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	<title>le tiers livre, web &amp; litt&#233;rature</title>
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	<description>web &amp; litt&#233;rature, &#233;dition num&#233;rique, ateliers d'&#233;criture &amp; vid&#233;o-journal</description>
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		<title>Proust #51 | une impression qui pouvait ressusciter en moi l'homme &#233;ternel</title>
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		<dc:date>2013-06-27T07:01:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Nerval, G&#233;rard de</dc:subject>
		<dc:subject>Proust, Marcel </dc:subject>
		<dc:subject>Chateaubriand, Fran&#231;ois-Ren&#233; de</dc:subject>
		<dc:subject>structure, gen&#232;se</dc:subject>
		<dc:subject>temps, uchronies</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;affronter la madeleine (et ne pas y r&#233;duire Proust)&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique113" rel="directory"&gt;2013 | Proust est une fiction &lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot728" rel="tag"&gt;temps, uchronies&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton3282.jpg?1372608735' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;i&gt;&lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3416' class=&#034;spip_in&#034;&gt;retour sommaire&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s tout, quoi de plus simple, s'il suffit d'un &lt;i&gt;&#171; petit morceau de madeleine &#187;&lt;/i&gt; (le morceau suffit, &#244; boulangers de Cabourg qui les commercialisez, &#224; Illiers-Combray ils en ont eu assez et sont plus discrets) &#8211; on est plus pr&#232;s du &lt;i&gt;&#171; petit pan de mur jaune &#187;&lt;/i&gt; de Bergotte que de la confiserie tremp&#233;e &lt;i&gt;&#171; dans son infusion de th&#233; ou de tilleul &#187;&lt;/i&gt; (remarquez l&#224; aussi combien le d&#233;doublement casse toute m&#233;canique et la remplace par le flou qu'on a dans les r&#234;ves), &lt;i&gt;&#171; et tout d'un coup le souvenir m'est apparu &#187;&lt;/i&gt;. Pour une fois que Proust se fait simple, normal que la madeleine soit devenu son image de marque, le clich&#233; proustien par d&#233;finition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, quelques phrases en amont, on ne l'a pas conquis, le simple : &lt;i&gt;&#171; Arrivera-t-il jusqu'&#224; la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l'instant ancien que l'attraction d'un instant identique est venue de si loin solliciter, &#233;mouvoir, soulever tout au fond de moi ? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arr&#234;t&#233;, redescendu peut-&#234;tre ; qui sait s'il remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui &#187;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et remontons encore quelques phrases en amont : &lt;i&gt;&#171; Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit &#234;tre l'image, le souvenir visuel qui, li&#233; &#224; cette saveur, tente de la suivre jusqu'&#224; moi. Mais il se d&#233;bat trop loin, trop confus&#233;ment ; &#224; peine si je per&#231;ois le reflet neutre o&#249; se confond l'insaisissable tourbillon des couleurs remu&#233;es ; mais je ne puis distinguer la forme, lui demander comme au seul interpr&#232;te possible &#187;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils savent tout &#231;a, ceux qui parlent de la madeleine de Proust comme une affaire entendue ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand arrive le passage c&#233;l&#232;bre de &lt;i&gt;&#171; ces g&#226;teaux courts et dodus appel&#233;s Petites Madeleines qui semblent avoir &#233;t&#233; moul&#233;s dans la valve rainur&#233;e d'une coquille de Saint-Jacques &#187;&lt;/i&gt; (toujours ce principe d'&#233;clatement-recomposition de la plus simple r&#233;alit&#233; potentiellement contenue dans un nom), c'est au pays des l&#233;gendes et de la mort qu'il nous laisse d'abord attendre : &lt;i&gt;&#171; Je trouve tr&#232;s raisonnable la croyance celtique que les &#226;mes de ceux que nous avons perdus sont captives dans quelque &#234;tre inf&#233;rieur, dans une b&#234;te, un v&#233;g&#233;tal, une chose inanim&#233;e, perdues en effet pour nous jusqu'au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, o&#249; nous nous trouvons passer pr&#232;s de l'arbre, entrer en possession de l'objet qui est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent&#8230; &#187;&lt;/i&gt; La r&#233;miniscence elle-m&#234;me ne se rapporte, dans le hasard de son surgissement, qu'&#224; la mort : &lt;i&gt;&#171; cet objet, il d&#233;pend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui fascine dans ce passage, &#233;videmment des plus grands, n'est pas le coup de gong de la r&#233;miniscence elle-m&#234;me, mais que justement elle n'advienne pas. Compl&#232;tement le contraire du processus qui amorcera &lt;i&gt;Le Temps retrouv&#233;&lt;/i&gt;, dans la biblioth&#232;que des Guermantes, avec la concordance des pav&#233;s de la cour, du bruit de la cuill&#232;re sur le verre, de la raideur des serviettes empes&#233;es et de Fran&#231;ois le Champi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'&#233;crit Proust dans le passage des madeleines c'est, bien au contraire, que la r&#233;miniscence ne se produit pas. Il n'&#233;crit que la r&#233;sistance, le &lt;i&gt;&#171; mot sur le bout de la langue &#187;&lt;/i&gt;. Plut&#244;t que la r&#233;miniscence en elle-m&#234;me, il &#233;crit le travail progressif du narrateur pour la cerner, l'identifier, la r&#233;duire ou la contraindre &#224; un territoire assez limit&#233; pour qu'enfin elle advienne, et que Combray lui soit offert.