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	<title>le tiers livre, web &amp; litt&#233;rature</title>
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	<description>web &amp; litt&#233;rature, &#233;dition num&#233;rique, ateliers d'&#233;criture &amp; vid&#233;o-journal</description>
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		<title>Jacques Villegl&#233; | la peau lac&#233;r&#233;e du temps</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>sur la ville</dc:subject>
		<dc:subject>art, mus&#233;es</dc:subject>
		<dc:subject>Villegl&#233;, Jacques</dc:subject>
		<dc:subject>Hains, Raymond</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;en 2006, visites et entretiens dans l'atelier de celui qui a consacr&#233; sa vie aux affiches oubli&#233;es de la ville&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique66" rel="directory"&gt;arts&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot26" rel="tag"&gt;sur la ville&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot646" rel="tag"&gt;art, mus&#233;es&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot774" rel="tag"&gt;Villegl&#233;, Jacques&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot775" rel="tag"&gt;Hains, Raymond&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton3540.jpg?1398370839' class='spip_logo spip_logo_right' width='135' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
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&lt;/div&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;i&gt;La peau lac&#233;r&#233;e du temps&lt;/i&gt; a &#233;t&#233; publi&#233; en 2006 par Flammarion dans un livre d'hommage &#224; Jacques Villegl&#233;, et pr&#233;c&#233;d&#233; de deux journ&#233;es d'entretiens dans son atelier parisien. Voir aussi sur Tiers Livre, journal images : &lt;a href=&#034;https://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article32&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;les murs apr&#232;s Villegl&#233;&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_5028 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L420xH588/villegle-affiche-1988-8c32c.jpg?1749154844' width='420' height='588' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h1&gt;1&lt;/h1&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La fascination d'abord n'a &#224; voir qu'avec nous-m&#234;mes : ces signes &#233;taient publics, nous les recevions dans ces rues o&#249; nous avons march&#233;, o&#249; nous avons cherch&#233; et appris &#224; exister pour nous-m&#234;mes. Et voil&#224; qu'on les reconna&#238;t, quand on n'aurait jamais su les conserver dans ce myst&#232;re qu'est la m&#233;moire des signes, des couleurs et des formes.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce qu'il s'agit de signes humbles : ce sont des signes mineurs, des signes de l'&#233;ph&#233;m&#232;re, affiches sous la pluie, affiches qu'on recouvre, affiches avec une date. Et puis, maintenant que nous voil&#224; mis en face, c'est le temps tout entier qui surgit, et ce que nous faisions dans cette ville, et avec qui, ou ce dont nous r&#234;vions, qui nous est jet&#233; &#224; la face : Villegl&#233; appelle &#224; nous les signes que nous avions cru nous dispenser d'honorer par la m&#233;moire volontaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fascination, oui, qui surgit comme toute neuve de l'infinie curiosit&#233; qu'on a toujours, le nez au vent, &#224; examiner le monde tel qu'il se donne &#224; lire : ce qui nous entourait si pr&#232;s, &#233;tait image, faisait signe, et faisait de la ville ce livre du pr&#233;sent. Nous, nous passions. C'est l'espace public, la rue, un transit, une d&#233;ambulation, rien qui souhaite faire trace, de la m&#234;me fa&#231;on que nous allions vers notre lendemain et voil&#224; qu'on nous renvoie ce qu'il y avait au bord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;p&#244;t de signes provisoires : fascination &#224; ce qui aurait simplement disparu, sans le geste de celui qui l'extrait, l'arrache au temps et aux murs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le monde tel qu'il roule et nous porte est si lourd de trop d'histoire. Et le visage lav&#233; que nous voulons offrir &#224; nos lendemains les balaie, ces ombres de l'histoire. Il y a eu la guerre d'Alg&#233;rie et puis le Minitel rose, il y a les &#233;lections de 1981 et puis tel artiste gomin&#233; &#224; l'Olympia, et nous qui passions dans la ville, avions &#224; nous laver de trop de lettres et slogans. C'est tout cela qui surgit, dans les toiles de Villegl&#233; : si c'&#233;tait le fait volontaire de nous les pr&#233;senter, &#231;a manquerait. Mais lui-m&#234;me, en se soumettant &#224; l'arbitraire, au hasard des lac&#233;rations, en fait un monde incomplet et ouvert. Alors oui, c'est ce sentiment qui revient, de l'histoire lourde, du pr&#233;sent insatisfait, de la m&#233;moire sale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont les signes du temps des hommes depuis que la ville est ville. Ces signes qu'en permanence on enl&#232;ve de la vue pour que le temps continue : la peau lac&#233;r&#233;e du temps, quand Villegl&#233; en fait trace, nous ouvre &#224; rebours le temps et la ville, qu'on s'imaginait pour soi seul, et dans un arbitraire qui nous avait &#233;t&#233; r&#233;serv&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h1&gt;2&lt;/h1&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Non pas seulement le miroir ni l'empreinte. Mais ce qui, &#224; ce moment-l&#224;, niait le miroir, emp&#234;chait l'empreinte.