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	<title>le tiers livre, web &amp; litt&#233;rature</title>
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	<description>web &amp; litt&#233;rature, &#233;dition num&#233;rique, ateliers d'&#233;criture &amp; vid&#233;o-journal</description>
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		<title>un mariage de Marcel Duchampou le c&#233;libataire mis &#224; nu par sa mari&#233;e m&#234;me</title>
		<link>http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article920</link>
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		<dc:date>2026-02-10T04:30:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Marcel Duchamp</dc:subject>
		<dc:subject>artistes, peintres, plasticiens</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;un &#233;tonnant portrait de femme : Lydie Sarrazin-Levassor, br&#232;ve &#233;pouse Duchamp&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique66" rel="directory"&gt;arts&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot81" rel="tag"&gt;Marcel Duchamp&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot278" rel="tag"&gt;artistes, peintres, plasticiens&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/duchamp.jpg?1770726288' class='spip_logo spip_logo_right' width='122' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;#txt&#034; class=&#034;spip_ancre&#034;&gt;aller directement au texte&lt;/a&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; note du 16/04/2008 : quant aux requ&#234;tes Google ayant men&#233; 2127 fois ce jour &#224; ce texte, les plus curieuses sont &#171; texte pour cinquante ans de mariage &#187;, &#171; mariage plan de table tr&#232;fle &#187;, &#171; le p&#232;re refuse le pr&#233;tendant mettre du sucre &#187;, mais aussi &#171; centre belge du caoutchouc ventouses &#187;, &#171; marcel duchamps et c'est compagnons &#187;, &#171; durcir os de seiche &#187;, &#171; mariage &#233;crivains &#187;, &#171; petit bonhomme tr&#232;fle pipe canne &#187; : on est parfois attendri de cette opini&#226;tret&#233; des internautes... mais d&#233;sol&#233; pour eux &#8211;- reste cette &#233;trange question : &#171; marcel duchamp qu'est-il devenu ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; note de novembre 2005 : J'ai &#233;t&#233; invit&#233; deux fois aux dimanches matins de Beaubourg. C'est petite salle, en bas, de 11h &#224; 12h30, pas le droit de d&#233;border. Les deux fois, j'ai &#233;t&#233; surpris de la diversit&#233; du public, et une fa&#231;on qui n'a rien &#224; voir avec les ambiances du soir. Pas de rituel. D'autre part, il s'agit d'une sc&#232;ne libre. Juste, on a le privil&#232;ge de pouvoir se faire apporter, sur le plateau, l'&#339;uvre qui sous-tend notre relation &#224; l'artiste dont on se pr&#233;occupe. La premi&#232;re fois, c'&#233;tait lors de l'exposition H&#233;lion organis&#233;e par Didier Ottinger : j'avais entrem&#234;l&#233; un monologue fictif du peintre devenu aveugle &#224; des extraits de ses &lt;i&gt;Carnets&lt;/i&gt;. Cette seconde fois, Marc Archambault m'avait sollicit&#233; pour Duchamp.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;premi&#232;re introduction (novembre 2005)&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Duchamp est au centre de tout notre rapport non seulement &#224; l'art, mais &#224; la perception du r&#233;el. Une telle confrontation ne s'&#233;vite pas. Mais Duchamp est un syst&#232;me. Difficile de trouver la posture en amont ou &#224; c&#244;t&#233; : on est aspir&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais demand&#233; &#224; Tanguy Viel de partager cette heure, il a lu un texte de fiction, &lt;i&gt;La derni&#232;re conf&#233;rence de Marcel Duchamp&lt;/i&gt;, command&#233; initialement par l'&#233;cole des Beaux-Arts de Tours, mais qui le lui avait refus&#233; ensuite. Trop haut pour eux, probablement, mais l&#224;, devant la Joconde &#224; moustache mise en d&#233;p&#244;t par le Parti communiste (&lt;i&gt;L.H.O.O.Q.&lt;/i&gt;), &#231;a fonctionnait bien. Apr&#232;s ma propre prestation, on a lu &#224; deux une suite d'extraits des aphorismes de Duchamp, genre &lt;i&gt;Faut-il r&#233;agir contre la paresse des voies ferr&#233;es entre deux passages de trains ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste que l'invitation avait &#233;t&#233; faite six mois en amont, et qu'&#224; quelques jours de la prestation Duchamp me glissait entre les mains, tandis que la trouille montait. Le livre de Lydie Sarazin-Levassor est venu &#224; ce moment-l&#224;. Je croyais &#231;a un &#233;pisode de la vie priv&#233;e de Marcel Duchamp, et pas glorieux. Mais c'est bien plus : un v&#233;ritable portrait de femme, la construction d'une identit&#233; et d'un regard par l'&#233;criture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors j'ai simplement essay&#233; de rendre hommage &#224; Lydie S-L et son texte, tout en essayant d'y rattacher, comme d'images surgissant proches ou &#233;loign&#233;es, Duchamp artiste. Alors le lien du priv&#233; et de l'artiste, o&#249; Man Ray n'en sort pas grandi, o&#249; Desnos traverse en m&#233;t&#233;ore, o&#249; Picabia r&#233;siste in&#233;galement, devient l'intersection sur laquelle toujours on travaille (et je le dis apr&#232;s dix mois de travers&#233;e Bob Dylan), l&#224; o&#249; dans les conditions concr&#232;tes qui vous sont faites on appr&#233;hende l'arbitraire de l'art.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On m'a propos&#233; de publier ce texte, j'ai refus&#233; en disant qu'il n'&#233;tait qu'un chemin vers le livre de Lydie Sarazin-Levassor. Deux ans apr&#232;s l'exposition Dada, il n'est peut-&#234;tre pas inutile d'en dire la force, et qu'il concerne bien plus que la vie maritale provisoire et int&#233;ress&#233;es de Marcel Duchamp, qui s'attendait &#224; &#233;pouser pour ses rentes une jeune bourgeoise qui le v&#233;n&#233;rerait sans poser de question. En lisant, j'avais seulement l'impression de travailler en plasticien : organiser l'espace du texte pour que la voix, le jugement, le regard, l'histoire de Lydie S-L passe en avant, et que ce que je disposais de Duchamp l&#224; autour soit perceptible dans ses enjeux, y compris son irr&#233;ductibilit&#233; de bascule gigantesque de tout ce qui concerne l'art. La rh&#233;torique y aidait (&lt;i&gt;je pose en attendant&#8230; vous suivez l'histoire.. etc&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le livre de Lydie Sarazin-Levassor a &#233;t&#233; publi&#233; aux &lt;a href=&#034;http://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=419&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Presses du R&#233;el&lt;/a&gt; par Marc D&#233;cimo, auteur d'un livre remarquable sur le &lt;a href=&#034;http://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=308&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;processus cr&#233;atif&lt;/a&gt; de Duchamp, et comment cela interf&#232;re l'univers priv&#233; comme avec l'univers &#233;conomique de l'artiste, choses qui &#233;videmment n'ont rien de d&#233;pass&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On continue de recommander aussi, &#233;videmment, la biographie monument de Bernard Marcad&#233; chez Flammarion.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;txt&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;un mariage de Marcel Duchamp (&#171; rosse est la vie &#187;)&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;On est en mars 1927. Douze ans plus t&#244;t, Marcel Duchamp part &#224; New York dans les conditions qu'on sait : billet de troisi&#232;me classe, et dans ces paquebots surpeupl&#233;s de ceux qui fuient l'Europe en guerre, parce que les canots de sauvetage sont en nombre insuffisant et que les sous-marins allemands s'amusent sur ces cibles lentes comme au tir forain, les passagers de troisi&#232;me sont boucl&#233;s derri&#232;re des rideaux de fer, on ne recommencera pas le d&#233;sordre du Titanic. De ces d&#233;sordres-l&#224;, il ne restera d'ailleurs nulle trace ni histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Duchamp &#224; New York : c'est encore aujourd'hui l'impensable. Duchamp se r&#233;inventera lui-m&#234;me trente ans plus tard, en se multipliant &#224; plusieurs exemplaires, et c'est ce Duchamp futur dont nous h&#233;riterons. Pourtant, quand il arrive &#224; New York, il est bien d&#233;j&#224; Marcel Duchamp : la preuve par le porte-bouteilles achet&#233; au BHV et laiss&#233; dans l'atelier parisien. D&#232;s que les affaires commencent &#224; New York, et le scandale, et le g&#233;nie, il &#233;crit &#224; sa s&#339;ur Suzanne d'inscrire sa signature en bas, c&#244;t&#233; int&#233;rieur de la couronne m&#233;tallique : h&#233;las, Suzanne en nettoyant l'atelier a mis aux ordures le ready-made en g&#233;sine, comme elle s'est d&#233;barrass&#233;e de la roue de bicyclette dont Duchamp dit que c'est &#171; par distraction &#187; que la premi&#232;re fois il l'avait pos&#233;e fourche en bas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le myst&#232;re serait d'ailleurs dans pourquoi le retour. Pourquoi cette lassitude. Pourquoi symboliquement, c'est de Paris qu'on devait s'imposer comme g&#233;nie pour renverser &#224; New York l'ordre universel de l'art : et personne pour le contester &#224; Marcel Duchamp. Le porte-bouteilles laiss&#233; dans l'atelier, jet&#233; par Suzanne, attestant que la r&#233;volution est pens&#233;e &#224; Paris avant d'&#234;tre vendue, et par l&#224; de s'imposer symboliquement, &#224; New York.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a l'ordre &#233;conomique de l'art marchand. Il est implacable. Une des grandes col&#232;res de Duchamp : un &#233;crivain touche des droits d'auteur &#224; chaque nouvelle &#233;dition de son livre, un musicien ou un acteur &#224; chaque concert ou repr&#233;sentation, et lui, qui r&#233;ussit &#224; vendre 1500 dollars, et c'est pour lui un prodige, la suite des ready-made de New York, le porte- bouteilles, la pelle &#224; neige, le peigne et l'urinoir, quand ils sont ren&#233;goci&#233;s moins de dix ans plus tard dix fois la somme initiale, il ne touche rien : est-ce que cela, rester artiste presque pauvre &#224; New York alors qu'on fait de vous un roi, compte dans la d&#233;cision de revenir &#224; Paris ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'artiste pauvre qui revient &#224; Paris d&#233;clare &#224; la douane ramener des pierres. Ce qu'il d&#233;clare comme pierres &#224; la douane ce sont une quinzaine de Brancusi. Duchamp, le g&#233;nie, compte vendre &#224; Paris ce qui aujourd'hui, &#339;uvres du m&#234;me Brancusi, est pour les banques ou bourgeois qui en sont propri&#233;taires la marque d'une fortune colossale. Ni paris ni Chicago n'y sont pr&#234;ts : en 1927, pour survivre, Duchamp devra vendre pierre &#224; pierre, une mis&#232;re tout juste bonne &#224; rembourser le loyer et la vie de nuit &#224; Montparnasse, au marchand Roch&#233;, chacun de ses Brancusi. La loi de l'art marchand est implacable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a le myst&#232;re de Rimbaud qui &#224; vingt-quatre ans, c &#8216;est connu, arr&#234;te la po&#233;sie pour aller vendre des cartouches de fusil au Harrar : le parall&#232;le est devenu une banalit&#233;, laissons-le. Marcel Duchamp, quarante ans, a d&#233;cid&#233; d'arr&#234;ter la peinture (en fait il n'arr&#234;tera pas), et la seule validit&#233; du parall&#232;le avec Rimbaud c'est d'avoir en cours de route, dans les dix ans de New York, boulevers&#233; l'art dans sa totalit&#233; comme l'autre a secou&#233; la litt&#233;rature : on ne le comprendra que par Duchamp se revisitant lui-m&#234;me, vingt-deux ans plus tard, en 1949. Les moustaches sur la Joconde, en 1919, avant le second d&#233;part &#224; New York ce n'est m&#234;me pas une carte de visite : celle qui est reproduite dans la revue 391 et qui fait scandale, c'est Picabia qui a rachet&#233; la reproduction, redessin&#233; une moustache (la preuve, et ce qui fait la diff&#233;rence, c'est qu'il oublie la barbiche au menton) et en 1927 &#224; la jeune mari&#233;e on n'en parlera m&#234;me pas : d'ailleurs, Duchamp ne fr&#233;quente pas les mus&#233;es, Duchamp dit que la peinture chevalet ne devrait plus se regarder au bout de cinquante ans, Duchamp casse au-dessus de nous l'ic&#244;ne qu'on nous impose pour nous s&#233;parer de l'art comme risque. La Joconde de 1919 &#224; moustache (et barbiche) prouve simplement que Duchamp pense, que Duchamp ne s'invente pas au hasard, en tout cas que Duchamp ne s'invente pas par sa propre provocation construite, m&#234;me si cela ne vaut que pour quinze personnes au monde, m&#234;me si ces personnes s'appellent Francis Picabia ou Man Ray, qui sont ses proches et ses intimes cette ann&#233;e 1927. &lt;i&gt;LHOOQ&lt;/i&gt;, qui assista &#224; tant de tractations de la boutique France au-dessus du bureau de Georges Marchais, dont elle nous revient aujourd'hui, n'est Duchamp totalement que pour nous, tout de suite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Duchamp se passionne pour les &#233;checs. Autre banalit&#233;. Duchamp arr&#234;te la peinture pour jouer aux &#233;checs. Il y aura un parcours honorable, certainement. Mais le paradoxe, qui n'existe pas en 1927 et ne na&#238;tra que plus tard, c'est qu'il illustrera les &#233;checs en redevenant Marcel Duchamp : photographi&#233; jouant face &#224; femme nue, et voil&#224;, ou simplement pour la phrase : &lt;i&gt;&#171; Marcel Duchamp cesse de peindre pour jouer aux &#233;checs &#187;&lt;/i&gt; mais en 1927, il y a la persuasion pour Duchamp qu'il ne peut &#234;tre aux &#233;checs que dans le m&#234;me g&#233;nie et la m&#234;me bousculade qu'il fut en peinture, ou bien que sinon cela n'en vaut pas la peine. Duchamp travaille. Il joue chaque soir deux heures avec Man Ray. Il s'inscrit chaque ann&#233;e au tournoi de Nice, et &#224; Chamonix qui n'est pas un tournoi international, il finira sixi&#232;me. Lui, premier en art &#224; Paris et &#224; New York, au terme d'un ahurissant travail est sixi&#232;me en province, &#224; Chamonix. J'affirme sans preuve, je pose dans le d&#233;cor, laissons en attente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tout cas, si on n'y est pas premier, on ne vit pas des &#233;checs, et le tr&#233;sor en pierres de Brancusi n'a servi &#224; rien. Si Marcel Duchamp, fils de notaire et normand de famille, a h&#233;rit&#233; deux ans plus t&#244;t de dix mille dollars, il les a r&#233;investis dans la production de son film &lt;i&gt;Anemic Cinema&lt;/i&gt;, tourn&#233; avec une cam&#233;ra offerte par l'am&#233;ricaine Catherine Dreier, je pose dans le d&#233;cor, laissons en attente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc c'est Francis Picabia, via madame, de son nom Germaine Everling, qui arrange le rendez-vous de mars 1927 avec un ami d'enfance de Germaine, Henri Sarazin-Levassor, petit-fils des Levassor de Panhard-Levassor, aujourd'hui encore fabricant d'armement et missiles, &#224; l'&#233;poque avionneur, motoriste, quelque chose comme petit-fils Dassault ou petit-fils Lagard&#232;re mais dans une &#233;poque o&#249; tout &#231;a ne vous tombait pas tout cuit dans votre bec de financier. Lydie est la fille unique des Sarazin-Levassor, h&#244;tel particulier dans le seizi&#232;me arrondissement et toute tranquillit&#233; promise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne peut &#233;prouver que du respect pour Lydie Sarazin-Levassor. Ce n'est pas une femme malheureuse : elle pratique les sports, elle a une automobile, une Citro&#235;n 5CV type Tr&#232;fle standard jaune et noir dont je reparlerai. Elle aime lire, danser. Elle dit : &lt;i&gt;&#171; On pourrait &#234;tre &#233;tonn&#233; de la na&#239;vet&#233; et de l'ignorance des jeunes filles de 1927. Il faut se souvenir que celles-ci, &#233;lev&#233;es avec aust&#233;rit&#233; pendant la guerre de 14-18, poss&#233;daient encore la candeur, l'id&#233;al de puret&#233; des g&#233;n&#233;rations pr&#233;c&#233;dentes. Ne souhaitant gu&#232;re plus que la libert&#233; de vie, l'&#233;galit&#233; dans le travail de leurs fr&#232;res. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle dit aussi, elle qui est n&#233;e en 1903, avait quinze ans &#224; la fin de la guerre, que &lt;i&gt;&#171; le choix &#233;tait restreint, la plupart des jeunes gens de cinq &#224; dix ans de plus nous &#233;tant morts &#224; la guerre, et ceux qui en &#233;taient revenus inconsciemment traumatis&#233;s par la brutalit&#233; de l'action &#187;&lt;/i&gt;. Et qu'elle a subi en 1919 la grippe espagnole, plus d'un an de convalescence difficile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Madame Picabia n'est pas s&#251;re dans son m&#233;nage, d'ailleurs, &#233;pouse d'un nomm&#233; Georges Corlin, connu dans le monde automobile comme les Levassor, elle vit en union libre, mot d'&#233;poque, avec Picabia, a eu avec lui un enfant qui maintenant a 10 ans, Lorenzo, et une jeune gouvernante suisse pour l'enfant : bient&#244;t, la gouvernante suisse sera la nouvelle madame Picabia et non pas en union libre, chose ordinaire, sinon convenue. Est-ce alors en strat&#233;gie de d&#233;fense que Germaine Everling &#233;pouse Corlin m&#232;re Picabia propose &#224; son mari en voie d'&#233;loignement les &#233;pousailles de son ami et prot&#233;g&#233; Marcel Duchamp avec la fille Sarazin-Levassor, et s'en porte garante ? Lydie a refus&#233; des pr&#233;tendants : des fils de banquiers, des fils d'hommes politiques. Elle les a refus&#233;s parce qu'elle voyait trop clair dans ce qu'ils cherchaient, et le destin qui l'attendait : il suffisait de consid&#233;rer les belles-m&#232;res. C'est ainsi qu'elle le dit. De Henri Sarazin-Levassor, ami d'enfance de Germaine Everling (leurs p&#232;res s'&#233;taient connus au si&#232;ge de Paris, francs-tireurs belges, au secours d'anonymes comme Isidore Ducasse), je ne jugerai pas. Bourgeois av&#233;r&#233;, vivant de ses rentes, les rentes de la famille Levassor. Monsieur a eu pendant huit ans une liaison avec une danseuse de l'op&#233;ra qui lui a beaucoup mang&#233; sur le dos, mais sa famille n'a rien vu. Sa ma&#238;tresse de maintenant est moins discr&#232;te : &lt;i&gt;&#171; la &#187;&lt;/i&gt; Montjovet, comme on l'appelle, est une cantatrice en vogue et souhaite le mariage. Madame Sarazin-Levassor accepte le divorce, &#224; condition qu'on ait mari&#233; Lydie auparavant. C'est clair, c'est net, et si Lydie a jusqu'ici refus&#233; les mariages c'est que cet arrangement la r&#233;volte. Vous suivez l'histoire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et donc encore plus ce mariage-ci, puisque propos&#233; par Picabia qui est un saltimbanque, non pas un peintre mais un bousculeur de la peinture, et que le pr&#233;tendant qu'il am&#232;ne, de quinze ans plus &#226;g&#233; que Lydie, ne dispose d'aucun moyen de vie av&#233;r&#233;, un coureur de dot en somme, et lui-m&#234;me &lt;i&gt;&#171; qualifi&#233; d'avant-garde &#187;&lt;/i&gt;, l'expression est de Lydie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Version de Lydie Sarazin-Levassor : &lt;i&gt;&#171; Je ne me refusais pas une entrevue qui me parut assez tentante parce que, venant d'un milieu tr&#232;s diff&#233;rent, j'&#233;tais curieuse des id&#233;es, des doctrines de ces monstres sont on ricanait autour de moi. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant m&#234;me ce premier soir, r&#233;action de la famille c&#244;t&#233; maternel : ce &lt;i&gt;&#171; monsieur sans le sou &#187;&lt;/i&gt;, ce &#8216;&#171; monsieur ramass&#233; dieu sait o&#249; &#187;&lt;/i&gt; c'&#233;tait une machination Picabia pour acc&#233;l&#233;rer le divorce. Lydie, d'apr&#232;s la famille maternelle, ne doit m&#234;me pas accepter le repas de pr&#233;sentation. Elle, elle dit : &lt;i&gt;&#171; &#201;trange, ce peintre qui momentan&#233;ment abandonnait la peinture pour jouer aux &#233;checs, cherchait &#224; stabiliser sa vie, &#224; avoir son propre foyer pour mettre fin &#224; la vie de b&#226;ton de chaise qu'il avait men&#233;e jusque-l&#224;, et laissait entendre clairement qu'il avait dans l'imm&#233;diat un petit probl&#232;me budg&#233;taire &#187;&lt;/i&gt;, je cite exactement Lydie Sarazin-Levassor. Et elle ajoute : &lt;i&gt;&#171; Je trouvais tout cela plut&#244;t sympathique. &#187;&lt;/i&gt; Et puis : &lt;i&gt;&#171; le fait de provenir du dehors, de ne pas appartenir au cercle &#233;troit des ragots dont j'&#233;tais satur&#233;e. &#187;&lt;/i&gt; Beaut&#233; du texte de Lydie Sarazin-Levassor : il n'y a pas masque ni tromperie, et seulement strat&#233;gies diff&#233;rentes. On d&#238;ne, et Picabia, qui d'ordinaire ne s'empresse pas tant pour les autres, ne cesse de poser des questions &#224; Lydie pour la mettre en valeur. Et notamment sur un certain peintre qui envoyait chaque ann&#233;e au salon une lange bretonne mauve o&#249; p&#226;turent des moutons roses, et qui &#233;tait leur b&#234;te noire, mais qu'ignore Lydie. Picabia se retourne vers Duchamp et crie : &lt;i&gt;&#171; C'est merveilleux, tout ignorer &#224; ce point : un &#339;il neuf, r&#233;ellement neuf ! &#187;&lt;/i&gt; Voil&#224; pour le gibier qu'on ach&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle dit que Marcel Duchamp ce soir-l&#224; ne lui fait pas &lt;i&gt;&#171; grosse impression &#187;&lt;/i&gt; (ses mots) : complet bleu marine, chemise de soie &#224; rayures roses, cravate sombre. Elle dit : &lt;i&gt;&#171; une certaine fantaisie ne m'aurait pas surprise &#187;&lt;/i&gt;, mais ce soir-l&#224;, pour Duchamp, il ne s'agit pas de fantaisie. C&#244;t&#233; Duchamp, compte rendu &#224; Germaine Everling : &lt;i&gt;&#171; Ah, elle est tr&#232;s bien, vraiment simple, et en plus elle se coiffe avec un clou. &#187;&lt;/i&gt; C'est que Lydie &#233;tait venue avec sa Tr&#232;fle d&#233;capotable et n'avait pas pris son peigne. Elle conclut : &lt;i&gt;&#171; Ce monsieur &#233;tait tr&#232;s possible, sans plus &#187;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Permettez-moi de suivre avec un certain d&#233;tail les &#233;tapes suivantes. Il ne s'agit pas d'&#233;crire un Duchamp le petit comme il y a eu un Napol&#233;on. Si ce texte de Lydie Sarazin-Levassor m'impressionne, c'est que moi-m&#234;me je ne m'y sens pas indemne. L'articulation du travail et de la vie priv&#233;e, le besoin d'une dur&#233;e et l'autre temporalit&#233; qui est celle d'une &#339;uvre en route, ce que l'ann&#233;e 1927 d&#233;piste de fragilit&#233;, pas forc&#233;ment juste les sympt&#244;mes d'&#233;poque, chez Duchamp nous enseignent parce qu'ils sont cette carapace ou cette coque d'homme que fissure le grand verre, qui d'ailleurs n'a pas &#233;t&#233; fissur&#233; expr&#232;s. Des mariages comme celui que subit, mais bient&#244;t amoureuse, lucidement consentante, Lydie Sarazin-Levassor, des milliers ont &#233;t&#233; aval&#233;s dans le silence asym&#233;trique de notre histoire. Le manuscrit abandonn&#233; de Lydie Sarazin-Levassor, dit Marc D&#233;cimo qui le produit au jour, a br&#251;l&#233; dans l'incendie de la veille maison familiale en bois d'&#201;tretat, puisqu'on avait maison &#224; &#201;tretat. C'est une mauvaise copie qu'on restaure : ces &#233;crits-l&#224; d'ordinaire disparaissent. C'est Duchamp qui le sauve, un ready-made, voyez-vous, de la condition ordinaire des Iphig&#233;nie anonymes de l'industrie, chez les Levassor et les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se trouve que Henri Sarazin-Levassor est press&#233; de marier sa fille, pour &#233;pouser sa cantatrice. Il se trouve que Picabia et Duchamp ne supposent pas que se monnaierait faiblement, dans de telles conditions, l'acc&#232;s &#224; une petite part de l'empire Levassor. On conna&#238;t des &#233;crivains, des &#233;diteurs, vivant aujourd'hui d'un petit timbre-poste accol&#233; &#224; la fortune Rothschild. Le surlendemain, c'est tellement Proust, Lydie re&#231;oit &#8211; de Marcel &#8211; un pneu, et cette fois on d&#238;ne &#224; deux. &lt;i&gt;&#171; Avouons-le, dit Lydie, c'&#233;tait la premi&#232;re fois que j'allais au restaurant seule avec un jeune homme qui n'&#233;tait pas membre de la famille. