#8211; oui &#224; me faire voler, sur cette balan&#231;oire, j'ai l'impression d'&#234;tre un cheval, ou une licorne, plut&#244;t, une licorne, c'est &#231;a, un cheval avec des ailes quoi&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb46&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Catherine Lesaffre&#034; id=&#034;nh46&#034;&gt;46&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Catherine Lesaffre&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;et finalement, elle avait arr&#234;t&#233; de consid&#233;rer qu'elle allait retrouver ce manuscrit et donc de le chercher des yeux, partout o&#249; elle devait se rendre, et m&#234;me poser des questions l'air de rien si possible, aussi bien aux douches qu'au r&#233;fectoire, ou dans la cour, alors qu'on la voyait s'agiter puis rester pensive, interdite ou emp&#234;ch&#233;e, certainement s'attendant en permanence &#224; le voir comme brusquement surgir devant elle, de nulle part et n&#233;gligemment pos&#233; sur un rebord de fen&#234;tre derri&#232;re un barreau, ou d&#233;passant vaguement d'un coin de dessous un matelas, ce manuscrit-l&#224;, presque enti&#232;rement mis au clair de l'&#233;criture la plus fine et la plus circonspecte, comme si le nombre de pages autoris&#233;es par le r&#232;glement avait &#233;t&#233; rigoureusement d&#233;termin&#233;, limit&#233;, sur un cahier pas si volumineux quatre-vingt-dix pages dans son souvenir et repris sur aucun ordinateur bien s&#251;r (sans l'autorisation sp&#233;cifique qu'elle n'avait pas r&#233;ussi &#224; obtenir du directeur, allez-savoir !) et rien ne dit qu'il aurait &#233;t&#233; pris en consid&#233;ration malgr&#233; l'assurance de son amie de l'envoyer &#224; l'autre &#233;diteur, un de plus et rien de bien pr&#233;cis &#233;videmment, mais l&#224; o&#249; elle se trouvait maintenant &#224; l'int&#233;rieur du trou pour de vrai, on pouvait dire qu'elle avait une certaine chance, revisit&#233;e, nouvelle, et c'est bien &#231;a qu'elle avait pris en consid&#233;ration pour accepter de se lancer, ou plut&#244;t pour se relancer apr&#232;s toutes les d&#233;convenues de toutes sortes qu'elle avait d&#251; endurer, du temps de sa vie qu'on pouvait taxer de &#171; normale &#187; avant qu'elle n'ait atterri l&#224;, dans cet endroit qui pouvait vaguement attirer l'&#339;il de loin tandis qu'elle avait du mal &#8722; sans parler du souvenir soyeux de sa chair d&#233;nud&#233;e comme s'ils n'avaient l'un et l'autre en ces instants rien &#224; craindre et les glissements, feulements, temps d'arr&#234;t, reprise de voix, odeurs montantes et gestes habituels mais qui l'envahissaient toujours de la mani&#232;re la plus violente, virulente (quand bien m&#234;me elle en chassait la vision &#224; chaque fois disait-elle &#224; sa cod&#233;tenue de pr&#233;dilection) &#8722; non pas &#224; faire advenir tout ce qui pouvait l'&#234;tre par &#233;crit, mais avec la pr&#233;gnance des habitudes de ses camarades, dans cet agr&#233;gat forc&#233; o&#249; r&#233;gnait pourtant jusque l&#224; une entente possible sinon cordiale, compte-tenu il faut le dire du r&#244;le qu'elle jouait r&#233;guli&#232;rement aupr&#232;s d'elles et sachant ce qui l'avait amen&#233;e l&#224;, &#171; oui mais toi c'est pas pareil &#187;, disait tout le temps Leila, dans leurs conversations, comme si elle-m&#234;me n'avait jamais eu &#224; souffrir gr&#226;ce &#224; son niveau d'&#233;ducation comme on dit, et les autres &#171; coturnes &#187;, ainsi qu'elle avait pris l'habitude de les appeler certainement pour jouer &#224; n'&#234;tre l&#224;, non judiciairement contraintes, non pour purger leurs peines comme on leur rappelait &#224; l'envie, mais bien au contraire uniquement comme si &#8722; le leur faisait-elle savoir &#224; chaque occasion &#8722; s'accomplissait un but pr&#233;cis et d&#233;termin&#233; par le seul fait de leur n&#233;cessaire volont&#233; de s'approprier un fil conducteur, n'importe lequel, histoire &#224; se raconter, &#233;tudes &#224; entamer et d'une certaine mani&#232;re, il lui avait nettement sembl&#233; &#224; plusieurs reprises qu'elle parvenait &#224; se faire entendre, ce qui lui &#233;tait une consolation suffisante pour lui permettre de reprendre elle-m&#234;me le cours pour ainsi dire r&#233;gulier de ce qu'elle &#233;crivait dans cet avant r&#233;volu depuis l'ignoble accident, grav&#233;, indiciblement, &#224; c&#339;ur, qui l'avait amen&#233;e l&#224; o&#249; elle &#233;tait, et toutes ces vies fracass&#233;es pas seulement la sienne (au sujet de laquelle elle ne souhaitait pas se plaindre, au contraire assumer pleinement ce qui &#233;tait, par rapport &#224; certaines ici de conditions sociales tellement d&#233;favoris&#233;es, &#224; son avis disait-elle, un indubitable facteur d'aggravation de leurs peines dans les diff&#233;rents verdicts qu'elle avait pu examiner d'un peu pr&#232;s en vertu de son pass&#233; de juriste, comme elle avait pu syst&#233;matiquement s'en rendre compte), alors qu'elle ressentait encore le sursaut de tension &#233;prouv&#233; lorsque Le&#239;la lui avait finalement sugg&#233;r&#233; que l'une d'entre elles &#8722; par incompr&#233;hension pure &#8722; avait pu le faire dispara&#238;tre, mais oui, ce fichu manuscrit, sans qu'on puisse savoir laquelle, tant elles avaient l'air de comprendre l'importance de ce qui s'&#233;tait dit, alors quoi qui comment ? &#171; Tu devrais parler &#224; Gros-Oeil-Rouge-Coll&#233;-A-L'extr&#234;me &#187;, comme elles appelaient la derni&#232;re matonne, avait dit Leila contre toute attente, en repoussant cette m&#232;che brune qui retombait sans cesse devant sa belle gueule typ&#233;e &#224; l'extr&#234;me, mais en ajoutant apr&#232;s r&#233;flexion &#8722; alors qu'elle-m&#234;me frissonnait d'envie devant cette esp&#232;ce de bouderie faussement m&#233;contente paraissant tenir sa &#171; coturne &#187; et m&#234;me amie et m&#234;me confidente, lorsque celle-ci se mettait en position du lotus sur son bout de tapis pour m&#233;diter disait-elle &#8722; qu'il en &#233;tait d&#233;finitivement ressorti que c'&#233;tait un PUTAIN DE SIGNE, pour qu'elle, l'&#233;crivaine dont la vie avait &#233;t&#233; bris&#233;e elle le savait, le REJOUE avec les autres, avec TOUTES, ce fichu manuscrit disait-elle et tu vas pas nous emp&#234;cher d'y participer carr&#233;ment cette fois, car apr&#232;s tout on est bien s&#251;r que c'est de nous que tu parles et m&#234;me de ce qui est arriv&#233; &#224; l'autre tordue qui n'a rien &#224; faire ici et tout &#231;a, et les m&#233;doc qu'on se tape toutes et quand &#231;a hurle l&#224;-haut et qu'on te voit te boucher les oreilles parce que tout ce bruit tu peux plus le supporter et alors parce que tu crois qu'on a le choix et c'est comme la fois o&#249; tu as failli y passer, disait Le&#239;la, &#171; parce que tu as p&#233;t&#233; l'&#233;cran de la t&#233;l&#233; pour la faire taire ! &#187; (la t&#233;l&#233;), mais jamais dans tout ce que lui disait Le&#239;la, &#8722; pour tenter de lui faire comprendre ce truc qu'elle n'avait jamais vraiment int&#233;gr&#233; dans son corps, disait Le&#239;la, de COMMENT &#199;A FONCTIONNE ICI VERITABLEMENT, lui criait-elle, alors qu'elle-m&#234;me &#233;tait en train de se vider sur les toilettes communes tout en regardant l'autre lui brailler dessus &#8722; pensait-elle probablement &#224; cet instant, jamais elle n'aurait imagin&#233; parvenir &#224; pratiquement obtenir cette sorte de tr&#234;ve, qui s'&#233;tait install&#233;e depuis son retour de l'h&#244;pital, ou pacte, ou arrangement &#8722; qui lui sauvait litt&#233;ralement la mise, avec toutes celles qui lui &#233;taient tomb&#233;es dessus pour cette connerie, les autres, les accrocs du poste, c'est-&#224;-dire toutes &#224; part Le&#239;la &#8722; concernant les horaires, qu'elles avaient ensemble mis au point tandis qu'aucune d'entre elles ni personne ni le m&#233;decin ne savaient trop si elle-m&#234;me allait s'en sortir (mais si elles avaient su &#224; ce moment et tout le temps &#224; quel point elle s'en fichait, elle !) et pourtant, elle devait reconna&#238;tre en son fort int&#233;rieur, l&#224; en cet instant o&#249; elle se tournait et se retournait sans trouver le sommeil &#8722; quand bien m&#234;me elle avait une fois de plus sans la drogue qu'elles s'enfilaient toutes, senti son corps subitement s'inonder de d&#233;sir et entendu la voix, ferme, pr&#233;cise, n'attendant aucune r&#233;ponse, et m&#234;me autoritaire, lui donner les ordres qui la renversaient, mais finalement toujours annihil&#233;e par les hurlements de quand elle &#233;tait sortie de voiture et d&#233;couvert le (ce qu'elle ne pouvait jamais prononcer encore maintenant et m&#234;me pas l'&#233;crire mais juste le lire comme une condamnation grav&#233;e dans sa peau et &#224; l'int&#233;rieur de ses organes par le regard d'une seconde au proc&#232;s, le regard de la m&#232;re) et elle, laissant patiemment comme t&#233;tanis&#233;e chaque fois, paralys&#233;e, la blancheur de la lame lui trifouiller devant, dans la zone du plexus, et en &#233;loignant ses mains en croix, comme n'existant plus, jusqu'&#224; ce que son corps, avec toutes les respirations encha&#238;n&#233;es, ait retrouv&#233; un semblant de calme pour d&#233;fendre ce qu'il restait de nuit et alors qu'elle s'endormait enfin, retentissait la sonnerie de l'ordre de se lever et &#338;il-Coll&#233; qui, et sa vie, et sa vie, sa poussi&#232;re de vie, la sienne elle le savait, elle le ressassait, sa vie, au sujet de laquelle elle n'avait pu s'emp&#234;cher avait-elle expliqu&#233; par la suite, de se servir de ce fichu manuscrit comme l'appelait Le&#239;la, pour la prolonger et m&#234;me peut-&#234;tre et s&#251;rement la remplacer, se substituer &#224; elle, et de telle sorte que lui avait pris l&#224;-dedans l'envie d'y coller leurs flux de conscience &#224; toutes les six comme dans le huis-clos qu'elle vivait &#224; l'int&#233;rieur d'elle-m&#234;me en le rejetant, et celui de leur ensemble constitu&#233; de tous leurs int&#233;rieurs se dessinant &#224; la surface de leurs ext&#233;rieurs et restant l&#224;, dans leur cellule o&#249; elles ne faisaient plus qu'un qu'elles le veuillent ou non, absorbant et rejetant l'air vaguement clignotant au sein de l'espace clos de l'ensemble, vibrant, d'une vibration particuli&#232;re et le plus souvent d&#233;goutante comme tout ce qui lui semblait d&#233;sormais &#233;maner de son int&#233;rieur jusqu'&#224; sa peau, vici&#233;, et qu'il lui fallait renouveler, qu'elle commen&#231;ait &#224; reconna&#238;tre, et c'est tout ce qui l'int&#233;ressait vraiment pas sp&#233;cialement comme on lui disait toujours de d&#233;crire clairement le r&#233;el, surtout maintenant qu'elle avait enfin quelque chose de pr&#233;cis &#224; en dire, bref aucunement de faire de leur non-histoire avait-elle fini par expliquer &#8722; tenant ses mains comme &#233;loign&#233;es de son corps devant elle et leur faisant op&#233;rer des torsions les rejoignant et disjoignant tour &#224; tour &#8722; l'action dramatique attendue susceptible de capter et retenir l'attention du moindre lecteur et/ou &#233;diteur, mais plut&#244;t de donner &#224; sentir des zones d'espaces habit&#233;es par des masses corporelles dites vivantes s'y d&#233;pla&#231;ant, s'y &#233;parpillant, s'y coagulant, s'y infiltrant, s'y diffusant, une esp&#232;ce d'univers informel et pas tr&#232;s lisible rendant compte &#224; son avis, tentait-elle d'expliquer, bien mieux de ce qui se passe et contribue &#224; donner corps &#8722; comme on dit n&#233;cessairement abusivement selon elle (il s'agissait plut&#244;t de non-corps) &#8722; en tous cas incomparable avec ce qu'on pouvait voir par exemple dans certains champs si on &#233;tait chanceux et &#224; proximit&#233; d'un environnement naturel, la splendeur innocente, voulait-elle dire, des corps et muscles saillants des chevaux abandonn&#233;s &#224; la tendresse de verts p&#226;turages et ponctuellement agit&#233;s d'une danse nerveuse pour ainsi dire mais &#224; bon escient, au rythme de quelques bribes de souffle du vent, suivie d'un retour &#224; une tranquillit&#233; embrassant toutes choses et consistant &#224; pa&#238;tre l'herbe verte &#233;tal&#233;e sous le bleu gigantesque du ciel &#8722; et puis, arguait-elle pour elle-m&#234;me, et on l'entendait souvent soliloquer &#224; voix basse, parfois en &#233;mettant une sorte de ronchonnement qui pouvait vous tenir l&#233;g&#232;rement &#224; distance mais apr&#232;s tout, demandait-elle l'assistance d'autrui, au sujet d'une quelconque confrontation en mati&#232;re de th&#233;orie litt&#233;raire qui l'accaparait ? Tandis que le sujet n'int&#233;ressait finalement personne au point qu'elle tentait de le circonvenir seule, sans aucun ressentiment, bien au contraire, t&#226;chant &#224; maintes reprises de s'int&#233;resser aux difficult&#233;s d'autrui qui le plus souvent la consid&#233;rait comme l&#233;g&#232;rement simple d'esprit, pour ne pas dire folle, voire stupide, dans ses comportements qui passaient pour passifs et d&#233;pr&#233;ciatifs vis-&#224;-vis d'elle-m&#234;me, quand bien m&#234;me certaines prenaient sa d&#233;fense, telle Le&#239;la qui faisait le lien, qui comprenait &#224; sa mani&#232;re ce que lui racontait son amie, lorsque celle-ci lui expliquait que si son &#233;criture &#233;tait difficile &#224; suivre, c'est qu'elle n'&#233;tait pas pr&#234;te &#224; fournir un produit de substitution &#224; la vraie vie, sur la base d'un simple divertissement qui lui semblait peu propice, &#224; aider qui que ce soit &#224; vivre, &#224; affronter ce qu'elle estimait elle-m&#234;me avoir perdu, sachant ainsi de quoi elle parlait, s'effor&#231;ant ainsi d'&#233;crire des histoires, version canada dry, dont elle aurait pu dire que &#231;a ressemble &#224; un divertissement, c'est souvent dor&#233; comme un divertissement, mais ce n'est pas un divertissement, ou bien encore le pr&#233;sentant fermement comme un divertissement rat&#233;, qui exigeait du lecteur, comme une danse d'art contemporain, de rester conscient de la distance qu'il prenait dans sa lecture, dans l'espoir qu'il souscrive &#224; la longue &#224; un sentiment d'attachement et se surprenne &#224; ressentir le chaud de l'&#233;motionnel lui caresser le visage en plein vol, alors que l'&#233;criture lui livrait de rares cl&#233;s se r&#233;pondant, s'embo&#238;tant, qui &#233;taient &#224; ses yeux &#224; elle, l'auteur, d'autant plus pr&#233;cieuses et par&#233;es &#224; affronter les regards &#233;tonn&#233;es se redressant de leur lecture, les mains impatientes balan&#231;ant les cahiers au loin, car, malgr&#233; tout, elle n'avait d'autre issue que de garder espoir en une vague progression de l'apparition des contours de ce qu'elle voulait dire, cela m&#234;me incarnant au fond l'indispensable proth&#232;se de sa vie actuelle, son ombre, son double, toute cette ligne de conduite qui laissait Le&#239;la r&#234;veuse, laquelle n'aspirait qu'&#224; l'acc&#232;s &#224; de franches satisfactions &#233;pisodiques &#224; d&#233;guster comme elle pouvait en attendant le jour meilleur de sa lib&#233;ration, certaine qu'elle &#233;tait d'avoir trouv&#233; en sa camarade de parlote une aide amicale et pour la vie, entre le dehors et le dedans, c'est-&#224;-dire que si son amie avait perdu le go&#251;t pour la vie, elle n'en d&#233;go&#251;tait pas les autres, bien au contraire, toutes celles n'ayant pas de raisons de ne pas y retourner un jour, qui &#233;taient bien oblig&#233;es de reconna&#238;tre &#224; quel point elle se pr&#233;occupait de leur intention &#224; chacune de se donner du mal pour aller mieux, ne pas se laisser abattre ni c&#233;der &#224; l'aphasie ou &#224; l'hyst&#233;rie, face &#224; la terrifiante duret&#233; pour la survie, en se contentant de se laisser porter, manipuler, par l'ensemble des distractions addictives et normalis&#233;es, comme elle ne cessait de r&#233;p&#233;ter &#224; leur attention, ce qui finissait par appara&#238;tre aux yeux des cinq &#171; coturnes &#187; comme la seule raison qui lui restait de vivre, alors on lui pardonnait en la lisant, p&#233;niblement, ses absences de fins, ses abus de d&#233;tails sur lesquels on s'endormait, ses digressions de rupture du sc&#233;nario en cours, ses jeux de piste et autres multiples notes de bas de pages et r&#233;f&#233;rences incongrues qu'elle avait de plus en plus de mal &#224; rendre dr&#244;les vu l'&#233;tat assez pitoyable o&#249; l'avait laiss&#233;e en r&#233;alit&#233; ce destin que les autres ne pr&#233;f&#233;raient finalement pas approcher de trop pr&#232;s, poussant un soupir de soulagement que le Truc atroce qu'elle &#233;voquait parfois mais tr&#232;s rarement et tr&#232;s bri&#232;vement, ne leur soit pas arriv&#233; &#224; elles-m&#234;mes, et petit &#224; petit, les choses finissaient par se pr&#233;senter comme si c'&#233;tait admissible dans ce lieu &#224; base d'embrouilles p&#233;riodiques et de Bruit total, que l'h&#244;pital prenne un peu en peine la charit&#233;, tandis qu'elle-m&#234;me savait pertinemment que le roman &#233;tait le tueur et comme tueuse elle-m&#234;me plus que repentante, elle ne comptait pas l'approcher frontalement et elle aimait sans doute &#224; croire que ses circonvolutions, ses ruses de guerre, ses pr&#233;paratifs chamaniques la d&#233;poseraient, elle et le poids de sa vie, sur une &#238;le r&#233;volutionnaire o&#249; elle n'aurait pas de mal &#224; se d&#233;barrasser de sa carcasse tremblotante qui n'avait plus droit de cit&#233; nulle part.