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Il y avait d&#233;j&#224; bien des ann&#233;es que, de Combray, tout ce qui n'&#233;tait pas le th&#233;&#226;tre et le drame de mon coucher n'existait plus pour moi, quand un jour d'hiver, comme je rentrais &#224; la maison, ma m&#232;re&#8230; &#187;&lt;/i&gt; : alors qu'on est d&#233;j&#224; &#224; Combray, le narrateur se projette dans le futur, vers un point cible du vivant de sa m&#232;re, alors que le d&#233;clic pour Proust se fera apr&#232;s le d&#233;c&#232;s r&#233;el. Comme si, plut&#244;t que faire s'ouvrir Combray, le passage de la madeleine avait pour but, en &#233;voquant la maison d'enfance, de faire revivre celle qui a disparu, bien plus tard&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du point de vue du narrateur, la tisane servie par la m&#232;re ouvre au livre l'univers Combray dans lequel on va entrer. Du point de vue de l'auteur, la convocation &#233;crite de Combray ouvre la r&#233;miniscence d'une sc&#232;ne avec sa m&#232;re, bien plus tardive que Combray mais bien ant&#233;rieure &#224; l'intuition du livre. Ce n'est pas une explication du passage de la madeleine, mais c'est en tout cas une harmonique qui lui est consubstantielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela n'enl&#232;ve rien &#224; la m&#233;canique de ce passage, sa beaut&#233; et sa gravit&#233; &#8211; rien que l'amertume d'une miette de g&#226;teau dissoute dans la tisane. Mais que l'&#233;vocation que construit Proust ne soit pas dirig&#233;e vers le pass&#233;, mais vers un point situ&#233; dans son pass&#233; &#224; lui, mais dans le futur de l'instant &#233;voqu&#233; pour le narrateur, voil&#224; ce qui fait la force de l'&#233;criture, son d&#233;doublement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; preuve que surgit un personnage compl&#233;mentaire au voyageur &#233;voqu&#233; plus t&#244;t, et lui aussi r&#233;current dans la recherche (cinq fois), ce chercheur indiff&#233;renci&#233; et inquiet : &lt;i&gt;&#171; incertitude, toutes les fois que l'esprit se sent d&#233;pass&#233; par lui-m&#234;me : quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur o&#249; il doit chercher et o&#249; tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : cr&#233;er. Il est en face de quelque chose qui n'est pas encore et que seul il peut r&#233;aliser&#8230; &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est lui, le chercheur, qui nous dit que la r&#233;miniscence n'est pas un petit morceau de pass&#233; qui &#233;tait pr&#233;sent et inaccessible, qu'on ravive, mais bien qu'elle est cr&#233;ation en elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On passera alors en quelques lignes du &lt;i&gt;&#171; petit coquillage de p&#226;tisserie, si grassement sensuel sous son plissage s&#233;v&#232;re et d&#233;vot &#187;&lt;/i&gt;, &#224; &lt;i&gt;&#171; l'&#233;difice immense du souvenir &#187;&lt;/i&gt;, mais &lt;i&gt;&#171; sur la ruine de tout le reste &#187;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avez-vous compt&#233; les verbes dans la c&#233;l&#232;bre phrase qui cl&#244;t le passage : &lt;i&gt;&#171; dans ce jeu o&#249; les Japonais s'amusent &#224; tremper dans un bol de porcelaine rempli d'eau de petits morceaux de papier jusque-l&#224; indistincts qui, &#224; peine y sont-ils plong&#233;s s'&#233;tirent, se contournent, se colorent, se diff&#233;rencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables &#187;&lt;/i&gt; ? Alors enfin et seulement pourrons-nous entrer avec le narrateur dans &lt;i&gt;&#171; la maison grise sur la rue &#187;&lt;/i&gt;, Combray aura commenc&#233;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>[Proust, compl&#233;ments] nappes, temps, gen&#232;se</title>
		<link>http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3525</link>
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		<dc:date>2013-05-04T08:16:34Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Kolt&#232;s, Bernard-Marie </dc:subject>
		<dc:subject>structure, gen&#232;se</dc:subject>
		<dc:subject>temps, uchronies</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;de la notion de nappe associ&#233;e &#224; celle de temps r&#233;f&#233;rentiel nul dans la gen&#232;se de &#034;&#192; la Recherche du temps perdu&#034;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot728" rel="tag"&gt;temps, uchronies&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton3525.jpg?1367655330' class='spip_logo spip_logo_right' width='93' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
J'ai toujours eu un blocage consid&#233;rable dans ce moment o&#249; il s'agit de &lt;i&gt;fixer&lt;/i&gt; un livre, bien avant d'ailleurs que l&#224; o&#249; le web nous rend possible l'id&#233;e d'une oeuvre recomposable en permanence.
&lt;p&gt;Ce n'est m&#234;me pas &lt;i&gt;les &#233;preuves&lt;/i&gt;, l&#224; il ne s'agit plus que de r&#233;pondre &#224; des questions pr&#233;cises concernant des points de syntaxe ou de pr&#233;cision du r&#233;f&#233;rent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le processus d'&#233;dition est une bascule qui reste d&#233;cisive, et peu importe que ce soit en num&#233;rique ou pour le livre traditionnel. Notre d&#233;fi, dans publie.net, c'est de constituer des mini-collectifs pour cette phase o&#249; on passe de la constitution personnelle de l'oeuvre &#224; une publication qui inclue cette dimension collective &#8211; par exemple, en num&#233;rique, avec participation imm&#233;diate du codeur. Je ne me suis jamais con&#231;u comme &lt;i&gt;&#233;diteur&lt;/i&gt;, et c'est pour &#231;a que je suis attach&#233; &#224; d&#233;finir cette tentative comme &lt;i&gt;coop&#233;rative d'auteurs&lt;/i&gt;. Ce qui d'ailleurs ne s&#233;pare pas tant que &#231;a du livre tradi, puisque les diff&#233;rentes fonctions dans les maisons d'&#233;dition, pour la correction notamment, mais aussi la direction de collection, est le fait de gens qui sont eux-m&#234;mes auteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le processus d'&#233;criture, il y a toujours cette notion de reprise avec distanciation. Recopiages de Flaubert, puis confi&#233;e &#224; copiste ext&#233;rieur et reprise sur la version du copiste, placards imprim&#233;s de Balzac, paperoles de Proust. Pour moi, la publication ici, dans mon site, ou la partie blog de mon site, c'est aussi ce processus de distanciation. C'est parce que le texte entre dans la partie publiable que j'ai la coupure n&#233;cessaire pour corrections et reprises. Le blog n'est pas une instance de publication imm&#233;diate, il est aussi l'instance par o&#249; on prend distance avec l'imm&#233;diatet&#233; de l'&#233;criture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour mon travail sur Proust, je veux garder cette notion d'arrachement. C'est un livre depuis longtemps r&#234;v&#233;, qui s'appuie sur des ann&#233;es de lecture, mais l'arrachement se fait sur vous-m&#234;me. C'est un temps chirurgical, c'est comme &#231;a qu'il devient lieu d'exc&#232;s. &#199;a s'est pass&#233; comme &#231;a aussi pour mes autres livres sur des artistes, les Rolling Stones ou Bob Dylan, d'ailleurs (et m&#234;me pour Led Zeppelin) je me suis toujours arrang&#233; pour me donner