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que nous l&#232;gue Lydie Sarazin-Levassor est pr&#233;cieux parce qu'elle a assez de hauteur pour ne pas s'enfermer dans une mesquinerie qui serait compr&#233;hensible, une vengeance &#224; retardement qui serait l&#233;gitime. Elle nous l&#232;gue un Duchamp d&#233;shabill&#233;, et nous le d&#233;shabillerons pour de vrai dans quelques semaines, que Duchamp, m&#234;me dans ses entretiens avec Pierre Cabanne, ne s'est jamais autoris&#233;, et qui nous permet de relire autrement sa transgression dans l'esth&#233;tique. On le d&#233;couvre dans ses amiti&#233;s professionnelles, dans son art manuel, dans une ouverture d'homme qui le r&#233;ins&#232;re dans la tradition de ce qu'est un artiste au travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, dans ce d&#238;ner &#224; deux, lorsqu'on parle des Etats-Unis d'o&#249; il revient, et qu'il parle &#8211; je cite &#8211; &lt;i&gt;&#171; de ces nombreux travailleurs dont les besognes inconnues du gros public facilitent la vie diurne, et que pour eux des restaurants et des magasins restaient ouverts pour la nuit. &#187;&lt;/i&gt; Et &#224; Duchamp, qui a toujours une fringale dans la nuit, cela lui manque ce croisement. Lydie essaye de l'int&#233;resser &#224; la tension entre ses parents, et le chantage que constitue son propre mariage : pour Duchamp, un divorce est banal. &lt;i&gt;&#171; Mes petites histoires ne l'int&#233;ressaient pas &#187;&lt;/i&gt;, dit-elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle compl&#232;te : &lt;i&gt;&#171; Nous savions l'un et l'autre dans quel but on nous avait pr&#233;sent&#233;s aussi. &#187; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je passe : on se voit d&#233;sormais tous les jours, Lydie part &#224; &#201;tretat dans la 5CV tr&#232;fle noir et jaune standard et Marcel a l'autorisation de les rejoindre. On est frapp&#233; par l'&#233;tat de ses v&#234;tements : &lt;i&gt;&#171; des chemises de soie &#224; rayures, &#224; la mode soit, mais tr&#232;s &#233;lim&#233;es, un complet assez r&#226;p&#233;, un pardessus fortement usag&#233; &#187;&lt;/i&gt;. Commentaire d'&#201;dith Nouvion : &lt;i&gt;&#171; plut&#244;t piteux ton pr&#233;tendant, je le crois vraiment tr&#232;s pauvre. &#187;&lt;/i&gt; Rien que pour l'adjectif piteux appliqu&#233; &#224; Marcel Duchamp, aux vacances de P&#226;ques 1927, quelque chose s'organise qui change la lumi&#232;re sur le porte-bouteilles, la pelle &#224; neige, le porte-chapeaux, le pliant de voyage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; On avance dans la conversation. Notamment ce d&#233;tail, qui va se r&#233;v&#233;ler important, lorsqu'on ne pourra y satisfaire : &lt;i&gt;&#171; Marcel avait nettement pos&#233; le probl&#232;me des deux appartements, l'un, son atelier, lui &#233;tant n&#233;cessaire pour travailler et m&#233;diter, et l'autre, le mien, o&#249; je r&#232;gnerai seule. Cela ne me choqua pas du tout : tout homme a son bureau &#224; l'ext&#233;rieur et pourquoi n'u passerait-il pas parfois la nuit pour poursuivre un travail, y discuter avec des amis, ou simplement s'y reposer ? &#187;&lt;/i&gt; Ainsi devient progressivement poreuse &#224; la question du travail et la figure de l'artiste le raid bourgeoisie que tente ce printemps 1927 Marcel Duchamp, assez fils de notaire pour s'y conna&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Belle r&#233;flexion de Lydie : &lt;i&gt;&#171; Les femmes de docteurs ou d'avocats ne se croient pas oblig&#233;es de faire des &#233;tudes de m&#233;decine ou de droit en se mariant. L'&#233;pouse collaboratrice, cela n'est valable que si le point de rencontre est dans un id&#233;al de m&#233;tier : ce n'&#233;tait pas notre cas, et je m'en serais voulu d'empi&#233;ter sur un domaine qui n'&#233;tait pas le mien. &#187;&lt;/i&gt; On parle d&#233;sormais de prochaines fian&#231;ailles officielles, et Marcel introduit Lydie aupr&#232;s de ses fr&#232;res et s&#339;urs : la tribu Villon Duchamp ayant d&#238;ner commun le dimanche soir, avec poules, pr&#233;s tout verts et ch&#232;vre broutant, un peu plus loin que Puteaux, dans un hameau de campagne qui s'appelle la D&#233;fense. Lydie pr&#233;cise que c'est ici qu'elle d&#233;couvre la &lt;i&gt;&#171; seule &#339;uvre de Marcel que j'aie jamais vue de lui &#187;&lt;/i&gt;, en l'occurrence le Moulin &#224; caf&#233; : &lt;i&gt;&#171; qui me d&#233;concerta ne me plut pas du tout &#187;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pr&#233;sente &#224; Duchamp celle qui est l'obstacle principal &#224; son mariage : la m&#232;re de Lydie, puisque ce mariage signifiera le d&#233;part du mari. Atmosph&#232;re plut&#244;t glaciale au d&#233;but, et puis Duchamp a l'intelligence de parler de la Normandie, et la m&#232;re de Lydie, chez qui fr&#233;quentait Maupassant, se met &#224; raconter les blagues normandes de l'&#233;crivain : c'est comme &#231;a dans ces milieux-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On discute aussi religion : parce que Duchamp n'en a pas. La famille est protestante, cela va avec le nom Levassor et l'h&#244;tel particulier du seizi&#232;me, on conna&#238;t &#224; Clichy un pasteur missionnaire &lt;i&gt;&#171; tr&#232;s lib&#233;ral &#187;&lt;/i&gt;, il pr&#233;sidera au mariage, Marcel n&#233;gocie seulement qu'au mariage on &#233;changera des bracelets et non des alliances, d'ailleurs dans la c&#233;r&#233;monie, mauvaise augure, on n'arrivera pas &#224; en boucler le fermoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Pendant les semaines qui s'&#233;coul&#232;rent entre les fian&#231;ailles et le mariage, ce fut un v&#233;ritable tourbillon de courses n&#233;cessaires &#187;&lt;/i&gt;, dit Lydie, et c'est l'immense magie de notre pass&#233; simple, qui ne convient d'ailleurs qu'&#224; ce type de phrase, et la condition d'&#233;v&#233;nements sans suite malgr&#233; toutes leurs promesses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Passons sur le probl&#232;me des demoiselles et gar&#231;ons d'honneur : on ne peut les prendre dans l'entourage du mari&#233;, et une partie de l'entourage de la mari&#233;e se d&#233;file, protestant contre le divorce apr&#232;s vingt-six ans de mariage qui en est la ran&#231;on.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contrepoint sur Duchamp artiste, il fait p&#233;n&#233;trer Lydie dans l'atelier qu'il a depuis octobre 1926, entre le Jardin des Plantes et la mosqu&#233;e, au 11 rue Larrey. Crise du logement dans Paris : partout o&#249; ils visitent, on demande une reprise trop ch&#232;re, alors Duchamp sacrifie la rue Larrey : c'est l&#224; qu'on habitera, provisoirement. Contrepoint, parce que, dit Lydie, &lt;i&gt;&#171; il m'apprit &#224; appr&#233;cier la beaut&#233; des mat&#233;riaux bruts : un mur en pl&#226;tre mat et immacul&#233; est une d&#233;licate splendeur, le bois blanc est d'un grain d&#233;licatement satin&#233; qui n'a pas besoin d'&#234;tre maquill&#233; en ch&#234;ne avec du brou de noix, un tuyau de plomb peut &#233;tinceler d'un sombre &#233;clat et apporter un reflet lumineux l&#224; o&#249; on ne s'y attend pas. &#187; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autres propos de Duchamp, parce qu'ils donnent l'ambiance, et de comment avec Lydie il plaisante, et de pourquoi alors elle y croit, &#224; son Marcel. Elle vient de lui parler de l'Exposition des Arts D&#233;coratifs. R&#233;ponse &#224; l'artillerie lourde : &lt;i&gt;&#171; L&#233;zards ? Je ne connais que ceux qui se chauffent au soleil. D&#233;coratifs ? C'est quoi cette vari&#233;t&#233; ? Lard ou saindoux sculpt&#233;, chez le charcutier, est-ce du lard culinaire ou de l'art m&#233;nager ? Et pourquoi pas le gros lard militaire ? Regarde ton petit Larousse : l 'art c'est la connaissance technique d'un m&#233;tier. Les Beaux-Arts ? Tous les arts sont beaux. Celui du r&#233;mouleur est fascinant : mais c'est un artisan. Quelle diff&#233;rence ? Mon coiffeur se dit artiste et aussi le p&#226;tissier&#8230; &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On discute rideaux, Marcel veut des &#233;crans de papier huil&#233;s, qu'on pose avec une ventouse de caoutchouc. Au sol : l'hiver une peau de b&#234;te, l'&#233;t&#233; une natte de paille. Il refuse la porcelaine et les assiettes rondes. Des verres ordinaires, pour les casser apr&#232;s usage. Pour les service de table, des bacs &#224; d&#233;velopper les photos, des fourchettes &#224; deux branches, et pour carafe quelque cornue de laboratoire : finalement, on s'amuse. Lydie refuse cependant l'utilisation d'un bassin d'h&#244;pital qu'il rapporte pour servir le plat principal. Pour lit : un hamac sous de &#171; belles cordes de chanvre &#187;. Et c'est ainsi qu'un soir o&#249; Marcel fait d&#233;couvrir &#224; Lydie la mominette, qui remplace l'absinthe, et qu'on continue au pernod, puis au vin, on &#233;trennera un mois avant le mariage les douceurs de la rue Larrey : tout d&#233;sormais est irr&#233;versible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-ce que Duchamp comptait sur Picabia ? Est-ce que Picabia comptait sur Germaine ? Comment un tel calculateur de coups d'&#233;checs, puisque telle est sa principale occupation quotidienne, n'assure pas ses arri&#232;res ? Parce que c'est trop sordide pour lui ? Mais si justement ce qui est sordide c'est la situation o&#249; il s'est mis de son propre vouloir ? Duchamp n'est pas un c&#233;libataire forc&#233;, et la ma&#238;tresse de l'ann&#233;e pr&#233;c&#233;dente, Mary Reynolds, redeviendra la ch&#233;rie en titre d&#232;s l'automne. Quant &#224; Lydie, une conscience d'elle-m&#234;me qui va se r&#233;chauffer d'une illusion, sans s'oublier cependant : &lt;i&gt;&#171; Oubli&#233;s les complexes des kilos superflus, les &#233;tudes interrompues, le vide des journ&#233;es sans but : il serait &#224; moi et je serais l'&#233;lue. &#187;&lt;/i&gt; Est-ce qu'il ne lui a pas dit que les peintres, et m&#234;me Picasso, et lui-m&#234;me via sa pr&#233;c&#233;dente ma&#238;tresse, pr&#233;f&#233;raient les femmes fortes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; La pauvre petite, c'est navrant, elle est tout &#224; fait amoureuse, cela n'a pas d&#251; &#234;tre difficile, une proie toute pr&#234;te &#224; se faire croquer. On dit qu'il est quelque chose comme le pape des surr&#233;alistes&#8230; &#187;&lt;/i&gt; Dialogue qu'entend un jour Lydie entre sa m&#232;re et sa tante. On le leur fera savoir, tout cela, par le choix des cadeaux de mariage, genre deux cendriers form&#233;s par coquilles d'hu&#238;tre avec fausse perle au milieu, et qu'ils n'arriveront m&#234;me pas &#224; faire racheter ou &#233;changer par le marchand, les jours suivants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc Duchamp aurait compt&#233; sur Picabia qui aurait compt&#233; sur Germaine et lui, Henri le p&#232;re adult&#232;re, se gardant de toute pr&#233;cision parce qu'il s'agit de son divorce et de sa cantatrice au caract&#232;re pas facile ? Allez savoir. Lydie elle-m&#234;me n'ose pas passer les fronti&#232;res dangereuses : &lt;i&gt;&#171; J'ai su et j'ai compris par la suite qu'il avait esp&#233;r&#233; un capital qui lui &#233;tait indispensable, trop d&#233;licat il n'avait pas demand&#233; &#224; mon p&#232;re quels subsides il comptait me donner. &#187;&lt;/i&gt; Que la langue fran&#231;aise est pr&#233;cise et belle. Le nom Levassor, je vous l'ai dit, c'est comme aujourd'hui Mulliez, Lagard&#232;re ou Dassault : &lt;i&gt;&#171; Marcel n'avait pas parl&#233; de questions mat&#233;rielles et je n'avais pas &#224; prendre les devants. &#187; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Poincar&#233; a d&#233;valu&#233; le franc, la bourgeoisie de rente est sonn&#233;e : Henri Sarazin-Levassor a perdu plus de moiti&#233; de ses revenus. Il reste l'h&#244;tel particulier, il a d&#233;cid&#233; de construire sur les anciens communs des logements de rapport, et sur&#233;lever le b&#226;timent principal dans le m&#234;me but : on ne brise pas comme &#231;a le patrimoine d'un Levassor. Mais il a engag&#233; tous ses actifs dans le chantier, qui doit commencer apr&#232;s le mariage. Et puis il a achet&#233; &#224; sa dame, la cantatrice, un grand appartement de luxe, qu'il meuble : la Montjovet n'est pas du genre &#224; partager avec la belle-fille. On lui fera une rente annuelle, qui couvre les besoins d'une personne seule dans le genre de vie qu'elle a connu. Le notaire lit &#224; voix haute pour le p&#232;re, Lydie et Marcel. Que la langue fran&#231;aise est pr&#233;cise et belle : &lt;i&gt;&#171; Sa d&#233;ception se lut sur son visage, malgr&#233; les efforts qu'il faisait pour garder son calme. &#187;&lt;/i&gt; Il emm&#232;ne Lydie au Luxembourg, lui d&#233;crit leur future mis&#232;re : &lt;i&gt;&#171; il me fit un tableau s&#233;v&#232;re de notre future existence et c'est alors que je r&#233;alisai avec effroi qu'en fait il n'avait, lui, aucun moyen d'existence r&#233;gulier, en dehors de l'art auquel il renon&#231;ait &#187;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et cette belle analyse qui est une le&#231;on, celle que Duchamp de toute fa&#231;on ne pouvait comprendre : &lt;i&gt;&#171; Je fus boulevers&#233;e, non pas tellement d'un avenir &#233;conomiquement tr&#232;s m&#233;diocre, j'avais peu de besoin et n'aimais pas le luxe. D'autre part, je ne m'&#233;tais pas leurr&#233;e, Marcel n'apportait pas avec lui la grosse aisance, la vie facile de ceux qui ne comptent pas, mais une richesse autre, pouvant combler &#224; l'infini les r&#234;ves les plus audacieux. Non, ce qui me blessa, ce fut un ton d'amertume et de sarcasme, l'impression d&#233;sabus&#233;e de quelqu'un qui s'aper&#231;oit avoir fait fausse route. Je rentrai &#224; la maison an&#233;antie. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi le mariage de Marcel Duchamp avait-il fini avant m&#234;me de commencer, et l'&#233;nigme certainement dans l'impossibilit&#233; o&#249; ils sont l'un comme l'autre d'enrayer ce que Duchamp a d&#233;j&#224; pos&#233; comme impasse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marcel Duchamp dit, de cette p&#233;riode o&#249; il vivait des Brancusi : &lt;i&gt;&#171; Il faut bien faire quelque chose pour manger. Manger, toujours manger et faire de la peinture pour faire de la peinture sont deux choses diff&#233;rentes. On peut tr&#232;s bien faire les deux simultan&#233;ment sans que l'une d&#233;truise l'autre. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marcel Duchamp aime le mot &lt;i&gt;s'amuser&lt;/i&gt; : &lt;i&gt;&#171; J'aurais voulu travailler, mais il y avait en moi un fond de paresse &#233;norme. J'aime mieux vivre, respirer, que travailler. Donc, si vous voulez, mon art serait de vivre. J'ai &#233;prouv&#233; &#224; cette &#233;poque-l&#224; un petit ph&#233;nom&#232;ne d'attirance pour l'optique : j'ai fait une petite chose qui tournait, qui faisait des tire-bouchons comme effet visuel, et cela m'a attir&#233;, pour m'amuser. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et Duchamp parle de son mariage : &lt;i&gt;&#171; Ce mariage a &#233;t&#233; &#224; moiti&#233; fait par Francis Picabia qui connaissait la famille. On s'est mari&#233; comme on se marie g&#233;n&#233;ralement mais cela n'a pas coll&#233; : j'&#233;tais vraiment beaucoup plus c&#233;libataire que je ne le pensais. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui Marcel Duchamp je danse avec toi. Marcel Duchamp n'aimait pas danser, moi non plus, Marcel Duchamp ne se baignait jamais, moi non plus, Marcel Duchamp a r&#233;volutionn&#233; l'art mais dans l'impasse qu'il nous dessine lui non plus n'avait pas de place, ou bien la perdit de fait, de 1926 &#224; 1949. En 1927, &#224; quoi travaille Marcel Duchamp : rien qu'&#224; son mariage. Consid&#233;rons ses derni&#232;res &#339;uvres : des morceaux de sucre en marbre, qu'il fallut d&#233;couper, la beaut&#233; nue d'un fin thermom&#232;tre &#224; mercure, un os de seiche comme on en met pour les canaris, le tout dans une cage peinte en blanc et l'inscription &lt;i&gt;why not sneeze&lt;/i&gt; pourquoi ne pas &#233;ternuer, et sa veuve joyeuse &lt;i&gt;fresh widow&lt;/i&gt; qui est aussi une fen&#234;tre fran&#231;aise &lt;i&gt;french window&lt;/i&gt; command&#233;e pour de vrai &#224; un menuisier de New York et b&#226;tie de vitres de cuir noir &#224; cirer chaque jour comme on le fait des chaussures (Marcel Duchamp ne cirait jamais ses chaussures lui-m&#234;me et m&#234;me dans la d&#232;che le faisait faire dans la rue) pour en assurer le brillant : il n'y a pas de rupture d'ordre r&#233;el entre les &#339;uvres r&#233;centes de Marcel Duchamp et le mariage qui est son &#339;uvre sept ans, chiffre &#233;minemment symbolique pour Duchamp qui pratiquait la symbolique des chiffres, sept ans pr&#233;cis&#233;ment avant sa &#244; combien c&#233;l&#232;bre &lt;i&gt;Mari&#233;e mis &#224; nu par ses c&#233;libataires&lt;/i&gt; virgule m&#234;me, affirmons ici, le temps de cette conf&#233;rence, le mariage de Marcel Duchamp comme &#339;uvre o&#249; il s'inscrit lui-m&#234;me, et construite dans tous ses d&#233;tails.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et construite dans tous ses d&#233;tails, la preuve lorsque justement tel d&#233;tail lui &#233;chappe : on n'a pas de sou, donc Lydie emm&#233;nage rue Larrey. WC &#224; la turque sur le palier, voil&#224; pour la jeune mari&#233;e. Un tub pour baignoire, que Duchamp sur&#233;l&#232;ve sur une estrade parce que l'&#233;coulement se fait directement sur le toit, chauffage par un unique po&#234;le en fonte, un po&#234;le Godin, verri&#232;re souill&#233;e. Lorsque Duchamp a rendez-vous, il cache Lydie derri&#232;re une porte bricol&#233;e, on la met au lit et qu'elle ne fasse plus de bruit. Et lorsqu'il r&#233;fl&#233;chit, qu'on est &#224; deux dans la pi&#232;ce, il se met devant la fen&#234;tre et fume sa pipe. Pas longtemps les premiers jours, beaucoup de temps les jours suivants. Tableau. Ready made : &lt;i&gt;le c&#233;libataire mis &#224; nu par sa mari&#233;e virgule m&#234;me&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Heurt et impasse donc avant m&#234;me le mariage. Est-ce que Picabia lui avait conseill&#233; la patience, fait miroiter un peu plus de bourgeoisie, apr&#232;s ce premier temps d'essai via pension trimestrielle, et Sarazin-Levassor un peu d&#233;gag&#233; de sa cantatrice ? Ou bien m&#234;me un testament favorable, avec l'immeuble construit neuf, et que les beau-p&#232;re ne sont pas &#233;ternels ? Lydie pour ranger son linge fait transporter rue Larrey une armoire, une table de bois blanc, une malle et trois valises, Duchamp a un haut-le-c&#339;ur : il voulait la mari&#233;e nue ? Mais Lydie, qui aime les livres et la reliure, en garde quelques outils dans une bo&#238;te en laque de Chine dont elle cite pr&#233;cis&#233;ment les dimensions : 30 centim&#232;tres de long, 20 centim&#232;tres de large, 10 centim&#232;tres d'&#233;paisseur, elle appelle cela &lt;i&gt;&#171; un petit cabinet chinois &#187;&lt;/i&gt;. Elle raconte : &lt;i&gt;&#171; Je vis le beau visage que j'avais toujours connu aimable et souriant se refermer, se durcir : &#8211; Cela, au moins, aurait pu m'&#234;tre &#233;pargn&#233;. &#187;&lt;/i&gt; Duchamp a craqu&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lui, il a la totalit&#233; ses possessions dans une vieille malle, qui tient sous la table. Pour la premi&#232;re fois, il lui montre des photographies de ses toiles vendues aux Etats-Unis. Lydie : &lt;i&gt;&#171; J'esp&#233;rais qu'il m'expliquerait, car franchement je ne comprenais pas grand-chose &#224; ce que je voyais. &#187;&lt;/i&gt; Et conclusion : &lt;i&gt;&#171; Pourquoi il avait renonc&#233; &#224; la peinture ? Cet abandon ne me choquait pas tellement. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On se retrouve tous les soirs, on ne vit pas encore ensemble. On se retrouve au Flore ou aux Deux-Magots, et on monte &#224; pied &#224; Montparnasse. La Coupole n'existe pas encore, on va &#224; la Rotonde. On retrouve Man Ray. Lydie n'aime pas Man Ray : elle le trouve collant et sournois. La partie d'&#233;checs quotidienne de Man Ray et Duchamp dure deux heures, les femmes attendent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est Man Ray qui filme le mariage : preuve encore qu'il s'agit d'une &#339;uvre de Duchamp comme son film de l'ann&#233;e pr&#233;c&#233;dente, &lt;i&gt;Anemic Cinema&lt;/i&gt;. C&#233;r&#233;monie civile &#224; la mairie du 16&#232;me suivie de r&#233;ception dans les salons de l'Automobile Club place de la Concorde, oblig&#233; pour une h&#233;riti&#232;re Levassor : &lt;i&gt;&#171; J'avais une robe toute simple en cr&#234;pe de Chine bleu marine, rehauss&#233;e de garnitures de cr&#234;pe georgette blanc et, bien s&#251;r, le traditionnel piquet d'&#339;illets blancs. &#187;&lt;/i&gt; C&#233;r&#233;monie religieuse le lendemain : le p&#232;re a retrouv&#233; toute une collection d'anciens hauts-de-forme : &lt;i&gt;&#171; Cet article, indispensable avec la jaquette, &#233;tait devenu parfaitement d&#233;mod&#233; et inutilisable, personne n'en poss&#233;dait plus et chacun rechignait &#224; cet achat cher et inutile. Par un hasard bienheureux, mon p&#232;re en poss&#233;dait un certain nombre rel&#233;gu&#233;s dans un d&#233;barras et datant du temps o&#249; on les portait couramment. Selon les ann&#233;es, la forme variait en taille et en hauteur : tuyau de po&#234;le, Cronstadt, Bolivar. On ne sut jamais comment ils avaient surnag&#233; mais ils &#233;taient l&#224;, bien utiles. Ces chapeaux n'avaient pas le coiffant des t&#234;tes qui allaient les porter, mais apr&#232;s tout, les hommes ne portant pas de chapeaux &#224; l'&#233;glise, ils pouvaient s'abstenir de les mettre sur leurs t&#234;tes. &#187;&lt;/i&gt; Un sermon rapide, un solo de violon, une pri&#232;re chant&#233;e, et grand succ&#232;s public.Lydie Sarazin-Levassor, je cite : &lt;i&gt;&#171; On dit que tout Montparnasse s'&#233;tait d&#233;plac&#233;, voir Picabia en t&#233;moin d'un mariage religieux et, de plus, ce mariage &#233;tant celui de Marcel Duchamp, cela valait le coup. On s'attendait et on esp&#233;rait quelque excentricit&#233; de Marcel mais, justement, l'excentricit&#233; &#233;tait de se marier tr&#232;s classiquement, de la mani&#232;re la plus bourgeoise : Montparnasse n'en revenait pas. &#187; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est plus confus ensuite : on a command&#233; deux buffets, un buffet l&#233;ger pour beaucoup d'invit&#233;s, et un buffet plus consistant pour une trentaine d'invit&#233;s, mais le traiteur confond les horaires, et les invit&#233;s de passage mangent tout. On attend la musique, mais c'est le lendemain, &#224; l'heure dite, que les musiciens arrivent chez les Sarazin-Levassor : on leur avait donn&#233; une mauvaise date.