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le coup de force de Villegl&#233; c'est dans ce fait du lac&#233;r&#233;. Non pas seulement l'affiche d&#233;coll&#233;e, ou &#8211;- comme il dit &#8211;- le &lt;i&gt;d&#233;sencro&#251;tage&lt;/i&gt;, puis le marouflage, l'encollage sur le ch&#226;ssis et la toile qui transforme le signe de rue en geste artistique de Villegl&#233;, mais l'atteinte anonyme qui a pr&#233;c&#233;d&#233;, la d&#233;chirure, l'arrachage : la peau lac&#233;r&#233;e du temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'atelier, souvent, l'envie de poser le doigt sur les toiles. Il n'y a pas la distance d'une mati&#232;re noble : c'est du papier, des d&#233;chirures, des couches superpos&#233;es, des &#233;mergences de lettres, de mots incomplets. Des images bless&#233;es. Lui, &#231;a le fait rire. Il a bien vu qu'on a timidement touch&#233; la toile du doigt, et puis qu'on s'est souvenu au dernier moment que ce n'&#233;tait pas l'objet pauvre de la palissade, du chantier, de la rue, mais bien cette toile revenue &#224; l'atelier depuis telle exposition &#224; Chicago ou Anvers (tiens, qu'y comprenaient-ils, eux , l&#224;-bas, que voyaient-ils sinon des assemblages abstraits de couleurs, de visages, de lettres muettes, l&#224; o&#249; moi j'ai reconnu le chanteur gomin&#233;, le slogan politique, et que la parole m'&#233;tait &#224; moi-m&#234;me alors adress&#233;e, entre Claude Fran&#231;ois et une manifestation contre les essais nucl&#233;aires ?), et lui donc, Villegl&#233;, &#231;a l'amuse : &#171; Une toile ne s'ab&#238;me qu'en dehors de l'atelier du peintre &#187;, dit-il. On a juste ouvert cette lucarne sur les signes, ils ne seront proclam&#233;s dans leur &#233;tranget&#233; neuve que lorsque la toile repartira, s'isolera sur le mur de l'exposition, du mus&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mots trop lisses, les affiches non recouvertes, les mots qui n'ont pas fait m&#233;moire, qu'on aille les trouver au mus&#233;e de l'affiche, au mus&#233;e de la publicit&#233; : on fait mus&#233;e de tant de choses aujourd'hui. Ce qui a commenc&#233; l'histoire, c'est ce geste de d&#233;truire, c'est l'arrachement, l'ajout, la superposition volontaire ou pas. Ce dont Villegl&#233; s'est saisi, ce n'est pas de l'affiche, c'est de ce geste qui la niait, l'ab&#238;mait, la s&#233;parait de son destin de signe sur un mur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne regardons pas une affiche, nous sommes mis face &#224; un accident. Qu'on se prom&#232;ne dans les toiles de Villegl&#233;, c'est toute cette peau du monde qui devient gigantesque accident : des fissures, de l'errance, des appels, et tout ce qui veut &#233;chapper &#224; l'&#226;ge. Le monde appara&#238;t comme ce chaos noir au-del&#224; de la rue o&#249; nous passions, ce chaos que nous ne voulions pas voir. C'est la bonne le&#231;on, c'est la le&#231;on qui nous agrandit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les signes qui nous disaient peut-&#234;tre le sauvetage possible, nous n'avons pas voulu les emporter avec nous, comme lui, Villegl&#233;, s'est saisi de l'affiche. Et aujourd'hui, que toute la menace est plus pr&#233;sente, les rues sont propres, normalis&#233;es, muettes, plus personne pour encore ou &#224; nouveau nous faire signe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors oui, lyrisme de la d&#233;chirure, flottement muet des couleurs, et l'empreinte, qui porte le contact du temps enfui, vaut en dehors de lui.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_5029 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L420xH519/villegle-affiche-1987-fe31d.jpg?1749154844' width='420' height='519' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h1&gt;3&lt;/h1&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le travail de Villegl&#233; s'inscrit dans notre histoire de la ville, et lui donne figure depuis ce qui n'a pas fait histoire, &#233;tait l'onde de choc, dans les signes du visible, les signes p&#233;rissables et &#233;ph&#233;m&#232;res du journal des murs, de l'histoire sans mots, l'histoire lourde et grave, qui mangerait l'art s'il se risquait &#224; la voir en face.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette logique des signes est une histoire moderne, li&#233;e &#224; la typographie, &#224; la reproduction m&#233;canique des images. Walter Benjamin nous a appris &#224; d&#233;chiffrer cette naissance dans le XIX&#232;me si&#232;cle, et principalement dans l'&#233;criture de Baudelaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui que les signes se normalisent, que les rues se font propres (Villegl&#233; insiste beaucoup sur cette bascule, le d&#233;veloppement de l'affichage sauvage, la fin des bandeaux de papier monochromes sur les affiches officielles, et maintenant ces colles faites pour que l'affiche tombe proprement au bout de trois jours, ou bien les sous-verre strat&#233;giquement install&#233;s dans les abri-bus Decaux : le remplacement des signes par la marchandise), est-ce &#224; signifier que l'&#339;uvre de Villegl&#233; est un testament, le don d'une &#233;poque &#224; l'homme qui sut le deviner et le prendre, &#234;tre l&#224; &#8211; et lui seul &#8211; pour qu'on le lui remette ? On aurait d&#251; forcer Decaux &#224; payer une compensation &#224; nous-m&#234;mes, pour cause de po&#233;sie perdue, et &#224; Villegl&#233;, qui nous offrait cette po&#233;sie en retour : on aurait d&#251; confier &#224; Villegl&#233;, le premier de chaque mois, la d&#233;coration trop aseptis&#233;e des abri-bus d'aujourd'hui, qui sont muets, ou seulement marchands.