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb47&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Lunettes roses*&#034; id=&#034;nh47&#034;&gt;47&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Lunettes roses&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ce matin tout semble s'effriter, tout est chantier &#233;ternel, des bruits de chantier, de la poussi&#232;re de chantier, des tranch&#233;es &#224; la place des trottoirs, des rues &#233;ventr&#233;es qui laissent voir des canalisations, des murs qui ne sont pas en train de se l&#233;zarder, mais de s'&#233;crouler litt&#233;ralement, progressivement... assez lentement pour qu'on ne le remarque pas et qu'on passe notre chemin et qu'on continue &#224; dormir en marchant - elle regarde par la fen&#234;tre de sa maison en ruines, elle envoie la main aux passants avec cette impression de vivre en catimini dans un aquarium - elle ne sort plus de la maison, presque jamais, elle voit la vie &#224; travers une vitre, comme un &#233;cran, elle garde son pyjama et ne prend pas la peine de mettre ses implants cochl&#233;aires, parce que personnes n'est l&#224;, personne &#224; qui parler, seulement les passants qui passent, la vie qui continue comme si de rien n'&#233;tait comme un film, tandis qu'elle est en dehors du monde &#224; se faner doucement - les gens qui vont travailler, qui reviennent avec les mains remplies de paquets - les enfants qui courent avec de petites bottes de caoutchouc - les contemplatifs qui remarquent que les &#233;chinac&#233;es sont en fleurs - les plus press&#233;s sans parapluie - ceux qui viennent d'emm&#233;nager - les voisins bruyants, les sportifs, les chiens, &#171; tiens, le facteur qui met du courrier dans ma bo&#238;te aux lettres &#187; ; elle mange un sandwich, toujours post&#233;e &#224; sa fen&#234;tre, pour ne rien manquer du spectacle et pour observer ses semis, qui continuent de pousser avec l'aide du soleil qui passe &#224; travers la vitre, tandis que le reste de la maison capitule au m&#234;me rythme que sa m&#233;moire et que son corps vieillissant, que le toit coule, que la v&#233;randa n'est plus qu'un patchwork de plastiques fendus, que les mauvaises herbes ont pris d'assaut la cour, que l'escalier devient dangereux et que la pancarte &#171; &#224; vendre &#187; laissent tout le monde indiff&#233;rent ; seul le jardin persiste, avec ses plants de tomates minuscules accroch&#233;s &#224; des tuteurs solides, malgr&#233; tout la vie s'obstine, malgr&#233; les deuils qui se multiplient et les os qui abdiquent, malgr&#233; l'odorat et le go&#251;t qui sont moins pr&#233;sents, malgr&#233; l'impression de devenir son propre fant&#244;me avant l'heure, malgr&#233; les cassettes et les mots rab&#226;ch&#233;s, la moins grande tol&#233;rance aux changements, les genoux qui peinent &#224; se d&#233;plier, le retranchement &#224; l'int&#233;rieur de soi&#8230; m&#234;me sa vue la quitte, alors la fen&#234;tre ne sera bient&#244;t qu'un trou noir qu'elle visitera en ayant peur pour le plafond de sa maison, peur de l'effondrement, peur de revenir un jour pour ne trouver que de la poussi&#232;re et des traces de bottes sales sur la neige. La ville se transforme tandis qu'elle dispara&#238;t progressivement, que la lumi&#232;re s'&#233;teint, que l'oubli devient plus fort que le d&#233;sir.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb48&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jean-Marie Fleurot&#034; id=&#034;nh48&#034;&gt;48&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Jean-Marie Fleurot&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;la vie en rose fait la bringue dans sa t&#234;te, pas la faute pourtant &#224; l'accord&#233;oniste qui jouait faux ni au lever de soleil &#233;teint par le souffre des raffineries qui repeint la journ&#233;e comme il peut- tout est en toc ici de toute fa&#231;on, les bijoux des vieilles comme les airs de faux durs des gamins en &#233;quilibre sur une roue de leur scooter miteux qui se croient dans Gomorra -ce n'est pas parce que les journaux qui trainent sur les trottoirs la prennent pour un khalifat que la ville est autre chose qu'une banlieue pouilleuse o&#249; on essaie de rejouer en boucle de mauvais remakes du Parrain avec des castings qui saccagent les plateaux et refusent de jouer leur texte ! elle en sait quelque chose, fausse blonde m&#234;me pas platine moul&#233;e dans sa mini robe, l'escalator du centre commercial flambant neuf en guise de walk of fame, surfant au milieu d'une foule qui pue d&#233;j&#224; la sueur, &#224; moins que ce ne soit elle, mais c'est sans importance puisqu'elle d&#233;barque au rayon des cosm&#233;tiques, l&#224; rien qu'en faisant un pas elle peut se transformer en femme fatale, coll&#233;gienne ou grand-m&#232;re qui s'est asperg&#233;e d'eau de Cologne, un jeu qui ressemble &#224; la marelle pour laquelle elle &#233;tait si dou&#233;e quand elle &#233;tait gamine, et en parlant de gamine, ce qui lui manque c'est le rose sur les l&#232;vres, comme celui qu'elle piquait &#224; sa m&#232;re, la m&#234;me grande marque aux deux C entrelac&#233;s dont elle se tartine maintenant les l&#232;vres face &#224; un miroir, n&#233;gligeant la vendeuse &#224; l'autre extr&#233;mit&#233; du comptoir, trop occup&#233;e &#224; minauder en italien devant un couple de touristes jet&#233;s de leur paquebot -croisi&#232;re low cost, le type la reluque sans la moindre g&#232;ne- sa t&#234;te quand elle ouvre son sac et y enfourne le b&#226;ton de rouge ! elle slalome entre les badauds qui reposent sans acheter, trainent comme affaiss&#233;s dans les rayons d&#233;j&#224; &#233;cras&#233;s de chaleur malgr&#233; la clim, le portique, un pied dehors, l'autre et un vrai sapin de no&#235;l, son et lumi&#232;re ! les rampes lumineuses clignotent en rouge comme des feux de piste d'a&#233;roport et une sonnerie stridente lui gueule aux oreilles, l&#224;, aucun doute c'est &#224; elle qu'on en veut, de toute fa&#231;on si elle en doutait elle n'a qu'&#224; contempler la t&#234;te du couple d'agents de s&#233;curit&#233; qui se pr&#233;cipitent vers elle en faisant crisser leurs semelles en caoutchouc ! le petit bureau sent la serpill&#232;re moisie, la clope refroidie et le sandwich au curry, celui qu'on ach&#232;te sous vide d&#233;j&#224; spongieux au rez de chauss&#233;e -de la malbouffe de pauvre qui flique encore plus pauvre que soi- et son sac se retrouve tout de suite retourn&#233; sur le bureau bien gras, tout en vrac, sous les yeux du grand type genre premier prix de salle de sport qui s'est salement laiss&#233; aller sur les chips, et la petite blonde -l'air d'une vrai dure &#224; qui on ne la fait pas et qui ne moisira pas dans ce boulot -, tout est l&#224;, le portefeuille, un jeu de cl&#233;s, le paquet de clopes &#233;crabouill&#233;, le Iphone, deux blisters de pr&#233;servatifs dont un est ouvert et vide -regard en coin des deux vigiles qui sourient- un tube de rouge &#224; l&#232;vres entam&#233;, des tickets de parking, le butin est maigre, la fille la palpe de la t&#234;te aux pieds en prenant tout son temps, marque une pause et se marre en contemplant le tatoo ! rien bien s&#251;r, et ils sont bien oblig&#233;s de tout remballer, en vrac, les pr&#233;servatifs en dernier avec le rouge &#224; l&#232;vres, c'est s&#251;rement la robe qui a fait biper cette saloperie de portique, &#231;a arrive tout il para&#238;t, qu'ils disent mais sans s'excuser -de quoi on se demande- avant de la faire sortir par l'entr&#233;e des fournisseurs, l'entr&#233;e des artistes elle entend dans son dos, pour la deuxi&#232;me fois de la journ&#233;e, avant que la porte m&#233;tallique claque et qu'elle ne se retrouve toute seule sur le trottoir, la vie en rose qu'il fredonnait l'autre, c'est &#231;a ?&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb49&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Nathalie Fragn&#233;&#034; id=&#034;nh49&#034;&gt;49&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Nathalie Fragn&#233;&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Avec un l&#233;ger embarras, sans doute &#224; cause du prix (d'autant plus qu'elle se trouvait &#224; Montpellier, dans la grande brasserie face &#224; la gare), elle avait demand&#233; un grand cr&#232;me, tant pis, c'&#233;tait la fin de son s&#233;jour, de ces jours magnifiques &#8212; est-ce pour cette raison qu'elle rayonnait ainsi, promenait autour d'elle un regard plein d'amour, qu'elle souriait &#224; cette jeune femme, assise &#224; une table plus loin, pench&#233;e elle aussi sur un cahier, qu'elle plaisantait avec ce serveur filiforme qui lui avait, en cachette de ses patrons, apport&#233; un verre d'eau proportionn&#233; &#224; sa soif, au lieu du minuscule &#8212; format liqueur &#8212; nouvellement instaur&#233;, est-ce pour cela qu'elle regardait avec une attention intense &#8212; &#224; chaque fois qu'arrivaient en m&#234;me temps sur la place le tramway bleu et le vieil or &#8212; leur entrelacement, quelques secondes (presque une caresse dans cet &#233;change de reflets) avant qu'ils se d&#233;fassent, se d&#233;roulent dans un cliquetis d'&#233;tincelles, et reprennent leur chemin &#8212; est-ce parce qu'elle allait, dans une demi-heure &#224; peine, prendre un des bus qui quittent Montpellier, qu'elle notait, par &#224; -coups, comment savoir quoi, mais &#231;a avait l'air de vouloir fixer ce qui l'entourait, d'essayer, par ces petites punaises noires qu'elle collait au papier, d'accrocher le cadre, pour y mettre &#224; l'abri cet instant, peut-&#234;tre &#8212; puis elle avait install&#233;, ou plut&#244;t jet&#233; sur son dos un sac dont le poids l'avait l&#233;g&#232;rement fait osciller, avait cal&#233; sur une &#233;paule l'anse de son sac &#224; main (plut&#244;t lourde besace, plut&#244;t cartable, que sac &#224; main &#224; proprement parler), &#233;tait sortie du caf&#233;, rayonnante encore plus maintenant qu'elle marchait, et maintenant que la brise, comme un drap l&#233;ger d&#233;ploy&#233; sous elle, la portait, la poussait au centre de la place, m&#234;lait ses longs cheveux raides aux boucles rousses, aux cr&#226;nes ras&#233;s, aux petites robes d'&#233;t&#233;, aux sandales des enfants &#8212; c'est comme &#231;a qu'elle le sentait, &#231;a se voyait, elle avait sur le visage des traces d'exaltation, et de l'enfance comme s'il en pleuvait &#8212; c'est sans doute ce qui l'a attir&#233;, lui qui sortait de la gare pendant qu'elle obliquait vers les restaurants asiatiques, lui qui avan&#231;ait ind&#233;cis dans la foule sans regard, lui que, soudain, on bouscule sans qu'il y fasse attention &#8212; il la regarde, il lui sourit, c'est un sourire d'une tendresse extraordinaire, qu'elle aper&#231;oit dans le flot des passants, qu'elle se tourne pour revoir alors qu'elle avance, s'&#233;loigne, et qu'il continue son chemin, presque de dos maintenant mais le cou tordu, elle ralentit, le voit qui se retourne, longue silhouette un peu vo&#251;t&#233;e entre les gens qui vont et viennent dans les deux directions du trottoir, elle s'arr&#234;te tout &#224; fait, il vient vers elle avec toujours ce sourire, l'attire contre sa poitrine et l'entoure de ses bras, elle se laisse faire, appuie sa joue un instant contre son pull, un instant encore (une laine us&#233;e, nuageuse, d'un bleu tr&#232;s doux), encore une seconde, c'est si bon, aucun homme ne l'a tenue dans ses bras avec une telle douceur, elle l&#232;ve la t&#234;te vers son visage, son sourire, ses yeux, il pose ses l&#232;vres contre les siennes &#8212; puis, comme les tramways, ils se d&#233;font, se d&#233;senlacent, se quittent avec quelques mots inutiles Votre sourire... Merci... Yann et un bout de papier, cette fois s'&#233;loignent sans le regard de l'autre ; pendant qu'il traverse la place, elle, dans l'&#233;blouissement d'apr&#232;s la lumi&#232;re, remonte la rue vers la gare routi&#232;re ; c'est devant l'autocar, pendant que les voyageurs entassent leurs bagages dans la soute, &#233;crasent leur cigarette &#8212; le talon lev&#233;, la pointe du pied qui pivote, un instant la gr&#226;ce de la danse &#8212; c'est lorsqu'elle l&#232;ve les yeux vers ce colossal platane, qu'elle voit, de son feuillage, &#233;merger une nu&#233;e d'oiseaux, c'est quand son regard les suit tout au long du ciel qui vire au mauve, qu'elle a le geste d'appuyer ses mains contre sa poitrine pour y d&#233;poser ce tr&#233;sor ;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb50&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;G&#233;raldine B.&#034; id=&#034;nh50&#034;&gt;50&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; G&#233;raldine B.