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pourquoi cela ne marcherait-il pas ? On s'organise rue Larrey, c'est le printemps. On sort le soir d&#238;ner de grenouilles aux Buttes-Chaumont, de pieds de moutons &#224; la gare d'Austerlitz, d'entrec&#244;tes &#224; la Villette, de rognons grill&#233;s et d'eau-de-vie de framboise &#224; la porte d'Orl&#233;ans, ou bien d'un couscous &#224; la Mosqu&#233;e toute proche. &lt;i&gt;&#171; Il va sans dire que le plaisir et la facilit&#233; de ce mode de vie m'&#233;taient tr&#232;s agr&#233;ables, bien que disproportionn&#233;s par rapport &#224; nos possibilit&#233;s financi&#232;res. &#187;&lt;/i&gt; Qu'importe, on a la premi&#232;re rente trimestrielle : elle sera &#233;puis&#233;e en six semaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De ce bonheur auquel Duchamp condescend puisque mari&#233; il est, de la tribu Levassor d&#233;sormais il participe, il y a ce r&#233;cit &#233;tonnant, ce signe dans le ciel : le 21 mai 1927, &#224; dix heures du soir, tout Paris retentit d'une clameur : Lindbergh, parti d'Am&#233;rique, survole la ville et atterrit au Bourget. Et Duchamp comme les autres est &#224; la fen&#234;tre, on se tasse &#224; quatre ou six dans la 5CV tr&#232;fle, on veut suivre l'avion, mais les embouteillages sont tels, et la ville en tel d&#233;sordre, avec les klaxons et les lampions, qu'on est bloqu&#233; &#224; Maubert. Qu'en pense Duchamp, sinon que c'est son moteur avec les spirales cin&#233;tiques, une de ses machines impossibles, qui transcende ce soir-l&#224; le r&#233;el et pas moyen d'y coller une moustache ? Son commentaire : &lt;i&gt;&#171; Si nous &#233;tions &#224; New York, dit-il, il y aurait en plus la neige des papiers d&#233;chir&#233;s des annuaires de t&#233;l&#233;phone. &#187;&lt;/i&gt; Souvenir peut-&#234;tre, mais la figure est belle, qui met Lindbergh et toute la f&#234;te d'une ville dans la coupole d'une petite bo&#238;te &#224; neige. Et aujourd'hui ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais quelles semaines. On s'aime bien s&#251;r. Marcel est enti&#232;rement &#233;pil&#233;, &#231;a amuse Lydie. Il la fait proc&#233;der elle aussi &#224; une &#233;pilation totale, au point, dit-elle, qu'elle en garde l'odeur de soufre au moins quarante-huit heures. Duchamp ne lui parle pas, sinon elle nous le redirait, de ce qui en 1920 fut son premier film, d&#233;j&#224; en duo avec Man Ray : le rasage pubien film&#233; de la baronne Elsa von Fretyag-Loringhoven, c&#233;l&#232;bre pour &#234;tre l'incarnation de Dada &#224; New York, en particulier pour ses chapeaux d'o&#249; pendent carottes et betteraves. Le film, que Duchamp et Man Ray projetaient de nommer &lt;i&gt;Obscenema&lt;/i&gt; est d&#233;truit par une fausse man&#339;uvre lors du d&#233;veloppement. Se croisent encore une fois, au plus intime, ce que Duchamp revendique comme &#339;uvre et la mari&#233;e telle que son c&#233;libataire la met &#224; nu. &lt;i&gt;&#171; Ce fut une s&#233;ance m&#233;morable &#187;&lt;/i&gt;, dit Lydie, Duchamp n'a pas os&#233; demander &#224; Man Ray de venir filmer. &lt;i&gt;&#171; J'&#233;tais trop jeune mari&#233;e, du Lydie Sarazin-Levassor : pornographie, &#233;rotisme, obsc&#233;nit&#233;, tout cela n'&#233;tait point de mon domaine et me paraissait lourd et vulgaire. &#187;&lt;/i&gt; Mais Duchamp, il en pense quoi ? Lorsqu'on descendra &#224; Mougins pr&#232;s de Cannes, rejoindre les Picabia au d&#233;but de l'&#233;t&#233;, et qu'il faudra trouver une chambre d'h&#244;tel &#224; Orange o&#249; toutes les chambres sont prises parce qu'il y a op&#233;ra dans les ruines, voil&#224; ce que dit Lydie de leur vie intime, et c'est encore portrait au vif de l'artiste &#224; quarante ans, quand le propri&#233;taire leur propose une salle o&#249; ont &#233;t&#233; install&#233;s &#224; la va vite trois lits de deux personnes, sans lavabo ni cuvette : &lt;i&gt;&#171; Je protestais et Marcel surench&#233;rit, sachant bien que je ne serais pas dispos&#233;e &#224; avoir des t&#233;moins &#224; nos d&#233;bats amoureux, ni &#224; nous en passer. &#187;&lt;/i&gt; Alors Duchamp loue les trois lits, tant pis pour la rente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ce voyage de trois jours pour descendre de Paris &#224; Cannes dans la 5CV tr&#232;fle jaune et noir nous vaut aussi la lecture ensemble, un soir dans l'h&#244;tel &#224; Valence, du catalogue de la Manufacture d'armes de Saint-&#201;tienne, o&#249; Duchamp repara&#238;t dans sa stature : lui et sa s&#339;ur Suzanne avaient feuillet&#233; ce catalogue toute leur enfance : cannes &#224; p&#234;ches, hame&#231;ons, mouches, fusils, carabines, cartouches si joliment colori&#233;es, bicyclettes, selles et harnais, casseroles, marmites, et m&#234;me casque colonial.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aime, dans le r&#233;cit de Lydie Sarazin-Levassor, sa rencontre avec Robert Desnos, c'est &#224; la Closerie des Lilas :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; J'avais beaucoup de sympathie pour ce jeune po&#232;te aux yeux &#233;tranges, dont le regard toujours trouble m'impressionnait. Je ne savais si c'&#233;tait la drogue ou l'alcool, mais il y avait quelque chose d'insolite dans cet aspect qui ressemblait &#224; un d&#233;doublement. Jamais Marcel ne me renseigna positivement et je ne pus savoir si c'&#233;tait l&#224; son &#233;tat normal ou accidentel. Bien qu'envelopp&#233; d'une sorte de brouillard, Desnos par ses propos donnait une impression de droiture, de sinc&#233;rit&#233;, de virilit&#233; inattendue, contrastant avec cet aspect nuageux et flou. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il demande cependant &#224; Man Ray le portrait de Lydie. Le voici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Je ne comprenais pas ce qu'il y avait de g&#233;nial en Man Ray, qui me paraissait un petit bonhomme assez plein de lui-m&#234;me, insidieux et utilitaire. Il avait offert &#224; Marcel de faire mon portrait et je m'&#233;tais rendue dans son atelier &#224; heure fix&#233;e, oubliant la recommandation de ne pas me maquiller. Man Rey fit une grimace peu polie, lorsqu'un visiteur s'annonce. Man Ray me fit monter dans la soupente, me demanda de me tenir bien tranquille, de ne faire aucun bruit et de rester bien cach&#233;e. Intrigu&#233;e, je parvins tout de m&#234;me &#224; voir quel &#233;tait ce visiteur importun et si important qu'il fallait se dissimuler : je reconnus facilement Charles de Noailles, que j'avais rencontr&#233; dans le monde et je connaissais sa femme, Marie-Laure. Sans &#234;tre vraiment en relations, nous avions &#233;chang&#233; quelques mots et je me vexais d'&#234;tre mise &#224; l'&#233;cart comme un mod&#232;le, une femme qu'on ne pr&#233;sente pas. Sans doute Man Ray avait-il esp&#233;r&#233; une vente ou une commande qui ne se fit pas, car il &#233;tait de fort mauvaise humeur lorsqu'il vint me chercher. Il manifesta son m&#233;contentement au sujet de mon maquillage, refusa de me procurer de quoi le faire dispara&#238;tre, et me photographia de mauvaise gr&#226;ce, sans m&#234;me me permettre de rectifier le col de ma guimpe qui appara&#238;t toute chiffonn&#233;e sur cette mauvaise photo que je d&#233;teste. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi encore pour ces repas chez Brancusi, qui cuisine lui-m&#234;me, &#224; la roumaine. On accepte Lydie sans vergogne : &lt;i&gt;&#171; Les intimes de Brancusi s'appelaient entre eux Maurice. N'&#233;tait pas Maurice n'importe qui et il fallait livrer le fond de soi-m&#234;me, un fond tr&#232;s pur, pour &#234;tre un Maurice. J'avais &#233;t&#233; tr&#232;s flatt&#233;e lorsque, apr&#232;s deux ou trois rencontres, Brancusi me qualifia de Maurice : &#8211; Tu es tr&#232;s bien, tout &#224; fait d&#233;sophistiqu&#233;e, solide et apte &#224; tout. C&#339;ur et intelligence, &#234;tre soi : pas plus, pas moins. Savoir chasser l'acquis, &#234;tre libre de sa pens&#233;e, ne jamais s'embrigader, toujours agir avec son instinct et non sa raison : voui voui, tu peux &#234;tre un vrai Maurice, et il me dit quelques mots chaleureux sur Maurice Marcel, son d&#233;sint&#233;ressement, sa solidit&#233; en affection et amiti&#233;, son g&#233;nie artistique et f&#233;licitait une fois de plus Maurice Lydie d'&#234;tre la compagne &#233;lue, choisie. &#187;&lt;/i&gt; Mais c'est chez lui aussi, d&#232;s cette fin juin 1927, la premi&#232;re rente du premier trimestre pas encore finie, que s'arr&#234;te et bascule le mariage : Catherine Dreier, que Marcel Duchamp appelle sa cliente, est revenue. C'est le seul nom que Lydie Sarazin-Levassor ne peut prononcer sans aigreur. Catherine Dreier, membre de la Soci&#233;t&#233; Anonyme cr&#233;&#233;e par Duchamp et Man Ray, n'est pas la ma&#238;tresse &#224; laquelle reviendra ensuite Duchamp, elle est seulement une collectionneuse, une commanditaire, et celle qui lui a offert sa premi&#232;re cam&#233;ra quand il lui a vendu son ultime toile, la &lt;i&gt;Tu m'&lt;/i&gt; qui ne veut pas forc&#233;ment dire tu m'emmerdes (commentaire Duchamp : &#171; Vous y mettez ce que vous voulez &#187; mais c'est la seule fois que dans tout son r&#233;cit Lydie laissera part &#224; une jalousie physique : &lt;i&gt;&#171; La possibilit&#233; d'une liaison entre Miss Dreier et Marcel ? J'en riais. Elle paraissait de plus de dix ans l'a&#238;n&#233;e de ma m&#232;re. Pour moi, cette personne &#233;tait presque de la cat&#233;gorie des grands-m&#232;res, en tout cas, des vieilles dames. Et mon fringant &#233;poux aurait un lien physique avec une telle antiquit&#233; ? S'envoyer une vieille dame, cela me paraissait monstrueux et je ne pouvais imaginer qu'une douzaine d'ann&#233;es auparavant, Marcel vingt-neuf ans et elle une bonne quarantaine, elle ait pu avoir assez de charme, de gr&#226;ce, pour s&#233;duire mon beau Marcel. Et puis les gens pauvres qui avaient une aventure avec des vieilles dames riches, cela portait un nom, un vilain nom. &#187;&lt;/i&gt; Exceptionnel d&#233;ball&#233; chez Lydie Sarazin-Levassor : quoi en penser sinon que Catherine Dreier, la cliente, faisait paravent commode &#224; Mary Reynolds, l'amante d'avant, l'amante d'apr&#232;s, qui est une proche de Catherine Dreier et dont Lydie n'entendra jamais parler ? Apr&#232;s ce d&#238;ner chez Brancusi avec les clientes, Duchamp passe toutes ses journ&#233;es avec les Am&#233;ricaines, sur l'argent de la rente Sarazin-Levassor : c'est que pour ses clientes, il est le peintre, l'avant-garde m&#234;me, l'incarnation de tout scandale, en tout cas c'est pour &#231;a qu'&#224; New York on le paye.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fin de tout cela est rigide et froide, nous renseigne peu sur le Duchamp qui nous importe. Aussi bien, lisez le beau r&#233;cit de Lydie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a cet &#233;t&#233; &#224; Mougins, o&#249; on vit chez les Picabia, on y est rejoint par les Brancusi, et Duchamp invente avec Brancusi, &#224; partir d'un tournebroche bricol&#233;, ce qui serait le premier barbecue, le mot n'existant pas encore. Puis par Man Ray et sa Kiki de Montparnasse : dr&#244;le de c&#244;te d'Azur, on va &#224; la plage priv&#233;e (photographie de Marcel Duchamp enti&#232;rement habill&#233; sous canotier, quand sa s&#339;ur, son beau-fr&#232;re, Picabia madame et l'enfant sont en tenue de bain) et Man Ray qui pr&#233;tend se baigner &#224; Cannes sans payer, n'a pas compris que tous les &#233;gouts de la ville passent &#224; la mer, il avale un &#233;tron et cela fait bien rire tout le monde, malgr&#233; le d&#233;but de typho&#239;de. Duchamp passe ses journ&#233;es &#224; Nice aux &#233;checs, Lydie est seule et s'ennuie : c'est surtout qu'elle a compris. Elle regarde Picabia peindre, assis au ras du sol, bougeant sans arr&#234;t les jambes et pr&#233;parant ses couleurs (tr&#232;s peu, parce qu'il utilise les tubes bruts) &#224; m&#234;me le plancher, et commence sa journ&#233;e, comme faisait aussi Paul Klee, par une esquisse librement venue des r&#234;ves de la nuit, d'une fiction ou du ciel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis Duchamp s'en va seul &#224; Chamonix : au bout de trois ans, un rendez-vous essentiel : s'imposer pour la premi&#232;re fois aux &#233;checs. Lydie le rejoint &#224; la fin du tournoi. Elle voyage trois jours seule, passant les cols de la route Napol&#233;on d&#233;serte. De belles et rares sc&#232;nes, si loin des voitures de Proust ou de celles de C&#233;line, plus proches des pages les plus &#233;tranges de Giraudoux, qui met toujours aussi ses romans en voiture (et j'esp&#232;re que vous les lisez, les romans de Giraudoux, ils renseignent aussi sur Duchamp et le grand inconscient d'un &#226;ge qui doit rompre). Lydie Sarazin-Levassor alors est simplement et humblement &#233;crivain :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Quelque part sur la route, sur un terrible pont, une sorte de passerelle suspendue au-dessus d'un profond pr&#233;cipice. Je fus prise de vertige. J'avan&#231;ai &#224; dix &#224; l'heure de quelques m&#232;tres, la t&#234;te me tourna, je n'eus que le temps de faire marche arri&#232;re. Su le sol ferme, j'esp&#233;rais que cela passerait. Je me raisonnai, j'essayai &#224; nouveau. Rien &#224; faire, mon regard &#233;tait attir&#233; par le vide, j'&#233;tais &#233;tourdie et dus encore une fois retourner en arri&#232;re. Le temps passait, j'&#233;tais l&#224;, clou&#233;e. Le ciel se couvrait,un orage mena&#231;ait et l'angoisse me gagnait. C'est idiot, me disais-je. J'essayais de traverser &#224; pied. Impossible. Tout dansait devant mes yeux. Je ne sais combien de temps s'&#233;coula lorsqu'un camion bruyant et de vigoureux coups de klaxon me tirent de ma prostration. Je descendis de voiture, expliquai mon vertige au chauffeur qui se mit &#224; rire. &#8212; Si ce n'est que cela, ma petite dame, mon compagnon va vous passer la voiture. Le compagnon s'approcha, bien aimable. Il avait chaud, le compagnon. Tr&#232;s chaud. Une forte odeur de sueur ammoniaqu&#233;e me saisit aux narines et op&#233;ra le m&#234;me effet que les quelques gouttes d'ammoniaque que l'on donne aux ivrognes pour retrouver leurs esprits. Le vertige s'&#233;vanouit et j'assurai mon camionneur que s'il voulait bien passer tr&#232;s lentement, je le suivait facilement en fixant mon regard sur les roues.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On est en France, en 1927, et une jeune fille de vingt-trois ans seule sur la route. Elle vomit et tremble, et quand elle arrive &#224; Chamonix, Duchamp l'informe qu'il lui a r&#233;serv&#233; une chambre d'h&#244;tel seule, parce que le tournoi n'est pas fini.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Retour. &lt;i&gt;&#171; Route &#233;troite, pente importante, tournant en &#233;pingle &#224; cheveux n&#233;cessitant fr&#233;quemment une marche arri&#232;re sur le vide du pr&#233;cipice. La petite 5CV s'essoufflait, l'eau bouillait, il fallait s'arr&#234;ter, laisser refroidir, attendre qu'un petit berger arrive avec un arrosoir d'eau, qu'il vendait au prix d'un tonneau de champagne. Je crois que Marcel avait autant le vertige que moi, car il &#233;tait tout p&#226;le. &#187; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et il n'a &#233;t&#233; que sixi&#232;me au tournoi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; A cette &#233;poque, dit Lydie Sarazin-Levassor, on lisait encore beaucoup : les gens n'&#233;taient pas absorb&#233;s par la radio et la t&#233;l&#233;vision. &#187;&lt;/i&gt; Elle propose &#224; son p&#232;re de lui acheter une petite librairie, o&#249; elle serait log&#233;e &#224; l'&#233;tage. Mais cela aussi c'est trop cher, le p&#232;re a ses propres d&#233;penses, et sa cantatrice. Rue Larrey, on se tourne le dos. Duchamp a une chambre d'h&#244;tel, o&#249; il part &lt;i&gt;&#171; travailler &#187;&lt;/i&gt; : &#224; quel travail ? On n'a pas d'argent, on doit rogner sur tout. Duchamp trouve pour Lydie un deux pi&#232;ces, au-dessus d'un garage, une rue d&#233;serte le soir, avec des terrains vagues : rue Boussingault, pr&#232;s du parc Montsouris, vers Glaci&#232;re. Sixi&#232;me &#233;tage sans ascenseur, un papier peint d&#233;labr&#233; et tr&#232;s sombre qu'on recouvrira de buvard rose. Un transporteur prend rue Larrey les affaires de Lydie, Duchamp pose des &#233;tag&#232;res. Ce premier soir, rien n'est install&#233;, Lydie revient naturellement rue Larrey : toutes ses traces ont &#233;t&#233; enlev&#233;es, l'atelier est rang&#233;, nettoy&#233;, elle comprend que Duchamp comptait y passer sa premi&#232;re nuit seul : &lt;i&gt;&#171; Tu es install&#233;e, tu n'as plus besoin de moi. &#187; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est lui qui trouve un avou&#233;, prend le rendez-vous chez le juge. Il faut attendre dans un couloir parmi tous les autres couples en instance de divorce. &#171; Regarde ce que j'ai trouv&#233; sur les quais, en attendant l'heure de la convocation &#187;, dit Duchamp. C'est un recueil qui s'intitule Les 100 meilleurs devinettes pour petits et grands, qui inclut quelle diff&#233;rence y a-t-il entre un kilo de plumes et un kilo de plomb ou quelle est la couleur du cheval blanc d'Henri IV et il lui lit &#231;a &#224; voix haute, en riant. Elle dit : &#171; On aurait qu'il r&#233;alisait ce que le sacrifice avait pu me co&#251;ter et d&#233;sirait m'entourer de sa sollicitude. Je sentais bien que je le perdais &#224; jamais, je n'&#233;tais plus du tout celle qui raisonne, qui essaie de comprendre les causes de son &#233;loignement, j'&#233;tais de nouveau l'amoureuse qui guette et esp&#232;re un geste affectueux, je l'&#233;coutais, je r&#233;pondais, mais une boule me serrait la gorge : je me sentais frustr&#233;e de mon d&#251;. &#187; Il n'y aura plus qu'une autre rencontre, &#224; Hy&#232;res, o&#249; elle est chez une amie, et lui dispute &#224; Antibes un tournoi d'&#233;checs : au matin, il vient frapper &#224; sa porte, elle croit qu'ils vont enfin parler, s'expliquer, qu'elle va comprendre. Non, il a faim, peut-elle lui pr&#233;parer deux &#339;ufs sur le plat ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Maintenant que tu as un chez toi, tu es libre, avait dit Duchamp &#224; l'&#233;pouse : surtout, ne te crois pas oblig&#233;e &#224; la fid&#233;lit&#233; conjugale, rien n'est plus ridicule. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas ce que Lydie souhaite entendre : &lt;i&gt;&#171; La gentillesse avec laquelle Marcel me faisait cette monstrueuse proposition, &#224; moi sa femme, amoureuse de lui, ne me la fit pas prendre au s&#233;rieux. M&#234;me, je ris de bon c&#339;ur : &#8211; Rassure-toi, tu es celui que j'aime et moi, je ne pourrais jamais me donner qu'avec un sentiment &#224; la cl&#233;. &#8211; Dommage, quelques exp&#233;riences te feraient du bien. &#187; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peu de fa&#231;on d'en finir plus radicalement avec un raid &#233;conomique manqu&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Marcel Duchamp vendra en 1927 une seule &#339;uvre : &lt;i&gt;La porte de la rue Larrey&lt;/i&gt;, ce paravent bois double face qui permettait de s&#233;parer la salle de bain et le lit de l'atelier, en isolant la mari&#233;e : elle lui est redevenue inutile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Commentaire au culot du tr&#232;s riche Marcel Duchamp en 1966 : &lt;i&gt;&#171; elle ne demandait pas de pension alimentaire, cela s'est donc pass&#233; aussi simplement que possible &#187;&lt;/i&gt;. Et pas question d'un pourcentage de droits d'auteur sur &lt;i&gt;La mari&#233;e mise &#224; nu par ses c&#233;libataires, m&#234;me&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Commentaire de Lydie Sarazin-Levassor : &lt;i&gt;&#171; Rosse est la vie &#187;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Jacques Ripault, le MacVal avant le MacVal</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Jacques Ripault</dc:subject>
		<dc:subject>architecture</dc:subject>
		<dc:subject>grand Paris, banlieue</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;visite avant ouverture du nouveau mus&#233;e d'art contemporain du Val-de-Marne (Macval) : les m&#234;mes questions pour l'architecte et l'&#233;crivain ?&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique66" rel="directory"&gt;arts&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot203" rel="tag"&gt;Jacques Ripault&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot204" rel="tag"&gt;architecture&lt;/a&gt;, 
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 <content:encoded>&lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/macval-2005-jacques-ripault-00_1_sur_1_.jpg?1748462175' class='spip_logo spip_logo_right' width='113' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Ce mardi 17 octobre 2005, Jacques Ripault, son architecte, et ami depuis notre s&#233;jour commun &#224; la Villa M&#233;dicis, me fait visiter avant ouverture le MACVAL, mus&#233;e d'art contemporain qui sera inaugur&#233; le mois prochain &#224; Vitry-sur-Seine. Etrange ambiance : l'architecture encore nue du b&#226;timent vierge, mais d&#233;j&#224; les oeuvres qui arrivent et s'installent, les vigiles et tous les corps de m&#233;tiers qui s'y superposent, et m&#234;me les cartons &lt;i&gt;Les D&#233;m&#233;nageurs bretons&lt;/i&gt; pour les cartons de livres d'art dans la m&#233;diath&#232;que, ou les petits logements pour artistes en r&#233;sidence. Fascinant comme une tour de Babel, o&#249; d&#233;j&#224; les langues commencent d'exister s&#233;par&#233;ment. Fascinant parce que tout autour la ville est proche et r&#233;sonne, dans sa multiplicit&#233;, et la fa&#231;on dont sans cesse &#8212; la preuve &#8212; elle se refait sur elle-m&#234;me. Jacques Ripault m'a invit&#233; &#224; participer au catalogue qui accompagnera l'inauguration. Mon texte c'est surtout des questions, alors il vivra et m&#251;rira sur ces pages d&#232;s &#224; pr&#233;sent...