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le travail de Villegl&#233; comme fin d'une histoire : les signes de la ville lui &#233;chappent parce qu'elle n'est plus triomphante, et nous avec elle. La ville ou l'histoire secou&#233;e de trop de guerres, us&#233;e d'information surabondante et folle (quand les affiches vous disaient tout comme un secret), la ville qui se repa&#238;t de son propre spectacle, et de spectacles oubli&#233;s &#224; mesure que vus. Et c'est cela que lui, Villegl&#233;, lui arrachait pour le rendre &#224; notre m&#233;moire du temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le travail de Villegl&#233; comme moquerie d&#233;finitive &#224; qui pr&#233;tendrait qu'il y a une fin &#224; l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h1&gt;4&lt;/h1&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Est-ce que je suis s&#251;r d'avoir alors fait assez de chemin pour consid&#233;rer Villegl&#233; en artiste, lui qui veut absolument nous contraindre &#224; le supprimer en tant qu'artiste ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Adolescent, la marque visible de la guerre, telle qu'elle m'a &#233;t&#233; accessible, c'&#233;tait Oradour-sur-Glane. Oradour, c'est un meurtre, et impardonnable. L'&#233;motion vous &#233;treint. Mais c'est aussi la fascination &#224; ce temps soudainement arr&#234;t&#233; qui vous est offert. Ce temps d&#233;cal&#233;, qui vous fait voyeur de l'&#233;poque distante, on s'en veut de l'&#233;prouver avec tant d'intensit&#233;, si cela vous d&#233;tourne du crime, pour lequel vous &#234;tes l&#224;. Ainsi lorsqu'on marche dans Pomp&#233;i : on a liquid&#233; ou ma&#238;tris&#233; en soi depuis longtemps le go&#251;t bien s&#251;r trop romantique des ruines. Mais c'est du temps qui se donne &#224; voir : l'arr&#234;t instantan&#233; fait &#224; la ville, et la magnification par la dur&#233;e, plus cette troisi&#232;me &#233;paisseur de temps, celui qui reconstruit, propose &#224; nouveau la ville d&#233;gag&#233;e au regard, ses g&#233;om&#233;tries, ses toits ouverts, le silence de l'homme quand nous avons tant besoin, dans l'immense et douloureux bruit du monde, d'un peu de silence. On vient &#224; Pomp&#233;i comme &#224; une &#233;tape touristique oblig&#233;e et puis, deux heures, trois heures apr&#232;s, et parce qu'assez d'espace pour la solitude r&#233;offerte, voil&#224; que le temps se d&#233;plie, que la fascination vient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#339;uvre de Villegl&#233; est violente parce qu'elle nous confronte &#224; l'empreinte du monde. Mais une empreinte en trois temps, incluant celui de sa propre reconstruction. Ce que disent les formes et les couleurs n'appartient pas &#224; l'ordre du discours et du sens : avant m&#234;me le d&#233;collage, le d&#233;sencro&#251;tage, le discours et le sens ont &#233;t&#233; recouverts, multipli&#233;s, bris&#233;s. Alors oui, confront&#233; &#224; cet arr&#234;t originel du temps et cette fascination de l'empreinte, mais en tant que fait esth&#233;tique. Ce dont ici il est t&#233;moign&#233;, c'est du d&#233;sordre, du noir chaos du monde, de l'humanit&#233; fragile sous les coups qu'elle re&#231;oit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La figure de la guerre est d&#233;terminante : pourtant, lorsque Villegl&#233; commence, il n'y a plus la guerre. Elle &#233;tait avant, elle est finie. Il y a les figures de la guerre, l'Alg&#233;rie et Charonne, De Gaulle et Clamart, et puis Dien Bien Phu ou le Vietnam (ou Nixon en France, ou la mort de Mao, et cette fin de la vieille fibre anarchiste, qui tenait encore par les murs contre ce qui lamine et ach&#232;te) &#8211; le bruit toujours aussi terrible, toujours grondant sous les signes convoqu&#233;s de la peau du monde, mais justement : rien que cela, d&#233;sordre et chaos dans les signes de papier, dans la lac&#233;ration des formes et couleurs, que lui s&#233;pare de la ville et nous propose comme toile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je regrette le temps o&#249; on pouvait dire sur un mur : &#171; Dor&#233;navant, tout sera comme d'habitude &#187;, et cette phrase il a &#233;t&#233; possible de la sauver, puisqu'elle est &#224; jamais sur une des affiches entoil&#233;es de Villegl&#233;. Comprenez-vous qu'il ne signe une toile que lorsqu'il la vend ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_5032 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L420xH591/villegle-affiche-1991-b-2fbbd.jpg?1749154844' width='420' height='591' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h1&gt;5&lt;/h1&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;C'est &#224; b&#226;tons rompus. C'est parce que j'insiste pour savoir.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lui, il parle formes, et art. Il parle de Marcel Duchamp, de Picasso ou Yves Klein. Il a cherch&#233; comme tous les artistes cherchent, par ce que proposent les autres, par ce qui est donn&#233; &#224; voir. Dans la classification des affiches lac&#233;r&#233;es, il y a celles o&#249; c'est d'art qu'on parle. D'une exposition de Dubuffet (qui accepte le jeu), de Jean-Pierre Reynaud (qui en souffrira plut&#244;t) : l'art &#224; m&#234;me la peau de la ville, et qu'elle y r&#233;agit. Elle en serait capable encore ? Les affiches pour Ben-Hur au Stade de France sont trop grandes pour qu'on y ajoute un mot ou gribouille. On s'habitue &#224; ce qui &#233;crase, on croit que les mots qu'on porte dans la t&#234;te suffit. Et puis les gens ont des fils d'&#233;couteurs qui pendent aux oreilles, ou bien ils t&#233;l&#233;phonent : on r&#233;pond &#224; l'encombrement des signes par un autre encombrement de signes, et tant pis si la ville est plus triste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Villegl&#233; ne parle pas volontiers de formation et d'enfance. Il faut insister. A force de trouver sur les murs son bonheur d'art, c'est comme s'il s'&#233;tait construit la fiction d'un &#234;tre transparent, d'un pur op&#233;rateur. Alors j'insiste encore, souhaite qu'il me parle villes, voyages, enfance. Il r&#233;pond que son p&#232;re &#233;tait casanier, que la famille voyageait peu. Que lui aussi a ce travers, et que voyager lui est un effort (pourtant, combien de villes en lui, si chaque toile reconstruit une ville ?).