la contrainte d'y parler de Proust &#224; tel ou tel moment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon premier lecteur, depuis 1996, c'est Olivier B&#233;tourn&#233;, dont le chemin professionnel a du coup conditionn&#233; le mien propre &#8211; cr&#233;ant le paradoxe de son boulot d&#233;coup&#233; en petits bouts chez Minuit, Verdier, Fayard, Albin, Seuil jusqu'&#224; 70 ans post-mortem (pour &#231;a que le num&#233;rique aussi est une chance : il devient lieu du possible rassemblement, et merci &#224; Olivier d'accepter que les droits num&#233;riques ne soient exclusifs que pour les 2 ans &#224; parution de l'ouvrage, dimension qui m'est de plus en plus vitale). Je dispose donc, depuis 6 semaines, d'une sorte de photo 3D de la lecture d'Olivier B&#233;tourn&#233;, tirage imprimante avec sa r&#233;action graphique, allant de la suggestion de virgule (il sait tr&#232;s bien que je ne ferai pas) &#224; de grands encadr&#233;s marqu&#233;s &lt;i&gt;je ne comprends rien&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais &#231;a aussi, c'est en commun accord. Pour les Stones ou Dylan aussi, je me revois dans les derniers jours passant des dizaines d'heures allong&#233; (jamais possible travailler &#231;a &#224; table), comme s'il fallait maintenir ce c&#244;t&#233; &lt;i&gt;live&lt;/i&gt; jusqu'au bout, garder cette impression de mati&#232;re ouverte, c'est ce que j'aime aussi dans la peinture, l'architecture ou les entassements g&#233;ologiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par exemple, un moment, Olivier souligne le mot &lt;i&gt;nappe&lt;/i&gt; et &#233;crit &lt;i&gt;vous parlez toujours de nappes, mais c'est quoi ces nappes&lt;/i&gt; et je d&#233;couvre que ce qui &#233;tait pour moi une &#233;vidence est absent du bouquin. Ce matin, j'ai cass&#233; un bout de texte (j'avais &#233;crit sans m'en apercevoir deux chapitres sur Proust et les avions, qui gagnaient &#224; &#234;tre fondus), et voil&#224; les &lt;i&gt;nappes&lt;/i&gt;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai 3 semaines de retard dans la restitution du manuscrit, qui doit partir &#224; la compo. Mais bon, que ce soit Olivier ou Bernard Comment et Flore Roumens ils commencent &#224; me conna&#238;tre, ils ont d&#251; anticiper.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;[29] &#233;tendait de vastes nappes de terreur, de tendresse, sur les mots fondus &#233;galement, tous aplanis ou relev&#233;s&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;La structure de la &lt;i&gt;Recherche&lt;/i&gt;, qui nous permet aussi cette magie d'en construire, &#224; mesure de la lecture, l'architecture int&#233;rieure qui constitue en nous m&#233;moire de cette lecture, c'est le dispositif m&#234;me de son &#233;criture : pour chaque p&#233;riode d&#233;limit&#233;e dans le chemin du narrateur vers l'&#233;criture, on d&#233;termine un instant de temps r&#233;f&#233;rentiel nul, pure transition entre le sommeil et le r&#233;veil, ou le contraire. Cette suspension ou cette r&#233;appropriation de la conscience peut bien avoir de multiples strates, Proust va les explorer toutes, elle ne peut avoir de dur&#233;e. Point sans dur&#233;e dans la teneur du jour, il n'est qu'un moment d'oscillation. Alors, autour de ce point, on va tenir tous les &#233;v&#233;nements, personnages, narrations qui soient li&#233;es &#224; la p&#233;riode cristallis&#233;e par ce point.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout l'art de Proust tient &#224; cette contradiction entre r&#233;currence ou oscillation d'un point de dur&#233;e nulle, et de la nappe biographique et fictive qu'il maintient alors dans le grand souffle circulaire de l'oeuvre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non pas qu'il s'agisse d'une invention pure : j'y vois le grand coup de force des Russes, la soir&#233;e dans le salon, avec toutes les conversations simultan&#233;es, qui ouvre &lt;i&gt;Guerre et Paix&lt;/i&gt;, et j'y vois la disproportion de dur&#233;e entre la folie des gestes et le temps qu'on met pour se les approprier en conscience, qui d&#233;finit la narration chez Dosto&#239;evski.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes autrement familiers aujourd'hui de ces principes narratifs, que ne l'&#233;tait un lecteur de 1920. Si les questions touchant &#224; la nature et l'histoire de notre univers restent largement hors d'atteinte de notre pens&#233;e rationnelle, nous avons appris &#224; concevoir que l'expansion de l'univers &#233;tait pensable &#224; partir des premiers instants du big bang, mais que le moment sans dur&#233;e de son origine m&#234;me ne pouvait &#234;tre con&#231;u qu'&#224; partir d'un mod&#232;le oscillatoire, donc la supposition d'un temps r&#233;versible et n&#233;gatif &#8211; principe de pens&#233;e qui vaut certainement pour concevoir l'&#233;quivalence onde et mati&#232;re, pens&#233;e qui s'&#233;bauche au temps de Proust avec Louis de Broglie (nom qui croise ceux de la &lt;i&gt;Recherche&lt;/i&gt;), mais il faudra bien encore cinquante ans pour qu'on admette, concernant la mati&#232;re, le principe d'une &lt;i&gt;probabilit&#233; statistique d'existence&lt;/i&gt;, phrase syntaxiquement simple mais qui aurait &#233;t&#233; strictement incompr&#233;hensible dans mes ann&#233;es de lyc&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En litt&#233;rature, Virginia Woolf avec &lt;i&gt;La promenade au phare&lt;/i&gt; d&#233;ploie un dispositif &#233;quivalent, tandis que Joyce interroge le m&#234;me processus dans &lt;i&gt;Ulysse&lt;/i&gt; via un principe de stricte &#233;quivalence chonologique : il faut vingt-quatre heures pour lire dans son r&#233;cit les vingt-quatre heures de la journ&#233;e de L&#233;opold Bloom, et c'est la ran&#231;on de ce coup de force qui lui fait inventer, quand Bloom enfin s'endort, le fabuleux monologue int&#233;rieur de Molly. Bien plus tard, un type de vingt-neuf ans, qui a encha&#238;n&#233; les &#233;checs, &#233;crit avec &lt;i&gt;La nuit juste avant les for&#234;ts&lt;/i&gt; un monologue d'une seule phrase bas&#233; sur un temps r&#233;f&#233;rentiel nul, ce qui se passe dans l'instant o&#249; l'acteur s'adresse &#224; qui l'&#233;coute.Au point que, dix ans plus tard, lorsqu'il &#233;crira &lt;i&gt;Solitude dans les champs de coton&lt;/i&gt;, bas&#233; tout entier sur le temps sans dur&#233;e d'un croisement de regard, Kolt&#232;s dira avoir voulu tenter volontairement ce qui s'&#233;tait &#233;crit