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; septembre 2016, hommage : &lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4270' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Jacques, mon copain Jacques est mort&lt;/a&gt; ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;https://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article2518&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;le MacVal a 20 ans, et m&#234;me un peu plus&lt;/a&gt;, reprise en plus grand format (plus quelques autres) des images de cette page, que je laisse telle quelle ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=cS5PDJMVtlg&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;MacVal, Paul Claudel dans le planeur Ardouvin&lt;/a&gt;, une perf mienne dans le cadre de l'expo 2016 de Pierre Ardouvin ;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
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&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;construire pour l'art : le MacVal de Jacques Ripault&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;J'ai d&#233;couvert Rome par Jacques Ripault : j'arrivais &#224; la villa M&#233;dicis, il en repartait, et pas besoin de s'expliquer sur pourquoi avec tel ou tel on se comprendra sans mots. Peut-&#234;tre c'est plus facile avec les architectes, qui vous montrent dans les formes de la ville, et ce qui vous entoure au dehors, ce que nous sommes au-dedans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De ces travers&#233;es de la ville avec Jacques Ripault, je me souviens de nos arr&#234;ts devant telle fa&#231;ade du Bernin et ses asym&#233;tries discr&#232;tes. Ou bien Bramante parce que, disait-il : &#171; il va &#224; l'essentiel &#187;. Alors on emporte l'amiti&#233; qui se cr&#233;e dans chaque nouvelle Rome explor&#233;e. La litt&#233;rature et l'architecture ont ceci de commun qu'elles ne peuvent fuir la peau du monde. Qu'on se trompe, et cela s'&#233;croule ou meurt. C'est encore plus triste pour l'architecture : les livres morts s'en vont du paysage, pas les b&#226;timents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'architecte doit accepter que du premier croquis aux trois crayons dans son carnet surgisse le plus intime de comment on va aimer, voir, dormir, se r&#233;fugier ou accueillir : j'y pensais dans la voiture, tandis que Ripault m'emmenait d&#233;couvrir le mus&#233;e d'art contemporain du Val-de-Marne, et qu'il me montrait, l&#224; au feu rouge &#224; Bercy, ces appartements qu'il avait construits, avec les plantes et les v&#233;los sur les balcons.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_171 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L360xH265/macval_02-7b392.jpg?1749128335' width='360' height='265' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;A Rome on n'&#233;tait pas compl&#232;tement sorti de nos vingt ans, et voil&#224; qu'on se retrouve avec nos cheveux gris. On ne s'aper&#231;oit pas du temps de la vie : on passe d'un livre au suivant parce qu'on a encore un voyage &#224; faire, et sans doute de l'architecte chaque b&#226;timent pour aller un peu plus loin dans ce rapport de soi-m&#234;me et du monde : une architecture est un geste, une signature. Je reconnais celle de Jacques Ripault &#224; distance : une fa&#231;on de ne jamais traiter le d&#233;tail comme un jeu purement formel, une mani&#232;re de ne jamais oublier que l'espace est aussi &#233;pure et proportion d'&#233;paisseurs, et d'abord g&#233;om&#233;trie. Il a b&#226;ti des amphith&#233;&#226;tres pour une universit&#233; parisienne, des salles de concert pour le rock en province, mais aussi un centre de design pour une grande marque de voitures, et l'usine d'un grand &#233;quipementier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une usine, dans un centre de design, dans une salle de concert, on est lib&#233;r&#233; sans doute de ce rapport &#224; l'intime des logements, on n'est pas lib&#233;r&#233; du fait d'avoir &#224; vivre ensemble, cr&#233;er ou fabriquer ou penser. Un ami commun de la villa M&#233;dicis, architecte aussi et auquel je dois l'autre part de mon initiation &#224; l'architecture, s'est vu commander il y a quelques ann&#233;es une n&#233;cropole pour les morts oubli&#233;s de l'Indochine : l'architecture r&#233;sonne bien au-del&#224; du temps de ceux qui la traversent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce qu'il faut de bagage pour l'invention d'un mus&#233;e, et quel risque de plus cela suppose qu'un ensemble de logements, une usine ou un b&#226;timent d'universit&#233; ? C'est d'abord d'accueillir l'art des autres, et qu'on doit s'effacer dans ce rapport circulant qu'on provoque et qu'on assiste, par quoi un regard et un corps seront seuls dans leur dialogue avec chaque &#339;uvre, et que pourtant l'assemblage des &#339;uvres, et ce parcours qu'on y aura eu, prendront sens avec les lumi&#232;res, la vastitude ou l'intimit&#233; de l'espace dans leur variabilit&#233; de chaque pas, et que l'architecte, lui, vous aura laiss&#233; en paix dans cette rencontre. Aussi bien, quand nous entrons avec Jacques Ripault dans ce mus&#233;e d&#233;j&#224; habit&#233;, les bureaux dans leur plein d&#233;sordre de l'ouverture proche, les &#339;uvres d&#233;j&#224; en cours d'installation, et tous ces m&#233;tiers qui investissent les r&#233;serves, les ateliers, la librairie ou les jardins, la premi&#232;re chose que me dira Ripault c'est que ce n'est gu&#232;re facile, pour un architecte, le sentiment de n'&#234;tre pour plus rien dans son propre b&#226;timent.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_172 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L360xH275/macval_03-8782a.jpg?1749128335' width='360' height='275' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il y a d'abord le contexte. Nous sommes les spectateurs de la mutation permanente de la ville, des dangers et ruptures qui la fissurent, comme des exigences ou possibles neufs que d'elle-m&#234;me elle appelle. La ville migre sans cesse en ses confins, et l&#224;, dans les vieux bastions de la brique rouge du travail ouvrier, voil&#224; qu'elle se reconfigure et suscite le moins utile en apparence, le plus luxueux d&#233;rangement : l'art contemporain. Moi j'ai connu Vitry dans les ann&#233;es 70, et l'immense nef compliqu&#233;e de la vieille usine du Port-&#224;-l'Anglais o&#249; nous &#233;tions un bon millier &#224; nous affairer parfois sans voir le soleil durant des mois, sur les machines &#224; souder de Sciaky. Ce sont ces usines qui ont accumul&#233; ici le paysage humain et sa concentration : tout du long de l'avenue, les immeubles et leurs d&#233;crochements gris. Rainer Maria Rilke disait : &lt;i&gt;comme des lames plant&#233;es dans la terre&lt;/i&gt;, et Ripault, ici, utilise aussi le mot &lt;i&gt;lame&lt;/i&gt; pour cette paroi verticale et monochrome qu'il dessine pour se lier &#224; ce qui l'entoure, et quand on regarde ce mur passerelle depuis le mus&#233;e, la d&#233;coupure rectangulaire qui la troue rapproche les fa&#231;ades d'immeubles comme s'ils &#233;taient devenus images. Comme si la ville d'abord &#233;tait la destinatrice ou celle qui interrogeait les &#339;uvres rassembl&#233;es ici.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_176 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L360xH270/macval_08-8ba60.jpg?1749128335' width='360' height='270' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le mus&#233;e se d&#233;ploie &#224; l'horizontale sans bousculer la ville, et plut&#244;t pour la faire respirer, l'&#233;largir. Derri&#232;re, c'est un pavillon et un parc d'un autre temps, avec ses briques et ses arbres : on l'a respect&#233;. Le mus&#233;e est une traverse transparente, on peut acc&#233;der librement &#224; ses jardins. Et la grande radiale qui traverse Ivry et Vitry depuis Paris, on l'a contrainte ici &#224; une respiration via la provocation de Dubuffet et sa grand chaufferie de couleur install&#233;e sur le rond-point, Dubuffet qui &#224; tant d'entre nous reste une le&#231;on de vie quand il dit que &lt;i&gt;l'art doit un peu faire rire et un peu faire peur, tout mais ne pas ennuyer&lt;/i&gt; ou bien que &lt;i&gt;les gens sont bien plus beaux qu'ils croient&lt;/i&gt;. Pas un signe mineur, le grand relief de Dubuffet pour vous faire signe qu'ici cesse la ville sage.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_174 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/jpg/macval_05.jpg?1166889541' width='500' height='329' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Nulle courbe. Ouvert aux lumi&#232;res de l'ouest, oublieux de la m&#233;galopole aux furoncles, un b&#226;timent monochrome, presque noir et blanc : parce qu'ici &#171; seules les &#339;uvres sont les formes et les couleurs &#187;, dit Jacques Ripault. Nous visitons ce mus&#233;e avec la m&#234;me fascination que j'ai pour les th&#233;&#226;tres : les deux nefs d'exposition, l'une pour la collection permanente, la seconde pour les expositions temporaires, prennent leur lumi&#232;re au nord comme les ateliers des peintres, mais dans la grande nef la lumi&#232;re est offerte par un cr&#233;nelage vertical qui l'&#233;galise, tandis que dans la nef des expositions temporaires c'est une inclinaison r&#233;fl&#233;chissante qui soutient ou compense les variations des jours et des heures par des projecteurs invisibles, vous laisse en rapport avec la sensation du temps. Et si la fa&#231;on de l'architecte de vous porter vers les oeuvres c'&#233;tait d'abord cette sc&#233;nographie tr&#232;s pure des lumi&#232;res, tendues sur vous pour &#234;tre oubli&#233;, parce qu'ici on ne regardera pas au plafond, d'o&#249; lui vous conduit et vous regarde ? Il vous montre, dans ce qu'il nomme les sous-faces, la fa&#231;on dont le plafond aussi est travaill&#233;, les lampes enserr&#233;es dans les coffrages, l'habituel fouillis technique invisible, et comment pour couler tout cela d'un bloc il a fallu contraindre tous les m&#233;tiers &#224; travailler simultan&#233;ment. De m&#234;me, qu'est-ce que cela change &#224; la marche et notre assise devant les toiles, de savoir que le sol inclut de la limaille de fer ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Premier &#224; investir la nef temporaire, Jacques Monory y a install&#233; une spirale qui vous absorbe. La libert&#233; que l'architecte doit offrir aux visiteurs est aussi une libert&#233; offerte &#224; l'artiste invit&#233; pour que le b&#226;timent devienne partie prenante de sa propre sc&#233;nographie : Monory fait passer progressivement notre parcours du bleu intense au blanc pur, tandis que les toiles qu'il y suspend suivent le mouvement inverse. Et le danger ou l'obscurit&#233; de la ville resurgissent progressivement mais dans cette transformation qui fait qu'au terme du voyage on l'affronte non plus par la r&#233;alit&#233; mais par les couleurs et le tranchant des formes. Une id&#233;e de &lt;i&gt;panoramique&lt;/i&gt;, dirait l'&#233;crivain Jean-Christophe Bailly : tenir &#224; l'int&#233;rieur, ici, le simulacre de ce qu'on affronte au dehors nous aide &#224; lire la ville, quand on y retourne, ses composantes d'esth&#233;tique et de symbole. Les fictions et l&#233;gendes de Monory conviennent bien pour signifier l'importance vitale de l'art aujourd'hui comme toujours pour renverser ce qui voudrait normaliser, affadir, &#233;craser. La violence m&#234;me de cette &#339;uvre est un signe : ce n'est pas un &lt;a href=&#034;http://www.zannettacci.com/artistes/Monory/Monory_Bio_FR.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;vieux monsieur&lt;/a&gt;, m&#234;me quand on conna&#238;t son travail depuis trente ans, Monory. Et moi je voudrais bien savoir, quand l'architecte place ses premi&#232;res esquisses de volume, si c'est &#224; cette &#339;uvre au couteau qu'il pensait...&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_173 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L360xH292/macval_04-12aab.jpg?1749128335' width='360' height='292' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Un mus&#233;e, comme un th&#233;&#226;tre, c'est aussi ce qui entoure lma sc&#232;ne qui en est l'embl&#232;me. D'ailleurs, Jacques Ripault utilise aussi le mot &lt;i&gt;plateau&lt;/i&gt; pour le d&#233;ploiement des nefs l&#224; o&#249; elles accueillent les &#339;uvres. Mais les &#339;uvres d'art se nettoient se restaurent, &#233;tranges ateliers d'immense hauteur et aussi blancs qu'une salle de chirurgie. Et de plain pied avec le parking au sous-sol, les r&#233;serves avec leurs rails grillag&#233;s o&#249; on archive et garde. Et puis, alors que tout ici communique avec la fonction principale, des salles qui soudain, la porte franchie, semblent vous ramener dans la vie du quartier et la circulation de la rue ou la vue sur jardin : espaces de cantine, salles pour le caf&#233; et le repos de ceux qui ici travaillent. J'aime aussi ce parti pris, d&#232;s la grande entr&#233;e de verre et grande galerie ouverte, d'avoir plac&#233; au foyer nodal de l'ensemble les ateliers p&#233;dagogiques, avec leurs &#233;viers &#224; hauteur de maternelle. On sait &#224; qui on s'adresse, on sait pour qui on construit, on sait que tout ici passe appropriation et travail, ainsi encore la fa&#231;on dont la biblioth&#232;que captera d&#233;lib&#233;r&#233;ment les saisons du jardin, quand ailleurs la lumi&#232;re est &#233;gale. Ainsi, tout en haut des bureaux, cette coursive sur toit dont il semble que d&#233;j&#224; ceux qui ici r&#233;fl&#233;chissent et travaillent aiment &#224; venir y prendre le ciel, &#233;chapp&#233;e sur horizon ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je retrouve la signature Ripault dans le go&#251;t des mati&#232;res. Ici, tout le long d'o&#249; on marche ou monte, il utilise le vocabulaire des marins : une &lt;i&gt;lisse&lt;/i&gt;. Un large fer plat brut, qui n'est pas sans m'&#233;voquer le souvenir de mon usine de Vitry, un simple fer que les serruriers d'ici ont pos&#233; sur les rampes de b&#233;ton. Puis ce b&#233;ton de grain tr&#232;s fin, sans joints ni scories : une mati&#232;re qui soudain devient noble au toucher. Et m&#234;me, pour piliers cylindriques qui sont comme une ponctuation d'espace, on a cartonn&#233; le moule, et ils nous offrent un toucher lisse de papier ou de livre. Une &#233;chancrure en suspens jette dans la nef une simple rayure horizontale du vrai jour, et c'est le rapport des &#339;uvres au r&#233;el qui y trouve une nuance n&#233;cessaire. Le b&#233;ton dit &lt;i&gt;autopla&#231;ant&lt;/i&gt; est une technique difficile &#224; ma&#238;triser : un b&#233;ton qu'on coule &#224; chaud, sur place et exige qu'on tienne compte des &#233;carts de pression pour le calcul des &lt;i&gt;banches&lt;/i&gt;. Mais un rendu de surface qui conquiert la noblesse des mat&#233;riaux plus traditionnels, et la possibilit&#233;, compl&#232;te Ripault, d'angles et d&#233;coupes incroyablement nets : et qui impose donc de dessiner selon la logique propre du mat&#233;riau. On compl&#232;te par du bois d'Afrique, le weng&#233;, aux reflets jamais identiques. &#171; &#201;liminer le d&#233;monstratif, dit Ripault, je n'y serais peut-&#234;tre pas arriv&#233; de cette fa&#231;on il y a encore dix ans. &#187; Et qu'un tel rendez-vous, avec Buren ou C&#233;sar (sa &#171; compression &#187; encore sous plastique) ou Soto et son &#171; p&#233;n&#233;trable &#187; orange, c'est forc&#233;ment comme le livre qu'on n'&#233;crit qu'une fois dans sa vie, qu'on a attendu longtemps, et qu'on ne refera pas.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_178 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L360xH266/macval_10-389e7.jpg?1749128335' width='360' height='266' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je voulais un b&#226;timent &lt;i&gt;&#233;pais&lt;/i&gt; &#187;, dit Ripault, comme s'il s'agissait de prot&#233;ger cette fragilit&#233; de l'art qui s'invente, et aussit&#244;t c'est comme s'il &#233;tait g&#234;n&#233; de ce mot &lt;i&gt;&#233;pais&lt;/i&gt; : &#171; Un b&#226;timent avec une &lt;i&gt;profondeur&lt;/i&gt;, il rectifie. Faire entrer l'espace dans les salles, faire que la structure soit la moins pr&#233;sente possible, avec des perspectives qui se faufilent, des s&#233;quences verticales tr&#232;s frontales, qui laisse des vides... &#187; On s'en aper&#231;oit lorsque de la nef d'exposition on passe dans l'int&#233;rieur du mur &#224; la haute d&#233;coupure, par l'irruption de la rampe &#224; oblique, la lumi&#232;re soudain prise &#224; l'ouest et que cet int&#233;rieur semble d'une hauteur sans limite : un espace cistercien &#187;, dit l'architecte. Et la technique que veut un mus&#233;e moderne, les quais de chargement et les dessertes, les rideaux de fer de la s&#233;curit&#233;, les prises pour les bornes interactives, l'air souffl&#233; par le sol et repris au plafond : invisible, une politesse.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_175 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/jpg/macval_07.jpg?1166889544' width='500' height='329' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Un mus&#233;e : se souvenir toujours, d'abord, que tout le monde doit se l'approprier &#187;, dit Ripault... Et ce n'est pas &#224; Ivry ou Vitry, ont tant d'artistes ont v&#233;cu et travaill&#233; (et y ont encore leurs studios et ateliers, tout comme ici, dans le mus&#233;e, on a m&#233;nag&#233; deux logements pour artistes en r&#233;sidence o&#249; je reconnais, et cela nous amuse tous deux, une discr&#232;te citation des logements sur passerelle de la villa M&#233;dicis) qu'on aurait &#224; justifier d'installer ici un signe fort d'art contemporain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors ce d&#233;ploiement qui se veut simple, voire aust&#232;re prend son espace et son ampleur, et le rapport qu'entretiennent l'un &#224; l'autre des b&#226;timents qui, en d'autres temps ou d'autres mains, se seraient d'abord con&#231;us comme une &#233;tranget&#233; de plus, d&#233;pos&#233;e par h&#233;licopt&#232;re dirait-on parfois, dans ces villes de vieux sang qui n'ont pas besoin qu'on ajoute &#224; une confusion qu'elles n'ont pas d&#233;cid&#233;, et qui tient &#224; la charge d'hommes qu'on a et l'importance qu'on y met, qui n'est pas &#233;gale selon les villes. Nous savons, nous, pour avoir arpent&#233; Rome et savoir ce qu'on doit au plus contemporain de l'art, que m&#234;me le plus abstrait de l'art d'aujourd'hui (mais l'abstraction n'est qu'une de ses composantes) nous rejoint s'il d&#233;place notre regard et notre posture d'homme dans la ville et devant l'autre. &#171; Une position de grande proximit&#233; &#187;, dit Alexia Fabre, la conservatrice du mus&#233;e, pour le d&#233;fi qui est le sien : &#171; nous face au monde, ce qui nous entoure et nous fa&#231;onne &#187;. Ce n'est pas indiff&#233;rent, que ces &#339;uvres disent ici, sur cette route et &#224; ce rond-point, &#224; vue de ces immeubles qui sont toutes les frictions du monde, de ce c&#244;t&#233; ext&#233;rieur du p&#233;riph&#233;rique, que le beau est une recherche qui inclut tout cela et a pour t&#226;che d'y r&#233;pondre, de nous offrir cette instabilit&#233; et cette bascule par quoi tout redevient question, r&#233;sistance, et marche vers l'avant. Mais que c'est aussi affaire de respect et de lumi&#232;re pour conjuguer le regard, le mouvement et la paix, et que tout cela ensemble s'ouvre, sans murs sur la ville, dont nous sommes.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_177 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L360xH270/macval_09-dadfd.jpg?1749128335' width='360' height='270' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>H&#233;lion | regard du peintre aveugle</title>
		<link>http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3938</link>
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		<dc:date>2024-04-29T05:30:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>politique, soci&#233;t&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>art, mus&#233;es</dc:subject>
		<dc:subject>H&#233;lion, Jean</dc:subject>
		<dc:subject>Ottinger, Didier</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;faire savoir, malgr&#233; la difficult&#233; m&#234;me &#224; se les procurer, combien ses Carnets sont un document essentiel sur la peinture, l'&#233;criture, la politique et le r&#233;el&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique66" rel="directory"&gt;arts&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot289" rel="tag"&gt;politique, soci&#233;t&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot646" rel="tag"&gt;art, mus&#233;es&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot848" rel="tag"&gt;H&#233;lion, Jean&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot849" rel="tag"&gt;Ottinger, Didier&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton3938.jpg?1397720922' class='spip_logo spip_logo_right' width='101' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;Je sens la r&#233;alit&#233; illimit&#233;e dont je parle, &lt;br/&gt;solide au-del&#224; de mon discours comme l'est la terre au-del&#224; de mes pieds.&lt;br/&gt;H&#233;lion, Carnets, 18 septembre 1982. &lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/cvCNgN5DKBE?si=5Ls2wgQZpHeHdQ50&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share&#034; referrerpolicy=&#034;strict-origin-when-cross-origin&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&#171; Vivre, c'est prendre le risque de se tromper... &#187; (H&#233;lion, Carnets, 1968).
&lt;p&gt;En 2004, Didier Ottinger me propose une contribution au catalogue de la r&#233;trospective H&#233;lion &#224; Beaubourg. De H&#233;lion, je connais certes des toiles, et les livres que lui a consacr&#233;s Didier. Mais je sors du rendez-vous avec les deux lourds tomes des &lt;i&gt;Carnets&lt;/i&gt; publi&#233;s chez Maeght (Didier m'a m&#234;me fait l'amiti&#233; de ne pas me les redemander, et ils sont d&#233;sormais bien trop us&#233;s pour que je les lui rende).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis litt&#233;ralement aspir&#233;, aval&#233; par ce texte gigantesque : d'abord bien s&#251;r un &lt;i&gt;journal&lt;/i&gt; de sa peinture, du temps m&#234;me o&#249; on la cherche, o&#249; on la fait. Mais aussi une consid&#233;rable r&#233;flexion sur pourquoi cela s'impose &#224; vous (voir ci-dessous son opposition &#224; Michaux), en lien avec le flux global de l'&#233;poque, la politique, mai 68, aussi bien que Bob Dylan ou Leonard Cohen.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le travail &#224; m&#234;me le r&#233;el &#224; mauvaise r&#233;putation, en France, &#231;a vous d&#233;classe, en litt&#233;rature comme en peinture -&#8211; dans la peinture am&#233;ricaine c'est le contraire. H&#233;lion n'a pas le destin qu'il devrait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis je d&#233;couvre un autre continent : &lt;i&gt;La chambre jaune&lt;/i&gt;, c'est la pi&#232;ce o&#249; H&#233;lion au bout de sa vie stocke ses tableaux. Mais il est aveugle, il ne peut plus les voir. &lt;i&gt;La chambre jaune&lt;/i&gt; est alors la reconstruction &#233;crite de la peinture &#224; laquelle il n'a plus acc&#232;s. C'est dans la perte progressive de sa vision que s'&#233;crivent les &lt;i&gt;Carnets&lt;/i&gt;, qu'ils disent cette disparition du &lt;i&gt;voir&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai tra&#238;n&#233; longtemps. La phrase qui commente ou analyse ou pr&#233;sente se refusait, il fallait sauter dans la mati&#232;re m&#234;me. C'est venu d'un coup, par cette forme d'un monologue en place d'H&#233;lion lui-m&#234;me, et dans sa fa&#231;on m&#234;me, mais pour tenter d'accrocher sur la m&#234;me surface, comme peints &#224; fresque, ces phrases des &lt;i&gt;Carnets&lt;/i&gt; qui me semblaient changer d'un bloc le paysage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Souvenir d'avoir lu ce texte &#224; Beaubourg, dans la salle de la Revue Parl&#233;e, et qu'ensuite une dame s'est pr&#233;sent&#233;e, la fille de Jean H&#233;lion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ajoute &#224; la suite &lt;a href=&#034;#extraits&#034; class=&#034;spip_ancre&#034;&gt;quelques extraits&lt;/a&gt; de ces carnets. Images : CRS, manifs, mai 68 dans les &lt;i&gt;Carnets&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;