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est comme lui faire violence, mais il raconte que lorsque la famille voyageait, le p&#232;re &#8211;- qui n'aimait pas les voyages -&#8211; contraignait ses enfants &#224; rester dans la salle d'attente de la gare, m&#234;me s'il y avait une heure avant le prochain train. Que, lui, il aurait aim&#233; aller voir au moins la place, devant. Il parle de ces fragments de villes qui se collent &#224; la r&#233;tine, lorsque la famille voyageait de Cognac &#224; Saint-Malo, avec changement &#224; Nantes. Mais &#224; Nantes parfois on dormait chez des parents, on prenait le tramway, on repartait au lendemain. Il pr&#233;cise qu'alors le train passait au travers de la ville, jusqu'en son centre. La ville de Nantes avant guerre, on la conna&#238;t par La Forme d'une ville, un des livres ma&#238;tre de Julien Gracq. Les salles d'attente de gare, elles ne sont pas un berceau privil&#233;gi&#233; pour les affiches, les noms, les destinations, et toute la fa&#231;on dont le monde inaccessible se donne un instant &#224; lire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La ville de Nantes encore : on avait refus&#233; &#224; la ville la cr&#233;ation d'une universit&#233;. L'&#233;cole d'architecture y est install&#233;e. Il raconte cette marche de nuit avec son ami Raymond Hains : la silhouette des chantiers navals, le bruit du pont transbordeur, les visages de la foule. Il leur vient cette fascination de tout rassembler dans un film, et le film qu'il &#233;voque fait soudain penser &#224; L'homme cam&#233;ra de Dziga Vertov, de si peu son a&#238;n&#233;. Le film, en bin&#244;me avec Raymond Hains, sera sa premi&#232;re passion d'artiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que la ville de Nantes soit importante : parce que ces images d'enfance, en quelques jours de fin de guerre, ont &#233;t&#233; lamin&#233;es avec le reste. Il y avait des jeunes, des enfants, des femmes : &#171; un massacre &#187;, insiste-t-il. Il est, lui, &#224; quelques dizaines de kilom&#232;tres, se porte volontaire, avec ses dix-sept ans, pour le sauvetage, les d&#233;blais : &#171; Ils nous ont refus&#233;, ils ont dit que c'&#233;tait trop horrible pour des jeunes. &#187; La ville arrach&#233;e, cette ville symbole de toutes les villes, puisque c'&#233;tait celle qu'on traversait, celle dont on ne connaissait que la vue du train, la vue du tramway, l'attente &#224; la gare, n'aurait-elle rien &#224; voir avec cette ville imaginaire, cette ville g&#233;ante, dont j'ai l'impression qu'elle m'assaille lorsque, dans le d&#233;dale des pi&#232;ces minuscules de la rue au Maire, j'examine l'une apr&#232;s l'autre les dizaines et dizaines d'affiches lac&#233;r&#233;es, rassembl&#233;es sur toile ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne viendra qu'en f&#233;vrier 1944 &#224; Paris. Il travaille avec un architecte, il s'agit de prendre des mesures, dans une manufacture, pour les &#233;ventuels dommages de guerre. Un Paris d&#233;sert. Il se souvient des Champs-&#201;lys&#233;es vides, le matin &#224; dix heures, et qu'une seule voiture &#233;tait pass&#233;e, roulant tr&#232;s vite, avec de jeunes officiers de l'arm&#233;e occupante, et qu'on ne se serait pas risqu&#233; &#224; traverser en leur pr&#233;sence. Il se souvient, parce que c'est la grande ville et qu'on y est touriste, du soir &#224; Pigalle, pas d'&#233;lectricit&#233; ni de lumi&#232;re dans la rue, mais devant les cabarets les aboyeurs qui vous en faisaient r&#233;clame. La ville noire devenue voix : et ce n'est pas cette voix qu'ensuite on cherche ? Avant de repartir &#224; Nantes, ils vont assister &#224; une repr&#233;sentation du &lt;i&gt;Baron de M&#252;nchhausen&lt;/i&gt;, film allemand &#224; grand spectacle. A cause des alertes, o&#249; on &#233;vacue la salle, ils ne verront que la premi&#232;re demi-heure du film en deux heures.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_5033 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L420xH558/villegle-affiche-1990-850bd.jpg?1749154844' width='420' height='558' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h1&gt;6&lt;/h1&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La biographie semble ne pas compter pour un peintre, n'&#234;tre que l'histoire de son travail, ses dates et ruptures. Pourtant, il y a ce fil de fer ramass&#233;, &#224; Saint-Malo bombard&#233;e aussi. Un fil de fer du mur de l'Atlantique, la destruction accomplie du symbole de la guerre.