malgr&#233; lui dans la premi&#232;re exp&#233;rience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nappes parce que tissu, et toutes les possibles nature et couleur de tissu, nappes parce que superposables, mais aussi qu'on peut froisser, plier, entasser. Nappes parce que d&#233;pli o&#249; peu importe le bord, m&#234;me si chez Proust il sera toujours net et d&#233;limit&#233;. Au final, un ensemble de zones-temps &#233;tir&#233;es parfaitement d&#233;nombrables, et chacune li&#233;e &#224; un point spatial tout aussi pr&#233;cis, la chambre qui accueille l'endormissement ou le r&#233;veil, Combray, les trois appartements parisiens, les deux s&#233;jours Balbec, ou Donci&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, dans chaque nappe, une soir&#233;e mondaine est toutes les soir&#233;es mondaines qui peuvent &#234;tre reli&#233;es &#224; ce temps m&#234;me. Les cent quarante pages de la soir&#233;e chez la marquise de Villeparisis, les cent soixante pages de la soir&#233;e chez la princesse de Guermantes deviennent ces textes fous parce qu'ils sont ainsi s&#233;par&#233;s du faux &#233;v&#233;nementiel, ou du moins (puisqu'il y est pr&#233;sent, ainsi la mort prochaine de Swann r&#233;v&#233;l&#233;e chez la princesse de Guermantes) n'est plus qu'un avatar fictionnel, laissant mordre au premier plan dans la relation m&#234;me des &#234;tres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce fonctionnement par grandes plaques autonomes qui donne son poids et son in&#233;luctable inertie au grand mouvement circulaire qui s'amorce. Il est d&#233;j&#224; latent dans les fragments s&#233;par&#233;s du &lt;i&gt;Jean Santeuil,&lt;/i&gt; o&#249; ils s'&#233;crivent de fa&#231;on th&#233;matique, quand Balbec ou Combray, ou &lt;i&gt;La Prisonni&#232;re&lt;/i&gt;, seront des regroupements d'une suite th&#233;matique limit&#233;e, mais o&#249; la fronti&#232;re pr&#233;cise (les bords) de chaque nappe autorisera que ces th&#232;mes alors y soient maintenus s&#233;par&#233;s, tout en donnant l'illusion de s'entrem&#234;ler (ainsi, quand le narrateur plaque le duc et la duchesse de Guermantes au retour de la soir&#233;e chez la princesse leur cousine, parce qu'il doit retrouver Albertine, qui ne viendra pas).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce fonctionnement par nappes qui maintient en nous la Recherche non pas comme l'immensit&#233; d'un livre d'un seul tenant, mais une architecture de moments a&#233;riens, tissant chacun son univers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La bizarrerie, qu'il faut examiner de pr&#232;s, c'est comment le livre impose sa construction &#224; Marcel Proust lui-m&#234;me, qui en int&#232;grera la gen&#232;se &#224; mesure dans le livre, mais sans l'avoir &#8211; j'en suis d&#233;sormais &#224; peu pr&#232;s s&#251;r &#8211; d'aucune fa&#231;on pr&#233;m&#233;dit&#233;e. La cl&#233;, c'est bien la figure de la lecture dans Combray : reprenant sa pr&#233;face &#224; &lt;i&gt;S&#233;same et les Lys&lt;/i&gt;, sa traduction de Ruskin, le c&#233;l&#232;bre texte &lt;i&gt;Journ&#233;es de lecture&lt;/i&gt;, Proust est contraint de le dissoudre, le d&#233;-spatialiser. Lire dans le jardin, lire dans le logement abandonn&#233; de l'oncle parisien, lire dans le petit cabinet aux iris. L&#224; o&#249; l'unit&#233; devait se faire par le livre, elle &#233;clate, il se retrouve devant la m&#234;me difficult&#233; que pour le &lt;i&gt;Jean Santeuil&lt;/i&gt;. Sauf qu'une des figures de la lecture vient condenser toutes les autres : le moment o&#249; sa m&#232;re, pour l'endormir, lui lit &#224; voix haute le &lt;i&gt;Fran&#231;ois le Champi&lt;/i&gt; de George Sand. Alors, comme par contact, comme le transfert de nos ancienne d&#233;calcomanies, le lieu pr&#233;cis de l'unit&#233; g&#233;n&#233;tique du texte passe de la lecture &#224; ce moment sans dur&#233;e de l'endormissement dans la chambre, et Proust a trouv&#233;. Et c'est bien le myst&#232;re, qui durera tout le livre, de cette relation de la lecture au lieu qui s'ouvre &#224; lui, mais de mani&#232;re r&#233;sistive, impossible &#224; ma&#238;triser par l'intellect.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>[27] parce qu'elle avait &#233;t&#233; la ma&#238;tresse de Liszt</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Baudelaire#Proust</dc:subject>
		<dc:subject>art, artistes</dc:subject>
		<dc:subject>temps, uchronies</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;de qui serait Jeanne Duval aujourd'hui&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;
&lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3416' class=&#034;spip_in&#034;&gt;sommaire g&#233;n&#233;ral&lt;/a&gt;&lt;br&gt; &lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3242' class=&#034;spip_in&#034;&gt;pr&#233;c&#233;dent&lt;/a&gt; _ &lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3244' class=&#034;spip_in&#034;&gt;suivant&lt;/a&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#171; Mais je ne connais aucun de ces noms dont ce soir tu m'assommes &#187;, avait dit Proust tandis que Baudelaire reprenait apparemment son souffle, ou &#233;coutait curieux un bruit d'automobile grossissant puis disparaissant rue Hamelin, tandis que la chemin&#233;e grognait &#224; cause du vent dehors. Mais quand il se retourna vers Proust on aurait dit qu'il n'avait rien entendu : &#171; Jeanne Duval aujourd'hui aurait v&#233;cu &#224; New York, elle se serait appel&#233;e Chrissie Hynde il y a vingt ans, Grace Slick il y a trente ans ou Kim Gordon il y a dix ans et aujourd'hui je ne les connais m&#234;me plus, ou pourquoi pas Christa P&#228;ffgen dite Nico en Musset habill&#233; en robe tu en dis quoi. Et moi j'aurais fui vers l'Asie, je serais parti avec une de ces machines &#224; photographier et envoyer des mots, j'aurais tout fait &#224; l'envers, peut-&#234;tre Constantin Guys l'avait compris mais Constantin Guys avait une telle avance qu'aujourd'hui lui-m&#234;me ne serait plus ni dans les guitares ni dans les mots il serait &#8211; tu vois &#8211; informaticien dans les codes et parlerait par des courbes et des graphes. &#187; Proust s'&#233;tait r&#233;sign&#233; &#224; l'indiff&#233;rence : &#171; La question du lieu o&#249; je vis se r&#233;sume &#224; ma place dans cette pi&#232;ce &#187;, chuchota-t-il sans que l'autre semble entendre. &#171; La seule chose &#224; peu pr&#232;s pr&#233;visible c'est que de toute fa&#231;on, Jeanne Duval ou