&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#8230; &#171; &#233;tat d&#233;grad&#233; depuis le printemps &#187; disent les psychiatres sur son dossier, mais de qui ils se foutent ceux-l&#224; ? Ils ne le rattraperont pas, ils sait bien qu'ils font partie de la grande invasion et qu'ils veulent lui prendre toutes ses id&#233;es, tout son savoir, ils ont m&#234;me envoy&#233; du gaz &#224; travers les murs de son appartement et c'est pour &#231;a qu'il arpente les rues parisiennes par ce temps estival, agr&#233;able ; mais l&#224; non plus il n'est pas dupe : depuis que la CIA peut d&#233;grader ou am&#233;liorer la m&#233;t&#233;o &#224; loisirs, plus rien de tout cela ne l'&#233;meut &#8211; d&#233;grader est un mot qui marche d&#233;cid&#233;ment pour tout : l'&#233;conomie, la m&#233;t&#233;o, l'&#233;tat mental, l'&#233;tat mondial &#8211; et &#231;a ne doit pas &#234;tre un hasard, on sait bien qu'ils nous classent tous par grades, du plus utile au moins utile, en passant par le d&#233;rangeant : lui est un des pires puisqu'il veut &#234;tre hors grade, hors norme, hors classification, mais on le regarde, on le trouve &#171; bizarre &#187;, les gens vont encore dire qu'il fait &#171; une crise &#187; et qu'il faudrait appeler la mar&#233;chauss&#233;e&#8230; mais que viendrait faire la mar&#233;e &#224; Paris ? c'est la Seine qui se jette dans la mer, pas le contraire ; il ne craint donc rien de ces touristes inconscients qui ont laiss&#233; leurs identit&#233;s &#224; la fronti&#232;re, sans se rendre compte qu'ils ne la r&#233;cup&#232;reront jamais, qu'on la donnera &#224; d'autres, &#224; ces rempla&#231;ants &#224; la solde du NOM (Nouvel Ordre Mondial), ces ersatz d'humains qui ne r&#233;fl&#233;chissent plus que par cases, vivent dans des cases, mangent dans des cases, jouent aux cases des mots crois&#233;s, sans voir que l'on croise leurs donn&#233;es, leurs identit&#233;s donn&#233;es, leurs ADN modifi&#233;s ; mais lui s'en sortira, il faut qu'il s'en sorte, d'ailleurs que fait-il encore l&#224; ? il est dans une rue, sur un trottoir, rep&#233;rable sur un plan, localisable dans l'espace : il est hors du temps mais doit sortir de l'espace, comment faire ? pas de fus&#233;e, pas d'ailes non plus, il doit trouver une id&#233;e, il lui en reste tant, il doit bien avoir cela dans sa t&#234;te, dans ses tripes, dans son c&#339;ur&#8230; dans son c&#339;ur, c'est &#231;a : comme le Petit Prince qui, rus&#233; comme un renard, comprend qu'on ne voit bien qu'avec le c&#339;ur et qui retourne l&#224;-haut gr&#226;ce au serpent, alors lui aussi&#8230; en Petit Prince du savoir, en ambassadeur du hors cat&#233;gorie, du hors-l&#224;, il va lui falloir trouver ce serpent qui siffle sur sa t&#234;te pour l'aider &#224; sortir du persiflage du monde structur&#233; comme une soci&#233;t&#233;-suppos&#233;e-savoir ce qu'il lui reste &#224; faire : la seule chose raisonnable est de courir au vivarium de la m&#233;nagerie pour discuter avec un crotale d&#233;livreur du mal &#8211; les gardiens ne le verront pas c'est s&#251;r, il est hors de leur temps, donc hors de leur vue &#8211; c'est ainsi qu'on dira de lui qu'il a su partir susurrer ailleurs ce que les psy n'ont pas cru qu'il savait, ce que sa famille n'a pas su voir en lui et qu'elle regrettera am&#232;rement : &#171; Ah ! Ma m&#232;re ment, je le savais ! &#187; ; c'est ce qu'il a murmur&#233; dans son dernier souffle, m&#234;me pas entendu par le serpent enroul&#233; &#224; son cou, ce boa &#233;norme qui semblait presque le c&#226;liner si tendrement, si fort, car seul cet &#234;tre de sang-froid a su comment calmer un esprit si &#233;chauff&#233;, si d&#233;form&#233;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb51&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Marie-France Barth&#233;l&#233;my&#034; id=&#034;nh51&#034;&gt;51&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Marie-France Barth&#233;l&#233;my&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il tourne au coin de la rue, il marche seul en suivant ses pas, les pieds puis les jambes, le haut du corps en avant, il porte une besace qui l'alourdit, ses plantes de pied s'enfoncent dans les cendres grises, il tourne au coin de la rue, il pourrait demander o&#249; aller, oui, il pourrait &#8211; &#224; cet homme l&#224;-bas pr&#232;s du banc, il a l'air disponible, il est seul aussi &#8211; il tourne le coin au coin de la rue, il est dans le p&#233;rim&#232;tre de l'incendie, il avance vers lui dans le fil tendu de son regard, il tourne au coin de la rue &#8211; ou celui-l&#224; qui monte les escaliers, qui a des chaussures de sport, qui a l'air simple et bon &#8211; il lui dirait &#171; viens , je t'enm&#232;ne boire une bi&#232;re au frais loin de l'incendie &#187; - il tourne au coin de la rue, il pourrait le suivre pour boire un verre avec lui, peut-&#234;tre, qui sait, dormir &#224; l'h&#244;tel avec lui , un h&#244;tel qui se situerait hors de la zone d'incendie,il tourne au coin de la rue, il avance dans cette rue de banlieue qu'il ne connait pas, il avance dans l'incendie, il avance seul en suivant ses pas, il porte une besace qui l'alourdit, regarde ses pieds endoloris sur les braises, il tourne au coin de la rue, ils auraient bu des bi&#232;res comme deux rescap&#233;s contents d'&#234;tre l&#224; ensembles, simplement de parler, ils auraient pu, il tourne au coin de la rue&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb52&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Christiane Mandin&#034; id=&#034;nh52&#034;&gt;52&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Christiane Mandin&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;les id&#233;es ne lui avaient pas manqu&#233; pour survivre dans le pays des ex- colonisateurs , mais &#231;a lui est venu petit &#224; petit de mettre en vente la Ford Escort de celui qui se croyait son bien aim&#233; et qui d&#233;j&#224; lui avait donn&#233; les coordonn&#233;es de sa carte bleue, il avait inscrit les r&#233;f&#233;rences de la petite auto sur ce site de vente et l'autre , comment il a d&#233;couvert la supercherie, ce qui s'en est suivi de cette d&#233;ception, difficile &#224; cerner, les deux hommes en sont venus aux mains mais que pouvait le fr&#234;le quinquag&#233;naire contre lui (force de la nature, trentenaire bodybuild&#233;, physique de lutteur, ces remarques il les r&#233;coltait souvent) , il ne sait pas comment est venu ce d&#233;cha&#238;nement, comment il en est arriv&#233; au meurtre &#8211; la police a retrouv&#233; le corps calcin&#233; dans la voiture et l'a identifi&#233; gr&#226;ce &#224; ses m&#226;choires &#8211; et le voil&#224; d&#233;sempar&#233; d'en &#234;tre arriv&#233; l&#224;, ce n'&#233;tait plus les petites combines mis&#233;rables ou les vols dans les supermarch&#233;s, ou les d&#233;lits de griv&#232;lerie pour lesquels il avait &#233;t&#233; poursuivi -bref, la survie ordinaire - c'&#233;tait le crime qu'il fallait &#224; tout prix maquiller , avant tout &#233;loigner le corps, alors il a pris le volant de la Ford et avec l'aide de sa compagne &#8211; &#231;a il ne le savait pas l'amant que son partenaire &#233;tait bi &#8211; ils y ont repli&#233; et transport&#233; le cadavre, ils ont roul&#233; dans ce quartier de barres HLM, au bord du fleuve, l&#224; o&#249; se trouve toujours un terrain vague &#224; disposition, ils n' avaient pas vraiment de plan, ils sont all&#233;s &#224; la station service de l'hypermarch&#233; pour acheter le bidon d'essence, eux qui &#233;taient de joyeux f&#234;tards pas des criminels en puissance, ils touchaient un peu &#224; l'herbe et parfois &#224; deux ou trois substances, , dans le quartier l&#224; &#231;a deale pas mal, on est dans un port apr&#232;s tout, mais l&#224; c'&#233;tait la nuit, sans lune aucune, &#224; vrai dire &#231;a change quoi dans une ville, la lune, il se souvient vaguement que c'est la m&#232;re des r&#233;coltes et que c'est elle qui permet de compter les jours l&#224;- bas, son exil n'est pas seulement d'un territoire, &#234;tre homosexuel, avoir &#233;t&#233; abandonn&#233; par ses parents biologiques, tout cela le discr&#233;diterait, pense-t-il, aux yeux de ses compatriotes, alors il se perd sur le fil de son destin , &#224; son grand &#233;tonnement d&#233;j&#224; il a donn&#233; la vie,d&#233;sormais il l'a &#244;t&#233;e, inconscient de son geste, lui qui a vu l'horreur des guerres intestines, qui ne savait pas &#224; quel camp il &#233;tait suppos&#233; appartenir, les jur&#233;s prendront-ils en compte tout le d&#233;sordre de son enfance et les bouleversements identitaires qui l'ont marqu&#233;, dans la salle d'audience, voil&#224; qu'il parle &#224; voix tr&#232;s basse contraint d'&#233;voquer ce qu'il appelle son intimit&#233;, mot qui se traduit difficilement dans sa langue maternelle, dont si peu lui est rest&#233;, cette langue &#224; laquelle il a &#233;t&#233; arrach&#233;, il parle &#224; voix tr&#232;s basse et il avoue, il ne pr&#233;voit pas &#224; ce moment le verdict, son avocat lui a expliqu&#233; ce que sont les circonstances att&#233;nuantes mais qui viendra att&#233;nuer sa peine lorsqu'il sera emprisonn&#233; &#224; la merci des matons et de ses cod&#233;tenus, il a bien peu de chances de s'amender et d'obtenir le pardon de la famille de la victime, il regarde les ors et les costumes dans ce vaste th&#233;&#226;tre, lui qui n'a connu que les clameurs des stades, il per&#231;oit les gr&#233;sillements des micros et le silence de l'assistance sid&#233;r&#233;e, le souvenir des faits lui &#233;chappe, il se demande s'il ne revit pas le m&#234;me cauchemar, les s&#233;jours dans les familles d'accueil, les blessures qui ont emp&#234;ch&#233; sa s&#233;lection de footballeur professionnel, il a tu&#233; le seul homme qui &#233;tait bienveillant &#224; son &#233;gard, qui aurait &#233;t&#233; capable enfin de le prot&#233;ger, deux gendarmes se saisissent de chacun de ses bras, fin de la journ&#233;e du proc&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb53&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Nicole Begzadian&#034; id=&#034;nh53&#034;&gt;53&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Nicole Begzadian&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Jamais elle ne saurait ce qui l'avait d&#233;cid&#233; &#224; lancer cette invite &#224; venir sur son bateau, ils se connaissaient depuis trente ans est-ce que cela suffisait pour envisager un partage pendant huit jours sur quinze m&#232;tres carr&#233;s, enfin quand on descendait dans la cabine mais la majeure partie du temps tout le monde suivait la nav (entendez navigation) dans le cockpit et c'eut &#233;t&#233; un crime de l&#232;se-majest&#233; de s'en dispenser, ou &#171; &#224; tout le moins &#187; un d&#233;faut, dr&#244;le voil&#224; que j'utilise ses formules ah ! comme on est perm&#233;able ! il savait qu'il jouait son prestige, le savait-il vraiment ? sans doute pas, toujours il s'&#233;tait cru sup&#233;rieur &#171; auparavant j'&#233;tais universitaire &#187; disait-il &#224; son voisin de bou&#233;e dans un port, sup&#233;rieur &#224; elle aussi et il &#171; avait &#224; c&#339;ur &#187; comme il disait &#224; lui &#171; offrir &#187; ou &#171; partager &#187; des moments qu'elle ne vivrait pas sans son intervention (divine ?) &#8211; c'est bien cela qui s'&#233;tait effondr&#233;e pendant cette grosse semaine, elle n'&#233;tait plus demanderesse, elle offrait aussi, il avait d&#251; laisser tomber son masque son impossibilit&#233; &#224; recevoir &#224; faire confiance &#224; tenter de nouvelles exp&#233;riences dont il ne savait rien par avance insupportable pour lui comme mani&#232;re d'aborder le monde, il n'avait pas accept&#233; de quitter sa ma&#238;trise habituelle, en plus cette fille l'emmerdait &#224; faire du troc voile contre &#233;criture &#8211;chacun am&#232;ne ce qu'il peut transmettre &#224; l'autre et on se nourrit mutuellement, de nourriture il avait plut&#244;t d&#233;gueul&#233; et c'&#233;tait pas d&#251; au mal de mer, il avait d&#233;gueul&#233; son &#171; non &#187; cinq minutes avant que ne commence l'atelier elle avait regard&#233; son portable et l'avait renvoy&#233; au commun des humains &#171; c'est bon tu pr&#233;viens dans l'heure pr&#233;c&#233;dant l'atelier, tu es dans la norme &#187; puis elle s'&#233;tait assur&#233;e de la participation de l'autre personne, une femme, les mecs &#231;a l&#226;che tu as peut-&#234;tre &#224; comprendre quelque chose dans ta mani&#232;re d'animer avec les mecs &#231;a causait en elle quelle folie elle se disait de proposer &#224; ses amies ses ateliers d'&#233;critures alors qu'ils &#233;crivaient eux-m&#234;mes, &#224; compte d'auteur, s&#251;r, pour leur famille, oui, mais tout de m&#234;me, pr&#233;somptueuse ? qu'importe, elle s'&#233;tait dit, je viens avec mon bagage et lui avec sa voile et on va apprendre mais de voile, il en a &#233;t&#233; question les premiers jours ensuite c'est le triste moteur qui a accompagn&#233; chaque d&#233;placement, on me vole mon s&#233;jour voile, elle aurait bien aim&#233; mettre les points sur les i mais le i avait disparu, ne restait que le moteur &#171; tu veux barrer &#187; &#171; non merci &#187; et bient&#244;t m&#234;me pas de mouillage ce qu'elle d&#233;couvrait c'&#233;tait sa peur &#224; lui du risque et la recherche permanente de confort dans laquelle il &#233;tait, oh elle savait bien un peu qu'elle cr&#233;ait plut&#244;t du trouble que du calme plat, elle avait un peu l'habitude d'&#234;tre en lieu et place du trublion, de l'imprudente de la personne qui tente tout sans en mesurer les cons&#233;quences, la dilettante, mais aussi celle qui se perdait (pour toujours se retrouver r&#233;torquait-elle) mais qui dans cette soci&#233;t&#233; des GPS sur les ordinateurs, les portables, les voitures et les bateaux &#8211;m&#234;me &#224; pied le GPS peut tracer votre chemin &#8211; qui accepte encore la perte, l'erreur, le plus dr&#244;le de l'histoire c'est qu'il n'avait pas cesser de se r&#233;f&#233;rer aux appareils de mesures informatiques pour organiser ce qu'elle appelait d&#233;sormais le non-voyage &#224; la voile, un voilier sans voile n'est plus un voilier elle invoquait les vents il invoquait la chance aux d&#233;s on a des int&#233;r&#234;ts diff&#233;rents elle mesurait son ennui &#224; l'absence d'&#233;changes qui plombait aussi s&#251;rement que les pr&#233;visions m&#233;t&#233;os qui le plus souvent se r&#233;v&#233;laient fausses il aurait suffit d'attendre le vent pour naviguer &#224; la voile, de son refus de poursuivre l'&#233;criture puis de son insistance &#224; bousculer les ateliers restants elle ne disait rien elle laissait la femme qui voulait poursuivre g&#233;rer l'organisation et r&#233;sister &#224; la volont&#233; d'effacement de ces temps d'&#233;criture &#8211;il s'&#233;tait exclu lui de lui-m&#234;me &#8211; mais &#224; ce titre (ne plus en &#234;tre) et &#224; ce titre seul, ils auraient d&#251; dispara&#238;tre &#171; afin de ne pas faire se disjoindre les temps de chacun &#187; ; elles continu&#232;rent &#224; &#233;crire contre ses vents et ses mar&#233;es d'humeur (la mer &#233;tait bien trop tranquille pour entraver quoi que ce soit puisqu'il avait opt&#233; pour un golfe bien prot&#233;g&#233;) il n'&#233;tait plus le plus beau le plus fort le plus dr&#244;le son humour ne la faisait m&#234;me plus sourire, fatigue, fatigue de se soumettre &#224; un statu quo de fa&#231;ade alors que la violence int&#233;rieure se faisait jour par le biais des r&#234;ves il r&#234;vait qu'il la perdait elle r&#234;vait qu'elle per&#231;ait l'annexe avec de grandes aiguilles ; ils se s&#233;par&#232;rent au matin du huiti&#232;me jour, le repas &#171; de f&#234;te &#187; de la veille fut si tristounet qu'il refusa de jouer comme il aimait &#224; le faire pr&#233;textant un important besoin de sommeil, pour jouer il faut avoir envie de rire ; le lendemain ils ne prolong&#232;rent pas les adieux comme &#224; leur habitude une cassure sourde et polic&#233;e &#339;uvrait les mots avaient d&#233;sert&#233; leur langage commun&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb54&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Plume Nacr&#233;e*&#034; id=&#034;nh54&#034;&gt;54&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Plume Nacr&#233;e&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;il n'y croit pas vraiment, et en m&#234;me temps, il esp&#232;re, sinon il n'enverrait pas son bulletin, il le fait chaque semaine depuis le d&#233;but du concours organis&#233; par le journal, souvent les questions subsidiaires sont trop difficiles, pour cette participation, il conna&#238;t toutes les r&#233;ponses, toutes en t&#234;te, il n'a pas besoin de se r&#233;f&#233;rer &#224; son Encyclopedia Universalis (parce qu'&#224; cette &#233;poque Internet n'existe pas), il pense que c'est une erreur lorsqu'il re&#231;oit le courrier lui annon&#231;ant sa victoire, et pourtant c'est bien lui, c'est incroyable d'avoir gagn&#233;, incroyable d'avoir un article dans le journal, incroyable de voir sa photo aussi, c'est l'occasion de d&#233;couvrir les joies de la neige et du ski, c'est pour lui l'occasion d'&#233;pater ses coll&#232;gues aux PTT, &#171; l'inspecteur a gagn&#233; un week-end au ski &#187;, il fait semblant de ne pas entendre la phrase courir derri&#232;re lui dans les couloirs et bien-s&#251;r il &#233;prouve une certaine fiert&#233; de r&#233;aliser que c'est de lui dont on parle, le mois de f&#233;vrier passe vite avec la perspective de ce s&#233;jour pour s'&#233;vader, dans les Pyr&#233;n&#233;es (les Alpes sont trop &#233;loign&#233;es de son domicile), la date est fix&#233;e au dernier week-end de f&#233;vrier, il s'imagine d&#233;j&#224; sur les pistes, il dit que ce sera agr&#233;able, il voit la neige, il voit les remont&#233;es m&#233;caniques, il voit les pistes, et bien-s&#251;r, il voit le soleil &#8211; parce qu'il anticipe toujours ses vacances sous le soleil &#8211; il