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il le garde, ce fil de fer, puisque le second, il ne le ramassera qu'un an plus tard. Qu'alors il les met l'un avec l'autre : &#171; mon travail, c'&#233;tait de les faire aller ensemble &#187;. Dans l'intervalle, il ne parle pas d'autres objets r&#233;cup&#233;r&#233;s. Il n'y a pas d'acte volontaire, proclam&#233;, m&#234;me quand Raymond Hains, le bin&#244;me, a pris ce chemin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Saint-Malo aussi cette agence d'architecture : il n'a pas tenu, dans l'&#233;cole de Rennes. &#171; Je ne m'entendais pas avec l'institution. &#187; Il ne s'appesantit pas. Pour se d&#233;couvrir soi-m&#234;me, au juste endroit plus tard de la route et du travail, il faut essuyer les &#233;carts, les refus, l'&#233;chec. Faute d'&#234;tre architecte, il revient &#224; Saint-Malo, et on l'emploiera comme dessinateur. Pour l'&#233;poque, c'est une grande agence, la plus grande de la ville : &#171; au moins six dessinateurs &#187;. La t&#226;che : r&#233;parer et reconstruire les phares. Il ne restera pas assez longtemps pour les voir autrement que sur la planche &#224; dessin. Mais ce qu'on apprend, c'est &#224; les faire vivre, ces dessins. &#171; J'avais la science des cailloux, j'avais appris &#224; dessiner vite, &#224; entrer dans tous les d&#233;tails techniques. &#187; Les phares sont sur des socles sous-marins, la roche invisible qu'on dessine. Le lien de ce que fait l'homme &#224; l'&#233;l&#233;ment qui r&#233;siste. Villegl&#233; revient souvent &#224; ces quelques mois sur la planche &#224; dessin, d'o&#249; naissaient les phares et les cailloux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De Vannes, encore, dans ces ann&#233;es de la guerre, le souvenir des livres. On les achetait d'occasion, et il y avait Marval. Il lit les po&#232;mes en prose de Baudelaire, et puis les &lt;i&gt;Fleurs du mal&lt;/i&gt; : &#171; C'&#233;tait interdit, &#224; l'&#233;poque, alors &#231;a nous attirait encore plus. &#187; Et Rimbaud aussi. Et puis le choc, c'est la peinture. Des livres qui vous disent, en 1943, des phrases incompr&#233;hensibles comme quoi, si Picasso et Braque ont chang&#233; si souvent de formes de peinture, c'est qu'ils &#171; n'ont pas de style &#187;. Il en rit encore, parce qu'en 1946, lorsque le m&#234;me livre sera r&#233;imprim&#233;, l'auteur aura enlev&#233; cette phrase. Il faut complaire &#224; l'occupant, au r&#233;gime. L'art moderne on le regarde avec suspicion, et encore : seulement jusqu'&#224; 1926. Mais cela aussi, &#231;a le fait rire : l'histoire de la peinture qui s'arr&#234;te au moment o&#249; il na&#238;t. Et pourtant, dans ce peu de rep&#232;res, dans ce trou de vingt ans laiss&#233; o&#249; il aurait fallu continuit&#233;, quelques passages d'importance, de la main &#224; la main : que Picasso et Braque, pendant un temps, avaient refus&#233; de signer leurs toiles. Du lac&#233;r&#233; anonyme, le deuxi&#232;me mot est re&#231;u. On prend ce qu'on trouve, dans les librairies o&#249; on passe : &#171; j'ai pris l'habitude de lire debout, je l'ai encore &#187;. Et puis ce Le Quintrec qui vit &#224; Vannes, et donne des r&#233;citals po&#233;tiques avec d'autres jeunes, o&#249; un vieux monsieur parfois parle des peintres et &#233;crivains surr&#233;alistes, Nantes apr&#232;s tout est une des villes rep&#232;re pour Breton et Vach&#233;, comme si tout le monde avait t&#226;t&#233; de l'&#233;criture automatique. Villegl&#233; s'ancre &#224; la biblioth&#232;que municipale, pas tr&#232;s riche, et &#171; tenue par le seul bon p&#233;tainiste de la ville &#171; mais tant pis : &#171; On n'avait jamais entendu parler de Karl Marx, et &#224; force de tomber sur le nom de Freud : &#8211; Freud, Freud, mais qui &#231;a peut &#234;tre, ce Freud ? &#187; La fin de la guerre apportera quelques r&#233;ponses, et surtout, enfin, d'autres couleurs, le cha&#238;non des vingt ans manquant : Miro, par exemple (&#171; Miro &#233;tait ce qui me semblait le plus &lt;i&gt;jeune&lt;/i&gt; dans la peinture &#187;).&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h1&gt;7&lt;/h1&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ce fourmillement qui vous prend : formes et couleurs, comme si l'art s'&#233;tait donn&#233; &#224; la rue, avec sa surprise et sa force. La rue &#233;tait un mus&#233;e, et c'est Villegl&#233; qui vous l'apprend, maintenant qu'il est trop tard.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il vous semble, d'abord, d'un grenier d'enfance. Ces affiches, bien s&#251;r, vous les connaissez. Parce qu'il s'agit de la presse, par exemple. Les marchands de journaux avaient ces panneaux devant leurs boutiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il dit, Villegl&#233;, qu'&#224; se souvenir de la ville en 1944, la ville comme il la d&#233;couvre, et ce grand &#233;brouement neuf du monde (mais si lent, avec les restrictions, les arm&#233;es, les purges) apr&#232;s les bombes, la ville &#233;tait noire : quatre d&#233;cennies de murs sombres, o&#249; seules les affiches &#233;taient couleurs. Il me semble, lorsqu'on affiche Villegl&#233; dans un mus&#233;e, que les murs devraient d'abord &#234;tre mis au noir. Ou bien qu'on projetterait, sur le mur du fond, en boucle, un de ces grands films en noir et blanc qui sont la m&#233;moire des villes d'avant-guerre, de Fritz Lang ou m&#234;me de Chaplin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais non : l'affiche n'est pas encadr&#233;e. Elle est pli&#233;e et coll&#233;e par-dessus les quatre bords du ch&#226;ssis qu'elle recouvre. Elle exige autour d'elle le grand vide, la seconde empreinte : le geste de celui qui l'arrache et la sauve. Alors c'est dans son propre lyrisme qu'il faut chercher le bruit du monde. Il dit qu'un livre majeur, pour lui, a &#233;t&#233; le &lt;i&gt;Guignol's band&lt;/i&gt; de C&#233;line. Un chant un peu fou, des &#233;clats multipli&#233;s d'images, de voix et de paroles, une fuite de tous en tous sens. Et le lyrisme des affiches lac&#233;r&#233;es de Villegl&#233; est tr&#232;s humble : aussi humble que ce papier coll&#233; aux murs pour s'y perdre &#224; jamais.