Constantin Guys comme moi-m&#234;me ou toi-m&#234;me mon petit Proust, &#244; toi l'impalpable, le l&#233;ger, le boxeur, le violent, le menteur, le r&#234;veur, s&#251;r de s&#251;r qu'on aurait &#233;t&#233; clodos comme devant. &#201;coute, &#233;coute-les dans la nuit ces musiques d'apr&#232;s notre temps ! &#187; Il fit silence, on entendit &#224; nouveau surtout la chemin&#233;e. Proust regardait Baudelaire curieusement : qu'un mort en entende plus que vous-m&#234;me, de quoi cela vous prive-t-il ? &#171; Est-ce que &#231;a ne suffit pas &#224; notre bonheur, le pressentiment de ce que seraient des musiques inatteignables ? Mon petit Proust qui parle de tant de merveilles que Baudelaire n'a pas connues (disait Baudelaire) : &#233;lectricit&#233;, fantascope, lampascope, t&#233;l&#233;phone et avions &#8211; et tu voudrais, &#244; mon ami Proust, qu'un Baudelaire te lise et te comprenne... Moi au moins j'ai les musiques, ces musiques de demain. Projetons-nous dans leur bruit &#233;lectrique, enfermons-nous dans leur nuit d'&#233;clats et fum&#233;es, et fais surgir les foules de demain, si tu peux, de tes lanternes ? &#187; Proust ne r&#233;pondit rien. &#171; Seulement regarde... Ce qui vient de demain... Avec les musiques : horreurs, extermination, guerres et leur lucre d'argent-ma&#238;tre dis, tu crois qu'on n'aurait v&#233;cu que pour cela ? Et c'est ce qu'ils auraient fait de la beaut&#233;, nous n'en aurions arrach&#233; ces minces &#233;clats toi et moi que pour leur laisser ce remords dans la nuit, d'avoir manqu&#233; &#224; l'humaine aventure ? &#187; Dans ces moments, on aurait dit que Baudelaire pr&#233;f&#233;rais carr&#233;ment tourner le dos &#224; Proust, parler face au mur sans m&#234;me se pr&#233;occuper de v&#233;rifier si l'autre suivait. &#171; Je te parlais hier d'Agrippa d'Aubign&#233;, on est d'accord sur Agrippa d'Aubign&#233; parce qu'on sait toi et moi en r&#233;citer des vers entiers, m&#234;me sans livre, mais que penses-tu, &#244; Proust, de Chrissie Hynde et de Kim Gordo ? Et dis-donc, si nous deux on s'appelait Gun Club ? Et si on prenait pour surnom commun Jah Wobble, saurions-nous maintenant, dans notre propre nuit, atteindre &#224; la dimension d'un Jah Wobble ou d'un Marcus Miller de leur temps &#224; venir ? &#187; Baudelaire s'&#233;tait retourn&#233; vers Proust, s'&#233;tait rapproch&#233; de lui. &#171; Mais arr&#234;te, arr&#234;te de me regarder comme &#231;a, je n'aurais donc pas droit de parler, moi Baudelaire tu voudrais que je me taise ? &#187; Silence. &#171; C'est que je ne comprends rien, mais rien de rien &#187;, avait r&#233;pondu Marcel Proust, tel que leur conversation fut transcrite par Marie-Gineste Albaret qui r&#234;vait, elle, de ces musiques que d&#233;crivait Baudelaire et n'aurait en rien manqu&#233; une transcription patiente et fid&#232;le de leurs conversations des fins de nuit, depuis l'autre c&#244;t&#233; de la porte et quand bien m&#234;me, par del&#224; le souffle de la vieille chemin&#233;e grognant son hiver de flammes, l'aube allait venir. &#171; Je ne saurais m&#234;me pas r&#233;p&#233;ter ces noms que tu prononces &#8211; tu dis que tu entends des musiques ? &#187; avait dit Proust &#224; Baudelaire.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>[78] qui sont, si tu veux, comme le pass&#233;, comme la biblioth&#232;que, comme l'&#233;rudition, comme l'&#233;tymologie, comme l'aristocratie des batailles nouvelles</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Baudelaire#Proust</dc:subject>
		<dc:subject>temps, uchronies</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;pour celles et ceux qui ne croiraient pas que Proust a connu Baudelaire&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#171; Et vous croyez vraiment qu'on ne nous dira rien ? &#187;, dit Baudelaire. &#171; Ils vont &#224; leurs affaire comme nous allons aux n&#244;tres, et que regardent-ils qu'eux-m&#234;mes : on s'enfonce devant soi dans le rien qui le perp&#233;tue. Je viens r&#233;guli&#232;rement. &#187; Du grand magasin de p&#233;riph&#233;rie &#224; la division 85 du P&#232;re-Lachaise, il n'y avait en effet que quelques stations de m&#233;tro. C'est Proust, en tant qu'habitu&#233;, qui poussait le chariot. &#171; Appelons &#231;a entre nous chariot, eux disent caddy &#187;, dit Proust. &#171; Ce monde est pauvre en tout &#187;, dit Baudelaire, mais c'&#233;taient plut&#244;t la masse des couleurs, le bruit de fond, l'agitation des gens fon&#231;ant droit qui le heurtaient. Il suivait Marcel Proust comme d'avoir l'avant de son &#233;paule droite coll&#233;e &#224; la partie gauche du dos de l'autre. &#171; Et vous vous rep&#233;rez comment, l&#224;-dedans &#187;, dit Baudelaire. &#171; Ce n'est pas si compliqu&#233;, dit Proust, pensez qu'ici ne s'expriment, sous forme d'&#233;tag&#232;res, masses et couleurs, que les besoins pr&#233;visibles. &#187; Dans la grande all&#233;e, leurs deux paletots noirs tranchaient sur l'ordinaire des clients. Proust avait contraint Baudelaire &#224; d&#233;poser son chapeau dans le fond du chariot. Des enfants se retourn&#232;rent : l'hypermarch&#233; proposait, en bout des all&#233;es, des animations &#8211; d&#233;monstrateurs de nouvelles capsules pour cafeti&#232;re, bonimenteur pour musiques de bal Belle-&#201;poque (et Baudelaire &#224; cet instant avait serr&#233; le bras de Proust avec un sourire complice), et m&#234;me un prestidigitateur au long cr&#226;ne ovo&#239;de ras&#233; de pr&#232;s qui n'&#233;tait pas habill&#233; si diff&#233;remment d'eux-m&#234;mes. Lorsque Proust bifurqua dans l'all&#233;e de droite, il dut rattraper Baudelaire, qui tenait &#224; la main un appareil tout en acier inoxydable et plastique transparent, muni &#224; son extr&#233;mit&#233; d'un tuyau souple : &#171; Ah &#231;a, mon bon, expliquez m'en l'usage &#187;, dit Baudelaire. Proust se saisit interloqu&#233; de l'appareil, l'examina en le tenant dans plusieurs positions, puis le reposa en bas d'une &#233;tag&#232;re d'alimentation tout en &#233;loignant rapidement Baudelaire. &#171; Le probl&#232;me, ami Baudelaire, n'est pas tant que nous ne comprenions pas leurs usages : il est que probablement consid&#232;rent-ils nos livres avec la m&#234;me surprise... &#187; C'&#233;tait l'all&#233;e papeterie. La rentr&#233;e scolaire proche la faisait grouiller d'enfants et les deux hommes, dont aucun n'eut fils ni fille, semblaient soudain plus jeunes, plus dansants et plus lents. Proust montrait &#224; Baudelaire, dans les emballages de plastique transparent, les Bic, les Pilot, les Waterman &#8211; puis de l&#224; lui montra les blocs Post-It, les carnets Rhodia, le Patafix et les crayons et taille-crayons ou porte-mines. &#171; Tout cela, s'exclamait Baudelaire, tout cela... &#187; Puis soudain anxieux, contemplant l'&#233;tendue du rayon : &#171; Mais une simple plume, une bonne vieille plume de fer et son encre ? &#187; Et Proust, lui all&#232;gre : &#171; Mais vous ne savez pas la plus belle nouvelle &#187;, dit-il presque fort, et un enfant qui le prit pour un autres des prestidigitateurs ou saltimbanques tirait le bras de sa m&#232;re pour qu'ils les attendent. &#171; Eh bien, chez Baudelaire, tout cela ne sert plus de rien. De rien, vous dis-je ! &#187; Et moi je les vis s'&#233;loigner lentement, derri&#232;re le chariot vide, dans le rayon des ordinateurs portables.