&lt;a href=&#034;http://www.amazon.fr/gp/product/2869412029/ref=as_li_qf_sp_asin_il?ie=UTF8&amp;camp=1642&amp;creative=6746&amp;creativeASIN=2869412029&amp;linkCode=as2&amp;tag=letierslivre-21&#034;&gt;&lt;img border=&#034;0&#034; src=&#034;http://ws-eu.amazon-adsystem.com/widgets/q?_encoding=UTF8&amp;ASIN=2869412029&amp;Format=_SL250_&amp;ID=AsinImage&amp;MarketPlace=FR&amp;ServiceVersion=20070822&amp;WS=1&amp;tag=letierslivre-21&#034; style='max-width: 500px;max-width: min(100%,500px); max-height: 10000px'&gt;&lt;/a&gt;&lt;img src=&#034;http://ir-fr.amazon-adsystem.com/e/ir?t=letierslivre-21&amp;l=as2&amp;o=8&amp;a=2869412029&#034; width='1' height='1' border=&#034;0&#034; alt=&#034;&#034; style='border:none !important; margin:0px !important;' /&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_4969 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L420xH264/helion_crs-1be19.jpg?1749154822' width='420' height='264' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2&gt;Fran&#231;ois Bon | H&#233;lion &#233;crivain (un monologue)&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt; Il y a le jour o&#249; on cesse. D'abord de peindre, ensuite d'&#233;crire. Puis simplement de dire : un jour, le peintre se tait comme il laisse sa toile, blanche enfin et vide. J'ai &#233;crit (26 mars 1977) : &lt;i&gt;Une compr&#233;hension pour l'&#226;ge vient avec l'&#226;ge&lt;/i&gt;. Comme souvent dans les Carnets, j'aurais pu aussit&#244;t ajouter : &#8211;- &lt;i&gt;Je n'ai pas dit la v&#233;rit&#233;&lt;/i&gt;. D'ailleurs, j'avais ajout&#233; : &lt;i&gt;part de radotage, de verbiage ou de com&#233;die&lt;/i&gt;. Je me suis toujours refus&#233; vieux, refus&#233; aveugle. Depuis si longtemps je vois mal, je ne vois plus. Quelquefois je parle contre mes yeux morts. Je dis (14 d&#233;cembre 1982) : &lt;i&gt;Je n'ai plus que 2/10 dans un &#339;il. Rien dans l'autre. Alors je peins pour y voir clair&lt;/i&gt;. J'ai lutt&#233; de toutes mes forces pour peindre encore. J'ai dit (7 janvier 1980) : &lt;i&gt;Comme je vois mal. On dirait que mon seul &#339;il est couvert d'un verre d&#233;poli. Pourtant, je darde des regards au travers&lt;/i&gt;. J'ai fait semblant tant que j'ai pu, aussi longtemps, j'ai dit (novembre 1980) : &lt;i&gt;Mon &#339;il unique laisse couler ma vie int&#233;rieure sur la papier&lt;/i&gt;. &#201;videmment que c'est faux. &#201;videmment qu'on enrage. On se refuse d'&#234;tre soi-m&#234;me, on n'a m&#234;me plus id&#233;e d'&#224; qui ou &#224; quoi on ressemble, si le visage qu'on se fait de soi-m&#234;me dans sa t&#234;te vient de tellement plus loin, et qu'on ne sait plus ce qu'il est au pr&#233;sent. On est entr&#233; dans un temps fait de tous les pr&#233;sents, on vit dans un temps o&#249; les images sont tout ce que vous avez peint, et que vous emmenez, o&#249; les mots qu'on ne dit plus mais qu'on r&#234;ve et qu'on pense sont les mots qu'on a &#233;crits toute sa vie. J'ai dit (11 janvier 1980) : &lt;i&gt;Dans la glace, j'ai vu soudain un vieillard qui me regardait. Avec sa visi&#232;re verte et bleue, il m'a fait penser &#224; Chardin. Comment ce vieux peintre au visage peupl&#233; d'ombres peut-il contenir les pens&#233;es jeunes qui l'habitent ?&lt;/i&gt; Mais en &#234;tre si s&#251;r, qu'elles sont jeunes, les pens&#233;es ? Et qu'on ne s'illusionne pas sur ses mots autant que sur le petit vieux &#224; visi&#232;re bleue et jaune, &#224; l'&#339;il sous la taie ? Un autre jour en moins d'une ligne (10 avril 1982) : &lt;i&gt;Je suis presque aveugle et si vieux que je suis devenu maladroit&lt;/i&gt;. Il y a les verbes. Qui un jour ouvrira mes Carnets et s'&#233;tonnera du traitement du verbe ? En peinture on sait l'importance des outils, et moi dans les ann&#233;es claires j'avais pris go&#251;t au nouveau. M&#234;me, j'aimais les feutres de couleur. En dessin on sait l'importance du rythme et d'aller vite, de ne pas tout prendre. J'ai trait&#233; les mots en peintre, conscient de ce qu'ils sont un outil, qu'avec eux on vise, et que compte seulement la cible et ce trait, et qu'ainsi la peinture on montre au-del&#224;, on d&#233;signe et qu'ainsi se fait la pr&#233;sence. Mes Carnets aiment les verbes parce qu'ils sont chacun comme un de ces crayons, un de ces feutres. On peut m&#234;me coller des verbes, les assembler deux par deux dans la phrase par seule juxtaposition et tout change (5 mars 1976) : &lt;i&gt;Nul doute : chaque &#234;tre qui passe figure le monde entier, dans son &#233;tat pr&#233;sent&lt;/i&gt;. Il a belle allure, le mot figure, coinc&#233; dans ce qui passe. Et un petit paquet de jours plus tard, s'&#233;tonner que sous ces doigts naissent deux usages sym&#233;triques de l'infinitif, et qu'alors le verbe devenu nom qu'est &#234;tre s'ouvre carr&#233;ment sur le monde via le verbe (30 mars 1976) : &lt;i&gt;Impression de tout contenir, ou plus exactement, que le fond de l'&#234;tre communique avec le fond du monde. Mais difficult&#233; de s'enfoncer aussi loin&lt;/i&gt;. On est vieux. On ne voit plus. On n'&#233;crit plus (on se fait relire les mots qu'on a &#233;crits, on se fait r&#233;citer cinquante ans de Carnets). Il y a dans votre nuit le silence ainsi des phrases qui reviennent. Le mot &lt;i&gt;phrase&lt;/i&gt; pour moi est important. Je me moque du langage. J'ai cherch&#233; dans la peinture, et le langage est une mani&#232;re commode de m&#233;taphore. J'ai dit que la peinture &#233;tait une phrase, que peindre &#233;tait langage, qu'un tableau &#233;tait syntaxe et pour le reste je les emmerde. H&#233;lion l'abstraction, H&#233;lion la figuration, H&#233;lion qui fait le contraire des autres je les emmerde : de toute sa vie H&#233;lion n'a parl&#233; qu'un langage. Rimbaud, ah Rimbaud ! Dans lequel des Carnets j'ai &#233;crit un jour six noms : quatre peintres, un musicien, et un &#233;crivain. Quelquefois je dois m'en faire relire beaucoup de passages avant de retrouver la bonne phrase. Et apr&#232;s ces six noms, dont Rimbaud (24 octobre 1969) ; &lt;i&gt;Moi-m&#234;me, si j'ose &#233;crire mon nom apr&#232;s ceux-l&#224;. Pourquoi pas ?&lt;/i&gt; On a de ces cabotinages. Puisqu'il n'y a pas un mot ou un nom qu'ici on ne retourne sur soi pour le labour, et s'y d&#233;nuder. Cette ann&#233;e-l&#224;, on avait march&#233; sur la lune, et moi je faisais d'&#233;tranges dessins qui ressemblaient &#224; du th&#233;&#226;tre, alors que jamais je n'ai eu go&#251;t pour le spectacle : juste l'entr&#233;e d'un m&#233;tro, et les gens qui descendent sous la terre, les gens que la ville avale. Des silhouettes en noir et bleu, le gros trait du fusain, et qu'on se tient la main alors que le sol vous recouvre. La marchande des quatre saisons une religieuse ou une trag&#233;dienne discr&#232;te : qui sait la trag&#233;die du monde ? On &#233;tait en 1969 et j'en &#233;tais encore &#224; ma suite des Ronde de mai, je travaillais &#224; mes clowns, et voil&#224; : la question &#233;tait devenue celle de dessiner ces trous g&#233;om&#233;triques par quoi la ville mange les vivants. La bouche du m&#233;tro, trou carr&#233; dans le sol de la ville par quoi elle mange les vivants, est mon abstraction int&#233;rieure. Peindre &#233;tait aller dans ce noir. J'avais &#233;crit (22 d&#233;cembre 1969) : &lt;i&gt;Qu'on ne nous emmerde pas avec la dictature posthume des grands hommes !&lt;/i&gt; comme j'avais &#233;crit (2 d&#233;cembre 1969) : la suite de mes songes formant en moi une sorte d'&#233;pop&#233;e. Il y a trois ans que j'ai cess&#233; les Carnets. Cinquante ans, et boucl&#233;s. Se taire longtemps a cet avantage : on se souvient dans la masse, on se souvient de tout comme d'un bloc. Je ne suis pas un homme &#224; variations. Je n'ai pas &#233;t&#233; l'homme de beaucoup de questions. Mais celle que je posais &#233;tait au centre de tout, exigeait tout. Je l'ai cri&#233;e par dizaines de fois dans ces Carnets (8 octobre 1969) ; &lt;i&gt;Je me suis pench&#233; sur les probl&#232;mes de mon temps, j'ai cru les exprimer discr&#232;tement, mais fermement : est-ce qu'il en para&#238;t quelque chose ?&lt;/i&gt; J'achevais la &lt;i&gt;Ronde de mai&lt;/i&gt; (Rembrandt avait bien sa Ronde de nuit), moi j'&#233;tais chez Michel-Ange et je voulais refaire son jugement, dans les rues de Paris grondant je cherchais le feu comme sentiment et comme construction, je cherchais le &lt;i&gt;p&#233;rilleux&lt;/i&gt; (25 ao&#251;t 1969), j'&#233;crivais (26 ao&#251;t 1969) encore un drapeau rouge de bouff&#233; par le feu comme j'avais &#233;crit (22 ao&#251;t 1969) : &lt;i&gt;l'id&#233;e de jugement dernier est irrrempla&#231;able&lt;/i&gt;. J'&#233;crivais (25 ao&#251;t 1969) : &lt;i&gt;il faut se faire l&#233;ger, transparent infiniment&#8230; substituer une architecture de mouvement, et m&#234;me de sentiment, aux structures g&#233;om&#233;triques absentes&lt;/i&gt;, parce que cette ann&#233;e o&#249; j'aurai peint 1968, la premi&#232;re phrase &#233;crite a &#233;t&#233; (22 janvier 1969) : &lt;i&gt;Je suis pris dans ce jeu-l&#224;. J'ai perdu la t&#234;te&lt;/i&gt;. Parce qu'on fait silence. J'ai arr&#234;t&#233; d'&#233;crire dans les Carnets en 1983, en 1986 je me les suis fait relire, c'&#233;tait pour les publier je disais. Et depuis je demande, &#224; Jacqueline, aux autres : lisez, merci de lire. On se lit pour se v&#233;rifier. A force de se redire les m&#234;mes phrases dans la t&#234;te, on n'est plus s&#251;r de les avoir &#233;crites. On ne sait plus si c'est le carnet de la Ronde de mai ou celui des pissoti&#232;res, ou le cul de Jacqueline enfilant son pantalon (j'ai toujours aim&#233; les nus, occup&#233;s &#224; ces t&#226;ches quotidiennes, comme on est surpris parfois, ainsi ce jour, elle encore, arrivant dans l'atelier &lt;i&gt;un chou serr&#233; contre la poitrine, c'&#233;tait si beau que je l'ai pastellis&#233; aussit&#244;t&lt;/i&gt;). J'ai regrett&#233; aussi, un jour, qu'on ne m'ait pas mis &#231;a dans les mains &#233;tant gosse, les Carnets, que ce ne soit pas un livre qui commence avec moi comme je finis en eux, j'ai dit na&#239;vement (o&#249; ?, quand ?) que j'aurais voulu &lt;i&gt;revoir mes premi&#232;res locomotives&lt;/i&gt;. Je me souvenais aussi d'avoir en 1921 dessin&#233; les gargouilles de Notre-Dame : locomotive et cath&#233;drale, allez savoir. Quand on n'y voit plus, les lettres ne sont plus claires. &lt;i&gt;Emmerdements d'une vie de peintre&lt;/i&gt; (23 juillet 1974). On enrage d'&#233;crire autrement qu'on le voudrait : &lt;i&gt;Si j'&#233;cris de travers, c'est que j'y vois si mal, mais je crois penser fondamentalement juste&lt;/i&gt; (19 mars 1980). &#199;a ne vous quitte pas comme &#231;a. Le 14 ao&#251;t 1983, j'avais &#233;crit moi-m&#234;me encore une note, et c'&#233;tait sur l'id&#233;e de trag&#233;die. J'avais soixante-dix neuf ans : on est vieux, &#224; cet &#226;ge ? Il ne devrait pas y avoir des yeux pour les peintres, &#224; cet &#226;ge ? Le 21 avril, une note sur la rumeur du monde, combien j'aurai eu de notes, en cinquante-cinq ans de Carnets, sur le vieux chant inaudible du monde. Le 30 mai 1983, je me souviens qu'en 1946 j'avais &#233;t&#233; obs&#233;d&#233; ainsi par un th&#232;me : &lt;i&gt;un nu ouvrant ses volets au-dessus d'un gisant&lt;/i&gt;. J'ai une note tr&#232;s &#233;nerv&#233;e le 27 juin : madame Pompidou et madame Chirac sont venues au vernissage, et personne &lt;i&gt;d'officiel &#224; gauche pour qui j'ai vot&#233; toute ma vie&lt;/i&gt;. Et puis voil&#224;, fin des Carnets. Ce sera plus fort, le 6 mars 1984, je dicte &#224; Jacqueline, et c'est encore la milli&#232;me phrase au m&#234;me endroit du dire, et tendre vers l'au-del&#224; du dire si c'est ainsi, l'&#233;nigme de peindre ou de faire, et l'&#233;nigme qu'est la beaut&#233; quand elle surgit du monde, et que c'est cela qu'on y cherche (pour la Ronde de mai, le 3 f&#233;vrier 1969, j'avais &#233;crit : &lt;i&gt;Le vrai r&#233;alisme, c'est la participation du monde int&#233;rieur au monde ext&#233;rieur), dict&#233; donc le 6 mars 1984 : Est-ce &#233;tendre les mots au-del&#224; de leur sens que d'affirmer que l'abstraction exalte un non-dit de la figuration ? Il y a quelque platitude &#224; d&#233;clarer qu'une rose, une femme, une chose sont belles quand c'est &#233;vident. Mais c'est parce que c'est difficile, justement, que j'ai &#233;t&#233; entra&#238;n&#233; &#224; le tenter&lt;/i&gt;. Et que je n'ai jamais dit autre chose. Et c'est encore le travail des verbes. Avec le verbe on passe dans l'&#233;criture le geste m&#234;me, avant ce qu'il d&#233;signe ou bien qu'il organise. Je l'ai su il y a si longtemps pour peindre, quand ils m'emb&#234;taient avec leur figuration et leur abstraction. Moi je lisais H&#246;lderlin, je me r&#233;citais en allemand &lt;i&gt;Mn&#233;mosyne&lt;/i&gt; qui est le plus grand po&#232;me jamais &#233;crit dans ce coin du vieux monde, et comme H&#246;lderlin je questionnais le rythme. Quelquefois, avec les mots, c'est par la n&#233;gative que j'approchais le mieux. J'avais &#233;crit (10 avril 1977) : &lt;i&gt;Toute faute de compr&#233;hension d'un motif se traduit par une erreur technique : mauvais encha&#238;nement de rythme ; mauvaise cadence de couleur, etc. Si bien que, dans l'encha&#238;nement de man&#339;uvres qui donnent naissance au tableau, s'alternent des corrections plastiques et des corrections spirituelles&lt;/i&gt;. Quand on regarde &#224; cette distance le temps qu'est le temps d'un homme, on se moque des &#233;paisseurs et des attentes. J'&#233;crivais (27 janvier 1965) : &lt;i&gt;nature morte : fable d'objets avec une morale en puissance, mais jamais r&#233;solue par les mots&lt;/i&gt;, et c'est bien s&#251;r exactement la m&#234;me chose. Te souviens-tu, nous &#233;tions &#224; Rome en ce mus&#233;e, il y avait eu ce soleil d'hiver et les statues qui un instant semblaient tout pr&#232;s, voulaient nous accueillir/ J'avais not&#233;, j'avais lu &#224; Jacqueline (9 f&#233;vrier 1965, Rome, mus&#233;e des Thermes), avec encore ce mot rythme : &lt;i&gt;Bonheur de trouver quelques statues grecques originales. M'exposer &#224; leur clart&#233;. Faire penser par elles (ordonner, rythmer) l'ensemble in&#233;gal de mon &#234;tre. J'&#233;prouve ce bienfait de deux fa&#231;ons : l'une, en me pla&#231;ant l&#224; o&#249; le sculpteur s'est plac&#233; pour les travailler, ou pour les juger. Cela se sent. Cela se trouve. Il y a une longueur de bras, ou une distance, o&#249; la sculpture s'additionne avec une force particuli&#232;re. L'autre fa&#231;on est de se coucher mentalement sur la sculpture. S'unir &#224; elle, l'&#233;prouver dans toutes ses parties : sa force, son rythme, sa sensualit&#233;&lt;/i&gt;. Au retour de Rome, le 4 mai 1965 (il y a vingt-deux ans aujourd'hui : est-ce qu'il y a au soir de la vie un compte de comment on a su se taire, est-ce que se taire s'accumule comme les toiles), j'&#233;crirai : &lt;i&gt;J'&#233;cris pour parler moins. Il faut se taire longuement. Ecouter. Ecouter l'&#226;me du monde&lt;/i&gt;. Encore j'avais mes yeux, et comment ce ne serait pas voir que de r&#233;crire sans y voir la m&#234;me phrase toujours, ainsi le 17 f&#233;vrier 1978 : &lt;i&gt;Je tiens &#224; d&#233;chiffrer le monde : ce monde obscurci par les explications, les l&#233;gendes, les usages et la publicit&#233;. Rechercher la virginit&#233; des choses : les d&#233;clarer&lt;/i&gt;. Et un verbe en avant, un verbe &#224; la fin, un verbe au milieu. Et le mot monde encore le 18 juin 1980 : &lt;i&gt;Rendre aux objets leur nudit&#233; originelle : le signe qu'ils font au reste du monde. Dans tout torchon les plis de la premi&#232;re robe aim&#233;e&lt;/i&gt;. Ai-je assez aim&#233; les objets. On s'engueule avec Michaux via Karl Flinker interpos&#233;, que je vous parle de Karl Flinker : Karl Flinker c'est mon marchand et quand le contrat termine, Jacqueline, qui n'a rien laiss&#233; para&#238;tre devant lui, rentre en larmes &#224; la maison et moi j'&#233;cris dans mes Carnets : &lt;i&gt;L'ins&#233;curit&#233; de nouveau. Telle est la vie avec un vieil artiste inapte au succ&#232;s&lt;/i&gt;. Flinker, lui, finira riche. Mais en juillet on s'en va quand m&#234;me &#224; Belle-&#206;le, on vendra la maison et c'est la derni&#232;re fois, mais je dessinerai des harengs, puis une t&#234;te de cabillaud. Du poisson, en l'honneur de Flinker qui nous a l&#226;ch&#233;s. J'ai lou&#233; une Estafette Renault, on me l'a install&#233;e pr&#232;s du march&#233;, je peins dans la camionnette, elle me sert d'atelier. Puis on se r&#233;concilie avec Flinker, il pige qu'il peut encore vendre du H&#233;lion, il m'invite &#224; Skyros dans son &#238;le grecque &#8211;- est-ce qu'un peintre a maison dans une &#238;le grecque, et moi tout ce que je peindrai c'est une chaise d&#233;fonc&#233;e, &lt;i&gt;c'est toute la vie qui s'&#233;crit l&#224; en objets familiers&lt;/i&gt;, et &#231;a s'appelait &lt;i&gt;Drame en trois chaises&lt;/i&gt;. Donc Michaux parle chez lui, voit mes objets et rousp&#232;te, 5 mars 1976 : &lt;i&gt;Henri Michaux, voyant quelque chose de moi chez Karl Flinker : &#171; Voil&#224; trente ans que je cherche &#224; supprimer l'objet, et lui &#224; le r&#233;tablir. &#187; Est-ce que Michaux, quand il se rase, d&#233;tourne la t&#234;te de la glace et se coupe la gueule plut&#244;t que de se voir ?&lt;/i&gt; Alors qu'est-ce que j'ai fait, qu'est-ce que j'ai peint, entre &#233;crire se coupe la gueule ce 5 mars 1976 et reprendre le 29 avril 1976 : &lt;i&gt;Cette rumeur du fond du monde, tous ne l'entendent-ils pas ? Je ne tiens pas &#224; ce qu'on dise de moi que je suis un grand peintre, vrai ou faux. J'aurais voulu qu'on aper&#231;oive enfin que je suis attentif &#224; ce chant profond qui survit &#224; tous les vacarmes guerriers, partisans ou boutiquiers, et que j'ai lutt&#233; toute ma vie pour qu'on l'entende&lt;/i&gt;. En gros, il y aurait deux textes entrem&#234;l&#233;s dans ces Carnets, ceux qui utilisent l'infinitif pour s'en aller vers l'inconnu, et ceux qui disent je pour m'installer moi dans ce labour. Les mots sont des signes et s'occupent de rythme et de syntaxe, ici c'est d'oreille que je parle, et &lt;i&gt;entendre&lt;/i&gt; r&#233;p&#233;t&#233; deux fois : Michaux n'entendait pas, mais j'ai eu des col&#232;res contre bien d'autres. Comment on peindrait sans rage ni col&#232;re. Vous croyez que c'est donn&#233;, qu'on se met le matin devant son chevalet ou son carnet et qu'il suffit ? Combien de fois revenu &#224; l'obstacle, 28 d&#233;cembre 1973, avec verbe &#224; la fin : &lt;i&gt;En d&#233;but de journ&#233;e hier, je me croyais pr&#234;t &#224; aborder les toiles. J'ai fait un pas en avant, et je me suis retrouv&#233; sur une pente escarp&#233;e avec la sensation d'incertitude. Donc de recul. Mais en fin de journ&#233;e j'ai repris, en silhouette, la cadence de toute la sc&#232;ne et vu comment il me fallait commencer ainsi. Re-commencer&lt;/i&gt;. Le vieux peintre ainsi monologue. Ne plus peindre, ne plus m&#234;me &#233;crire ni dire, mais penser, oui, est ce mart&#232;lement. On est trop d'heures (toute une vie et ses heures) dans la pi&#232;ce qu'on nomme atelier et ce qu'on nomme travail (mon rituel, quand la ville beugle ses f&#234;tes vulgaires, de terminer l'ann&#233;e dans le travail et la commencer par le travail), alors il y a le grand bruit de ce qu'on installe. On me visitait autrefois : il y a Ponge qui surgit dans l'atelier, et le grand Ren&#233; Char qui n'a m&#234;me pas de place pour se brasser dans les murs du petit H&#233;lion. Ponge regarde mes fourn&#233;es de pain sur la toile. On parle avec Ponge du rythme et de la phrase et de comment l'objet (c'est son mot) commande aux travaux. &lt;a id=&#034;parapluie&#034;&gt;&lt;/a&gt; Ponge m'envoie son &lt;i&gt;Pour un Malherbe&lt;/i&gt; et dans cette &lt;i&gt;ann&#233;e de soucis&lt;/i&gt; qu'est 1965 son livre est un bonheur : pourtant Ponge ne vient plus. On partage avec Ponge Lautr&#233;amont. Je crois m&#234;me que c'est moi qui lui ai dit que Lautr&#233;amont avait retourn&#233; la litt&#233;rature comme un parapluie, un jour qu'on parlait des &lt;i&gt;Beau comme&lt;/i&gt;, et de sa rencontre sur une table de dissection d'une machine &#224; coudre et d'un parapluie. J'en ai dessin&#233; toute ma vie, des parapluies, et c'est &#224; cause de Lautr&#233;amont. Ponge ne s'est pas assez int&#233;ress&#233; aux parapluies : sinon il serait revenu me voir. Et la sup&#233;riorit&#233; de mes cageots sur les cageots de monsieur Ponge, c'est qu'H&#233;lion est fid&#232;le, &#226;pre et obstin&#233;, c'est qu'H&#233;lion pour penser juste reste au m&#234;me endroit. Cageot de monsieur Ponge, 1935, je sais par c&#339;ur : &lt;i&gt;il luit alors de l'&#233;clat sans vanit&#233; du bois blanc&lt;/i&gt;. Cageots d'H&#233;lion, 29 ao&#251;t1975 : &lt;i&gt;Faire une &#233;tude de cageots, c'est d&#233;couvrir leurs richesses plastiques, ce qui m'amuse en eux. Je suis stimul&#233; par ce jaune blanch&#226;tre et ce c&#244;t&#233; &#171; touches &#187; des lamelles de peuplier qui virent au brun, au noir, dans l'ombre. C'est la cl&#233; picturale, l'arp&#232;ge de base dont je vais me servir pour jouer la grande chose entendue dans le fond de moi. Je crois bien sinc&#232;rement que tous les hommes ont le m&#234;me fond, mais ils n'y descendent que fort peu. Ce qui distingue les grands artistes, c'est leur aptitude &#224; descendre plus loin&lt;/i&gt;. H&#233;lion plus bas que Ponge, et tant pis pour lui. Le monologue vous obs&#232;de, et la rage. Je l'ai entendu dans Joyce : &lt;i&gt;&#192; mes yeux, le grand m&#233;rite de Joyce (dont Jacqueline me fait la lecture dans le texte chaque soir) est d'envisager le monde comme la somme des individus, de leur espace mental et verbal, sans recourir &#224; l'arrangement d'une histoire pr&#233;con&#231;ue. Le monde en direct, &#224; tous les niveaux. C'est inou&#239;. 2 octobre 1976&lt;/i&gt; (je marque moi-m&#234;me la date). Je l'entendais pour moi, peu avant : &lt;i&gt;R&#244;le du monologue int&#233;rieur dans la cr&#233;ation. Souvenir du monologue des architectes qui parlent sans cesse de leurs projets en les dessinant. La pens&#233;e articul&#233;e en mots ne peut suivre la pens&#233;e artistique dans tous ses &#233;tats. Elle ne peut que d&#233;finir des points de rep&#232;res entre lesquels les nuances de couleurs et les combinaisons de formes varient et se multiplient, dirait-on, &#224; l'infini. 25 mai 1976&lt;/i&gt;. Et puis c'est cela qu'il faut taire, parce qu'il n'y a plus sous la main le carnet, la feuille, le croquis, la toile. C'est cela qu'il faut taire, parce qu'on ne voit plus la lumi&#232;re. On dit au revoir, on s'en va. On laisse les choux, les parapluies, les cageots -&#8211; les pissoti&#232;res c'est la ville elle-m&#234;me qui s'est charg&#233;e de les d&#233;monter, avec l'ardoise et l'eau : plus de pissoti&#232;res pour que le peintre aille prendre les silhouettes et les mains, les couleurs et les &#233;paules. On reste seul dans son cri, on en est drap&#233; et l'&#226;ge peut-&#234;tre est-ce cela, par quoi on accepte de se taire puisque les mains, depuis deux ans, depuis trois ans, ne s'affairent plus, qu'on a beau, les mains, les lever entre soi et le jour on ne distingue que les tavelures maigres du vieillard. On les repose sur ses genoux, sur le plaid vert, on tourne son visage vers la fen&#234;tre : m&#234;me le visage qui ne voit plus per&#231;oit encore, &#224; la chaleur sur la peau, qu'ici est le jour, et au-del&#224; la vie des hommes. Moi, Jean H&#233;lion, peintre, laisse deux cent huit Carnets tenus sur plus d'une moiti&#233; de si&#232;cle, outre ce que j'ai br&#251;l&#233;, outre ce que j'ai donn&#233;. H&#233;lion n'est pas &#233;crivain : H&#233;lion est peintre et s'acharne au motif. Il sait que c'est affaire aussi de pens&#233;e, et j'ai &#233;crit (17 septembre 1982) : &lt;i&gt;Devant le motif, il faut non seulement voir juste, mais penser juste&lt;/i&gt;. En 1986 &#8211;- c'est l'an dernier ? -&#8211; je me fais relire les Carnets : nous pr&#233;cisons le vocabulaire, nous nous attachons &#224; la correction grammaticale. Et comme je n'y vois pas, j'ouvre un nouveau cahier, qui n'appartient pas &#224; la suite des Carnets, et qui d&#233;crit les toiles inachev&#233;es, les toiles qu'il m'aurait fallu peindre, les toiles qui m'attendaient pour &#234;tre peintes. C'est affaire de cri, et le cri en vous ne faiblit pas dans l'&#226;ge, ni par les yeux qui ne voient plus ; &lt;i&gt;Depuis toujours j'entends un cri qui sort des choses et des &#234;tres, et j'ai tent&#233; de le saisir, comme au lasso, par mon dessin. Et dans ce dessin, de chiffrer un dessein qui &#233;mane de monde. Transformer en conscience la possession sensible. 16 novembre 1977&lt;/i&gt;. J'aurais voulu qu'on me d&#233;livre. J'aurais tant voulu qu'on m'aide. On vit avec ses morts. Les Carnets se remplissent &#224; la fin de tous ceux qui disparaissent. Qu'importe, s'il y a l'objet. Moi ce que j'aurais voulu (20 janvier 1978) : &lt;i&gt;Il serait mentalement tr&#232;s juste qu'un peintre avant sa mort m&#238;t en vente ses objets divers, ses tableaux, ses dessins et n'emporte avec lui, au-del&#224;, que ses songes&lt;/i&gt;. Quand il y a un subjonctif dans la phrase, je sais bien qu'alors elle est fragile et douteuse. On &#233;crit cela parce qu'ainsi cela vous vient, avec la clart&#233; nette du dessin. Mais le langage comme peindre d&#233;signe l'ouvert qui l'exc&#232;de. Je n'ai rien mis en vente ni laiss&#233; derri&#232;re moi. Peut-&#234;tre la camionnette de Belle-&#206;le, quand on a vendu la maison parce que monsieur Flinker n'avait pas renouvel&#233; le contrat qui nous liait, et que moi je dessinais sur le march&#233; les cageots et les grondins, les harengs ou le chou. Karl Flinker m'avait rapport&#233; que ses clients trouvaient que la peinture d'H&#233;lion ne faisait pas distingu&#233;, et je l'ai rapport&#233; dans les Carnets. La menterie du subjonctif, c'est que bien s&#251;r, si les songes on les emporte, les toiles aussi, qui ne sont que ces songes. Saura-t-on &#234;tre un grand peintre ? J'aurais voulu supprimer dans les Carnets des phrases et des pages, je ne l'ai pas fait. On est b&#226;ti de cette trace. &lt;i&gt;Je ne saurai jamais peindre. Je ne serai jamais un ma&#238;tre&lt;/i&gt;. On sait bien que devant soi est l'ouvert, et devant soi le muet, et devant soi l'essence inaccessible du monde tr&#232;s simple et si proche. Abstraction, figuration : je les aurai bien occup&#233;s. Je m'y serai bien occup&#233; moi-m&#234;me. J'ai &#233;crit (10 mars 1976) : &lt;i&gt;Peut-&#234;tre que j'ai d&#233;couvert que l'abstraction &#233;tait un signe r&#233;v&#233;lateur d'humain et que, d'autre part, le naturel &#233;tai truff&#233; d'abstraction. Dans mes tableaux, le concept abstrait et la notation r&#233;aliste vont sans cesse au-devant l'un de l'autre&lt;/i&gt;. Est-ce que j'ai jamais, de toujours, &#233;crit ou peint autre chose ? Ce qui compte, c'est ce qu'on laisse au bout. L'ouvert et le blanc, et que c'est affaire du rythme et du mouvement. J'ai &#233;crit (25 mai 1972) : &lt;i&gt;Contraction optimum de la description. D&#232;s qu'une chose est dite, stop. Priorit&#233; au sens de l'&#339;uvre. C'est-&#224;-dire au parti dans lequel on r&#233;sume, pour cette p&#233;riode-l&#224;, le sens de la vie&lt;/i&gt;. On aimerait se passer plut&#244;t du mot &#339;uvre, du mot vie. On s'obs&#232;de au sens. J'avais &#233;crit bien plus t&#244;t (10 ao&#251;t 1965) : &lt;i&gt;Peindre ainsi. De loin, le rythme et l'&#233;clat. De plus pr&#232;s, le sens. Tout pr&#232;s, la richesse. Mais qu'elle s'efface dans le rythme et qu'elle serve le sens&lt;/i&gt;. Moi j'ai eu cette confiance dans le proche. Le vieil homme immobile, les genoux sous son plaid, devant la fen&#234;tre, les yeux derri&#232;re les vitres fum&#233;es de qui ne voit plus et &#224; qui le jour m&#234;me peut faire mal, le vieil homme dans son monologue, et qui demain encore se fera relire ses cinquante-cinq ans de qu&#234;te dans les deux cent huit Carnets, a eu confiance dans le bruit du monde. Ils parlaient d'art, moi je disais : &lt;i&gt;Je fuis les discussions sur l'art, &#224; pr&#233;sent&lt;/i&gt;. Ils me parlaient de r&#233;alisme, moi je disais (22 ao&#251;t 1963) : &lt;i&gt;R&#233;alit&#233;. R&#233;alisme ! Sur aucun sujet on n'a autant d&#233;conn&#233;. On voit des gens, d'un esprit par ailleurs aigu, le confondre avec l'acad&#233;misme. Ou le croire donn&#233;, sans probl&#232;me. Il n'y aurait qu'&#224; copier, croient-ils. L'&#233;pingler, comme un papillon&lt;/i&gt;. Ils s'&#233;tonnaient de moi peignant l'enterrement du clown, peignant les mauvais insectes noirs arm&#233;s et casqu&#233;s dans la ronde et les rues de 1968, quand me pr&#233;occupait l'orange du feu, le feu dans la rue, et moi ce que je savais c'&#233;tait l'ouvert au bout, et la phrase qui avait le dire : &lt;i&gt;On ne saisit qu'un peu de r&#233;el. Davantage recouvre ce qu'on avait d&#233;couvert&lt;/i&gt;. Fais trop, et tu t'&#233;touffes. Moi j'&#233;coutais Bob Dylan et Joan Baez, j'aimais Serge Gainsbourg. J'ai connu m&#234;me les guitares &#233;lectriques, et c'&#233;tait en avril 1972 : &lt;i&gt;Je crois que l'&#226;me du monde coule parfois dans la chanson populaire avec une rare justesse. En captivit&#233;, je l'ai &#233;prouv&#233; pour quelques chansons de Tr&#233;net. Ces jours-ci, j'&#233;coute Leonard Cohen, Bob Dylan et Joan Baez, certains Fran&#231;ais aussi. La vie totale rend un son de violon et d'accord&#233;on, de trompette et de fl&#251;te, d'orgue et de guitare&lt;/i&gt;. Moi j'ai tent&#233;, je suis all&#233; vers le cri, j'ai eu des mots religieux pour en dire la tension, et ce que de vous elle prend. J'ai utilis&#233; beaucoup l'adjectif clair, et le substantif clart&#233;. J'ai tent&#233; dans ma phrase que le verbe passe avant ce qu'il propose et figure, ainsi faisant de mes Carnets peut-&#234;tre l'immense prolongement de ce que Ponge, qui ne venait plus me voir, ne savait plus atteindre pour lui-m&#234;me (mon ami Ponge). J'ai ador&#233; plus qu'aucun autre le verbe chercher. Je l'ai &#233;crit trente ou cinquante fois comme ce 14 juin 1972, &#233;coutant Leonard Cohen et Bob Dylan comme avant la guerre j'&#233;coutais Berlioz et Chopin : &lt;i&gt;L'art n'est pas de c&#233;l&#233;brer ce qu'on sait, mais envisager ce qu'on cherche. Je ne sais pas ce que c'est que figurer, et je le tente. Je ne sais pas ce que doit &#234;tre l'art aujourd'hui, et je le cherche. Je ne sais pas ce que c'est que figurer, et je le tente. Je ne sais pas ce que doit &#234;tre l'art aujourd'hui, et je le cherche. La ma&#238;trise, si ma&#238;trise il y a, est &#224; un certain niveau de clart&#233; dans la question pos&#233;e&lt;/i&gt;. Il faut bien de l'humilit&#233; pour marcher vers la ma&#238;trise. J'ai tent&#233; la voie d'humilit&#233;. H&#233;lion est fier de lui-m&#234;me en cela. J'ai fait que le mot phrase, que j'ai pris &#224; l'univers de la langue, d&#233;finisse aussi le rythme de ma peinture, ainsi faisant que mes Carnets sont affaire majeure de langue, parce que phrase, en peinture, s'applique &#224; homme. Et qu'au milieu de tout reste l'interrogation ouverte du sens, et qu'on ne l'applique &#224; soi-m&#234;me qu'en consid&#233;rant, de soi-m&#234;me, le geste dans l'infini dehors, le geste qui veut saisir le proche, se tend vers le ciel, fr&#244;le de la main l'arbre ou le mur, s'arr&#234;te devant la mer : &lt;i&gt;Phrases visuelles. J'ai fait des phrases d'objets, des phrases d'hommes (rassembl&#233;s dans un geste unique, comme le sens d'une phrase). J'en suis &#224; concevoir des phrases unissant dans un m&#234;me geste : le ciel, un arbre, un mur, des glacis, un quai, la mer et les bateaux&lt;/i&gt;. C'&#233;tait le 13 juillet 1963, et je me le suis fait relire hier. On est le 27 octobre 1987, ce soir je serai mort. Peut-&#234;tre qu'il leur faudra longtemps pour le comprendre : j'ai atteint quelque chose qui les concerne. &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a id=&#034;extraits&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_4970 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L420xH249/helion_drapeaux-50820.jpg?1749154822' width='420' height='249' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Jean H&#233;lion | la r&#233;alit&#233; illimit&#233;e dont je parle&lt;br/&gt;(extraits des &lt;i&gt;Carnets&lt;/i&gt;)&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[1]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Pr&#233;occup&#233; du monde, monde rond, complet, si&#232;ge de tous les hommes. 30 juillet 1948.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[2]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Du reste, je me sens proche d'H&#246;lderlin : le m&#234;me go&#251;t, ou le m&#234;me sens de l'ordonnance universelle manifest&#233;e par toute chose ; la remise de tout cas particulier dans son contexte g&#233;n&#233;ral : le th&#233;&#226;tre o&#249; les dieux descendent vers le moindre objet. Dans mes tableaux, le journalier, le porteur de viande, la cabassi&#232;re, l'homme assis, le joueur de fl&#251;te ou de guitare sont des pr&#234;tres d'un culte que je ne peux formuler qu'en les peignant. La viande va au sacrifice. La V&#233;nus aux jambes ouvertes ou ferm&#233;es : fille-temple, fille barr&#233;e ou en &#233;toile. Des fleurs ou des objets au pied de tous ces &#234;tres. Voil&#224; ma mythologie. Voil&#224; ma grand-messe. Voil&#224; mon temps et ses objets rituels. Et je crois que tout cela est vrai. Comme tout cela est bon. 28 avril 1963.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[3]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Phrases visuelles. J'ai fait des phrases d'objets, des phrases d'hommes (rassembl&#233;s dans un geste unique, comme le sens d'une phrase. J'en suis &#224; concevoir des phrases unissant dans un m&#234;me geste : le ciel, un arbre, un mur, des glacis, un quai, la mer et les bateaux. 13 juillet 1963.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[4]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