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_5030 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L420xH559/villegle-affiche-1987-b-cb1e2.jpg?1749154844' width='420' height='559' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h1&gt;8&lt;/h1&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Il dit que le papier des affiches &#233;tait meilleur que le papier pour les livres : parce que vecteur si important pour l'information, la circulation, la propagande. Le papier solide des affiches, et les couleurs pour y tenir sous la pluie, accrocher l'&#339;il au lointain : &#171; quand les affiches sont faites en grand nombre, l'imprimeur peut se payer les meilleures encres &#187; (et m&#234;me, ajoute Villegl&#233; avec un sourire : &#171; Dans les ann&#233;es 60, on disait que les &#233;tiquettes des pots de confiture sont les mieux imprim&#233;es au monde &#187;).&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'il appelle &#171; l'efficacit&#233; de l'alphabet &#187;, ce qui reste d'efficacit&#233; m&#234;me dans l'alphabet m&#233;lang&#233;, superpos&#233;, d&#233;truit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce chant qui appelle, quand il devient d&#233;sordre. Quand ce qui &#233;tait fait pour &#234;tre lisible soudain est troubl&#233;, se met &#224; danser. Il dit : &#171; je ne l'arrachais que lorsque, agress&#233;e, elle &#233;chappait aux pouvoirs politiques et financiers, lorsque les figurations m&#234;l&#233;es, tronqu&#233;es, se m&#233;tamorphosaient en coq-&#224;-l'&#226;ne, lorsque les mots d'ordre, les slogans coup&#233;s ou non se superposaient dans une paysage typographique&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et que cette expression de paysage typographique, qui interdit que la toile soit lisible, vaut dans toute son intensit&#233; : le paysage, ce n'est pas ce que propose de soi la nature ou la ville. C'est la proposition de construction du regard qu'on en fait, et ici elle inclut les lettres et le sens, mais ce sens d&#233;fait, ce sens agress&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et si la passion que nous avions &#224; comprendre notre propre route &#233;tait chaque fois se confronter &#224; l'absence de sens : le monde est une histoire pleine de bruit et de fureur, racont&#233;e par un idiot et qui ne signifie rien, nous avait pr&#233;venu Shakespeare. Le bruit et la fureur, ils ont pr&#233;c&#233;d&#233; pour Villegl&#233; la premi&#232;re affiche d&#233;chir&#233;e. Lui, il ne racontera pas, mais il nous proposera de recommencer, tout un chacun, chaque fois, de nous raconter &#224; nous-m&#234;mes l'histoire qui n'a pas de sens. Et pour cela, ce devant quoi il nous met face, ce sont ces fragments dansants du sens. Les mots rajout&#233;s &#224; la main sur l'affiche, la fa&#231;on dont ils se superposent, voire par transparence lorsqu'il a plu, et ce que fait &#233;merger la d&#233;chirure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l'arbitraire qui fait l'empreinte, une empreinte par contact, comme aujourd'hui plus personne pour pr&#233;tendre que dans une photographie c'est le r&#233;f&#233;rent qu'on regarde, ce que Barthes disait &#171; le r&#233;f&#233;rent adh&#232;re &#187;. Ce qui adh&#232;re, dans ce d&#233;collement de la peau du temps, est &#224; jamais une danse infinie de couleurs et de lettres, qui ne redonne pas l'histoire, mais atteste de combien, devant elle, dans son pr&#233;sent, nous restons d&#233;munis et les mains vides.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h1&gt;9&lt;/h1&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Arbitraire et non arbitraire : d'abord parce que la ville, pendant ces quatre d&#233;cennies, est un chantier permanent. On d&#233;molit les Halles, on construit Beaubourg, on am&#233;nage le p&#233;riph&#233;rique. Autour des chantiers, on dresse les palissades de bois : aux Halles, se souvient Villegl&#233;, avec la charpente m&#234;me des pavillons Baltard.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'arbitraire et le non arbitraire : lorsque Fran&#231;ois Dufr&#234;ne, l'ami, le po&#232;te des Crirythmes, s'aper&#231;oit en passant que ce bloc d'affiches de huit m&#232;tres de long, trois m&#232;tres vingt de haut, vient d'&#234;tre d&#233;coll&#233; d'une palissade, carrefour Duroc. Il court &#224; une cabine, t&#233;l&#233;phone &#224; Villegl&#233;, qui arrive. Ils la roulent comme ils peuvent, et arr&#234;tent trois taxis : &#171; les taxis &#224; l'&#233;poque avaient des galeries &#187;, dit Villegl&#233;. Il faut entreposer : ils font conduire l'ensemble au mus&#233;e d'art moderne. On est en juillet 1961, un fragment total de la ville vient d'&#233;chapper &#224; l'effacement. Lui, Villegl&#233;, parle des &#171; points d'affichage anarchiques les plus somptueux &#187;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'arbitraire et le non arbitraire : &#171; quand on arrache, on va &#224; toute allure, c'est proche de l'&#233;criture automatique &#187;. Ce &lt;i&gt;lac&#233;r&#233; anonyme&lt;/i&gt;, c'est celui qui lui tient alors le bras ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'arbitraire, le non arbitraire : je suis surpris, au dos des toiles, de la mention &#171; dessous de &#187;. C'est comme un roman ou une promesse de scandale, le titre : &#171; Les dessous du S&#233;basto &#187;, ou bien &#171; Les dessous du boulevard Saint-Germain &#187; qui forc&#233;ment ne sont pas les m&#234;mes. Mais pour lui c'est juste une s&#233;rie : quand l'afficheur se pr&#233;sente, avant de passer la colle, il nettoie en arrachant ce qui d&#233;passe. Que cette couche d'affiche ensuite on l'enl&#232;ve, la surface dessous est un monde bien &#233;trange, de taches et de blancs. De m&#234;me, la s&#233;rie des &#171; &#224; c&#244;t&#233; &#187; : le bord monochrome des panneaux d'affichage, la zone sans lettres ni message.