ne sait pas qu'en fait ce week-end-l&#224; est le pire de la saison, celui o&#249; la neige a un peu trop fondue pour bien glisser le samedi et celui o&#249; elle est trop poudreuse le dimanche &#224; cause de la temp&#234;te de neige de la nuit - &#224; la montagne, le temps change tr&#232;s vite &#8211; il pr&#233;pare son mat&#233;riel : il loue des skis avant de partir pour &#234;tre s&#251;r d'avoir le meilleur &#233;quipement possible, il pr&#233;voit le masque pour prot&#233;ger ses yeux de la r&#233;verb&#233;ration &#8211; c'est tr&#232;s dangereux les rayons r&#233;fl&#233;chis par la neige - et Monsieur l'Inspecteur est attentif &#224; sa sant&#233;, et puis voil&#224;, finalement, le Jour arrive, il se retrouve en haut d'une piste, ce n'est pas la plus facile parce que cette derni&#232;re est ferm&#233;e faute d'enneigement, il est en haut de la bleue, difficult&#233; moyenne, sa femme est &#224; ses c&#244;t&#233;s, elle l'encourage, comme lorsqu'il participe &#224; une comp&#233;tition de tennis de table, &#224; la diff&#233;rence pr&#232;s que l'unique enjeu aujourd'hui est de se faire plaisir, de go&#251;ter aux plaisirs de la glisse, pas de classement attendu, son premier s&#233;jour au ski depuis qu'il est n&#233;, il veut l'appr&#233;cier - sauf que le ski, comme toute activit&#233;, &#231;a s'apprend - l&#224; il n'est pas tr&#232;s &#224; l'aise, &#171; j'aurai d&#251; prendre un moniteur &#187;, il se sentirait rassur&#233;, le seul geste technique dont il a entendu parler c'est le chasse-neige, maigre bagage, son objectif devient d'&#233;viter la chute plut&#244;t que de se laisser griser par la vitesse ! il rousp&#232;te apr&#232;s la &#171; mauvaise neige &#187;, un d&#233;butant a besoin de bonnes conditions sinon c'est la gal&#232;re, sinon&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb55&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Fran&#231;oise G&#233;rard*&#034; id=&#034;nh55&#034;&gt;55&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Fran&#231;oise G&#233;rard&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Elle a essay&#233; de leur expliquer, ils ne l'ont pas &#233;cout&#233;e, elle les a suppli&#233;s, ils lui ont dit qu'il fallait y penser avant, mais c'&#233;tait justement ce qu'elle avait essay&#233; de leur faire comprendre, avant, tout ce qui l'avait entra&#238;n&#233;e dans cette gal&#232;re, l'encha&#238;nement implacable des circonstances qu'elle aurait voulu pouvoir briser, le sentiment de honte et d'injustice sans nom qu'elle &#233;prouvait &#224; se trouver l&#224;, bredouillant, bafouillant comme une enfant, incapable de se faire entendre car ils ne veulent pas l'&#233;couter, leur hostilit&#233; est manifeste, leurs regards goguenards ou froidement indiff&#233;rents la jugent et la jaugent sans aucune bienveillance, elle ne p&#232;se plus rien, elle ne vaut plus rien, elle voudrait dispara&#238;tre dans un trou de souris mais elle se trouve au milieu de la pi&#232;ce, au centre de tous les regards, il n'y a aucune &#233;chappatoire, pas le moindre pan d'ombre, son visage est nu, ses interlocuteurs pourraient y lire le r&#233;cit de sa vie s'ils avaient un peu de coeur, et leurs yeux se voileraient de larmes au fur et &#224; mesure qu'ils prendraient connaissance des malheurs inscrits sur ses traits fatigu&#233;s, leurs paupi&#232;res se baisseraient pudiquement, ils cesseraient de la d&#233;visager comme un animal de foire, ils lui parleraient doucement, lui demanderaient avec compassion de compl&#233;ter son r&#233;cit pour en faire &#233;tat dans les moindres d&#233;tails en &#233;crivant leur rapport, prendraient des notes en hochant la t&#234;te d'indignation &#8211; Comment cela est-il possible ! A notre &#233;poque ! En France ! Au pays des droits humains ! &#8211; ils d&#233;clareraient vouloir alerter les plus hautes Autorit&#233;s de l'Etat pour que Justice soit faite, et ainsi la vraie justice, celle que laisse esp&#233;rer la devise de la R&#233;publique au fronton de la mairie ou de l'&#233;cole des enfants &#8211; Libert&#233;, &#201;galit&#233;, Fraternit&#233; ! &#8211; serait rendue avec humanit&#233;, non seulement on lui accorderait les circonstances att&#233;nuantes, mais on s'excuserait d'avoir pu la croire coupable, car on ne peut pas &#234;tre coupable, n'est-ce pas, de vouloir nourrir ses enfants, elle n'est pas dans le d&#233;ni, elle a commis un d&#233;lit, mais est-il vraiment impossible de se mettre &#224; sa place ?&#8230; elle n'avait rien pr&#233;m&#233;dit&#233;, elle n'avait pas pr&#233;vu la tournure dramatique des &#233;v&#233;nements, elle n'avait pas imagin&#233; une seule seconde qu'elle vivrait ce cauchemar, elle avait pris son sac comme d'habitude, elle avait dit aux enfants qu'elle partait faire quelques courses et recommand&#233; aux plus grands de faire attention aux petits, mais juste avant, elle avait ouvert le frigo vide, et juste avant encore, elle avait perdu le tout petit boulot au noir (oui, au noir, encore un d&#233;lit !) qui lui permettait de joindre les deux bouts&#8230; &#224; l'&#233;cole, on lui avait fait conna&#238;tre l'histoire de Jean Valjean, de Fantine et de Cosette, elle s'en &#233;tait souvenue en avan&#231;ant vers le supermarch&#233;&#8230; il n'y aurait pas de rentr&#233;e d'argent avant le versement des allocations, pas avant une dizaine de jours&#8230; les enfants avaient r&#233;clam&#233; un bon repas et le frigo &#233;tait vide&#8230; elle avait agi comme une automate, elle n'avait pas r&#233;fl&#233;chi, elle &#233;tait comme &#233;trang&#232;re &#224; elle-m&#234;me, elle n'avait pas pens&#233; qu'elle serait consid&#233;r&#233;e comme une criminelle et conduite au poste de police menottes aux poignets&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb56&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Didier Austry&#034; id=&#034;nh56&#034;&gt;56&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Didier Austry&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;et le maigre soleil joue encore avec l'eau, il est sur ce banc, pr&#232;s de la rivi&#232;re, comme ces derniers jours, avec ses quelques affaires &#8211; mes tr&#233;sors il dit &#8211;, il regarde les yeux grands ouverts, les &#233;clats l'aveuglent par moments, mais il semble aimer cela, d'ailleurs il sourit, oh, il sourit souvent, avec ses joues creus&#233;es, ses dents abim&#233;s, mais peu lui importe, d'ailleurs c'est quoi l'importance ?, il pense aussi, il pense presque tout le temps, il a le temps pour la pens&#233;e, il pense pour soupeser le temps, le vide du monde, les blancs dans sa t&#234;te &#8211; comment elle s'appelait d&#233;j&#224; ? &#8230; oh, les canards, ah ! les canards, tranquilles, eux, en bande&#8230;, les hommes me fuient, et je le leur rends bien&#8230; j'ai faim&#8230; peut-&#234;tre tout &#224; l'heure&#8230;, elle s'appelait Marie ! ma Marie&#8230; et ses yeux ? vert-marron ? marron-vert ? n'aurais pas d&#251; trich&#233; avec elle &#8211; il s'est lev&#233;, a sorti des plumes de son sac, a rod&#233; autour du banc, sur le talus, a choisi l'endroit o&#249; les planter, l'une apr&#232;s l'autre, &#231;a dessine comme un demi-cercle &#8211; un c&#339;ur ? mais ce serait une dr&#244;le d'id&#233;e pour lui &#8211; bien s&#251;r, on se dit, son territoire, son bout de terre &#224; lui, on le plaint en se moquant, on se dit qu'il est seul, perdu dans sa t&#234;te, n'est-ce pas, on n'imagine pas qu'il puisse encore avoir des envies, des id&#233;es, un dessein bien &#224; lui, non, le temps est pass&#233; pour lui, du moins c'est ce que l'on se dit, quand on le voie pench&#233; sur une plume, puis sur une autre, puis &#224; distance qui regarde l'effet, puis qui sourit, on se dit, il est fou, il d&#233;lire, c'est la rue qui veut &#231;a, ou quoi encore ?, mais lui ne pense pas tout &#231;a, lui veut simplement exister encore, l&#224;, alors il cr&#233;e, des plumes, des cailloux, un bout de r&#233;el, et voil&#224;, il se rassoie sur le banc, fouille dans son sac &#224; dos, sort ses quelques livres, oui, il a des livres, des livres de la collection Folio ou Le Livre de Poche, on ne voit pas bien, quand on passe &#224; cot&#233; de lui, les couvertures sont abim&#233;es, les pages corn&#233;es, mais il lit, le matin, l'apr&#232;s midi, et si l'on passe un peu tard, le long de la berge, on peut le voir certains soirs, sur son banc, avec sa lampe frontale &#8211; son m&#233;ga tr&#233;sor, il dit &#8211; il lit, la nuit le laisse tranquille, mais ce matin, il les feuillette, au hasard, puis les range dans son sac, se perd &#224; nouveau dans la rivi&#232;re, il ne voit pas l'homme qui vient, peut-&#234;tre l'a-t-il entendu mais il ne le montre pas, il n'aime plus les hommes, ou plut&#244;t les hommes ne l'int&#233;ressent plus &#8211; mesquins, maladroits, m&#233;chants, c'est ce qu'il dit maintenant &#8211; seules les femmes parfois l'abordent, lui laissent trois sous ou &#224; manger &#8211; alors l'homme qui vient n'est rien, d'ailleurs il passe, le regard bien au loin, sans faire un signe, d'ailleurs lui aussi l'ignore &#8211; je l'ai d&#233;j&#224; vu, celui-l&#224;, hier ? avant-hier ? &#8230; oublie moi, va &#8211; ce n'est rien, un passage, un effleurement du monde, de l'autre monde, celui qu'il a quitt&#233; depuis maintenant trois ans, quatre, cinq ?, lui-m&#234;me ne sait plus, la survie ne se compte pas, elle est acharnement t&#234;tu et infini sans avenir, alors pourquoi compter ? lui a d&#233;cid&#233; il y a longtemps de ne plus compter, seulement faire attention &#224; son sac, ses livres, d'ailleurs, il y a trois semaines, il a d&#233;cid&#233; de s'&#233;loigner de la ville, de la peur, des gens, des trottoirs, des stations de m&#233;tro, il a march&#233;, longtemps, et il s'est pos&#233; l&#224;, sur la berge, sur ce banc, avec son sac, ses quelques affaires, ses tr&#233;sors, et le temps file, le long des &#233;clats du soleil, mais ce matin il a faim, vraiment faim, il a fini la veille sa derni&#232;re boite de thon, il aime le thon, &#231;a lui rappelle les salades d'&#233;t&#233;, thon, ma&#239;s, tomates, c'est ce qu'il faisait avant, alors il a pris son temps pour finir la boite, il voulait retenir cette phrase qui revenait, Marie qui lui disait, cette semaine, c'est toi qui fait &#224; manger, moi c'est toute l'ann&#233;e, tu peux bien aussi, maintenant c'est lui tout le temps, mais pour personne, &#224; peine pour lui, alors la phrase n'est pas rest&#233; longtemps, et puis c'&#233;tait hier, ce matin, il ne sait pas comment il va faire, il se dit qu'il n'aurait pas d&#251; s'&#233;loigner tant de la ville, c'est plus facile de trouver en ville qu'ici, mais non, il se dit qu'il est bien ici, alors il pose son sac &#224; un bout du banc, s'allonge, prend son lourd manteau, il fait encore un peu chaud avec lui, le pose sur lui, sa t&#234;te repose sur son sac, la vie est une saloperie, pense-t-il, mais le sommeil est mon ami, se dit-il encore, juste avant de s'endormir, longtemps&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb57&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Laurent Schaffter&#034; id=&#034;nh57&#034;&gt;57&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Laurent Schaffter&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;i&gt;1&lt;/i&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il vit avec ses deux chats dans une maisonnette au jardin ceint de hauts murs ; jambes, bras, mains, torse, tatou&#233;s genre &#171; seul entre quatre murs &#187;, &#171; mort aux vaches &#187;, croix, serpents, sir&#232;nes, roses, tous r&#233;alis&#233;s en taule ; merveilles de pi&#232;tre ex&#233;cution qu'il tenta d'effacer &#224; l'acide, se r&#233;solvant &#224; les masquer par d'autres de meilleure facture et la mode du tatouage le met en rogne car les siens, se plait-il &#224; claironner, sont authentiques, made in zonzon, toutefois ce n'est pas un voyou mais un feu follet, un &#234;tre dansant sur les flammes, parfois con, ordinaire, raisonnements &#224; l'emporte-pi&#232;ce dans une t&#234;te de piaf nonobstant surprenant par sa vivacit&#233;, sa compassion, son indiff&#233;rence, ses emportements quand lui prend de soutenir une l&#233;gende urbaine ainsi les : &#171; c'est vrai &#187; ponctuent son discours comme s'il &#233;prouvait la n&#233;cessit&#233; de frapper ses dires du tampon faisant foi ; du reste il a travaill&#233;, peu, &#224; la poste puis entam&#233; un apprentissage &#171; m&#233;canique de pr&#233;cision &#187;, rendu son tablier au bout de trois jours pass&#233;s &#224; limer un bloc de ferraille suivent alors, cahotant, quelques emplois l&#233;gers n'exc&#233;dant gu&#232;re le mois ; un apprentissage d'&#233;b&#233;niste dans une maison de correction o&#249;, &#224; pas seize ans, il c&#244;toya des assassins crapuleux &#8211; une mamie d&#233;fonc&#233;e &#224; coups de hache &#8211; et, vu qu'il est toujours partant pour le mur ou l'aventure, il s'est cass&#233; en compagnie de deux mecs ce qui coupa court aux ponceuses, tenons, mortaises toutefois, en l'occurrence, fut boucl&#233; sans avoir commis de d&#233;lit ; juste il eut la bonne id&#233;e d'h&#233;berger un soir, en tout bien tout honneur, une nana au domicile parental, supr&#234;me inspiration car la nana fixait, fuguait d'un centre de d&#233;sintox ; suite &#224; cette m&#233;saventure le juge rencontra le p&#232;re et recommanda d'enfermer, pour son bien, ce fils turbulent dans une bonne institution o&#249; il apprendra un m&#233;tier mais &#231;a n'a pas march&#233;, merci le juge, tout a d&#233;raill&#233; ; en cavale les mecs sont all&#233;s se planquer chez un pusher homo scotch&#233; &#224; l'h&#233;ro lequel, au bout de trois jours, a d&#233;clar&#233; vouloir foutre dehors ceusses qui ne shootaient ni ne baisaient donc lui, qui avait les aiguilles en horreur, a tendu son bras pour le garrot, le fix, le flash ; une demie-heure &#224; peine apr&#232;s avoir trouv&#233; &#231;a trop bon il a retendu son bras, s'est accroch&#233; hyper vite mais le miracle n'est pas l&#224;, il sont partout les coups de bols invraisemblables, les situations frisant la mort, l'absurde, l'instinct, l'inconscience protectrice, l'audace, le culot et si on le rencontre, impossible de le croire lorsqu'il annonce &#234;tre belge plut&#244;t que pako, hindou, n&#233;palais, ressemblance peut-&#234;tre accentu&#233;e par la came, les longs s&#233;jours asiatiques, n&#233;anmoins pas tant la cohorte de situations rocambolesques, craignos que d'avoir travers&#233; deux d&#233;cennies d'h&#233;ro&#239;ne &#224; trois grammes jour, de s'en &#234;tre extirp&#233;, pareil pour les substituts, or s'il lui arrive par lune claire de picoler, de fumer des shiloms face &#224; l'Oc&#233;an Indien, il est rest&#233; d'une p&#233;tulance, d'une effervescence rare en ce bas monde de vaincus et ce pas faute de mauvaises rencontres, notamment un psy, un vieux salaud, directeur d'un enfer moderne javellis&#233; ; main de fer dans un gant d'acier r&#233;gnant par &#233;lectrochocs, lobotomies, castrations, neuroleptiques sur un sous-monde, un univers interm&#233;diaire, d&#233;chetterie de la psych&#233; humaine sur quoi flottent les zombies incarc&#233;r&#233;s et le patron l'a accueilli (&#224; pas 20 ans) par ces mots : &#171; toi, tu ne sortiras plus jamais d'ici &#187; ; de fait bon nombre n'en sont plus ressortis de sa bastille, sauf pour une croix dans le jardin o&#249; ils ont enfin eu le droit d'aller respirer les &#233;toiles quant &#224; lui, gras comme une sauterelle apr&#232;s deux ans de manche sur les trottoirs de Bombay, il s'est cass&#233; le soir m&#234;me par le vasistas des chiottes ; quelques pharmacies de visit&#233;es et renvoi dans le m&#234;me cercueil ; la seconde fois les draps l&#226;ch&#232;rent &#224; dix m&#232;tres ; il a boit&#233; par la for&#234;t enneig&#233;e, ils ne l'ont pas repris mais en taule encore et encore, autant tout &#231;a n'est gu&#232;re important, marrant, &#233;tonnant s'il lui prend de raconter, des jours, pour des jours qu'il en a &#224; d&#233;vider la