C'est pourtant des toits que j'ai voulu vous entretenir. Ils ne vous &#233;claireront sur moi-m&#234;me que par surcro&#238;t. 13 juillet 1963.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[5]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
R&#233;alit&#233;. R&#233;alisme ! Sur aucun sujet on n'a autant d&#233;conn&#233;. On voit des gens, d'un esprit par ailleurs aigu, le confondre avec l'acad&#233;misme. Ou le croire donn&#233;, sans probl&#232;me. Il n'y aurait qu'&#224; copier, croient-ils. L'&#233;pingler, comme un papillon. 22 ao&#251;t 1963.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[6]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Chaque jour, sur et par le motif, forger un outil neuf, large et coupant, demeure n&#233;cessaire. Je ne saurai jamais faire une t&#234;te. Il faudra toujours inventer un pi&#232;ge pour la saisir, un pi&#232;ge qui la surprenne et qui exige toute mon adresse, au-del&#224; de toute habitude. Je ne saurai jamais peindre. Je ne serai jamais un ma&#238;tre. 30 janvier 1964.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[7]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
On ne saisit qu'un peu de r&#233;el. Davantage recouvre ce qu'on avait d&#233;couvert. 27 f&#233;vrier 1964.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[8]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Je voudrais bien, pourtant, regagner quelque simplicit&#233;, quelque massivit&#233;, quelque muralit&#233;. Y songer beaucoup. 20 f&#233;vrier 1964.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[9]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Il n'y a pas de motif gai dont je ne puisse faire une peinture tragique, mais, en revanche, dans tout motif tragique il se trouve quelque chose de comique. 27 janvier 1965.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[10]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Je fuis les discussions sur l'art, &#224; pr&#233;sent. 19 mars 1965.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[11]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Nature morte : fable d'objets avec une morale en puissance, mais jamais r&#233;solue par les mots. 27 janvier 1965.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[12]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Bonheur de trouver quelques statues grecques originales. M'exposer &#224; leur clart&#233;. Faire penser par elles (ordonner, rythmer) l'ensemble in&#233;gal de mon &#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;prouve ce bienfait de deux fa&#231;ons : l'une, en me pla&#231;ant l&#224; o&#249; le sculpteur s'est plac&#233; pour les travailler, ou pour les juger. Cela se sent. Cela se trouve. Il y a une longueur de bras, ou une distance, o&#249; la sculpture s'additionne avec une force particuli&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'autre fa&#231;on est de se coucher mentalement sur la sculpture. S'unir &#224; elle, l'&#233;prouver dans toutes ses parties : sa force, son rythme, sa sensualit&#233;. Chercher le point o&#249; cet objet fortement g&#233;n&#233;ralis&#233; qu'est un marbre grec approche le plus du mod&#232;le qui l'a guid&#233; ou inspir&#233; (il y a quelque magie dans tout ceci). Rome, 9 f&#233;vrier 1965.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[13]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Ce carnet est rempli de choses presque claires &#8211; pas tout &#224; fait cependant, et bien malgr&#233; moi. La connaissance chez le peintre demeure dans cet &#233;tat, comme une &#233;manation durable et non comme un objet qu'on peut mesurer, saisir. Ainsi, elle est transmissible. Des gens qui ne sont pas &#224; la hauteur l'emportent, la colportent, la livrent &#224; ceux qui en ont besoin. 15 mars 1965.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[14]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Bien aimablement, M. le ministre d'&#201;tat (Andr&#233; Malraux) m'a fait offrir par son chef de cabinet une d&#233;coration pour ma boutonni&#232;re. J'ai eu l'honneur de la lui refuser, tr&#232;s aimablement aussi. Pour rester fid&#232;le &#8211;- ai-je dit &#8211;- &#224; un id&#233;al de jeunesse selon lequel un artiste ne saurait souhaiter d'autre distinction que celle de ses &#339;uvres. La seule d&#233;coration que je souhaite est celle qu'on me donnerait &#224; peindre sur les murs d'un b&#226;timent officiel, ou autre. Avril 1965.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[15]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
J'&#233;cris pour parler moins. Il faut se taire longuement. Ecouter. Ecouter l'&#226;me du monde. 4 mai 1965.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[16]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Voitures. Les voitures sont des abstractions descendues dans la rue et juch&#233;es sur des roues : que des hommes habitent ; quittent ; d&#233;passent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Finalement la ville est un labyrinthe de couloirs o&#249; les hommes vont, distraits. Couloirs de murs, et d'arbres, et de voitures, et m&#234;mes couloirs de personnes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; l'id&#233;e m&#234;me de mont ravail &#224; pr&#233;sent. Il y a de quoi absorber ce qui me reste de jours.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[17]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
L'art cherche la dimension r&#233;elle de l'homme. Il va au bout des sensations, des id&#233;es, des songes, de l'exp&#233;rience et puise aussi dans la m&#233;moire. De tout cela l'artiste cherche &#224; faire une somme simple, harmonieuse. Mai 1968.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[18]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
S'il va de l'avant, l'art a besoin de briser quelque chose : il est r&#233;volutionnaire &#224; la base, sinon il est flatterie d'un pouvoir qui le pr&#233;c&#232;de. Il contient le sentiment d'injustice &#224; rectifier ; de laideur &#224; compenser. Comment se complairait-il avec ceux qui dominent ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je le dis &#224; l'avance, il faut que l'artiste demeure ind&#233;pendant, m&#234;me d'un pouvoir qu'il estime. La place d'un artiste n'est ni &#224; l'&#201;lys&#233;e ni au Kremlin, mais dans la rue, th&#233;&#226;tre de la vie, pour tous. Mai 1968.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[19]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Figurer, pour moi, demeure dialogue sur quatre plans : 1, avec l'objet ou la figure d'origine (le monde naturel) ; 2, avec l'histoire de la peinture et de l'homme (l'histoire) ; 3, avec le pr&#233;sent (ce que je per&#231;ois du monde social) ; 4, avec la suite de mes songes formant en moi une sorte d'&#233;pop&#233;e. 3 d&#233;cembre 1969.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[20]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Qu'on ne nous emmerde pas avec la dictature posthume des grands hommes ! 22 d&#233;cembre 1969.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[21]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Je crois que l'&#226;me du monde coule parfois dans la chanson populaire avec une rare justesse. En captivit&#233;, je l'ai &#233;prouv&#233; pour quelques chansons de Tr&#233;net. Ces jours-ci, j'&#233;coute Leonard Cohen, Bob Dylan et Joan Baez, certains Fran&#231;ais aussi. La vie totale rend un son de violon et d'accord&#233;on, de trompette et de fl&#251;te, d'orgue et de guitare. 17 avril 1972.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[21]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Contraction optimum de la description. D&#232;s qu'une chose est dite, stop. Priorit&#233; au sens de l'&#339;uvre. C'est-&#224;-dire au parti dans lequel on r&#233;sume, pour cette p&#233;riode-l&#224;, le sens de la vie. 25 mai 1972.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[22]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
L'art n'est pas de c&#233;l&#233;brer ce qu'on sait, mais envisager ce qu'on cherche. Je ne sais pas ce que c'est que figurer, et je le tente. Je ne sais pas ce que doit &#234;tre l'art aujourd'hui, et je le cherche. Je ne sais pas ce que c'est que figurer, et je le tente. Je ne sais pas ce que doit &#234;tre l'art aujourd'hui, et je le cherche. La ma&#238;trise, si ma&#238;trise il y a, est &#224; un certain niveau de clart&#233; dans la question pos&#233;e. 14 juin 1972.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[23]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
En d&#233;but de journ&#233;e hier, je me croyais pr&#234;t &#224; aborder les toiles. J'ai fait un pas en avant, et je me suis retrouv&#233; sur une pente escarp&#233;e avec la sensation d'incertitude. Donc de recul. Mais en fin de journ&#233;e j'ai repris, en silhouette, la cadence de toute la sc&#232;ne et vu comment il me fallait commencer ainsi. Re-commencer. 28 d&#233;cembre 1973.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[24]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Monumentalit&#233;, &#224; d&#233;finir, de tout le quotidien. 28 mai 1975.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[25]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Nul doute : chaque &#234;tre qui passe figure le monde entier, dans son &#233;tat pr&#233;sent. 5 mars 1976.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[26]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Henri Michaux, voyant quelque chose de moi chez Karl Flinker : &#171; Voil&#224; trente ans que je cherche &#224; supprimer l'objet, et lui &#224; le r&#233;tablir. &#187; Est-ce que Michaux, quand il se rase, d&#233;tourne la t&#234;te de la glace et se coupe la gueule plut&#244;t que de se voir ? 5 mars 1976.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[27]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Peut-&#234;tre que j'ai d&#233;couvert que l'abstraction &#233;tait un signe r&#233;v&#233;lateur d'humain et que, d'autre part, le naturel &#233;tai truff&#233; d'abstraction. Dans mes tableaux, le concept abstrait et la notation r&#233;aliste vont sans cesse au-devant l'un de l'autre. 10 mars 1976.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[28]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Impression de tout contenir, ou plus exactement, que le fond de l'&#234;tre communique avec le fond du monde. Mais difficult&#233; de s'enfoncer aussi loin. 30 mars 1976.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[29]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
L'ins&#233;curit&#233; de nouveau. Telle est la vie avec un vieil artiste inapte au succ&#232;s. 15 avril 1977.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[30]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Cette rumeur du fond du monde, tous ne l'entendent-ils pas ? Je ne tiens pas &#224; ce qu'on dise de moi que je suis un grand peintre, vrai ou faux. J'aurais voulu qu'on aper&#231;oive enfin que je suis attentif &#224; ce chant profond qui survit &#224; tous les vacarmes guerriers, partisans ou boutiquiers, et que j'ai lutt&#233; toute ma vie pour qu'on l'entende. 29 avril 1977.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[31]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Dernier jour &#224; Port-Coton. Je viens de nettoyer l'Estafette lou&#233;e qui m'a servi d'atelier et que le loueur vient rechercher &#224; 6 heures. 7 juillet 1977.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[32]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
En travaillant un th&#232;me pour le nourrir, la suite des images qui &#233;merge des yeux et de la main du peintre est illimit&#233;e. C'est comme un d&#233;fil&#233; d'&#234;tres et d'objets vacants, align&#233;s comme es figurants en qu&#234;te d'emploi, comme des mis&#233;reux &#224; la soupe populaire, et bien peu sont &#233;lus et connaissent les lumi&#232;res de la toile. 23 d&#233;cembre 1977.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[33]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Il serait mentalement tr&#232;s juste qu'un peintre avant sa mort m&#238;t en vente ses objets divers, ses tableaux, ses dessins et n'emporte avec lui, au-del&#224;, que ses songes. 20 janvier 1978.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[34]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Je tiens &#224; d&#233;chiffrer le monde : ce monde obscurci par les explications, les l&#233;gendes, les usages et la publicit&#233;. Rechercher la virginit&#233; des choses : les d&#233;clarer. 17 f&#233;vrier 1978.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[35]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
D&#233;duite de la contemplation de l'objet, l'&#233;criture fait partie du r&#233;el. Pour chaque objet de mon amour attentionn&#233;, je t&#226;che d'inventer une &#233;criture qui lui convienne, c'est-&#224;-dire propos&#233;e par lui et capable de l'&#233;clairer. 24 mars 1978.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[36]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Lors de mon &#233;vasion du commando XIII/227, stalag IIC, Stettin, alors que je n'&#233;tais s&#251;r en rien qu'elle r&#233;ussisse, je me disais que l'essentiel &#233;tait d'arriver &#224; Berlin, et que si je ne parvenais pas &#224; franchir le barrage policier de la gare vers Cologne, j'irais au mus&#233;e voir &lt;i&gt;L'Homme au casque d'or&lt;/i&gt;, que je me baignerais tout entier dans son &#233;motion et que je me ferais arr&#234;ter devant, lors de la fermeture. D'avance, je souriais &#224; la t&#234;te de l'officier de contr&#244;le quand on m'aurait repris et ramen&#233; au camp pour me montrer penaud &#224; mes camarades et que ledit officier me demanderait la raison de ma fuite apparemment insens&#233;e. Je lui aurais dit : &#171; Apr&#232;s deux ans de captivit&#233;, pour continuer &#224; vivre, de voir la lumi&#232;re sur le nez de ce chef d'&#339;uvre, pour croire &#224; la vie ! &#187; 12 octobre 1979.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[37]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Dans la glace, j'ai vu soudain un vieillard qui me regardait. Avec sa visi&#232;re verte et bleue, il m'a fait penser &#224; Chardin. Comment ce vieux peintre au visage peupl&#233; d'ombres peut-il contenir les pens&#233;es jeunes qui l'habitent ? 11 janvier 1980.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[38]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Mon &#339;il unique laisse couler ma vie int&#233;rieure sur le papier. Novembre 1980.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[39]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Comme je vois mal. On dirait que mon seul &#339;il est couvert d'un verre d&#233;poli. Pourtant, je darde des regards au travers. 7 janvier 1980.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[40]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Si j'&#233;cris de travers, c'est que j'y vois si mal, mais je crois penser fondamentalement juste. 19 mars 1980.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[41]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Rendre aux objets leur nudit&#233; originelle : le signe qu'ils font au reste du monde. Dans tout torchon les plis de la premi&#232;re robe aim&#233;e. 18 juin 1980.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[42]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Les contraires non seulement se ressemblent, mais se rassemblent dans l'unit&#233; d&#233;finitive dont je sens le r&#233;el au bout de mes doigts. 2 juillet 1980.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[43]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Je suis presque aveugle et si vieux que je suis devenu maladroit. 10 avril 1982.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[1]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Comme le pr&#244;nait Delacroix : commencer tr&#232;s large et finir aigu. Mais laisser dans le tableau des traces de toutes les tensions de l'acheminement large vers l'aigu 17 septembre 982.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[44]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Je sens la r&#233;alit&#233; illimit&#233;e dont je parle, solide au-del&#224; de mon discours comme l'est la terre au-del&#224; de mes pieds. 18 septembre 1982.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[45]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Je n'ai plus que 2/10 dans un &#339;il. Rien dans l'autre. Alors je peins pour voir clair. 14 d&#233;cembre 1982.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[46]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
6 mars 1984. Dict&#233; &#224; Jacqueline h&#233;lion. Est-ce &#233;tendre les mots au-del&#224; de leur sens que d'affirmer que l'abstraction exalte un non-dit de la figuration ? Il y a quelque platitude &#224; d&#233;clarer qu'une rose, une femme, une chose sont belles quand c'est &#233;vident. Mais c'est parce que c'est difficile, justement, que j'ai &#233;t&#233; entra&#238;n&#233; &#224; le tenter.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[47]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Pour l'homme, fragment du monde qui s'en d&#233;tache et se retourne sur lui pour le consid&#233;rer, l'imagination est un prolongement de la m&#233;moire. 30 mars 1978.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[48]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Le crime qui m'indigne le plus, ces temps-ci, c'est que les fabricants de couleur (Lefranc) me vendent des feutres de couleur dont ils assurent la fixit&#233; &#224; la lumi&#232;re, mais qui s&#232;chent tr&#232;s vite et deviennent inutilisables. Tandis qu'ils refusent de mettre en vente les encres dont ils sont faits, que j'aimerais tant employer au pinceau ou au bout de bambou japonais qui me sert de plume. 1 juillet 1979.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[49]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Emmerdements d'une vie de peintre. 23 juillet 1974.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[50]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Devant le motif, il faut non seulement voir juste, mais penser juste. 17 septembre 1982.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[51]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Peindre ainsi. De loin, le rythme et l'&#233;clat. De plus pr&#232;s, le sens. Tout pr&#232;s, la richesse. Mais qu'elle s'efface dans le rythme et qu'elle serve le sens. 10 ao&#251;t 1965.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[52]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
R&#244;le du monologue int&#233;rieur dans la cr&#233;ation et, partant, r&#244;le des mots et jeux mots. Souvenir du monologue des architectes qui parlent sans cesse de leurs projets en les dessinant. 25 mai 1976.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[53]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
&#192; la recherche de la phrase large o&#249; ce personnage fleurit,&#8230; 17 mai 1976 .&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[54]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
La pens&#233;e articul&#233;e en mots ne peut suivre la pens&#233;e artistique dans tous ses &#233;tats. Elle ne peut que d&#233;finir des points de rep&#232;res entre lesquels les nuances de couleurs et les combinaisons de formes varient et se multiplient, dirait-on, &#224; l'infini. 25 mai 1976.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[55]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
&#192; mes yeux, le grand m&#233;rite de Joyce (dont Jacqueline me fait la lecture dans le texte chaque soir) est d'envisager le monde comme la somme des individus, de leur espace mental et verbal, sans recourir &#224; l'arrangement d'une histoire pr&#233;con&#231;ue. Le monde en direct, &#224; tous les niveaux. C'est inou&#239;. 2 octobre 1976.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;[56]&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Depuis toujours j'entends un cri qui sort des choses et des &#234;tres, et j'ai tent&#233; de le saisir, comme au lasso, par mon dessin. Et dans ce dessin, de chiffrer un dessein qui &#233;mane de monde. Transformer en conscience la possession sensible. 16 novembre 1977.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;em&gt;&#169; succession H&#233;lion, Carnets &#233;dit&#233;s par galerie Maeght.&lt;/em&gt;&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Depardon en camping-car : la France face r&#233;el</title>
		<link>http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2287</link>
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		<dc:date>2022-09-25T03:30:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>photographes, photographie</dc:subject>
		<dc:subject>Lussault, Michel </dc:subject>
		<dc:subject>Raymond Depardon</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;un num&#233;ro de T&#233;l&#233;rama en &#233;cho au portrait de la France par Raymond Depardon, avec le making of (et expo &#224; la BNF)&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique50" rel="directory"&gt;photo&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot78" rel="tag"&gt;photographes, photographie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot151" rel="tag"&gt;Lussault, Michel &lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot564" rel="tag"&gt;Raymond Depardon&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton2287.jpg?1352733166' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='120' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Note du 25 octobre 2012 :
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; reprise au Seuil, dans l'&#233;tonnante typo des petits livres au format horizontal, de &lt;i&gt;La France&lt;/i&gt; de Depardon en poche, &#224; moins de 15&#8364;... une forme qui colle vraiment au voyage qu'on y fait... Lire ici pour &lt;a href=&#034;http://blogs.mediapart.fr/edition/bookclub/article/111012/raymond-depardon-met-la-france-dans-sa-poche&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;prolongements sur ce livre&lt;/a&gt;, accompagn&#233; de textes de Michel Lussault.
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;
&lt;a href=&#034;https://www.amazon.fr/Habiter-France-Raymond-Depardon/dp/2757869248?crid=FO7QAFHR9S6B&amp;keywords=depardon+france&amp;qid=1664089878&amp;qu=eyJxc2MiOiIwLjAwIiwicXNhIjoiMC4wMCIsInFzcCI6IjAuMDAifQ%3D%3D&amp;sprefix=depardon+france%2Caps%2C110&amp;sr=8-2&amp;linkCode=li2&amp;tag=ecranlivre-21&amp;linkId=06e3e74886ab09bf2def1b6644ff2b78&amp;language=fr_FR&amp;ref_=as_li_ss_il&#034; target=&#034;_blank&#034;&gt;&lt;img border=&#034;0&#034; src=&#034;//ws-eu.amazon-adsystem.com/widgets/q?_encoding=UTF8&amp;ASIN=2757869248&amp;Format=_SL160_&amp;ID=AsinImage&amp;MarketPlace=FR&amp;ServiceVersion=20070822&amp;WS=1&amp;tag=ecranlivre-21&amp;language=fr_FR&#034; style='max-width: 500px;max-width: min(100%,500px); max-height: 10000px'&gt;&lt;/a&gt;&lt;img src=&#034;https://ir-fr.amazon-adsystem.com/e/ir?t=ecranlivre-21&amp;language=fr_FR&amp;l=li2&amp;o=8&amp;a=2757869248&#034; width='1' height='1' border=&#034;0&#034; alt=&#034;&#034; style='border:none !important; margin:0px !important;' /&gt;&lt;br&gt;
&lt;i&gt;La France, format poche horizontal, au Seuil &#8211; commander le livre.&lt;/i&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;
...J'avais un itin&#233;raire approximatif, avec quelques &#233;tapes fix&#233;es, et j'avan&#231;ais, je traversais un village &#8211; station-service, caf&#233;, boulangerie, petite usine, machines agricoles &#8211;-, puis les champs, puis &#224; nouveau un bourg, une moyenne ville, avec un supermarch&#233; ; j'entrais, je ressortais, une volline, une vall&#233;e, un pont. Et puis, tiens, quelques services restant actifs : les caf&#233;s, les boulangeries, les boutiques plut&#244;t modernes et les salons de coiffure. Rien qu'en passant, je me disais parfois : voil&#224;, c'est la France...