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Grand &#226;ge ou pas, Villegl&#233; aurait pu continuer &#224; d&#233;coller la peau infinie du temps : &#171; Aujourd'hui, je devrais arracher, je vivrais &#224; Marseille &#187;, dit-il s&#233;rieusement. Mais le d&#233;bord de notre histoire ne s'&#233;crit plus sur les murs. Il reste quelques survivances, en face du m&#233;tro Barb&#232;s, ou de l'autre c&#244;t&#233; du p&#233;riph&#233;rique au m&#233;tro Quatre-Chemins qui est un r&#233;sum&#233; du monde, mais ce qui s'affiche n'est plus le visage m&#234;me de la communaut&#233; : un homme et une &#233;poque ont confondu leur chemin, les chemins ensuite se s&#233;parent. D'o&#249; l'importance de la trace, et la fa&#231;on indissoluble de ce qui les m&#234;le : mai 68 en &#233;tait le pr&#233;misse, qu'annoncent dix ans d'affiche arrach&#233;es, r&#233;sonnant dans les dix ans qui suivent, et si peu de l'&#233;ruption m&#234;me dans cette sculpture vivante du monde qu'est le d&#233;roul&#233; des mille, quatre mille images de Villegl&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'arbitraire du temps, le non arbitraire de la trace : &#171; les affiches des films paraissent toujours plus anciennes que la date o&#249; on les d&#233;colle &#187;, il s'&#233;tonne sans r&#233;ponse. Myst&#232;re de la repr&#233;sentation, qu'il met &#224; nouveau en ab&#238;me. Repr&#233;sentation faite, pour nous-m&#234;mes, de l'infini myst&#232;re abstrait du pr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h1&gt;10&lt;/h1&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Revenir &#224; cette danse des lettres et des signes.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis avec Villegl&#233; dans le d&#233;dale des petites pi&#232;ces de la rue au Maire. Il dit que les toiles sont quatre mille, qu'il en existe un inventaire photographique. Mais l&#224;, sous le plafond, elles sont encore en tas, en rouleaux, les affiches non maroufl&#233;es. Qu'on descende par l'&#233;chelle de meunier dans l'ancienne r&#233;serve du marchand d'escargots (le dernier marchand d'escargots des rues de Paris, mais Villegl&#233;, qui d&#233;colle tout, a laiss&#233; soigneusement au mur l'affichette avec les prix au kilo selon vari&#233;t&#233;), et voici les toiles qui reviennent de telle exposition &#224; Luxembourg, partent pour telle exposition &#224; San Francisco, Cologne ou Buenos-Aires : que percevront-ils, l&#224;-bas, de ce qui me frappe, moi, &#224; d&#233;couvrir le regard de Jacques Chirac successivement en 1970, 1981 ou 1988, ic&#244;ne semblable et semblablement vide pour les unes des hebdomadaires ou l'affichage mural, et qu'ici on lui a ajout&#233; &#224; la main une moustache, qu'ici on ne reconna&#238;t que l'&#339;il droit, et que ces quinze ans de distance soudain s'abolissent, quand ils repr&#233;sentent pour vous presque un tiers de votre vie, et qu'on n'a jamais r&#233;ussi &#224; &#233;chapper &#224; ce matraquage des signes, sinon quand un Villegl&#233; en arrache et sauve la d&#233;formation, la lac&#233;ration, en permet la superposition s&#233;par&#233;e du temps ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je reconnais la guerre d'Alg&#233;rie et le gaullisme, mais rien &#224; reconna&#238;tre de l'hippodrome de Vincennes et de la r&#233;union politique qui y &#233;tait convoqu&#233;e dans les majuscules superpos&#233;es &#171; ODROM / INCENN &#187;, sauf qu'&#233;videmment il s'agit d'une r&#233;union politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur cette affiche il est fait mention du palais des glaces, et c'est bien ce dont il s'agit, m&#234;lant la protestation de la &#171; f&#233;d&#233; de Paris du PCF &#187; contre les &#171; fus&#233;es US en Europe &#187;, &#224; un manche de guitare, une fourchette dans une vache, un fragment de grande roue pour la f&#234;te foraine qui ouvre, et puis ce qui r&#233;sonne pour nous de tout un pass&#233; de la transformation urbaine aux indications tr&#232;s pr&#233;cises pour se rendre &#224; un &#233;v&#233;nement qu'on ne conna&#238;tre pas, itin&#233;raire ainsi formul&#233; &#171; TOROUTE A 15 / DEFENSE DIRECTION / CER PONTOISE / RTF 13 / RAROLIS &#187; dans la m&#234;me lac&#233;ration verticale : et ne pas oser lui demander, &#224; Villegl&#233;, dans l'instant de l'arrachage, ce dont il a conscience, de la carte de la ville, du jeu lettriste, de l'amusement qu'on peut avoir &#224; la vache transperc&#233;e de la fourchette, ou de ce que tout cela sauve &#224; jamais la violence inali&#233;nable du slogan politique, et de la mis&#232;re qui y est associ&#233;e, par l'ic&#244;ne vide de l'&#339;il droit de Chirac au sourire perp&#233;tuel ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a de la symphonie dans tout cela, une symphonie abstraite, parce que ne hi&#233;rarchisant jamais ce qu'elle traite : &#224; vous de faire. Le lac&#233;r&#233; n'est pas pour rien anonyme. Symphonie aigre : nous n'aurions rien appris, ou si peu ? Ou bien : n'ayant pas su dominer ou ma&#238;triser des probl&#232;mes qui n'avaient pas encore taille plan&#233;taire ou mettant en jeu notre survie m&#234;me en tant qu'esp&#232;ce, nous saurions aujourd'hui affronter ce qu'il nous revient de destin ? Mais ce n'est pas la t&#226;che du peintre, qui arrache et l&#224; nous met le visage devant l'empreinte. Lui, il racle l'affiche de la main comme on nettoierait une table, recoince une languette de papier derri&#232;re le cadre, lisse la d&#233;chirure comme on ferait d'une &#233;toffe : le peintre n'est pas t&#233;moin. L'affiche non plus ne t&#233;moigne pas, tout concept de cela ici s'annule, par la symphonie m&#234;me, l'arbitraire de cette d&#233;chirure qui seule met chaque &#233;l&#233;ment en rapport avec tous les autres.