pelote des rebondissements, circonstances abracadabrantes, co&#239;ncidences, chance tant qu'&#224; l'&#233;couter on en vient &#224; croire aux anges gardiens car nulle trace de ranc&#339;ur, d'aigreur en lui bien que, mi-figue mi-raisin, toujours &#224; g&#233;mir contre le vent ou son absence, la chaleur, la fraicheur de la nuit, le pain, le vin, l'eau, les pesticides, les prix, le cours de l'or qu'il affectionne - son c&#244;t&#233; oriental - le go&#251;t des breloques, un briquet attach&#233; &#224; un &#233;lastique, une veste, sur mesures de plus de quarante poches - &#231;a rend dingue les douaniers - t-shirt Hendrix, Gandhi, Ganesh ; &#224; l'occasion du tour de France un : &#171; moi j'aime pas le v&#233;lo &#187; et dessous un mec qui vire sa shooteuse &#224; la poubelle ; au temps de Zyggy Stardust, bottines surhauss&#233;es grises &#224; &#233;toiles argent&#233;es, fringues coupes &#233;triqu&#233;es, pimpantes, paillettes, couleurs, sourires, d&#233;j&#224; cet &#233;ternel sourire qui ne le quitte que lors de calamit&#233;s f&#233;lines ; il les encaisse tr&#232;s mal ; malade pire qu'un lendemain de bouteilles, d'herbe trop forte or si le foie r&#226;le, Grincheux geint mais toujours relativisant ; la mort il conna&#238;t, il s'en fout et c'est r&#233;ciproque donc il &#233;pata ses amis, potes, acolytes, tous qui n'auraient jamais pari&#233; un clou rouill&#233; sur sa survie au-del&#224; de 25 piges, encore moins pens&#233; qu'il p&#251;t atteindre 60 balais et lui-m&#234;me s'en &#233;tonne quand avec son pif de manche d'aspirateur tordu, sa tronche de Ron Wood, n&#233; comme Keith Richard un 18 d&#233;cembre, il part sur ce Cessna qu'ils devaient prendre, sa beaut&#233; de femme et lui puis, deux jours avant le d&#233;part, comment ils ont aimablement, &#224; la requ&#234;te du pilote, c&#233;d&#233; leurs places et comment, trois heures apr&#232;s le d&#233;collage, l'avion s'est &#233;cras&#233; -aucun survivant- ensuite il embraye sur une &#233;ni&#232;me arrestation, fontaine, crosse, sang, jette au loin le flingue d'un flic (n'aime pas les armes), renfort, bagnole, sir&#232;nes, fontaine encore pour le sang qui pisse de son front soudain il interrompt son r&#233;cit, recommande une bi&#232;re, roule (&#224; la terrasse bond&#233;e de la brasserie) peinard un p&#233;tard signalant que le shit sent moins que l'herbe, que de toute fa&#231;on il s'en fout, que ce n'est pas maintenant qu'ils vont l'emmerder pour un joint et c'est quoi cette soci&#233;t&#233; qui colle hors-la loi des millions de citoyens, engorge les tribunaux pour trois c&#244;nes, comme s'il &#233;tait interdit simplement de vivre &#224; son go&#251;t et ils appellent &#231;a d&#233;mocratie, r&#233;publique, Big Brother ouais puis il a enclench&#233; avec la fuite d'un p&#233;nitencier qui collait les taulards au taf dans les champs, aux ateliers, notamment menuiserie aussi, ayant tenu un rabot chez les tueurs mineurs, s'est-il bombard&#233; chef &#233;b&#233;niste ; par l&#224; disposa d'un v&#233;lo assorti d'une relative autonomie dans la zone p&#233;nitentiaire ; &#224; l'occasion de visites sa m&#232;re arrangea le rendez-vous : la voiture des potes (pas m&#234;me chang&#233; les plaques) patientait lorsqu'il d&#233;vala la pente, se pr&#233;cipita dans la caisse devant le gros maton essouffl&#233;, rouge pivoine qui faillit se faire &#233;craser les orteils mais le plus beau, le plus beau restait &#224; venir ; retrouvailles, embrassades, la route file, un kilom&#232;tre, deux, trois, trois un quart, un tiers, un demi, panne ; panne d'essence, &#224; sec ; l&#224; il pr&#233;cise que ses amis, fauch&#233;s, ne mettaient jamais plus de vingt balles, que la jauge, bien s&#251;r out, ne fut d'aucun secours, qu'ils pouss&#232;rent le carrosse dans un sous-bois par bonheur accessible, qu'ils camoufl&#232;rent vaguement la bagnole puis l'un d'eux s'en alla en stop soit, en ce monde accueillant, &#224; pied remplir la nourrice ce qui aura mang&#233;, aller- retour, deux bonnes heures et &#231;a nous a sauv&#233; s'exclama-t-il car deux ans plus tard, suite &#224; son transfert des cellules suisses aux cellules belges (case d&#233;part sans promo menuiserie-v&#233;lo), les flics voulurent savoir comment ils avaient pass&#233; &#224; travers les mailles ; r&#233;gion boucl&#233;e, herses, barrages sur les routes, chemins, tous en alerte, deux heures qu'ils ont attendu la voiture et personne n'avait r&#233;ussi de cette mani&#232;re mais d&#233;j&#224; il est reparti sur le N&#233;pal, son h&#244;tel &#224; Thamel, les trafics, ch&#232;ques de voyage par valises, la qualit&#233; de la poudre, ses potes de l&#224;-bas, l'or des tib&#233;tains, les embrouilles, la fuite jusqu'&#224; l'a&#233;roport par les toits de Kathmandou et son seul regret dans cette affaire d'avoir d&#251; abandonner son chien ; sa femme qui se casse l'astragale en sautant par la fen&#234;tre d'un b&#226;timent des douanes ; leur d&#233;cision de se marier, lui touriste dans un autre HP sordide, elle infirmi&#232;re dans la boite, l'en fit sortir ; passages de fronti&#232;res hors des clous, par monts et vaux, for&#234;ts, vallons, sentiers perdus imprim&#233;s dans la neige ; bi&#232;re bue, p&#233;tard fum&#233;, du pas glorieux de celui qui n'a jamais boss&#233;, en p&#232;re tranquille, le voil&#224; parti acheter la viande des chats car chez lui, en lui, tout est chat ; punais&#233;es aux murs du salon des tentures, Ganesh, Shiva escort&#233;s de matous fluo, souriants, explos&#233;s en couleurs criardes, tigres domestiques le joint aux pattes, minets dansant sur la plage, dents luisantes dans la nuit, ces raminagrobis, ces mistigris exigent que l'on s'adapte &#224; leur &#233;trange allure mais auparavant, d'ingurgiter le cocktail d&#233;tonnant des couleurs que l'oeil, en qu&#234;te de repos, quitte pour voguer de chats de jade, bois, bronze, os, en chat de marbre &#224; un ancien Ganesh d'argile dispensant ses bienfaits de la longue table basse encombr&#233;e de t&#233;l&#233;phones, t&#233;l&#233;commandes, papier &#224; rouler, shiloms, boites, babioles &#233;lectroniques, cendriers, tabac, clopes, m&#233;langeur, un vieux whisky puis, coinc&#233;e entre le mur, la table et le canap&#233;, une sorte d'&#233;chelle pelucheuse &#224; deux plateformes dont une avec cylindre en guise de tunnel, histoire de distraire les fauves ; dans la cuisine, slalom entre la quinzaine d'&#233;cuelles, la fontaine &#224; eau, les souris en tissus, les sacs de liti&#232;re empil&#233;s &#224; c&#244;t&#233; d'un pot o&#249; pousse l'herbe des greffiers tandis que la sienne cro&#238;t sur le balcon ; le pantagru&#233;lion une ann&#233;e confisqu&#233; par les flics donc lui, matin et soir, nourriture bio, arrosoir en main de se rendre au commissariat pour y soigner ses plantes que les cognes, lass&#233;s de le voir jardiner dans leurs locaux, lui ont finalement rendues, un cas, c'est un cas ; un cas sans permis de conduire, pilotant sa b&#233;cane en Indes mais en Europe contraint de recourir aux services de cas avec permis retir&#233;s plusieurs fois, alcool, dope, vitesse, course-poursuite avec les keufs ; des mecs incapables de garder un l&#233;zard ligot&#233; dans le formol et l'un d'eux auquel il avait, contre r&#233;tribution, confi&#233; ses f&#233;lins a laiss&#233; filer le roux en plein hiver, ; du coup, Babou apprenant la nouvelle en Indes, &#224; pas une semaine de ses 60 berges, en est tomb&#233; malade suite &#224; quoi l'anniversaire, tr&#232;s chaleureux malgr&#233; la trag&#233;die, fut r&#233;duit &#224; la portion congrue d'une poign&#233;e d'intimes mais le surlendemain dans son bled, au micro d'une radio locale, d'une voix qu'il arrachait au d&#233;sespoir, il envoyait sur les ondes un descriptif d&#233;taill&#233; du bestiau F&#233;lix, descriptif suivit du montant de la forte r&#233;compense &#224; quiconque le ram&#232;nerait vivant ; derechef l'imprimerie, les flyers, plusieurs milliers de F&#233;lix en papier confi&#233;s &#224; Madame la poste laquelle devait les distribuer lundi mais ne l'a pas fait, le fera jeudi, or le miracle s'est produit mardi ; les os frigorifi&#233;s de F&#233;lix, un zeste de peau pel&#233;e dessus, ont &#233;t&#233; retrouv&#233;s au seuil d'un d&#233;barras ; apr&#232;s un mois de fugue, in-extremis, F&#233;lix atterrit chez le v&#233;to lequel, se gardant de tout pronostic, prodigua deux semaines de soins intensifs au fugitif donc, la prunelle de ses yeux sottement confi&#233;e &#224; un aveugle retrouv&#233;e, il jugea bon d'aviser Madame la poste de l'heureux d&#233;nouement du drame ; par l&#224; &#233;viter une distribution de tracts obsol&#232;tes, du m&#234;me coup les frais, or cette fois, Madame la poste avait tout pr&#233;vu, impossible de reculer, la distribution aura lieu, sera factur&#233;e ; consid&#233;rant la d&#233;cision verrouill&#233;e dans le planning, il proposa de r&#233;gler la note pourtant, si Madame la poste pouvait, raisonnablement, &#233;viter d'engorger les boites aux lettres d'un avis de recherche p&#233;rim&#233;, des contribuables ne fouilleront pas les taillis en vain, ne lui ram&#232;neront pas des chats noirs, gris, tricolores et l&#224;, second miracle, Madame la poste retrouve une certaine mobilit&#233;, suffisante pour accepter d'encaisser la monnaie sans faire le boulot ; qu'importe, F&#233;lix remange&lt;/p&gt;
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&lt;p&gt;Le silence l'occupe de l'aube au couchant et son esprit survole les territoires de l'&#226;me, les pics, les plaines, les fleuves tous convergent vers la fabuleuse cr&#233;mation rouge, ce soleil auquel elle se r&#233;chauffe et qu'elle n'a jamais vu ; ses yeux, &#233;teints avant d'&#234;tre ouverts, se sont tourn&#233;es vers le dedans ; longtemps d&#233;j&#224; qu'elle devinait les formes, les &#234;tres -les voix ne trompaient pas-, longtemps d&#233;j&#224; que le noir ne l'&#233;tait plus, longtemps d&#233;j&#224; qu'en elle toutes craintes avaient fondues, longtemps d&#233;j&#224; qu'elle avait accept&#233;, longtemps d&#233;j&#224; que la souffrance s'usait, longtemps que l'oubli travaillait et puis l'homme est venu, reparti mais l'enfant, tendresse, caresses, est rest&#233; ; la respiration r&#233;guli&#232;re soul&#232;ve sa main pos&#233;e sur le coeur du petit, pas pour se rassurer, elle est d&#233;livr&#233;e de la peur, de la mort, des t&#233;n&#232;bres simplement, du bout des doigts, &#233;couter les pulsations, calmes et r&#233;guli&#232;res alors de penser que du fond de sa nuit elle a donn&#233; le jour, le jour qui cogne dans sa poitrine de m&#232;re et Dieu, frappant &#224; la porte de sa cahute, ne l'&#233;mouvrait pas tant que le parfum du nourrisson montant de ses jupons en guenille ; elle se battra, elle s'est toujours battue, contre la nuit, les hommes, les chiens, les foss&#233;s, la solitude, le rejet, le manque d'horizon, les livres, or les livres elle est en train de les d&#233;couvrir &#224; l'institut ; les lettres, leurs contours, elle les sait, visualise les formes de toutes, se concentre convaincue qu'elle r&#233;ussira car la vue claire, limpide de son destin s'installe en elle ; elle fera parler le silence, son ami qui prendra les mots par le cou, les secouera, les retournera, les positionnera si bien que le chaos s'&#233;teindra, elle le sait, elle vient de loin, d'un monde que les voyants, pris dans le tourbillon des illusions, per&#231;oivent &#224; peine quand elle en est la reine et parle en esprit aux orages, aux vents, aux troupeaux dans le ciel, &#224; la roue dansante du jour ; en elle non seulement le monde mais le sommeil des perturbations, l'ivresse infinie de l'amour et voil&#224; que l'enfant bouge tandis qu'une pi&#232;ce de cinq roupies &#8211; reconnaissable au son - atterrit dans la timbale ; elle remercie, adresse une b&#233;n&#233;diction puis reprend son voyage ; aujourd'hui charit&#233;, demain m&#233;nage chez les riches &#233;trangers, hier, avant hier, jours dans la nuit, nuits dans la nuit, des jours, des nuits qu'elle compte, semaines, mois, ann&#233;es, le temps qu'elle apprivoisa s'est rendu familier, elle g&#232;re son planning en pro, m&#233;morise, s'aide d'un boulier, de tablettes d'argile, bois, encoches, symboles invent&#233;s mais voici qu'en face l'heure du th&#233; allume les r&#233;chauds, Alisha rassemble les verres vides , installe le plateau sur son tabouret bas, le pas tra&#238;nant de l'occidental comme chaque jour venu boire un cha&#239;, fumer en compagnie de Tarak et du commis : le deuxi&#232;me verre n'&#233;tait pas rempli que le petit s'agite dans son giron ; r&#234;veuse elle soul&#232;ve sa tunique, rapproche le nourrisson du sein droit, glisse d&#233;licatement le mamelon luisant de lait dans la bouche du b&#233;b&#233; lequel se met &#224; prendre son go&#251;ter sans broncher tandis que monte en elle une forme d'extase, elle que la faim tortura des ann&#233;es la voici nourrissant un enfant ; viendrait un ange lui annoncer la parousie qu'elle lui demanderait, en silence, de laisser le petit finir son repas et l'ange comprendrait, attendrait car au paradis rien ne presse sauf peut-&#234;tre d'apprendre &#224; lire et &#224; &#233;crire se dit-elle souriant de plus belle&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;i&gt;3&lt;/i&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Distendu, bossel&#233;, &#233;norme, explos&#233;, glaire de chair, sale caract&#232;re, sournois, cherche &#224; tous propos la castagne laquelle ne rate pas un rendez-vous ; enfant voulait devenir cosmonaute, pr&#233;sident, g&#233;n&#233;ral, banquier, n'importe quoi apportant notori&#233;t&#233;, pouvoir ; sa m&#232;re, alors persuad&#233;e d'avoir pondu un poussin g&#233;nial le poussait, par manque d'imagination, vers la musique ; le piano a prit feu, la trompette perdue revendue, la guitare &#233;chang&#233;e contre une carabine &#224; plomb, dix profs en deux ans puis lass&#233;e, elle se r&#233;solut &#224; ce qu'il reprenne la quincaillerie familiale, le voyant d&#233;j&#224; racheter les grandes enseignes, or lui, visait plus haut que la camelote des vieux et, lorgnant l'h&#233;ritage, d&#232;s huit ans revendait, &#233;changeait du bazar piqu&#233; au magasin, piochait dans la caisse histoire de s'empiffrer, d'entretenir sa petite cour de fid&#232;les, l'embryon de sa premi&#232;re bande et de bandes en gang jusqu'au contr&#244;le du port, sud et sud-ouest, la came, les jeux, les putes pourtant ce soir il encaisse mal, il se ramasse ; la fille du comptoir s'est &#233;clips&#233; sans finir son verre, elle l'a vu venir, pas tant ces propos d&#233;gueulasses &#224; vomir, elle est blind&#233;e, ni son aspect repoussant, elle a l'habitude, ni son fumet de suif rance arros&#233; de Chanel, elle conna&#238;t, ni les crocs pourries, elle embrasse pas, ni le bide, ni les battoirs, pas plus les cervelas bagu&#233;s d'or que le cr&#226;ne serti au majeur gauche, la pacotille elle aime bien et tout &#231;a elle aurait pu l'encaisser, jusqu'&#224; la proposition, inacceptable, la pire de toute sa longue carri&#232;re mais le contact des l&#232;vres &#233;paisses, ce rictus bavant les mots contre son oreille alors qu'il achevait de susurrer la somme et de sentir la langue se glisser dans le pavillon, fouiller la conque, d&#233;clencha en elle une r&#233;pulsion instinctive qu'elle couvrit d'un rire rauque nonobstant il avait su l'approcher, s'&#233;tait montr&#233; dr&#244;le, plaisant, instruit lors elle, n&#233;cessit&#233;, vague compassion, avait accept&#233; un verre et d&#233;j&#224; deux bouteilles &#224; mille deux cents balles d'&#233;clus&#233;es ; n&#233;gocier, l'amener &#224; accepter un truc plus courant, simultan&#233;ment, elle pense qu'elle aurait d&#251; se m&#233;fier d&#232;s qu'il aborda les aspects morbides de son enfance, sa m&#232;re sur le tapis, rien ne l'arr&#234;terait, il faut du fric mais &#231;a, non, elle refuse et astiquait ses neurones en vue d'une solution, d'un moyen terme quand, per&#231;ant la graisse du visage g&#233;latine, deux yeux ; deux yeux flamboyants, incendi&#233;s soudain sous le sang d'un n&#233;on pouilleux et des yeux elle en a vu ; de suite la terreur lui intime de ne pas paniquer, de se tirer sans esclandre pourtant, avec Johnny &#224; charge, elle a besoin de ce bl&#233;, or le mec les l&#226;chait par paquets les biftons mais &#224; l'abri des paupi&#232;res, derri&#232;re le disque glac&#233; de l'iris, ce regard sur le vide, ce regard montant du puits des t&#233;n&#232;bres, dans une langue qui n'existe pas,disait l'horreur d&#233;moniaque, la d&#233;votion au mal, folie perverse, d&#233;mence, sadisme extr&#232;me tellement qu'elle s'interdit d'avancer plus en avant, un &#233;clair, pas m&#234;me un vrai regard mais comme l'enfer au fond des prunelles ; l'oseille dans la tombe ne r&#233;jouit personne songea-t-elle regagnant les toilettes pour la troisi&#232;me fois et des toilettes, par la cour, le Fouquet's des rats encombr&#233; de poubelles renvers&#233;es ; presser le pas, chasser la pieuvre de son esprit, elle ne l'a jamais vu, s&#251;r, il n'est pas d'ici, flouze et mis&#232;re, des pompes &#224; trois mille balle, veste Gucci dans les huit mille et dessous un t-shirt &#171; Marilyn Manson &#187; minable, tach&#233; de plus, &#224; chaque syllabe, la puanteur des &#233;gouts, sa mani&#232;re de rouler les &#171; r &#187; mais surtout les yeux, les yeux putain ; elle acc&#233;l&#232;re, &#233;vite le trajet habituel, comptabilise, bijoux, fringues, briquet, porte-cigarettes, se surprend &#224; regretter d'avoir paniqu&#233;, h&#233;site une seconde &#224; revenir sur ses pas rejoindre la voix de fausset, haut-perch&#233;e, ridicule, fuyant la masse, un filet d'eau morte sourdant d'un bloc de saindoux dont on chercherait l'&#226;me, musique d&#233;rangeante du bizarre, proche, trop proche brusquement qui la fait se retourner, personne ne suit&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb58&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Vincent Tholom&#233;&#034; id=&#034;nh58&#034;&gt;58&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Vincent Tholom&#233;&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;... tout &#231;a, dit son coll&#232;gue, parce que l'on ne peut s'emp&#234;cher, le matin, de sortir de son attach&#233;-case une tablette &#233;lectronique dans la rame de m&#233;tro brinquebalante, non parce que l'on veut faire ou voudrait faire &#233;talage de ses biens, ostensiblement montrer que, oui, nous aussi, l'on fait partie du monde et que l'on peut se payer, malgr&#233; toutes les charges, les factures &#224; r&#233;gler qui, comme partout, comme partout, dit son coll&#232;gue, s'accumulent sur un petit meuble bas de couleur verte, comme c'est le cas chez lui, dit son coll&#232;gue, mais parce que l'on cr&#232;ve de solitude, ou quelque chose du genre, voil&#224;, il faut le dire, n'importe qui le voit ou le devine, n'importe quelle voyageuse prenant possession d'un si&#232;ge, d'une place libre sur la banquette lui faisant face et l'observant &#224; la d&#233;rob&#233;e, lui, l'ob&#232;se, toujours assis pr&#232;s de la vitre, dans le sens contraire de la marche, dit son coll&#232;gue, &#171; mon coll&#232;gue &#187;, dit son coll&#232;gue, un type au demeurant sympa, ajoute-t-il, le coeur sur la main comme on dit, toujours pr&#234;t &#224; rendre service, &#224; pourvoir, par exemple, les coll&#232;gues en th&#233; ou en caf&#233;, ne le voit-on pas, d'ailleurs, six fois par jour, dans les praticables, aller et venir, des tas de tasses en main, des tas de tasses bouillantes, faire le service, porter &#224; ses coll&#232;gues, chaque fois que lui-m&#234;me se l&#232;ve, quitte sa chaise de bureau, laisse derri&#232;re lui son poste de travail, prend une pause, il le fait six fois par jour, n'importe qui l'observant le dirait, il se rend six fois par jour au distributeur automatique de boissons chaudes et gratuites et au passage il ramasse les tasses vides, les mugs et les bols de ses coll&#232;gues et il pourvoit en boissons chaudes ses coll&#232;gues, ceux et celles qui le d&#233;sirent, il fait autant de va-et-vient qu'il le faut et il se sert en dernier et regagne sa place, sa chaise de bureau, elle couine quand il s'assied, rend comme un petit cri, un petit souffle d'oiseau &#224; peine perceptible, que peu per&#231;oivent &#8211; et n'importe qui, au bureau ou dans le m&#233;tro, le matin pas le soir, n'importe qui de sensible et de sens&#233; le remarquerait, ne pourrait s'emp&#234;cher de penser, f&#251;t-ce deux secondes quinze, voil&#224; un type qui cr&#232;ve de solitude ou quelque chose du genre, tant, &#224; l'approche d'une certaine station, toujours la m&#234;me, il s'agiterait, porterait, par exemple, &#224; mesure que la rame ralentirait le long du quai bond&#233;, les mains au visage, de part et d'autre, en visi&#232;re, collant ensuite litt&#233;ralement son nez contre la vitre grasse de la rame, ses yeux filant &#224; toute allure, de gauche &#224; droite, tentant de rep&#233;rer quelqu'un, un coll&#232;gue, un ami de bureau, portant comme lui une chemise blanche &#224; courtes manches, une cravate et un pantalon noirs, des chaussures vernies, noires, elles aussi, lui faisant signe d&#232;s que vu, rep&#233;r&#233; parmi la foule se pressant aux portes, le saluant d&#233;j&#224;, depuis l'int&#233;rieur de la rame, de la main, de peur, sans doute, de n'&#234;tre pas lui-m&#234;me remarqu&#233;, rep&#233;r&#233; par l'ami de bureau, un coll&#232;gue tout &#224; fait svelte lui, au visage sec et d&#233;j&#224; vieux, un coll&#232;gue se sentant oblig&#233; de r&#233;pondre &#224; son signe de la main par un signe de la main, moins ostentatoire, moins jubilatoire, peut-&#234;tre m&#234;me g&#234;n&#233;, oui, disons g&#234;n&#233;, voil&#224;, c'est &#231;a, il y aurait comme une g&#234;ne, on ne sait pas pourquoi, &#224; c&#244;toyer tous les jours ce type, dans le fond pas antipathique, mais puant de solitude, dit son coll&#232;gue, n'h&#233;sitant en tout cas jamais &#224; d&#233;placer ostensiblement sa masse, &#224; se frayer, par exemple, dans les rames de m&#233;tro, le soir, ou dans les autobus, un chemin jusqu'&#224; vous, &#224; bousculer les passagers ou passag&#232;res se tenant p&#233;niblement debout, un moutard &#224; la main, par exemple, &#224; proximit&#233; des portes coulissantes, faisant tout ce qu'ils ou elles peuvent pour ne pas g&#234;ner le passage, entraver la mont&#233;e ou la descente des hommes et des femmes de tout &#226;ge, pris dans la tourmente, pourrait-on dire, la terrible tornade des transports en commun, tout cela parce qu'il vous aurait rep&#233;r&#233;, aurait eu subitement quelque chose &#224; vous dire, un truc important, ne pouvant attendre le lendemain matin quand, dans le m&#233;tro, il vous aurait r&#233;serv&#233; une place assise &#224; ses c&#244;t&#233;s, &#224; contre-courant de la marche, toujours, pr&#233;f&#233;rant, dit-il, cette place peut-&#234;tre inconfortable, incommodante m&#234;me pour certains, mais nettement plus efficace, dit-il, si, comme lui, il importe de rep&#233;rer dans la foule un coll&#232;gue, un ami de bureau, dit-il, hilare, tapotant six ou sept fois l'&#233;paule de l'homme qui prend place &#224; ses c&#244;t&#233;s et dont ensuite il serre la main, longuement, ne la l&#226;chant qu'apr&#232;s lui avoir dit combien, lui, &#233;tait content de le voir parce qu'aujourd'hui il avait des choses, des choses nouvelles, dit-il, &#224; dire et &#224; montrer, dit-il, laissant enfin la main de l'autre filer, de sorte qu'il sort maintenant th&#233;&#226;tralement, dans la rame de m&#233;tro brinquebalante, une tablette &#233;lectronique de son attach&#233;-case, et tandis qu'avec des gestes lents &#224; tr&#232;s lents il sort maintenant th&#233;&#226;tralement, dans la rame de m&#233;tro, une tablette &#233;lectronique de son attach&#233;-case, il jette bien s&#251;r, goguenard et hilare, un oeil &#224; son ami de bureau, un homme svelte, faisant semblant, c'est ostensible, tout le monde le voit, tout le monde le sait, la femme jeune &#8211; assise, dans le sens de la marche, sur la banquette faisant face &#224; l'homme fort &#8211; le sait, et l'homme au petit chien blanc le sait, et n'importe qui &#8211; homme ou femme, debout dans le m&#233;tro brinquebalant, tentant de lire un article de journal, une page d'un quotidien, repli&#233;e avec art, faisant montre, en tout cas, d'une certaine expertise, d'une longue exp&#233;rience dans l'art de plier le papier journal, de sorte que, si le m&#233;tro brinquebalait moins, il serait, oui, tout &#224; fait possible de la lire sans porter g&#234;ne ou pr&#233;judice &#224; tous ceux, toutes celles, qui, ce matin, encombreraient les trav&#233;es &#8211; le sait, oui, c'est un jeu d'enfant de le voir ou de le deviner tandis que l'homme goguenard ouvre bruyamment son attach&#233;-case, faisant claquer les serrures, les pi&#232;ces mobiles en m&#233;tal dur et dor&#233;, et sort, ostensiblement, de son attach&#233;-case sa tablette &#233;lectronique, tandis que l'autre, son coll&#232;gue, son ami de bureau, sourit poliment, c'est ostensible, comme g&#234;n&#233; aux entournures ou quelque chose du genre, tandis que l'autre, le type ob&#232;se, parle fort et allume sa tablette, d&#233;sireux, dit-il, de montrer quelque chose, une nouvelle, une excellente nouvelle, visible sur un site immobilier, un bien &#224; vendre, ou &#224; acheter, une maison ancienne mais comme neuve, parfaitement r&#233;nov&#233;e, et susceptible d'h&#233;berger sans probl&#232;me un grand corps, dit-il, et : &#171; Si tu vois ce que je veux dire &#187;, dit-il encore, et : &#171; Si tu vois ce que je veux dire &#187;, r&#233;p&#232;te-t-il, clignant d'un oeil, le gauche, tandis qu'il se tapote le ventre, comme s'il fallait que tout soit clair, &#233;vident, le moindre jeu de mots, la moindre allusion &#224; son grand corps d'ob&#232;se hilare, tandis que l'autre dit : &#171; Oui &#187; sans tourner la t&#234;te, sans regarder les pages immobili&#232;res que l'autre montre ostensiblement et n'arr&#234;te pas de commenter, et : &#171; Monsieur, s'il vous pla&#238;t, ne pourriez-vous pas parler moins fort ?, ne pourriez-vous pas parler moins fort ?, nous sommes dans une rame &#187;, dit quelqu'un, &#171; Nous voudrions dormir, profiter du voyage, dormir quelques minutes encore avant le turbin, vous comprenez ?, vous comprenez ? &#187;, et : &#171; Oui &#187;, dit-il, &#171; Oui &#187;, rangeant la tablette &#233;lectronique dans son attach&#233;-case, tandis que son ami de bureau le regarde plonger, c'est ostensible, dans son immense solitude...&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;big&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb59&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Mich&#232;le Jousset*&#034; id=&#034;nh59&#034;&gt;59&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Mich&#232;le Jousset&lt;/big&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;parce qu'il ne pouvait plus parler, ce jour-l&#224;, le poulpe au fond de sa gorge le saisissait avec une violence encore plus vive depuis que le m&#233;decin avait prononc&#233; le mot &#171; r&#233;cidive &#187;, le jour d'avant, il disait - tout va bien &#8211; il pensait conjurer le mal avec cette formule, c'&#233;tait une petite trappe qui s'ouvrait sur un monde innocent, il en avait plein, tu sais, de ces petites formules absurdes pour d&#233;gonfler le tragique - o&#249; vas-tu sans lumi&#232;re ? chercher des ampoules &#8211; tout va bien - pourtant &#231;a prenait une mauvaise tournure dans sa chair et dans son sang, le m&#233;decin augmentait les doses de morphine, ce comprim&#233; vous pouvez le prendre plusieurs fois par jour, il fait effet tout de suite, l'autre plus fort d&#233;livrera sa substance sur une dur&#233;e plus longue, prenez-le le soir ; depuis, l'horloge sur le frigo n'&#233;tait plus que le rep&#232;re des temps de prises &#224; espacer - combien de temps tiendra-t-il, en jours, en mois, puisque cette mol&#233;cule lui convient, il la demande d&#233;sormais, il s'adresse &#224; moi avec une confiance redoutable, lyrica, tu parles d'un nom, o&#249; est le romantisme, la po&#233;sie ? dans le corps d&#233;charn&#233; qu'il lui donne &#224; voir, &#224; toucher, &#224; caresser &#8211; est-ce que tu as peur ? elle disait non, elle redoutait bien davantage les d&#233;sagr&#233;ments, les effets secondaires, caus&#233;s par la maladie, le filet de salive qui coulait de sa bouche, il le tamponnait cent fois par jour avec le mouchoir papier, toujours un rouleau de sopalin &#224; port&#233;e de la main, elle essayait de regarder au loin de son visage , si beau dans sa jeunesse et sa maturit&#233;, ne voulant pas le g&#234;ner - tout va bien - le mot &#171; r&#233;cidive &#187; les avaient abattus l&#224;, dans le couloir de l'h&#244;pital, au sous-sol, d&#233;sert blanc de lumi&#232;res froides, elle cherchait les mots &#224; dire pour apaiser, ne les trouvait pas, partageant tous les deux leur impuissance, se donnant la main, elle se souvenait de la femme m&#233;decin qui, deux mois auparavant, avait dit des mots de tendresse de chaleur humaine envers et contre tout ce fracas, seuls remparts contre l'angoisse, il disait qu'il pensait beaucoup &#224; elle, qu'une fois d&#233;j&#224;, il avait eu l'impression d'&#234;tre pass&#233; &#224; c&#244;t&#233; de la fin, il avait vu, au sortir de l'ambulance, les regards vers lui, rapides et lourds, des autres patients, la salle d'attente &#233;tait &#233;troite et bond&#233;e, ils le voyaient &#8211; c'&#233;tait une certitude - comme un rescap&#233; des camps tant sa maigreur &#233;tait extr&#234;me, il se demandait dans quelle m&#233;moire chercher un reflet de ce qu'il &#233;tait devenu sinon dans cette m&#233;moire de l'inhumain - est-ce encore &#234;tre homme, se demandait-il, que de ne plus pouvoir planter son sexe dans le sien &#8211; il disait qu'il voulait &#234;tre encore terrien pour regarder au petit matin la lune tout pr&#232;s de V&#233;nus, il voulait entendre les premiers bruits du lever du jour, il n'avait plus de col&#232;re, apr&#232;s les pleurs, une grande paix s'&#233;tait empar&#233;e de lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;last&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;les auteurs&lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Mil&#232;ne T.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Marion Lafage&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Gracia Bejjani&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/channel/UCm12jtFIXEi9ZAMsSzQCESg&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;*&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;NatLab&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;J&#233;r&#233;mie Elyerm&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Philippe Sahuc&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Fran&#231;ois Duport&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;B F&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Alex Fern&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Christiane Deligny&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Claudine Dozoul&lt;a href=&#034;http://clauddoz.wordpress.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;*&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Anouk Sullivan&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Dominique Paillard&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Fran&#231;oise Durif&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Fran&#231;oise Renaud&lt;a href=&#034;http://www.francoiserenaud.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;*&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Philippe Castelneau&lt;a href=&#034;https://philippe-castelneau.com/2017/07/19/une-seule-phrase/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;*&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Marie-No&#235;lle Bertrand&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;C&#233;cile Camatte&lt;a href=&#034;http://www.cecilecamatte.