&lt;p&gt;&#8230;Tr&#232;s vite, j'ai oubli&#233; le beau, me m&#233;fiant du lyrisme des beaux ciels. Le truc qui m'int&#233;resse, c'est le bas. D'un seul coup on voit la terre, des marquages au bas, des trottoirs un peu d&#233;fonc&#233;s. &#199;a ne pla&#238;t pas toujours aux &#233;lus... Moi je ne suis pas m&#233;ticuleux et pas tellement patient. Je me sers de la 20x25 comme d'un instrument de brute : un angle, et boum. Avec la chambre, on est face au r&#233;el, plein cadre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;...j'ai essay&#233; de faire mon Walker Evans, frontal par rapport au sujet, et puis je me suis rendu compte que tout se casse la gueule en France. Il y a toujours une voiture mal gar&#233;e, une rue en pente, un carrefour de guingois...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;...Ce que je trouve de bien dans la couleur, c'est la luminosit&#233;, la clart&#233;, pas de couleurs denses ni sombres, mais la lumi&#232;re. A priori &#171; gaie &#187;, m&#234;me pour les choses &#171; pas gaies &#187;. Et, au fur et &#224; mesure de mes escapades, j'ai &#233;t&#233; frapp&#233; par les volets &#8211;- hyper importants en province &#8211;-, les enduits, les cr&#233;pis, les huisseries de fen&#234;tres et de portes en aluminium, en PVC ou en bois. Toute cette France consolid&#233;e par Lapeyre, gros nouveau march&#233;, c'est la France moderne au fond...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;... Tr&#232;s vite au d&#233;but, en 2005, j'ai &#233;t&#233; effondr&#233;. J'avais commenc&#233; mon p&#233;riple par le Nord et l'Est, des r&#233;gions sinistr&#233;es sur le plan &#233;conomique, notamment le bassin de Longwy, la Lorraine, la Champagne-Ardenne, mais j'ai trouv&#233; encore plus d&#233;sol&#233; dans une r&#233;gion a priori plus riante comme les Charentes. Et de retour &#224; Paris, je disais partout que la France allait mal, les gens vivaient mal. Un ami qui travaille dans un grand quotidien du soir ne voulait pas me croire : &#171; On le saurait nous, tout de m&#234;me ! &#187; Eh bien non, vous ne le savez pas parce que vous n'&#234;tes pas sur les routes comme moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#169; Raymond Depardon, entretien, p 14-21, &lt;i&gt;T&#233;l&#233;rama&lt;/i&gt;, octobre 2010.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_1841 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/jpg/depardon-camping-car-france.jpg?1286713012' width='500' height='177' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#224; propos de Raymond Depardon en camping-car (la France)&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#171; Raymond Depardon est l'un des grands g&#233;ographes fran&#231;ais des quarante derni&#232;res ann&#233;es. &#187; Michel Lussault (qui commente dans le n&#176; T&#233;l&#233;rama une demi douzaine des images de Depardon, du point de vue de la g&#233;ographie urbaine...).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'aime pas les camping-cars et la t&#234;te des gens qui sont dedans, apeur&#233;s sur les cols de montagne, prenant toute la place, et leur go&#251;t pour s'agglutiner sur les parkings. En m&#234;me temps, toujours le vieux fantasme de prendre un de ces machins et partir, mettre &#224; jour le site via connexion satellite etc. &#8211; mais je ne l'ai jamais fait, tandis que Depardon oui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne peux pas dater ma premi&#232;re initiation aux photos de Depardon. Je sais qu'en 1985, r&#233;digeant &lt;i&gt;Le Crime de Buzon&lt;/i&gt;, c'&#233;tait d&#233;j&#224; fait, puisque ce livre avance par monologues, et qu'&#224; chaque personnage j'avais associ&#233; un des portraits de &lt;i&gt;San Clemente&lt;/i&gt;, j'ouvrais le livre devant moi &#224; chaque nouvelle s&#233;quence de personnage. Jamais cess&#233; depuis lors.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Point particulier pour ce projet auquel participait Depardon, un inventaire photographique de la France, 400 points d&#233;termin&#233;s par une vingtaine de grands photographes, et la m&#234;me photo refaite depuis lors &#224; l'identique chaque 3 mois (sais pas ce que &#231;a devient, mais j'ai toujours le livre initial, d&#233;l&#233;gation &#224; l'am&#233;nagement et au territoire).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand T&#233;l&#233;rama, en juin (j'&#233;tais encore &#224; Qu&#233;bec), nous a propos&#233; &#224; quelques-uns (Pierre Jourde, Jean Rouaud, Yves Pag&#232;s, Catherine L&#233;pront...) d'&#233;crire sur une image de Depardon, on nous a juste donn&#233; le choix entre 2 images (celle ci-dessus, celle ci-dessous), mon garagiste s'est impos&#233; comme &#231;a. Je n'ai rien su du projet &lt;i&gt;France&lt;/i&gt;, ni de l'expo ni du livre &#224; para&#238;tre &#8211; travail &#224; l'aveugle, juste la photographie devant soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc seulement aujourd'hui que je d&#233;couvre mon texte dans son vrai contexte. Et avant tout l'entretien avec Depardon qui ouvre le num&#233;ro de T&#233;l&#233;rama : envie longtemps murie, et puis 4 ans &#224; se promener en camping-car sur la France de haut en bas, sans se pr&#233;occuper d'o&#249; on va ni o&#249; on dort (o&#249; on se r&#233;veille, plut&#244;t...), et pour nous le choc de ce qui est alors photographie, toutes les fissures du temps pr&#233;sent, les arrachements au temps, les surgissements de m&#233;moire, l'insertion du signe humain dans son paysage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas &#233;t&#233; voir encore expo &lt;a href=&#034;http://www.bnf.fr/fr/evenements_et_culture/anx_expositions/f.france_depardon.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;La France de Raymond Depardon&lt;/a&gt; &#224; la BNF, ce sera prochain rendez-vous. Probablement, si je trouve ce travail aussi li&#233; &#224; moi de fa&#231;on organique &#8211; comme l'illusion de mon propre regard (mais je ne suis pas photographe, j'accumule de pauvres images, ici la d&#233;marche est li&#233;e &#224; l'achat d'une chambre, autre paradoxe que ce mot d&#233;ploy&#233; dans le pays tout entier devenu &lt;i&gt;chambre&lt;/i&gt;), c'est pour la fa&#231;on dont il nous correspond &#224; nous autres, irr&#233;m&#233;diablement, irr&#233;versiblement &lt;i&gt;provinciaux&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Merci donc &#224; &lt;a href=&#034;http://www.telerama.fr/tag/lectures-buissonnieres/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Martine Laval&lt;/a&gt; de m'avoir associ&#233; &#224; ce num&#233;ro, pas une petite chose neutre sur la route.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque je me suis attabl&#233; devant cette photo du garagiste, sans aucun &#233;l&#233;ment, je n'ai pas pu m'emp&#234;cher : il y avait le nom de la rue, &lt;i&gt;rue du Faubourg Marcel&lt;/i&gt;, et il y a une seule &lt;i&gt;rue du Faubourg Marcel&lt;/i&gt; en France. Je suis donc arriv&#233; imm&#233;diatement &#224; Saint-Claude, Jura, depuis la rue Saint-Paul de Qu&#233;bec. En rejoignant la chambre de commerce, j'ai retrouv&#233; le nom du garagiste. En suivant les images de la rue du Faubourg-Marcel, j'en ai suivi les travaux, les blogs, et m&#234;me pris langue (virtuelle) avec &lt;a href=&#034;http://lacabala.canalblog.com/archives/chantier_au_faubourg_marcel/index.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;une photographe qui habite la rue m&#234;me&lt;/a&gt;, mais n'imaginait pas Depardon y oeuvrant avec sa chambre. Alors pour moi ce texte devenait une autre aventure : cette relation augment&#233;e au r&#233;el que nous permet Internet. Comment, alors, cela interf&#232;re avec la s&#233;paration du r&#233;el qu'est la construction d'image via la &lt;i&gt;chambre&lt;/i&gt;, l'&#233;cart pris au signe et au temps comme flux ? En quoi les y confronter &#224; nouveau change notre regard sur l'image ?&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1842 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L420xH330/depardon-france-neuvy-sur-loire-35c74.jpg?1749146948' width='420' height='330' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;A noter aussi discret hommage de Raymond Depardon &#224; Philippe De Jonckheere via une photographie de la centrale nucl&#233;aire de Neuvy-sur-Loire : est-ce que ce sera r&#233;ciproque ? (Lire &lt;a href=&#034;http://www.desordre.net/blog/?debut=2010-10-10#2654&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;sa r&#233;ponse&lt;/a&gt;, via m&#234;me photo.)Tr&#232;s touch&#233; pour ma part par photographie &#224; Lod&#232;ve du Caf&#233; des Arts, lieu central de mon livre &lt;i&gt;C'&#233;tait toute une vie&lt;/i&gt; (Verdier, 1995).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ci-dessous les deux pages index (avec lieux) que le num&#233;ro sp&#233;cial T&#233;l&#233;rama propose tout &#224; sa fin &#8211; on vous en souhaite bonne lecture, de confiance. Une date.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_1840 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;20&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/jpg/france-raymond-depardon-pneus.jpg?1286710506' width='500' height='402' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;&#169; Raymond Depardon
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Fran&#231;ois Bon | Too pneus (sur une image de Raymond Depardon)&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Une photo maladroite ? Je n'aime pas les couleurs. Dans le fond sombre o&#249; on ne voit qu'&#224; peine, un m&#233;lange incongru de rouge, jaune et vert. Devant, l'homme en bleu cambouis : la couleur de la poubelle &#224; gauche s'y apparente. Et le monde autour : le bitume, le parking, le mur de la maison, ce n'est pas de la couleur cela. Il n'y a pas de ciel sur la photo, Depardon ici ne prend pas le risque du ciel. Seulement voil&#224; : c'est notre monde, c'&#233;tait d&#233;j&#224; le monde de notre enfance, et c'est ce qui nous saute &#224; la figure quand on traverse en voiture tel coin de province ou tel arri&#232;re-rue de Bezons. On n'est pas ici &#224; l'&#233;tranger : on est dans la trou&#233;e d'un temps, le pr&#233;sent d'un coup nous renvoie &#224; l&#224; d'o&#249; on vient. Depardon vient d'une ferme, moi je viens d'un garage &#8211;- il nous en r&#233;apprend la fiert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depardon me g&#234;ne, me g&#234;ne depuis longtemps. Il s'intercale entre le monde et ce que je regarde. Il est l'ennemi de Doisneau ou de Cartier-Bresson qui nous le chantaient. J'ai souvenir de tout un livre (Le Crime de Buzon, 1986, &#231;a remonte), j'habitais &#224; Damvix, Vend&#233;e, o&#249; il y a au moins un garage noir avec homme en bleu sale et pneus devant sous fa&#231;ade sans couleur. Sur le petit bureau de bois du premier &#233;tage, chaque matin j'ouvrais devant ma machine &#224; &#233;crire San Clemente. J'avais attribu&#233; &#224; chaque personnage un des portraits du livre. C'&#233;taient des monologues : j'ouvrais le livre &#224; la page du personnage en gros plan et j'&#233;crivais. Il ne l'a jamais su (comment l'aurait-il) et les personnages de mon livre n'ont rien &#224; voir avec ceux de l'asile v&#233;nitien &#8211;- quand j'ai vu la vid&#233;o plus tard j'ai retrouv&#233; ces personnages marchant (celui qui prom&#232;ne sans cesse sa radio) et je suis m&#234;me une fois en ferry pass&#233; devant le lieu r&#233;el, je ne voyais jamais, dans le monde r&#233;el, que les photos de Depardon mises en mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La photographie, quoi qu'en disent les modernes, nous heurte parce qu'elle convoque notre relation au r&#233;el bien au-del&#224; du visible. Les deux chariots &#224; roulettes sous les deux piles de pneus je les touche : je sais les formes du bois et l'usure du fer, je sais la fa&#231;on de la roulette tordue d'aller un peu en crabe si on ne corrige pas, et je sais le poids et le contact du pneu dans mes mains. J'en ai d&#233;mont&#233;, j'en ai port&#233;, je connais leur odeur de neuf et leur poids mort d'objet vieux. Le cr&#233;pi sans couleur des murs, tenez, pensez au dos de votre main, et que vous l'appliquez l&#224; contre : il r&#226;pe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On dirait que Depardon nous provoque. &#199;a pourrait &#234;tre une photo d'amateur. Tenez, l&#224; sur mon ordinateur, avec mon Photoshop, j'enl&#232;ve si je veux le petit bout de voiture sur le parking &#224; droite : c'est maladroit, &#231;a vous brise la g&#233;om&#233;trie, la presque sym&#233;trie, la ligne jaune sur la maison et la ligne blanche au sol. Mais voil&#224; : c'est la m&#234;me voiture devant maison qui a chauss&#233; les pneus du bricolo en bleu, ou bien pire, qui est all&#233; samedi dernier &#224; Norauto ou &#224; Leclerc sur la rocade de la grande ville pour quatre pneus neufs sans marque &#224; prix de gros &#8211; ici, lui, l'homme en bleu, il vous aurait peut-&#234;tre fait le m&#234;me prix service en plus ou vous aurait trouv&#233; des rechap&#233;s qui auraient bien fait m&#234;me usage. Ainsi, notre vieux monde, dans sa dissym&#233;trie des hommes, et le sol us&#233; des trottoirs et parkings : vous croyez que le type en bleu se pencherai pour arracher les trois ronces et herbes dans les fissures ? Et si c'&#233;tait &#231;a, invisiblement, qui avait d&#233;cid&#233; Depardon &#224; le choisir ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a le carton d'accessoires, livr&#233; par le Renault d'&#224; c&#244;t&#233;, et les deux poubelles, la bleue pour les sacs, la verte pour les recycler. Depardon aurait pu demander au type, gentiment : &#171; Tu me les tires de deux m&#232;tres, qu'on ne les voie pas ? &#187; Il n'aurait m&#234;me pas dit : &#171; Tu me tires ces trucs-l&#224; hors-champ ? &#187; En tout cas les poubelles et le carton sont l&#224;. On n'aurait pas ce genre de choses-l&#224; chez Avedon. Prenons Depardon avec ce qu'il nous donne : les poubelles aussi, on conna&#238;t &#231;a, on a les n&#244;tres, on les porte au camion, au coin de la rue du lotissement, le lundi soir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors on voit quoi ? Le rideau de la cuisine, au premier &#233;tage, mais sur une seule vitre, et le store de la vitre &#224; c&#244;t&#233; qui prouve que ce n'est plus habit&#233;. Notre pays est fait de grands villes grises o&#249; on s'entasse et de provinces remplies de cases mit&#233;es et vides. On attend que ces types-l&#224; aient fini pour reprendre le terrain, passer les bulldozers et construire une maison de retraite, notre meilleure industrie des cantons -&#8211; le monde de province un San Clemente g&#233;n&#233;ralis&#233; et c'est ce qui nous effraie, &#224; tant de distance m&#234;me, dans ce bloc froid qu'est San Clemente, o&#249; les silhouettes (quel &#233;trange rapport encore trop peu explor&#233; entre les photographies et le film) sont devenues comme nos proches. Ou bien on voit la plaque d'&#233;gout au premier plan devant, qu'elle s'ouvre et c'est l'homme en bleu qui tout droit y tombe. Ou bien on voit le tuyau de goutti&#232;re, la porte du voisin, la borne &#224; incendie rouill&#233;e ou bien que la rue s'appelle Rue du Faubourg Marcel. Une recherche sur Internet tendant &#224; alors &#224; nous indiquer que la ville serait Saint-Claude (Jura) et continuez page suivante on trouvera que la rue accueille au 8 un dispensaire, au 25 Chrono Pizza, et au 45 ce Too Pneus, trop pneus, et que l'homme en bleu c'est Nezvat Cengiz, n&#233; &#224; Nevsehir en Turquie en 1971, mais cela justement la photographie ne l'indique pas, la photographie ignore Chrono Pizza et le dispensaire de l'autre c&#244;t&#233; du parking, elle nous dit seulement ce rideau de cuisine, le store ab&#238;m&#233; et la plaque d'&#233;gout, et m&#234;me probablement, pour retrouver cette proximit&#233; avec l'homme en bleu, la fermeture &#233;clair, les mains dans les poches, et ce logographe avec deux pneus dans le mot anglais tOO pneus on referme la page Internet : le photographe avait mission de documenter le r&#233;el, ce gigantesque inconnu d&#232;s que s&#233;par&#233; de l'emprise de nos sens, San Clemente ou les voyageurs d'Afrique sur tant de voyages de Depardon resteront anonymes, mais lorsqu'il s'agit de notre propre r&#233;alit&#233; et notre propre pays ce n'est plus gu&#232;re possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et parce qu'avec Internet on rejoint de chez soi le pr&#233;sent, de la rue, du garage (&#224; l'autre bout de la rue, au coin de la rue du Plan-du-Moulin, et voil&#224; que j'acc&#232;de au site d'une photographe qui vit elle-m&#234;me dans cette rue, et l'entr&#233;e dans le portail noir de Too Pneus est passer la fronti&#232;re d'un monde. Et puis on revient &#224; Depardon, on d&#233;couvre un nouveau d&#233;tail, peut-&#234;tre justement parce que l'oeil a quitt&#233; l'image, est all&#233; en voir d'autres avant de revenir &#224; celle-ci : la petite corde nylon verte qui sert &#224; tirer le chariot de vieux pneus &#224; droite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; quoi il pense, l'homme en bleu qui reste mains dans les poches ? Et pourquoi les mains dans les poches, m&#234;me si &#231;a ne concerne pas le photographe : montrer que &#231;a n'est pas du travail, &#231;a, le temps perdu parce qu'on accepte d'&#234;tre photographi&#233;, ou bien parce que les mains d'un type habitu&#233; au d&#233;monte-pneu et au cambouis, malgr&#233; la p&#226;te Arma du midi pour les reblanchir, si on accepte de montrer son visage on pr&#233;f&#232;re ne pas montrer ses mains ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces derni&#232;res ann&#233;es, un grand projet avait &#233;t&#233; initi&#233;, une poign&#233;e de photographes, dont Raymond Depardon, avaient choisi sur 440 points de territoire (par exemple, pour Depardon, il me semble parmi d'autres me souvenir d'un virage entre peupliers sur une nationale du sud-est), ensuite la m&#234;me photo &#233;tait refaite chaque trois mois dans les exactes conditions techniques &#8211; fonction que va probablement int&#233;grer d&#233;sormais Google Earth. Est-ce que la force d'une photographie, ce n'est pas d'anticiper toutes ces r&#233;currences possibles, et la m&#233;moire qui en amont l'accompagne, dans le seul myst&#232;re de ce qui devant nous surgit ? Alors le flou m&#234;me de l'int&#233;rieur noir devient signifiant, et les appareils, et les mots sur la plaque de bois viss&#233;e au fronton, o&#249; les lettres ont &#233;t&#233; trac&#233;es &#224; la main : montage, &#233;quilibrage. Et si elles n'avaient pas &#233;t&#233; peintes &#224; la main, il aurait photographi&#233;, Depardon ? Ce qu'en disait Rimbaud, qui n'&#233;tait pas si loin &#224; pied : &#171; J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes, d&#233;cors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moi, &#224; l'int&#233;rieur, j'y rentre. C'est une autre photographie. Elle date de 1964, &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/livres/mecanique.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;mon p&#232;re&lt;/a&gt; l'a faite avec un Retinette Kodak. Cette ann&#233;e-l&#224;, il quitte le &lt;a href=&#034;http://cafcom.free.fr/spip.php?article21&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;garage&lt;/a&gt; fond&#233; en 1925 par mon grand-p&#232;re, et Citro&#235;n lui confie une &#171; concession &#187; dans une vraie ville. Mon grand-p&#232;re arrive &#224; 65 ans, il met le petit garage en vente. Au fond, il y avait le tour, et Raoul, les capots lev&#233;s, les v&#233;hicules accident&#233;s. L&#224;, &#224; l'avant, le pont-&#233;l&#233;vateur et le coin pneu : l&#224;, son coin, &#224; mon grand-p&#232;re. Les ombres en rouge et jaune sur fond noir de Too Pneus, toutes r&#233;centes, je les retrouve &#224; l'identique 40 ans plus t&#244;t. Il y a ce bassin de zinc arrondi dans lequel on trempait les chambres &#224; air pour v&#233;rifier les fuites. Il y a le tr&#233;pied bas sur lequel on posait les jantes pour attaquer la roue au d&#233;monte-pneu, il y a le vieux compresseur &#224; mono-cylindre Bolinder pour le gonflage, et diff&#233;rentes notices accroch&#233;es, &#224; la gloire de Michelin mais pas seulement. Par exemple, je me souviens tr&#232;s bien (et je la retrouve sur la photo) de la pancarte Une place pour chaque chose, et chaque chose &#224; sa place, qui le d&#233;finissait tr&#232;s bien, mon grand-p&#232;re. Et il y a cette silhouette en rouge sur fond blanc, levant un doigt au-dessus de sa t&#234;te et y faisant tourner une roue sous le mot si prestigieux : &#233;quilibrage.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1837 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;43&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L420xH280/garage-bon-st-michel-herm-b293a.jpg?1749146948' width='420' height='280' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Garage Bon, Saint-Michel en l'Herm, 1964.
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens du bruit de roulement &#224; bille et de l'aiguille, et de la sensibilit&#233; de ce plateau tournant qu'on utilisait pour placer les petites masses dans les jantes, gr&#226;ces auxquelles l'usure des pneus serait sym&#233;trique, et meilleure la tenue de route : l'&#233;quilibreuse Facom. L'escalier sur la gauche descendait dans une cave &#233;troite, o&#249; les pneus, bien au frais, gardaient longtemps leur odeur de neuf. C'est tout cela que j'aper&#231;ois dans le fond noir de la rue du Faubourg-Marcel, avec cet appareil pneumatique que je n'ai vu surgir que plus tard, le d&#233;monte-pneu lui-m&#234;me pneumatique (&#224; p&#233;dale) pour les pneus de camion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; ceci j'en voulais venir : le livre fascinant de Raymond Depardon sur la ferme des Garets, r&#233;cit et photographie, fait partie (tiens, comme &lt;i&gt;Esp&#232;ces d'espaces&lt;/i&gt; de Georges Perec) de nos classiques parce qu'il nous enseigne une permanence essentielle dans ce qui change. Depardon quitte la ferme et devient photographe, mais la photographie l'y ram&#232;ne, et la premi&#232;re d&#233;couverte du myst&#232;re de la photographie c'est l&#224; qu'il l'y avait trouv&#233;. Pour ceux de ma g&#233;n&#233;ration, qui ont d&#233;couvert Depardon cin&#233;aste, ou Depardon boxeur (j'entends : comme boxent en nous ses images), la ferme des Garets a surgi comme une origine infiniment personnelle &#8211; ce saut qu'il nous a fallu faire pour la ville. Lisons Proust, qui parle sans cesse de la photographie : la culture, peinture, architecture, litt&#233;rature &#233;tait constituante de son enfance. Nous, on devait partir sans savoir. Ce qu'on avait &#224; apprendre, on le d&#233;couvrait seulement une fois parti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'appartiens pas au monde rural. Mais, dans notre village de Vend&#233;e, la porte de la cuisine donnait sur le trou noir qu'on voit ici. Je sais par coeur la fermeture &#233;clair des bleus qu'on remonte sur la sueur, et les mains noires qu'on blanchit &#224; la p&#226;te Arma. La ferme des Garets me donnait une cl&#233; int&#233;rieure, via un univers qui m'&#233;tait &#233;tranger. Aujourd'hui, par cette photo de la rue du Faubourg-Marcel &#224; Saint-Claude, et l'arbitraire et l'&#233;nigme qui ont d&#233;cid&#233; Depardon &#224; demander au patron de sortir, accepter un instant de poser, la m&#234;me porte s'ouvre qui me ram&#232;ne de sa ferme &#224; ma propre enfance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et que cela nous dit la ville d'aujourd'hui, et notre fragilit&#233;, comme cela nous dit le p&#233;ril : et qu'ici s'arr&#234;te le discours &#8211; enseignement majeur, aussi, de Raymond Depardon et notre dette.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1838 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;49&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/jpg/depardon_1.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/jpg/depardon_1.jpg?1286709465' width='500' height='629' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;La France, Raymond Depardon, vignettes T&#233;l&#233;rama
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_1839 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;50&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/jpg/Depardon-2.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/jpg/Depardon-2.jpg?1286709584' width='500' height='660' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;La
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;div class='spip_doc_descriptif '&gt;France, Raymond Depardon, vignettes T&#233;l&#233;rama.