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h1&gt;11&lt;/h1&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Dans le d&#233;dale des petites pi&#232;ces de la rue au Maire, prenant un par un les gisements de toile, comment ne pas se laisser prendre ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a le catch de &#171; THE SPIDER &#187; et les idoles qu'appelle ce &#171; OU ES-TU &#187; dont le point d'interrogation pourrait &#234;tre retrouv&#233; sous les quatre couches de papier qui s'y superposent, les num&#233;ros de t&#233;l&#233;phone et les &#171; BABY OO5 7 &#187; du Minitel, il y a ce chanteur dont j'aurais su, il y a trente ans, dire peut-&#234;tre le nom et qui n'est plus qu'un regard de biais sous sa m&#232;che, et qu'il fut le &#171; KING OF &#187;, qu'il y a ici les lettres &#171; ROCK'N &#187; en petit et plus loin les seules lettres &#171; K'N &#187; en plus gros, et moi ce qui me monte &#224; la t&#234;te c'est une totalit&#233; d'histoire : je l'associe aux Choses de Georges Perec et sa &lt;i&gt;Vie mode d'emploi&lt;/i&gt;, mais Perec, qui aurait pu le faire, n'a pas explor&#233; les affiches en attente de la rue au Maire &#8211; je pense que pourtant ces deux-l&#224; ont pu se croiser, vers la Villette ou M&#233;nilmontant, et comme moi j'aurais aim&#233; demander &#224; Villegl&#233; d'aller arracher, quelques ann&#233;es durant, rue Vilin pour Perec, rue Ordener pour moi-m&#234;me et nulle part ailleurs. Je l'associe aux fresques d&#233;sassembl&#233;es et toutes remplies de ces images fragment&#233;es du politique, dans la m&#234;me violence du regard qui sait de quel ab&#238;me il &#233;merge, et de quelle nuit il survit, qu'&#233;voque pour moi le nom de Claude Simon, et des livres comme &lt;i&gt;Histoire&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;Les G&#233;orgiques&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;L'Acacia&lt;/i&gt; ou d'autres : mais Claude Simon &#233;tait dans le tranquille refuge gravitant chez Maeght, comme Butor &lt;i&gt;&#224; l'&#233;cart&lt;/i&gt;. Ce qui tisse l'arborescence centrale d'une &#233;poque sans doute ne peut que s'ignorer quand ils en partagent, &#224; t&#226;tons, les jours et le temps. Le pop-art nous rapporte la version am&#233;ricaine de cette inscription du temps : les ic&#244;nes et les objets loin de ce qui nous fonde, nous, par la noble id&#233;e du politique, que seul l'artiste, Claude Simon comme Villegl&#233; et quelques autres &lt;i&gt;r&#233;tiniens&lt;/i&gt;, hisse au regard de la phrase majeure de Shakespeare. Pas &#233;tonnant que la loi am&#233;ricaine, devenant ic&#244;ne globale, et Andy Wharol et Beuys ses grands pr&#234;tres, n'ait pas voulu dans son sillage des affiches de Paris, la r&#233;volutionnaire, la contestataire, la ville source, la premi&#232;re avec le Londres de Dickens &#224; faire na&#238;tre, par Balzac et Baudelaire, l'id&#233;e m&#234;me de la ville. Nous, qui venons apr&#232;s, h&#233;ritons de notre propre temps en ignorant ce qui les s&#233;pare : les palissades sur le trou de Beaubourg, le Nantes d'avant-guerre, je les sais par Julien Gracq qui forc&#233;ment, quelque part, est un cousin proche de Villegl&#233;, ce qu'eux seuls ignorent. Paris je le sais par Perec, et la furiosit&#233; sombre de l'&#233;poque, je la sais par Claude Simon. Ne nous &#233;tonnons pas d'avoir sans cesse, et nous seuls, sans leur demander avis, &#224; rebrasser ces cartes pour dire aujourd'hui ce qui compte. Sans doute qu'il le sait, Villegl&#233; : mais &#224; nous seuls de l'affirmer, le construire. On traite encore avec r&#233;ticence le grand d&#233;sordre surr&#233;aliste, on r&#233;siste &#224; finir d'inventorier la secousse Artaud, et le meilleur h&#233;ritage populaire qui verse en fresque dans l'immense C&#233;line, on s'en m&#233;fie : comment entre nous et Villegl&#233;, o&#249; tout cela croise, on n'aurait pas tiss&#233; &#233;cran ? Ce qui nous appartient, c'est par ce retrait du nom, qu'il a pos&#233; en &lt;i&gt;en-t&#234;te&lt;/i&gt; (&#171; Je ne signe mes toiles que lorsque je les vends &#187;) : la peau lac&#233;r&#233;e du temps s'offrant comme chose commune, au risque de tout ce qui y brasse de l'obscur destin du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; En prenant l'affiche, je prends l'histoire &#187;, dit-il : &#224; nous aujourd'hui de nous en ressaisir, au nom de toutes nos urgences, au nom de ce qui compte dans notre totalit&#233; d'art et ce p&#233;ril o&#249; nous sommes. Une &#339;uvre pour garder nom o&#249; lui, Villegl&#233;, a rempli sa t&#226;che d'homme.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_5031 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L420xH582/villegle-affiche-1991-9c3bf.jpg?1749154844' width='420' height='582' alt='' /&gt;
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