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;*&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;B&#233;atrice D.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb20&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh20&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 20&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;20&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ista Pouss&lt;a href=&#034;http://drivrsdu.fr&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;*&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb21&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh21&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 21&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;21&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Will&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb22&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh22&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 22&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;22&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;ana nb&lt;a href=&#034;https://sauvageana.blogspot.fr/2017/07/one-shot_24.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;*&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb23&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh23&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 23&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;23&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Nicole Busquant&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb24&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh24&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 24&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;24&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Vanessa Morisset&lt;a href=&#034;https://www.instagram.com/vanessa_morisset/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;*&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb25&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh25&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 25&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;25&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Quy&#234;n Lavan&lt;a href=&#034;https://frogsblog7.wordpress.com//&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;*&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb26&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh26&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 26&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;26&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;MagEsc&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb27&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh27&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 27&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;27&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Marlen Sauvage&lt;a href=&#034;https://les-ateliers-du-deluge.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;*&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb28&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh28&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 28&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;28&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Isabelle Jaunet-Perrotte&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb29&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh29&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 29&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;29&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jos&#233;phine Lanesem&lt;a href=&#034;http://www.josephinelanesem.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;*&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb30&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh30&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 30&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;30&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Benjamin Revol&lt;a href=&#034;http://www.safarislitteraires.blogspot.fr&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;*&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb31&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh31&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 31&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;31&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Alex Fern&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb32&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh32&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 32&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;32&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jacques de Turenne&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb33&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh33&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 33&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;33&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;V&#233;ronique S&#233;l&#233;n&#233;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb34&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh34&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 34&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;34&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Anne Klippstiehl&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb35&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh35&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 35&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;35&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Marie Moscardini&lt;a href=&#034;http://www.nouvelles-a-ecrire.fr/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;*&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb36&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh36&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 36&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;36&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Dominique Hasselmann&lt;a href=&#034;http://hadominique75.wordpress.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;*&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb37&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh37&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 37&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;37&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Brigitte C&#233;l&#233;rier&lt;a href=&#034;https://brigetoun.blogspot.fr/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;*&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb38&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh38&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 38&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;38&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Piero Cohen-Hadria&lt;a href=&#034;http://www.pendantleweekend.net&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;*&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb39&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh39&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 39&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;39&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;J&#233;r&#244;me&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/channel/UCffKGYRdhbtBb4vUBqTUK3g&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;*&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb40&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh40&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 40&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;40&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Emanuelle Cordoliani&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb41&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh41&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 41&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;41&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#201;mile Marot&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb42&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh42&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 42&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;42&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Solange Vissac&lt;a href=&#034;http://jardindombres.blogspot.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;*&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb43&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh43&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 43&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;43&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;M. G.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb44&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh44&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 44&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;44&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Philippe Liotard&lt;a href=&#034;https://personnagesperso.tumblr.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;*&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb45&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh45&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 45&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;45&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jalie Barcillon&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb46&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh46&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 46&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;46&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Catherine Lesaffre&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb47&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh47&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 47&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;47&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Lunettes roses&lt;a href=&#034;http://lunettesroses.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;*&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb48&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh48&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 48&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;48&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jean-Marie Fleurot&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb49&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh49&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 49&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;49&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Nathalie Fragn&#233;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb50&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh50&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 50&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;50&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;G&#233;raldine B.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb51&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh51&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 51&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;51&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Marie-France Barth&#233;l&#233;my&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb52&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh52&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 52&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;52&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Christiane Mandin&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb53&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh53&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 53&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;53&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Nicole Begzadian&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb54&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh54&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 54&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;54&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Plume Nacr&#233;e&lt;a href=&#034;https://cahiersvarisetplumenacre.wordpress.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;*&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb55&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh55&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 55&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;55&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Fran&#231;oise G&#233;rard&lt;a href=&#034;https://leventquisouffle.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;*&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb56&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh56&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 56&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;56&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Didier Austry&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb57&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh57&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 57&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;57&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Laurent Schaffter&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb58&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh58&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 58&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;58&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Vincent Tholom&#233;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb59&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh59&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 59&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;59&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Mich&#232;le Jousset&lt;a href=&#034;http://mjmelodie.blogspot.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;*&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>souvenez-vous (une proie)</title>
		<link>http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2004</link>
		<guid isPermaLink="true">http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2004</guid>
		<dc:date>2011-04-26T05:37:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>vie quotidienne (questions sur la)</dc:subject>
		<dc:subject>politique, soci&#233;t&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>Mauvignier, Laurent </dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;mort pour deux bi&#232;res, au Carrefour de Lyon Part-Dieu &#8211; et &#224; propos de &#034;Ce que j'appelle oubli&#034; de Laurent Mauvignier&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique5" rel="directory"&gt;grognes &amp; soci&#233;t&#233;&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot189" rel="tag"&gt;vie quotidienne (questions sur la)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot289" rel="tag"&gt;politique, soci&#233;t&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot631" rel="tag"&gt;Mauvignier, Laurent &lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton2004.jpg?1352732919' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff2004.jpg?1352731979&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Merci &#224; Marc Pautrel de me rem&#233;morer ce billet, dat&#233; et 1&#232;re mise en ligne le 12 janvier 2010. Un fait divers. L'inscrire sur le site, le placer dans une arborescence. Les requ&#234;tes des robots continueront d'y amener des visiteurs (derni&#232;res requ&#234;tes Goggle : &lt;i&gt;&#171; vigile supermarch&#233; &#187;, &#171; les vigiles de supermarch&#233; &#187;, &#171; lyon part dieu &#187;, &#171; recrutement vigile soiree &#187;, &#171; vigile tout seul dans un hypermarch&#233; &#187;&lt;/i&gt;). Ce m&#234;me fait divers, Laurent Mauvignier vient d'en faire un livre, reprenant la forme de Bernard-Marie Kolt&#232;s, &lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2485' class=&#034;spip_in&#034;&gt;une seule phrase monologu&#233;e&lt;/a&gt;, et bien s&#251;r tout ce que cela force d'aller chercher en soi.