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>[40] elle avait l'air d'une rose st&#233;rilis&#233;e</title>
		<link>http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3267</link>
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		<dc:date>2012-12-13T08:58:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>structure, gen&#232;se</dc:subject>
		<dc:subject>temps, uchronies</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;&#171; Ayant l'air d'une r&#233;duction en pierre ponce de soi-m&#234;me &#187;, &#233;crit Proust, ou bien &#8211; en plus connu &#8211; : &#171; c'&#233;tait comme si on les avait vus &#224; travers une vapeur colorante, ou mieux un verre peint qui changeait l'aspect de leur figure &#187;, le moment o&#249; le narrateur s'immerge dans le salon Guermantes au d&#233;but du Temps retrouv&#233; est bien s&#251;r une plaque pivot chez Proust. La construction d'une s&#233;paration de temps, parce que l'&#233;loignement de temps se construit par la phrase m&#234;me : au d&#233;but, il n'est (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique113" rel="directory"&gt;2013 | Proust est une fiction &lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot722" rel="tag"&gt;structure, gen&#232;se&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot728" rel="tag"&gt;temps, uchronies&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Ayant l'air d'une r&#233;duction en pierre ponce de soi-m&#234;me &#187;&lt;/i&gt;, &#233;crit Proust, ou bien &#8211; en plus connu &#8211; : &lt;i&gt;&#171; c'&#233;tait comme si on les avait vus &#224; travers une vapeur colorante, ou mieux un verre peint qui changeait l'aspect de leur figure &#187;&lt;/i&gt;, le moment o&#249; le narrateur s'immerge dans le salon Guermantes au d&#233;but du &lt;i&gt;Temps retrouv&#233;&lt;/i&gt; est bien s&#251;r une plaque pivot chez Proust. La construction d'une s&#233;paration de temps, parce que l'&#233;loignement de temps se construit par la phrase m&#234;me : au d&#233;but, il n'est question que de ce s&#233;jour dans une maison de sant&#233;, puis il y a le d&#233;clic spatial &#8211; l'attente confin&#233; dans la biblioth&#232;que et la r&#233;v&#233;lation qui s'ensuit &#8211; puis la &lt;i&gt;descente&lt;/i&gt; de l'escalier directement dans le salon. Chaque personnage l'un apr&#232;s l'autre va composer une figure distincte des effets du vieillissement. Alors le r&#233;cit, augmentant &#224; chaque personnage la force de ces effets, accro&#238;t de lui-m&#234;me, de personnage en personnage, la coupure de temps qui est cens&#233; s&#233;parer ce soir-l&#224; des derni&#232;res visites mondaines du narrateur. Proust lui-m&#234;me en est conscient. Par exemple, il utilise plusieurs fois l'expression &#171; trente ans &#187; comme une expression courante (le duc de Guermantes, parlant de Swann, bien avant dans la &lt;i&gt;Recherche&lt;/i&gt; : &lt;i&gt;&#171; Vraiment, si Swann avant trente ans de plus et une maladie de la vessie, on l'excuserait de filer ainsi &#187;&lt;/i&gt;), et l'expression &lt;i&gt;&#171; trente ans &#187;&lt;/i&gt; va jouer de cette ambigu&#239;t&#233; langage courant et compte pr&#233;cis pour venir dater la sc&#232;ne du salon Guermantes. Ainsi, dans son moment de confinement biblioth&#232;que, &#224; l'instant de la r&#233;v&#233;lation, Proust d&#233;crit par anticipation ce &#224; quoi il va proc&#233;der devant nous, comme le grand magicien Houdin, d&#232;s lors qu'il aura amorc&#233; la descente de l'escalier plongeant vers les hommes : &lt;i&gt;&#171; il en est ainsi du Temps dans la vie. Et pour rendre sa fuite sensible, les romanciers sont oblig&#233;s, en acc&#233;l&#233;rant follement les battements de l'aiguille, de faire franchir au lecteur dix, vingt, trente ans en deux minutes. Au haut d'une page on a quitt&#233; un amant plein d'espoir, au bas de la suivante on le retrouve octog&#233;naire &#187;&lt;/i&gt;. Sauf que si de telles coupes sont bien connues dans les livres, voir celle de &lt;i&gt;L'&#201;ducation sentimentale&lt;/i&gt;, les personnages sont cens&#233;s avoir continu&#233; pendant ce temps leur vie r&#233;elle. Proust s'applique ce principe &#224; lui-m&#234;me, non pas dans l'espace de la page (il lui en faut toujours dix pour une, ce cher), mais dans sa travers&#233;e du salon Guermantes, pour que puisse s'entretenir son propre dispositif de r&#233;cit. Parfois, le saut est plac&#233; &#224; vingt ans, ainsi pour ce &lt;i&gt;&#171; M. de Courgivaux &#187;&lt;/i&gt; qu'on d&#233;couvre : &lt;i&gt;&#171; il avait l'air plus jeune (il devait avoir d&#233;pass&#233; la cinquantaine et semblait plus jeune qu'&#224; trente ans). Il avait trouv&#233; un m&#233;decin intelligent, supprim&#233; l'alcool et le sel &#187;&lt;/i&gt;. D'autres fois on passe &#224; trente ans : &lt;i&gt;&#171; mais ces histoires dormaient dans les journaux d'il y a trente ans et personne ne les savait plus &#187;&lt;/i&gt;. L'expression &#171; trente ans &#187; revient une dizaine de fois (&lt;i&gt;&#171; qui lui faisaient juger les choses et les gens comme trente ans avant &#187;&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;&#171; au bout de trente ans on ne se rappelle plus rien de pr&#233;cis &#187;&lt;/i&gt;, ou pour le retour de Rachel puisque, comme dans un immense g&#233;n&#233;rique de film, c'est toute la &lt;i&gt;Recherche&lt;/i&gt; qui d&#233;file dans le salon : &lt;i&gt;&#171; trente ans de th&#233;&#226;tre &#187;&lt;/i&gt;). Jamais Proust ne s'abaisse &#224; traiter de fa&#231;on &lt;i&gt;&#171; r&#233;aliste &#187;&lt;/i&gt; (surtout apr&#232;s sa charge sur ce mot, dans les pages biblioth&#232;que), plut&#244;t se laisse-t-il d&#233;river dans les propres surprises instantan&#233;es de sa phrase. Bloch, qui n'a plus de barbe ni moustache, et observe le salon &#224; travers un monocle, demande au narrateur de lui raconter comment parlaient Charlus ou Swann : et surgit une des figures les plus &#233;tranges de la &lt;i&gt;Recherche&lt;/i&gt;, le narrateur expliquant que lui-m&#234;me s'&#233;tait mis &#224; parler comme Bloch (devenu, on le sait, &#233;crivain moyen et charg&#233; de tics), et que Bloch, arrivant dans l'&#226;ge m&#251;r, s'&#233;tait mis &#224; ressembler &#224; ce qu'&#233;tait le narrateur autrefois. Si Rachel, de la jeune compagne de Saint-Loup au temps du premier Balbec et des poiriers en fleurs, s'est mise &#224; ressembler &#224; &lt;i&gt;&#171; une affreuse vieille femme &#187;&lt;/i&gt;, Proust est coinc&#233; par son propre chronom&#232;tre. De comment le narrateur aurait pu passer alors trente ans dans sa maison de sant&#233;, on ne saura rien : mais de quel droit s'en enqu&#233;rir, puisque cette mention venait en amont du passage &#224; grossissement de temps ? On revient parfois au marqueur vingt ans, lorsqu'il nous dit qu'Albertine aurait maintenant l'&#226;ge de madame Cottard dans Balbec 2, et que sa grand-m&#232;re (rare marqueur pr&#233;cis) aurait &#224; ce jour quatre-vingt quinze ans. Du confinement du narrateur, ce sont les personnages du roman eux-m&#234;mes qui viendront &#224; l'aide de Proust &#233;crivain, et lui tendront des perches : &lt;i&gt;&#171; Puisque vous sortez quelquefois de votre Tour d'ivoire &#187;&lt;/i&gt;, dira Gilberte au narrateur. Les grandes morts de la &lt;i&gt;Recherche&lt;/i&gt; ont toutes &#233;t&#233; comment&#233;es, la double mort de Bergotte, la longue travers&#233;e de la mort de la grand-m&#232;re, et ici dans le &lt;i&gt;Temps retrouv&#233;&lt;/i&gt; la mort de Saint-Loup. Mais celle d'Odette passe plus inaper&#231;ue, Odette comme celle qui inaugure l'oeuvre par la jalousie de Swann, par sa permanence dans tout le livre et ses m&#233;tamorphoses successives. Que le salon Guermantes dans le &lt;i&gt;Temps retrouv&#233;&lt;/i&gt; joue avec les fronti&#232;res de la mort, c'est explicite &#8211; le mot &lt;i&gt;cimeti&#232;re&lt;/i&gt; revient plusieurs fois : &lt;i&gt;&#171; un livre est un grand cimeti&#232;re o&#249; sur la plupart des tombes on ne peut plus lire les noms effac&#233;s &#187;&lt;/i&gt;, ou bien, directement appliqu&#233; aux personnages, &lt;i&gt;&#171; et ainsi le salon de la princesse de Guermantes &#233;tait illumin&#233;, oublieux et fleuri, comme un paisible cimeti&#232;re &#187;&lt;/i&gt;. Et il y a ce fabuleux passage o&#249; Mme de Sainte-Euverte, apprenant la mort de la marquise d'Arpajon (&lt;i&gt;&#171; d'une fa&#231;on tout &#224; fait insignifiante &#187;&lt;/i&gt;), semble s'en r&#233;jouir &lt;i&gt;&#171; comme de l'avoir emport&#233; dans un concours sur des concurrents de marque &#187;&lt;/i&gt;, alors m&#234;me que la marquise de Cambremer assure avoir assist&#233; &#224; une soir&#233;e de musique chez la m&#234;me d'Arpajon il y a moins d'un an, donc apr&#232;s son d&#233;c&#232;s, dans ce coassement soudain les fronti&#232;res vie et mort ont disparu, comme dans le &lt;i&gt;Bobok&lt;/i&gt; de Dosto&#239;evski on a plut&#244;t l'impression de morts qui tous se moquent d'eux-m&#234;mes. D'o&#249; la majest&#233; du brusque surgissement d'Odette. Le narrateur d&#233;couvre &lt;i&gt;&#171; une grosse dame &#187;&lt;/i&gt; et ne la reconna&#238;t pas, c'est Gilberte. Qui ne s'&#233;tonne pas que le narrateur ne la reconnaisse pas : &lt;i&gt;&#171; Vous me preniez pour maman, en effet je commence &#224; lui ressembler beaucoup &#187;&lt;/i&gt; &#8211; or, si Odette a eu bien des m&#233;tamorphoses, elle n'a jamais &#233;t&#233; une &lt;i&gt;&#171; grosse dame &#187;&lt;/i&gt;. Dans ce moment de la narration, et puisque la rencontre avec Gilberte est &#233;videmment le fait le plus structurant pour la circularit&#233; qui se pr&#233;pare, avec l'invitation &#224; Tansonville, et le t&#233;l&#233;gramme re&#231;u &#224; Venise annon&#231;ant le mariage (alors qu'ici elle est d&#233;j&#224; veuve), Proust n'avait pas forc&#233;ment pr&#233;vu d'ajouter ou d'inclure &#8211; avant cette phrase qu'il fait r&#233;p&#233;ter &#224; Gilberte (&lt;i&gt;&#171; Vous me prenez pour ma m&#232;re &#187;&lt;/i&gt;, d&#232;s la page suivante, au pr&#233;sent au lieu du pass&#233; simple), la sublime et majestueuse, presque muette apparition d'Odette. Quels que soient les compteurs &lt;i&gt;&#171; r&#233;alistes &#187;&lt;/i&gt; des chronologies (mais Proust sait bien qu'on ne saurait les appliquer, par exemple, &#224; &lt;i&gt;Bouvard et P&#233;cuchet&lt;/i&gt;), l'apparition d'Odette en pied n'est pas recevable. Alors il l'&#233;tablit dans son irrecevabilit&#233; m&#234;me. La voil&#224;. Au lieu d'&#234;tre vieillie, elle, elle aura rajeuni &#8211; le tour est jou&#233;. On ne pourrait amplifier un vieillissement de quelqu'un qui serait d&#233;j&#224; dans un au-del&#224; des trente ans suppos&#233;s de vieillissement, alors on la renvoie dans le temps contraire. Proust nous dit explicitement l'impossibilit&#233; chronologique, il l'ins&#232;re dans le r&#233;cit (ce qu'il ne fait pour aucun des autres personnages) et admirez le syllogisme de prestidigitateur : &lt;i&gt;&#171; je faisais maintenant rapidement le calcul et, ajoutant &#224; l'ancienne Odette le chiffre d'ann&#233;es qui avait pass&#233; sur elle, le r&#233;sultat que je trouvai fut une personne qui me semblait ne pas pouvoir &#234;tre celle que j'avais sous les yeux &#187;&lt;/i&gt;. Et pour cause. Donc, Odette est d&#233;finitivement hors de la chronologie r&#233;elle. Solution &#8211; la plus simple &#8211;, la laisser par d&#233;finition en dehors de cette chronologie : &lt;i&gt;&#171; pr&#233;cis&#233;ment parce que celle-l&#224; &#233;tait pareille &#224; celle d'autrefois &#187;&lt;/i&gt;. Alors Proust descend dans l'ab&#238;me avec sa cl&#233; &#224; molette et ses outils de plombier du temps : son chapeau date de l'Exposition de 1878 (coh&#233;rent avec le temps r&#233;cit et la &lt;i&gt;&#171; cocotte &#187;&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;&#171; dame en rose &#187;&lt;/i&gt; en photo chez le grand-oncle, avec retour sur cette coh&#233;rence : &lt;i&gt;&#171; l'Exposition de 1878, dont