&lt;p&gt;Laurent Mauvignier a fait l'effort de se &lt;a href=&#034;http://www.laurent-mauvignier.net/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;construire un site&lt;/a&gt;, mais &#224; propos de &lt;a href=&#034;http://www.laurent-mauvignier.net/bibliographie/ce-que-j-appelle-oubli.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Ce que j'appelle oubi&lt;/a&gt;, le titre de son livre, voici juste la IV de couv, alors que dans son ordinateur je suppose qu'il a coupures de presse, photos, rep&#233;rages effectu&#233;s lui-m&#234;me, textes pr&#233;paratoires ou textes non retenus, donc de toute fa&#231;on un atelier &#224; ce qui est pour lui dur&#233;e, intensit&#233;, implication &#8211; risque aussi, parce que pas facile pour un auteur de s'implanter dans un &lt;a href=&#034;http://www.publie.net/fr/ebook/9782814502543/un-fait-divers&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;fait divers&lt;/a&gt; r&#233;el, m&#234;me avec le surplomb de la fiction &#8211; je le sais pour moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le site des &#233;ditions de Minuit, on trouvera les premi&#232;res pages de son texte, plus la &lt;a href=&#034;http://www.leseditionsdeminuit.eu/f/index.php?sp=liv&amp;livre_id=2668&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;chronique de Jean-Claude Lebrun&lt;/a&gt; et celle de Norbert Czarny.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est souvent que je ressens une grande incompr&#233;hension &#224; ces deux mondes qui se s&#233;parent, auteurs sur web, et &#233;crivains farouchement attach&#233;s &#224; l'exercice du livre, sans venir ici sur cette &lt;i&gt;toile&lt;/i&gt; souple, curieuse, o&#249; on d&#233;bat et partage. Quelquefois, quand c'est des auteurs que je consid&#232;re comme des amis proches, je le ressens plus cruellement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand cela se croise ainsi sur un minuscule point d'implication commune, c'est un &#233;trange effet de miroir, et l'impression de le saluer quand m&#234;me, le Laurent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;FB&lt;br class='autobr' /&gt;
(texte ci-dessous &#233;crit &#224; Qu&#233;bec, donc janvier 2010)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Souvenez-vous, c'&#233;tait No&#235;l. Le type avait piqu&#233; deux bi&#232;res dans un supermarch&#233;. C'est une grande ville, le supermarch&#233; est dans la zone commerciale en b&#233;ton, tout pr&#232;s de la gare. Des galeries de carrelage, des vitrines. Il n'y a aucune justification &#224; ce qu'un type pique de la bi&#232;re : un type fragile, quoi de plus facile, ceux-l&#224;, que les rep&#233;rer &#8211; ils flottent dans la vie des autres, ils portent avec eux, en avant, leur &#233;cart. Il a coinc&#233; les bi&#232;res dans le haut de son pantalon, rabattu la veste par dessus, alors il &#233;tait leur proie. Alors quoi de plus facile que le laisser sortir et le prendre. Il n'a m&#234;me pas achet&#233; une bricole pour dissimuler, passer par une caisse, il est ressorti directement par la sortie sans achats. Et m&#234;me sans doute ce n'&#233;tait pas la premi&#232;re fois, les autres avaient eu le temps de le rep&#233;rer, le voir arriver, le suivre &#224; cinq m&#232;tres, le voir planquer ses bi&#232;res &#8211; juste l&#224;, deux ou trois, pour la soir&#233;e, pour tout de suite, un fragile. C'est &#233;norme, la fauche dans les hypermarch&#233;s. Qu'on aille dans les coins discrets des v&#234;tements, on verra de vieilles paires de chaussures abandonn&#233;es pour une neuve, et le petit mouchard magn&#233;tique cisaill&#233;, laiss&#233; dans le rayon. Et on sait y faire pour glisser dans le caddy un petit truc qui ne passera pas la caisse &#8211; et des &#233;tudiants qui n'ont pas ajout&#233; une bouteille de vodka ou whisky comme &#231;a dans le pantalon et qui valait plus que deux bi&#232;res, alors qu'on payait les chips et la pizza pour la f&#234;te improvis&#233;e vous en connaissez ? Plus les ch&#232;ques vol&#233;s, les cartes de cr&#233;dit trafiqu&#233;es, et ceux probablement qui doivent avoir leur combine pour les &#233;crans plats. Pour &#231;a qu'il y a des vigiles. Et puis ils ne le disent pas, mais le gros de la fauche c'est &#224; l'int&#233;rieur : l&#224; o&#249; on d&#233;balle, l&#224; o&#249; on trie et recycle. Des fois ils prennent telle ou telle des caissi&#232;res, ou tel des types qui &#224; cinq heures le matin arrangent les surgel&#233;s : pour l'exemple, &#224; titre dissuasif. Mais l&#224;, ce n'est pas les vigiles. Les vigiles on vit avec, en principe ils sont d&#233;bonnaires. On prend souvent de grands Noirs, &#231;a leur fait un d&#233;bouch&#233;, et ils ont le physique. Mais c'est un m&#233;tier qui marche. On le confie &#224; des officines. Ce n'est pas exactement les officines d'int&#233;rim. Ils louent des gardes-du-corps, ils font la s&#233;curit&#233; dans les rassemblements politiques, les &#233;v&#233;nements sportifs (mais l'argent des &#233;v&#233;nements sportifs recoupe souvent l'argent des rassemblements politiques). Il faut des types sur qui on puisse compter. Qu'on les connaisse. On les prend par affinit&#233;s. On les recrute dans les salles de gym, les clubs o&#249; on apprend &#224; se d&#233;fendre, &#224; dresser des chiens (si on a un chien, on trouve du travail), on teste les types sur un coup dur, apr&#232;s on leur donne la planque &#224; la galerie commerciale. Vous &#234;tes parmi la foule, mais vous ne faites pas partie de la foule. Vous avez l'&#233;couteur &#224; l'oreille : en permanence, dans l'oreille gauche, le bruit de fond des conversations des coll&#232;gues, on fait l'espion, on est fort. Dans vos poches, de quoi ma&#238;triser qui n'est pas ma&#238;trisable : petits trucs &#224; &#233;lectrocuter ou immobiliser, petits trucs &#224; cogner s'il faut cogner, rien que du l&#233;gal, rien que du permis, du petit &#8211; mais on peut faire &#233;norme, avec des trucs tout petits, quand on a appris. Et on vous a appris aussi qu'il est bien mieux de ne s'en pas servir, qu'on a cette force ensemble, qu'on a les vestes bleu marine, qu'on a la synchronisation. Alors lui, avec ses deux bi&#232;res planqu&#233;es dans le slip, il pouvait quoi faire ? Un type qui le bloque dans le dos, l'autre par devant qui soul&#232;ve la veste, palpe le pantalon, ressort les deux bi&#232;res : le crime, voyez-vous, le crime qu'on exhibe. Appeler les flics ? C'est la loi. Vous vous voyez, grand vigile &#233;quip&#233;, et seigneur parmi la foule, appeler les flics pour deux bi&#232;res ? On mettrait ce pauvre mec en garde-&#224;-vue pour deux bi&#232;res ? La soci&#233;t&#233; est injuste, qui ne sait m&#234;me pas appliquer la loi de ce qui est juste. On va s'en occuper soi-m&#234;me. Comme avec les gosses, donner une le&#231;on pour ne pas qu'il recommence. On l'a emmen&#233; dans la salle, leur salle, aux vigiles : celle avec les &#233;crans de surveillance. Le pire, c'est que m&#234;me leur salle ils la surveillent : une cam&#233;ra enregistrera tout. Une pi&#232;ce grise. Une table, quatre chaises, une cafeti&#232;re, les vestiaires, les &#233;crans. Les seigneurs en veste bleu marine et gadgets dans la poche, quand ils passent de l'autre c&#244;t&#233; du mur, ils ne sont plus que des salari&#233;s pay&#233;s au SMIG ou gu&#232;re plus, leurs habits de mis&#232;re dans le placard, la cafeti&#232;re pas vraiment tr&#232;s propre, les fiches de planning et le t&#233;l&#233;phone pour parler au petit chef de leur officine. Alors c'est &#231;a aussi qu'on lui fait payer, au fragile qui ne voulait pas payer ses bi&#232;res. On l'a appris au club de gym : cl&#233; d'immobilisation, &#224; plat ventre et bras repli&#233; dans le dos, &#231;a fait mal croyez-le, &#231;a dissuade. On est quatre. On crie. On veut faire peur. C'est aussi pour tous ceux qu'on n'arrive pas &#224; prendre, ceux qui piquent gros, qui piquent sous votre nez. Un samedi d'avant No&#235;l, dans une galerie commerciale, pas d'incident &#224; signaler : &#231;a sert &#224; quoi d'&#234;tre vigile en veste bleu marine, si on n'a rien pour d&#233;montrer qu'on existe ? C'est ce qu'il encaisse, lui, dessous, &#224; plat ventre sur la table, le bras repli&#233; dans le dos, les genoux des types appuy&#233;s sur sa cage thoracique, le nez et le front sur le bois dur de la table. Allong&#233; &#224; plat ventre, sc&#232;ne ce viol, sc&#232;ne de guerre : une autopsie d&#233;j&#224;, en somme. Ils lui hurlent aux oreilles. Qu'il comprenne. Pas trop de coups, pas de coups qui se voient, on n'a pas le droit. La cl&#233; d'immobilisation suffit, et les genoux sur la cage thoracique : on sait ce qui fait mal et ne laisse pas de trace. Ils sont quatre &#224; en rajouter, on fait durer, on s'amuse. On va dresser proc&#232;s-verbal, les flics viendront pour la forme. Pour une fois qu'on en prend un, pour une fois qu'on pourra marquer &#231;a dans les chiffres de l'officine, les comptes qu'elle rend &#224; la cha&#238;ne de supermarch&#233;s. Les flics ils en feront quoi, du type, pour deux bi&#232;res ? C'est des flics aussi qu'on se venge, sans doute. Les flics ils ont l'uniforme, le statut, ils prennent les vigiles de haut. La vie des petites gens, le destin de vigile quand on n'a pas &#233;t&#233; si longtemps &#224; l'&#233;cole, mais c'est de la faute &#224; qui, &#231;a, &#231;a encore ? Le club de gym et le close-combat (&#231;a s'appelle comme &#231;a), le recrutement pour les &#233;v&#233;nements sportifs et le gardiennage tout seul la nuit dans les immeubles de bureaux, les boulots pay&#233;s au noir dans les meetings pour vous tester et tout &#231;a pour une paye de quoi, qui vous renvoie aux m&#234;mes immeubles aux m&#234;mes paliers que ceux que vous contr&#244;lez. &#192; un moment donn&#233;, le type &#224; plat ventre sur la table ne r&#233;pondait rien, ne g&#233;missait plus. Peut-&#234;tre que l'un d'eux a dit que c'&#233;tait bidon, qu'il faisait semblant, peut-&#234;tre qu'ils ont appuy&#233; encore un peu plus en lui criant qu'ils avaient compris, que &#231;a ne servait &#224; rien de faire l'andouille et puis plus rien. L'ambulance, les flics, il a bien fallu les faire venir. Ils n'ont pas eu la pr&#233;sence d'esprit de supprimer la bande de la cam&#233;ra, l&#224;-haut, et dire qu'elle &#233;tait en panne &#8211; on ne pense pas &#224; tout, on s'affole. Un type normal, il ne lui serait rien arriv&#233; : lui, avec ses bi&#232;res, un fragile, un rien. Maintenant, c'est eux quatre, les vigiles, qui sont en prison. Ou peut-&#234;tre pas d'ailleurs. Qui en parlerait ? &#199;a a fait du bruit trois jours, avant No&#235;l. On a rappel&#233; le cadre l&#233;gal : ils n'ont pas le droit, bien s&#251;r, ils n'avaient pas le droit. On ne tue pas un type pour deux bi&#232;res. L'hypermarch&#233; va bien, il a des succursales dans tous les pays, et sans doute qu'on n'aimerait pas, quand on vient y faire ses courses, &#234;tre envahi d'eux, les fragiles, les flottants, qui ne viendraient que pour se r&#233;approvisionner en alcool et sans payer ? Les vigiles sont en prison, les patrons du supermarch&#233; non. L'officine dite de s&#233;curit&#233; sera probablement responsable aussi, l'hypermarch&#233; non. Les fragiles sont un des rouages du syst&#232;me, mais on ne met pas en cause un syst&#232;me. Les puissants sont un rouage du syst&#232;me, et puissante la ville, puissante la galerie commerciale de b&#233;ton face &#224; la gare, mais on ne met pas en cause les puissants. Probablement que les deux bi&#232;res ont &#233;t&#233; saisies, dans la petite salle grise ferm&#233;e, avec la table, les &#233;crans, la cafeti&#232;re. Elles resteront, pour s'en souvenir. Qui se souvient m&#234;me de son nom, au fragile, &#224; savoir m&#234;me s'il a &#233;t&#233; prononc&#233; ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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