elle e&#251;t certes &#233;t&#233; alors, et surtout si elle e&#251;t eu alors l'&#226;ge d'aujourd'hui, la plus fantastique merveille &#187;&lt;/i&gt;). Et c'est ce qui conditionne la figure m&#234;me : &lt;i&gt;&#171; Elle avait l'air, sous ses cheveux dor&#233;s tout plats &#8211; un peu un chignon &#233;bouriff&#233; de grosse poup&#233;e m&#233;canique sur une figure &#233;tonn&#233;e et immuable &#233;galement de poup&#233;e... &#187;&lt;/i&gt; La phrase de Proust restera pour l'&#233;ternit&#233; bancale. Il ins&#232;re l'ancien ministre, l'escroc mis en prison et la jeune laiti&#232;re, l'allusion au cimeti&#232;re, et retour &#224; madame ex-Swann avec fin de la transposition sur l'Exposition de 1878, pour la finir &#224; quatre pages de distance, sa phrase, avec une incise qui rend coh&#233;rente la reprise, mais sans penser &#224; clore la phrase d'avant l'insert : &lt;i&gt;&#171; Elle avait l'air d'une rose st&#233;rilis&#233;e &#187;&lt;/i&gt;. Odette a conserv&#233; sa voix (&lt;i&gt;&#171; Cette voix &#233;tait rest&#233;e la m&#234;me, inutilement chaude, prenante, avec un rien d'accent anglais &#187;&lt;/i&gt;). Et pourtant la voix m&#234;me est l'incarnation de cette ambigu&#239;t&#233; d'un au-del&#224; du temps, la fronti&#232;re poreuse d'entre vie et mort : &lt;i&gt;&#171; ... sa voix &#233;tait triste, presque suppliante, comme celle des morts dans l'Odyss&#233;e. Odette e&#251;t pu jouer encore. Je lui fis des compliments sur sa jeunesse. Elle me dit : &#8211; Vous &#234;tes gentil, my dear, merci &#187;&lt;/i&gt;. Alors l'&#233;tonnante saisie clinique de ce qu'on nommerait aujourd'hui maladie d'Alzheimer (aucune id&#233;e si Proust avait eu connaissance des travaux d'Alo&#239;s Alzheimer, sa description initiale de l'affection neuro-d&#233;g&#233;n&#233;rative qui porte son nom date de 1906) : &lt;i&gt;&#171; et pourtant, de m&#234;me que ses yeux avaient l'air de me regarder d'un rivage lointain, sa voix &#233;tait triste &#187;&lt;/i&gt;, Odette se met &#224; r&#233;p&#233;ter &lt;i&gt;&#171; merci tant, merci tant &#187;&lt;/i&gt;, comme si la &lt;i&gt;&#171; poup&#233;e m&#233;canique &#187;&lt;/i&gt; s'&#233;tait mise en boucle. Et quel culot incroyable, alors que tout ce r&#233;cit est tendu vers la construction de ce foss&#233; de temps o&#249; s'amplifient un par un tous les personnages de la &lt;i&gt;Recherche&lt;/i&gt;, que Proust rajoute alors une anticipation de trois ans, pour nous emmener &#224; l'enterrement d'Odette. Et quel trouble pour nous : la conversation avec Gilberte, sur la mort &#224; la guerre de Saint-Loup, assigne l'ann&#233;e 1919 pour r&#233;f&#233;rent de la soir&#233;e dans le salon des Guermantes. Anticipez de trois ans pour aller enterrer Odette, et c'est son propre enterrement que Proust d&#233;crit dans son propre livre, sans le savoir. &lt;i&gt;&#171; Moins de trois ans apr&#232;s, je devais la revoir [...] Et bient&#244;t elle ne se d&#233;fendrait pas contre la mort. Mais apr&#232;s cette anticipation, revenons trois ans en arri&#232;re, c'est-&#224;-dire &#224; la matin&#233;e o&#249; nous sommes chez la princesse de Guermantes &#187;&lt;/i&gt;. Alzheimer document&#233; ou pas (mais c'est tr&#232;s possible que oui), quelle cruaut&#233; alors que l'assassinat en r&#232;gle de celle sur qui repose de bout en bout la &lt;i&gt;Recherche&lt;/i&gt;, pauvre figure exhib&#233;e dans une soir&#233;e mondaine donn&#233;e par sa propre fille &#8211; et merci aussi pour les &lt;i&gt;po&#232;tes&lt;/i&gt; plus curiosit&#233; de ce &lt;i&gt;composent&lt;/i&gt; intransitif : &lt;i&gt;&#171; hochant la t&#234;te, serrant la bouche, secouant les &#233;paules &#224; chaque impression qu'elle ressentait, comme ferait un ivrogne, un enfant, comme font certains po&#232;tes qui ne tiennent pas compte de ce qui les entoure et, inspir&#233;s, composent dans le monde et tout en allant &#224; table au bras d'une dame &#233;tonn&#233;e... &#187;&lt;/i&gt; On parle d'elle devant Odette comme si elle ne comprenait pas (&lt;i&gt;&#171; Du reste, elle est un peu gaga &#187;&lt;/i&gt;), ce qui rajoute explicitement &#224; la souffrance qu'on lui fait endurer jusque dans le livre : &lt;i&gt;&#171; De nouveaux invit&#233;s ricaneurs la firent &#224; nouveau regarder et parler toute seule, si c'est parler que tenir un langage muet qui se traduit seulement par des gesticulations &#187;&lt;/i&gt;. Ne restera plus que ce visage d&#233;finitivement fixe, celui que Swann cherchait dans les peintures, et le narrateurs dans les signes &#233;mis (&#244; notre Deleuze) par Odette via mobilier, fleurs ou robes, promenades en cal&#232;ches et tous rites sociaux consid&#233;r&#233;s comme son th&#233;&#226;tre m&#234;me, ou son oeuvre d'art &#224; elle, son visage d&#233;finitivement hors du temps (et c'est ce qui sugg&#232;re que Proust ait &#233;t&#233; renseign&#233; des d&#233;couvertes d'Alzheimer, le brusque surgissement de la radio-activit&#233; et des d&#233;couvertes qui valent aux Curie le prix Nobel de 1903) : &lt;i&gt;&#171; son aspect, une fois qu'on savait son &#226;ge et qu'on s'attendait &#224; une vieille femme, semblait un d&#233;fi plus miraculeux aux lois de la chronologie que la conservation du radium &#224; celles de la nature. &#187;&lt;/i&gt; Ainsi (&lt;i&gt;&#171; Quel &#233;tait le fait du fard, de la teinture ? &#187;&lt;/i&gt;) Odette rajoute un pic d'intensit&#233; majeur (soigneusement r&#233;serv&#233; avant le coup de th&#233;&#226;tre qui nous apprendra &#8211; avec son pr&#233;nom &#8211; que Sidonie Verdurin est d&#233;sormais princesse de Guermantes) au tout dernier haussement de la &lt;i&gt;Recherche&lt;/i&gt; avant le basculement circulaire qui la r&#233;tablira dans sa premi&#232;re splendeur, &lt;i&gt;&#171; elle ignorante qui avait le go&#251;t des jolies choses &#187;&lt;/i&gt;, avec son &lt;i&gt;&#171; profil trop accus&#233;, les pommettes trop saillantes, les traits trop tir&#233;s. Ses yeux &#233;taient beaux, mais si grands qu'ils fl&#233;chissaient sous leur propre masse, fatiguaient le reste de son visage et lui donnaient toujours l'air d'avoir mauvaise mine ou d'&#234;tre de mauvaise humeur &#187;&lt;/i&gt; &#8211; Odette, d&#233;finitive d&#232;s sa premi&#232;re apparition dans &lt;i&gt;Swann&lt;/i&gt;, se condamne elle-m&#234;me &#224; sa fin terrible dans le &lt;i&gt;Temps retrouv&#233;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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