&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Cartier-Bresson | New York, down town 1947</title>
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		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>photographes, photographie</dc:subject>
		<dc:subject>Cartier-Bresson</dc:subject>
		<dc:subject>New York &amp; USA</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;hommage &#224; Cartier-Bresson&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique50" rel="directory"&gt;photo&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot78" rel="tag"&gt;photographes, photographie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot200" rel="tag"&gt;Cartier-Bresson&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot240" rel="tag"&gt;New York &amp; USA&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton424.jpg?1352732170' class='spip_logo spip_logo_right' width='102' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;Robert Delpire a publi&#233; en avril 2003 l'hommage de 50 &#233;crivains &#224; Henri Cartier-Bresson, en nous laissant choisir la photo th&#232;me de l'image. &lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;down town, New York 1947&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;on ne photographie jamais que ce qui est, mais extr&#234;me la discipline &#224; conqu&#233;rir sur soi pour traverser l'instant qui, s&#233;parant le temps de son flux, restituera aux formes durement prises ce qui l&#224; est langage de l'homme se cherchant lui-m&#234;me, trouvant accomplissement &#224; lui-m&#234;me dans sa curiosit&#233; mise en risque&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;qui marche dans Manhattan la sait, cette fascination : bande nue et plate saisie entre eau et vent, entaille faite &#224; la terre, le plafond repouss&#233; loin dessus, quand bien m&#234;me le vent traversant, quand bien m&#234;me l'eau au bout de chaque saign&#233;e droite, cette &#233;paisseur d'artifice que le ciment met pour qu'il y vive entre l'homme et ce rien &#8212; la taille du ciment a pu changer, New York reste m&#234;me&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;art du photographe que l'instant saisisse un tout &#8212; que la g&#233;om&#233;trie serait chose morte sans l'homme dans son abandon cul par terre et le chat m&#234;me plus vivant, captant encore lumi&#232;re &#8212; et que l'homme serait discours et rien que discours si la g&#233;om&#233;trie, sa disproportion, n'&#233;tait pas d'abord le champ d'intervention du b&#226;tisseur de ciel en &#233;chancrure, du sc&#233;nographe pour th&#233;&#226;tre &#233;lisab&#233;thain, du voleur d'exister qu'est, dans l'instant qu'il d&#233;clenche, le photographe&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;un escalier monte au ciel et s'arr&#234;te en impasse : le regard de l'homme est en diagonale qui tombe, les rues penchent elles &#233;crasent, la lumi&#232;re tout au fond d&#233;finitivement s&#233;par&#233;e de nous, qui fuyons : que sait-il, l'homme au Leica pr&#234;t, quand lui-m&#234;me pris dans l'entaille, et aimer la ville hostile dans ses alignement de grilles, saign&#233;e noir et blanc entre eau et vent aimer&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;la main a tourn&#233; le Leica pour qu'il soit vertical : le g&#233;nie est d'obtemp&#233;rer sans savoir, &#224; l'homme fixe, &#224; la g&#233;om&#233;trie qui dit &#8212; le g&#233;nie du photographe est que le monde &#224; lui s'offre, pr&#234;t&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_366 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L240xH293/CartierBressonCouv-33394.jpg?1749146948' width='240' height='293' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Jacques Villegl&#233; | la peau lac&#233;r&#233;e du temps</title>
		<link>http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3540</link>
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		<dc:date>2022-06-07T09:30:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>sur la ville</dc:subject>
		<dc:subject>art, mus&#233;es</dc:subject>
		<dc:subject>Villegl&#233;, Jacques</dc:subject>
		<dc:subject>Hains, Raymond</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;en 2006, visites et entretiens dans l'atelier de celui qui a consacr&#233; sa vie aux affiches oubli&#233;es de la ville&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique66" rel="directory"&gt;arts&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot26" rel="tag"&gt;sur la ville&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot646" rel="tag"&gt;art, mus&#233;es&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot774" rel="tag"&gt;Villegl&#233;, Jacques&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot775" rel="tag"&gt;Hains, Raymond&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton3540.jpg?1398370839' class='spip_logo spip_logo_right' width='135' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;
&lt;a href=&#034;https://www.amazon.fr/Villegl%C3%A9-Kaira-Caba%C3%B1as/dp/2080116401?crid=3K51FTAZ85BVR&amp;keywords=villegl%C3%A9+flammarion&amp;qid=1654597058&amp;sprefix=villegl%C3%A9+flammarion%2Caps%2C63&amp;sr=8-9&amp;linkCode=li3&amp;tag=ecranlivre-21&amp;linkId=43c8f2794d1395ebbe8e5fe0f8b10f42&amp;language=fr_FR&amp;ref_=as_li_ss_il&#034; target=&#034;_blank&#034;&gt;&lt;img border=&#034;0&#034; src=&#034;//ws-eu.amazon-adsystem.com/widgets/q?_encoding=UTF8&amp;ASIN=2080116401&amp;Format=_SL250_&amp;ID=AsinImage&amp;MarketPlace=FR&amp;ServiceVersion=20070822&amp;WS=1&amp;tag=ecranlivre-21&amp;language=fr_FR&#034; style='max-width: 500px;max-width: min(100%,500px); max-height: 10000px'&gt;&lt;/a&gt;&lt;img src=&#034;https://ir-fr.amazon-adsystem.com/e/ir?t=ecranlivre-21&amp;language=fr_FR&amp;l=li3&amp;o=8&amp;a=2080116401&#034; width='1' height='1' border=&#034;0&#034; alt=&#034;&#034; style='border:none !important; margin:0px !important;' /&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;i&gt;La peau lac&#233;r&#233;e du temps&lt;/i&gt; a &#233;t&#233; publi&#233; en 2006 par Flammarion dans un livre d'hommage &#224; Jacques Villegl&#233;, et pr&#233;c&#233;d&#233; de deux journ&#233;es d'entretiens dans son atelier parisien. Voir aussi sur Tiers Livre, journal images : &lt;a href=&#034;https://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article32&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;les murs apr&#232;s Villegl&#233;&lt;/a&gt;.
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_5028 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L420xH588/villegle-affiche-1988-8c32c.jpg?1749154844' width='420' height='588' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h1&gt;1&lt;/h1&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La fascination d'abord n'a &#224; voir qu'avec nous-m&#234;mes : ces signes &#233;taient publics, nous les recevions dans ces rues o&#249; nous avons march&#233;, o&#249; nous avons cherch&#233; et appris &#224; exister pour nous-m&#234;mes. Et voil&#224; qu'on les reconna&#238;t, quand on n'aurait jamais su les conserver dans ce myst&#232;re qu'est la m&#233;moire des signes, des couleurs et des formes.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce qu'il s'agit de signes humbles : ce sont des signes mineurs, des signes de l'&#233;ph&#233;m&#232;re, affiches sous la pluie, affiches qu'on recouvre, affiches avec une date. Et puis, maintenant que nous voil&#224; mis en face, c'est le temps tout entier qui surgit, et ce que nous faisions dans cette ville, et avec qui, ou ce dont nous r&#234;vions, qui nous est jet&#233; &#224; la face : Villegl&#233; appelle &#224; nous les signes que nous avions cru nous dispenser d'honorer par la m&#233;moire volontaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fascination, oui, qui surgit comme toute neuve de l'infinie curiosit&#233; qu'on a toujours, le nez au vent, &#224; examiner le monde tel qu'il se donne &#224; lire : ce qui nous entourait si pr&#232;s, &#233;tait image, faisait signe, et faisait de la ville ce livre du pr&#233;sent. Nous, nous passions. C'est l'espace public, la rue, un transit, une d&#233;ambulation, rien qui souhaite faire trace, de la m&#234;me fa&#231;on que nous allions vers notre lendemain et voil&#224; qu'on nous renvoie ce qu'il y avait au bord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;p&#244;t de signes provisoires : fascination &#224; ce qui aurait simplement disparu, sans le geste de celui qui l'extrait, l'arrache au temps et aux murs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le monde tel qu'il roule et nous porte est si lourd de trop d'histoire. Et le visage lav&#233; que nous voulons offrir &#224; nos lendemains les balaie, ces ombres de l'histoire. Il y a eu la guerre d'Alg&#233;rie et puis le Minitel rose, il y a les &#233;lections de 1981 et puis tel artiste gomin&#233; &#224; l'Olympia, et nous qui passions dans la ville, avions &#224; nous laver de trop de lettres et slogans. C'est tout cela qui surgit, dans les toiles de Villegl&#233; : si c'&#233;tait le fait volontaire de nous les pr&#233;senter, &#231;a manquerait. Mais lui-m&#234;me, en se soumettant &#224; l'arbitraire, au hasard des lac&#233;rations, en fait un monde incomplet et ouvert. Alors oui, c'est ce sentiment qui revient, de l'histoire lourde, du pr&#233;sent insatisfait, de la m&#233;moire sale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont les signes du temps des hommes depuis que la ville est ville. Ces signes qu'en permanence on enl&#232;ve de la vue pour que le temps continue : la peau lac&#233;r&#233;e du temps, quand Villegl&#233; en fait trace, nous ouvre &#224; rebours le temps et la ville, qu'on s'imaginait pour soi seul, et dans un arbitraire qui nous avait &#233;t&#233; r&#233;serv&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h1&gt;2&lt;/h1&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Non pas seulement le miroir ni l'empreinte. Mais ce qui, &#224; ce moment-l&#224;, niait le miroir, emp&#234;chait l'empreinte.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le coup de force de Villegl&#233; c'est dans ce fait du lac&#233;r&#233;. Non pas seulement l'affiche d&#233;coll&#233;e, ou &#8211;- comme il dit &#8211;- le &lt;i&gt;d&#233;sencro&#251;tage&lt;/i&gt;, puis le marouflage, l'encollage sur le ch&#226;ssis et la toile qui transforme le signe de rue en geste artistique de Villegl&#233;, mais l'atteinte anonyme qui a pr&#233;c&#233;d&#233;, la d&#233;chirure, l'arrachage : la peau lac&#233;r&#233;e du temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'atelier, souvent, l'envie de poser le doigt sur les toiles. Il n'y a pas la distance d'une mati&#232;re noble : c'est du papier, des d&#233;chirures, des couches superpos&#233;es, des &#233;mergences de lettres, de mots incomplets. Des images bless&#233;es. Lui, &#231;a le fait rire. Il a bien vu qu'on a timidement touch&#233; la toile du doigt, et puis qu'on s'est souvenu au dernier moment que ce n'&#233;tait pas l'objet pauvre de la palissade, du chantier, de la rue, mais bien cette toile revenue &#224; l'atelier depuis telle exposition &#224; Chicago ou Anvers (tiens, qu'y comprenaient-ils, eux , l&#224;-bas, que voyaient-ils sinon des assemblages abstraits de couleurs, de visages, de lettres muettes, l&#224; o&#249; moi j'ai reconnu le chanteur gomin&#233;, le slogan politique, et que la parole m'&#233;tait &#224; moi-m&#234;me alors adress&#233;e, entre Claude Fran&#231;ois et une manifestation contre les essais nucl&#233;aires ?), et lui donc, Villegl&#233;, &#231;a l'amuse : &#171; Une toile ne s'ab&#238;me qu'en dehors de l'atelier du peintre &#187;, dit-il. On a juste ouvert cette lucarne sur les signes, ils ne seront proclam&#233;s dans leur &#233;tranget&#233; neuve que lorsque la toile repartira, s'isolera sur le mur de l'exposition, du mus&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mots trop lisses, les affiches non recouvertes, les mots qui n'ont pas fait m&#233;moire, qu'on aille les trouver au mus&#233;e de l'affiche, au mus&#233;e de la publicit&#233; : on fait mus&#233;e de tant de choses aujourd'hui. Ce qui a commenc&#233; l'histoire, c'est ce geste de d&#233;truire, c'est l'arrachement, l'ajout, la superposition volontaire ou pas. Ce dont Villegl&#233; s'est saisi, ce n'est pas de l'affiche, c'est de ce geste qui la niait, l'ab&#238;mait, la s&#233;parait de son destin de signe sur un mur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne regardons pas une affiche, nous sommes mis face &#224; un accident. Qu'on se prom&#232;ne dans les toiles de Villegl&#233;, c'est toute cette peau du monde qui devient gigantesque accident : des fissures, de l'errance, des appels, et tout ce qui veut &#233;chapper &#224; l'&#226;ge. Le monde appara&#238;t comme ce chaos noir au-del&#224; de la rue o&#249; nous passions, ce chaos que nous ne voulions pas voir. C'est la bonne le&#231;on, c'est la le&#231;on qui nous agrandit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les signes qui nous disaient peut-&#234;tre le sauvetage possible, nous n'avons pas voulu les emporter avec nous, comme lui, Villegl&#233;, s'est saisi de l'affiche. Et aujourd'hui, que toute la menace est plus pr&#233;sente, les rues sont propres, normalis&#233;es, muettes, plus personne pour encore ou &#224; nouveau nous faire signe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors oui, lyrisme de la d&#233;chirure, flottement muet des couleurs, et l'empreinte, qui porte le contact du temps enfui, vaut en dehors de lui.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_5029 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L420xH519/villegle-affiche-1987-fe31d.jpg?1749154844' width='420' height='519' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h1&gt;3&lt;/h1&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le travail de Villegl&#233; s'inscrit dans notre histoire de la ville, et lui donne figure depuis ce qui n'a pas fait histoire, &#233;tait l'onde de choc, dans les signes du visible, les signes p&#233;rissables et &#233;ph&#233;m&#232;res du journal des murs, de l'histoire sans mots, l'histoire lourde et grave, qui mangerait l'art s'il se risquait &#224; la voir en face.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette logique des signes est une histoire moderne, li&#233;e &#224; la typographie, &#224; la reproduction m&#233;canique des images. Walter Benjamin nous a appris &#224; d&#233;chiffrer cette naissance dans le XIX&#232;me si&#232;cle, et principalement dans l'&#233;criture de Baudelaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui que les signes se normalisent, que les rues se font propres (Villegl&#233; insiste beaucoup sur cette bascule, le d&#233;veloppement de l'affichage sauvage, la fin des bandeaux de papier monochromes sur les affiches officielles, et maintenant ces colles faites pour que l'affiche tombe proprement au bout de trois jours, ou bien les sous-verre strat&#233;giquement install&#233;s dans les abri-bus Decaux : le remplacement des signes par la marchandise), est-ce &#224; signifier que l'&#339;uvre de Villegl&#233; est un testament, le don d'une &#233;poque &#224; l'homme qui sut le deviner et le prendre, &#234;tre l&#224; &#8211; et lui seul &#8211; pour qu'on le lui remette ? On aurait d&#251; forcer Decaux &#224; payer une compensation &#224; nous-m&#234;mes, pour cause de po&#233;sie perdue, et &#224; Villegl&#233;, qui nous offrait cette po&#233;sie en retour : on aurait d&#251; confier &#224; Villegl&#233;, le premier de chaque mois, la d&#233;coration trop aseptis&#233;e des abri-bus d'aujourd'hui, qui sont muets, ou seulement marchands.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le travail de Villegl&#233; comme fin d'une histoire : les signes de la ville lui &#233;chappent parce qu'elle n'est plus triomphante, et nous avec elle. La ville ou l'histoire secou&#233;e de trop de guerres, us&#233;e d'information surabondante et folle (quand les affiches vous disaient tout comme un secret), la ville qui se repa&#238;t de son propre spectacle, et de spectacles oubli&#233;s &#224; mesure que vus. Et c'est cela que lui, Villegl&#233;, lui arrachait pour le rendre &#224; notre m&#233;moire du temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le travail de Villegl&#233; comme moquerie d&#233;finitive &#224; qui pr&#233;tendrait qu'il y a une fin &#224; l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h1&gt;4&lt;/h1&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Est-ce que je suis s&#251;r d'avoir alors fait assez de chemin pour consid&#233;rer Villegl&#233; en artiste, lui qui veut absolument nous contraindre &#224; le supprimer en tant qu'artiste ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Adolescent, la marque visible de la guerre, telle qu'elle m'a &#233;t&#233; accessible, c'&#233;tait Oradour-sur-Glane. Oradour, c'est un meurtre, et impardonnable. L'&#233;motion vous &#233;treint. Mais c'est aussi la fascination &#224; ce temps soudainement arr&#234;t&#233; qui vous est offert. Ce temps d&#233;cal&#233;, qui vous fait voyeur de l'&#233;poque distante, on s'en veut de l'&#233;prouver avec tant d'intensit&#233;, si cela vous d&#233;tourne du crime, pour lequel vous &#234;tes l&#224;. Ainsi lorsqu'on marche dans Pomp&#233;i : on a liquid&#233; ou ma&#238;tris&#233; en soi depuis longtemps le go&#251;t bien s&#251;r trop romantique des ruines. Mais c'est du temps qui se donne &#224; voir : l'arr&#234;t instantan&#233; fait &#224; la ville, et la magnification par la dur&#233;e, plus cette troisi&#232;me &#233;paisseur de temps, celui qui reconstruit, propose &#224; nouveau la ville d&#233;gag&#233;e au regard, ses g&#233;om&#233;tries, ses toits ouverts, le silence de l'homme quand nous avons tant besoin, dans l'immense et douloureux bruit du monde, d'un peu de silence. On vient &#224; Pomp&#233;i comme &#224; une &#233;tape touristique oblig&#233;e et puis, deux heures, trois heures apr&#232;s, et parce qu'assez d'espace pour la solitude r&#233;offerte, voil&#224; que le temps se d&#233;plie, que la fascination vient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#339;uvre de Villegl&#233; est violente parce qu'elle nous confronte &#224; l'empreinte du monde. Mais une empreinte en trois temps, incluant celui de sa propre reconstruction. Ce que disent les formes et les couleurs n'appartient pas &#224; l'ordre du discours et du sens : avant m&#234;me le d&#233;collage, le d&#233;sencro&#251;tage, le discours et le sens ont &#233;t&#233; recouverts, multipli&#233;s, bris&#233;s. Alors oui, confront&#233; &#224; cet arr&#234;t originel du temps et cette fascination de l'empreinte, mais en tant que fait esth&#233;tique. Ce dont ici il est t&#233;moign&#233;, c'est du d&#233;sordre, du noir chaos du monde, de l'humanit&#233; fragile sous les coups qu'elle re&#231;oit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La figure de la guerre est d&#233;terminante : pourtant, lorsque Villegl&#233; commence, il n'y a plus la guerre. Elle &#233;tait avant, elle est finie. Il y a les figures de la guerre, l'Alg&#233;rie et Charonne, De Gaulle et Clamart, et puis Dien Bien Phu ou le Vietnam (ou Nixon en France, ou la mort de Mao, et cette fin de la vieille fibre anarchiste, qui tenait encore par les murs contre ce qui lamine et ach&#232;te) &#8211; le bruit toujours aussi terrible, toujours grondant sous les signes convoqu&#233;s de la peau du monde, mais justement : rien que cela, d&#233;sordre et chaos dans les signes de papier, dans la lac&#233;ration des formes et couleurs, que lui s&#233;pare de la ville et nous propose comme toile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je regrette le temps o&#249; on pouvait dire sur un mur : &#171; Dor&#233;navant, tout sera comme d'habitude &#187;, et cette phrase il a &#233;t&#233; possible de la sauver, puisqu'elle est &#224; jamais sur une des affiches entoil&#233;es de Villegl&#233;. Comprenez-vous qu'il ne signe une toile que lorsqu'il la vend ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_5032 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L420xH591/villegle-affiche-1991-b-2fbbd.jpg?1749154844' width='420' height='591' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h1&gt;5&lt;/h1&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;C'est &#224; b&#226;tons rompus. C'est parce que j'insiste pour savoir.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lui, il parle formes, et art. Il parle de Marcel Duchamp, de Picasso ou Yves Klein. Il a cherch&#233; comme tous les artistes cherchent, par ce que proposent les autres, par ce qui est donn&#233; &#224; voir. Dans la classification des affiches lac&#233;r&#233;es, il y a celles o&#249; c'est d'art qu'on parle. D'une exposition de Dubuffet (qui accepte le jeu), de Jean-Pierre Reynaud (qui en souffrira plut&#244;t) : l'art &#224; m&#234;me la peau de la ville, et qu'elle y r&#233;agit. Elle en serait capable encore ? Les affiches pour Ben-Hur au Stade de France sont trop grandes pour qu'on y ajoute un mot ou gribouille. On s'habitue &#224; ce qui &#233;crase, on croit que les mots qu'on porte dans la t&#234;te suffit. Et puis les gens ont des fils d'&#233;couteurs qui pendent aux oreilles, ou bien ils t&#233;l&#233;phonent : on r&#233;pond &#224; l'encombrement des signes par un autre encombrement de signes, et tant pis si la ville est plus triste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Villegl&#233; ne parle pas volontiers de formation et d'enfance. Il faut insister. A force de trouver sur les murs son bonheur d'art, c'est comme s'il s'&#233;tait construit la fiction d'un &#234;tre transparent, d'un pur op&#233;rateur. Alors j'insiste encore, souhaite qu'il me parle villes, voyages, enfance. Il r&#233;pond que son p&#232;re &#233;tait casanier, que la famille voyageait peu. Que lui aussi a ce travers, et que voyager lui est un effort (pourtant, combien de villes en lui, si chaque toile reconstruit une ville ?).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est comme lui faire violence, mais il raconte que lorsque la famille voyageait, le p&#232;re &#8211;- qui n'aimait pas les voyages -&#8211; contraignait ses enfants &#224; rester dans la salle d'attente de la gare, m&#234;me s'il y avait une heure avant le prochain train. Que, lui, il aurait aim&#233; aller voir au moins la place, devant. Il parle de ces fragments de villes qui se collent &#224; la r&#233;tine, lorsque la famille voyageait de Cognac &#224; Saint-Malo, avec changement &#224; Nantes. Mais &#224; Nantes parfois on dormait chez des parents, on prenait le tramway, on repartait au lendemain. Il pr&#233;cise qu'alors le train passait au travers de la ville, jusqu'en son centre. La ville de Nantes avant guerre, on la conna&#238;t par La Forme d'une ville, un des livres ma&#238;tre de Julien Gracq. Les salles d'attente de gare, elles ne sont pas un berceau privil&#233;gi&#233; pour les affiches, les noms, les destinations, et toute la fa&#231;on dont le monde inaccessible se donne un instant &#224; lire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La ville de Nantes encore : on avait refus&#233; &#224; la ville la cr&#233;ation d'une universit&#233;. L'&#233;cole d'architecture y est install&#233;e. Il raconte cette marche de nuit avec son ami Raymond Hains : la silhouette des chantiers navals, le bruit du pont transbordeur, les visages de la foule. Il leur vient cette fascination de tout rassembler dans un film, et le film qu'il &#233;voque fait soudain penser &#224; L'homme cam&#233;ra de Dziga Vertov, de si peu son a&#238;n&#233;. Le film, en bin&#244;me avec Raymond Hains, sera sa premi&#232;re passion d'artiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que la ville de Nantes soit importante : parce que ces images d'enfance, en quelques jours de fin de guerre, ont &#233;t&#233; lamin&#233;es avec le reste. Il y avait des jeunes, des enfants, des femmes : &#171; un massacre &#187;, insiste-t-il. Il est, lui, &#224; quelques dizaines de kilom&#232;tres, se porte volontaire, avec ses dix-sept ans, pour le sauvetage, les d&#233;blais : &#171; Ils nous ont refus&#233;, ils ont dit que c'&#233;tait trop horrible pour des jeunes. &#187; La ville arrach&#233;e, cette ville symbole de toutes les villes, puisque c'&#233;tait celle qu'on traversait, celle dont on ne connaissait que la vue du train, la vue du tramway, l'attente &#224; la gare, n'aurait-elle rien &#224; voir avec cette ville imaginaire, cette ville g&#233;ante, dont j'ai l'impression qu'elle m'assaille lorsque, dans le d&#233;dale des pi&#232;ces minuscules de la rue au Maire, j'examine l'une apr&#232;s l'autre les dizaines et dizaines d'affiches lac&#233;r&#233;es, rassembl&#233;es sur toile ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne viendra qu'en f&#233;vrier 1944 &#224; Paris. Il travaille avec un architecte, il s'agit de prendre des mesures, dans une manufacture, pour les &#233;ventuels dommages de guerre. Un Paris d&#233;sert. Il se souvient des Champs-&#201;lys&#233;es vides, le matin &#224; dix heures, et qu'une seule voiture &#233;tait pass&#233;e, roulant tr&#232;s vite, avec de jeunes officiers de l'arm&#233;e occupante, et qu'on ne se serait pas risqu&#233; &#224; traverser en leur pr&#233;sence. Il se souvient, parce que c'est la grande ville et qu'on y est touriste, du soir &#224; Pigalle, pas d'&#233;lectricit&#233; ni de lumi&#232;re dans la rue, mais devant les cabarets les aboyeurs qui vous en faisaient r&#233;clame. La ville noire devenue voix : et ce n'est pas cette voix qu'ensuite on cherche ? Avant de repartir &#224; Nantes, ils vont assister &#224; une repr&#233;sentation du &lt;i&gt;Baron de M&#252;nchhausen&lt;/i&gt;, film allemand &#224; grand spectacle. A cause des alertes, o&#249; on &#233;vacue la salle, ils ne verront que la premi&#232;re demi-heure du film en deux heures.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_5033 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L420xH558/villegle-affiche-1990-850bd.jpg?1749154844' width='420' height='558' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h1&gt;6&lt;/h1&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La biographie semble ne pas compter pour un peintre, n'&#234;tre que l'histoire de son travail, ses dates et ruptures. Pourtant, il y a ce fil de fer ramass&#233;, &#224; Saint-Malo bombard&#233;e aussi. Un fil de fer du mur de l'Atlantique, la destruction accomplie du symbole de la guerre.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il le garde, ce fil de fer, puisque le second, il ne le ramassera qu'un an plus tard. Qu'alors il les met l'un avec l'autre : &#171; mon travail, c'&#233;tait de les faire aller ensemble &#187;. Dans l'intervalle, il ne parle pas d'autres objets r&#233;cup&#233;r&#233;s. Il n'y a pas d'acte volontaire, proclam&#233;, m&#234;me quand Raymond Hains, le bin&#244;me, a pris ce chemin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Saint-Malo aussi cette agence d'architecture : il n'a pas tenu, dans l'&#233;cole de Rennes. &#171; Je ne m'entendais pas avec l'institution. &#187; Il ne s'appesantit pas. Pour se d&#233;couvrir soi-m&#234;me, au juste endroit plus tard de la route et du travail, il faut essuyer les &#233;carts, les refus, l'&#233;chec. Faute d'&#234;tre architecte, il revient &#224; Saint-Malo, et on l'emploiera comme dessinateur. Pour l'&#233;poque, c'est une grande agence, la plus grande de la ville : &#171; au moins six dessinateurs &#187;. La t&#226;che : r&#233;parer et reconstruire les phares. Il ne restera pas assez longtemps pour les voir autrement que sur la planche &#224; dessin. Mais ce qu'on apprend, c'est &#224; les faire vivre, ces dessins. &#171; J'avais la science des cailloux, j'avais appris &#224; dessiner vite, &#224; entrer dans tous les d&#233;tails techniques. &#187; Les phares sont sur des socles sous-marins, la roche invisible qu'on dessine. Le lien de ce que fait l'homme &#224; l'&#233;l&#233;ment qui r&#233;siste. Villegl&#233; revient souvent &#224; ces quelques mois sur la planche &#224; dessin, d'o&#249; naissaient les phares et les cailloux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De Vannes, encore, dans ces ann&#233;es de la guerre, le souvenir des livres. On les achetait d'occasion, et il y avait Marval. Il lit les po&#232;mes en prose de Baudelaire, et puis les &lt;i&gt;Fleurs du mal&lt;/i&gt; : &#171; C'&#233;tait interdit, &#224; l'&#233;poque, alors &#231;a nous attirait encore plus. &#187; Et Rimbaud aussi. Et puis le choc, c'est la peinture. Des livres qui vous disent, en 1943, des phrases incompr&#233;hensibles comme quoi, si Picasso et Braque ont chang&#233; si souvent de formes de peinture, c'est qu'ils &#171; n'ont pas de style &#187;. Il en rit encore, parce qu'en 1946, lorsque le m&#234;me livre sera r&#233;imprim&#233;, l'auteur aura enlev&#233; cette phrase. Il faut complaire &#224; l'occupant, au r&#233;gime. L'art moderne on le regarde avec suspicion, et encore : seulement jusqu'&#224; 1926. Mais cela aussi, &#231;a le fait rire : l'histoire de la peinture qui s'arr&#234;te au moment o&#249; il na&#238;t. Et pourtant, dans ce peu de rep&#232;res, dans ce trou de vingt ans laiss&#233; o&#249; il aurait fallu continuit&#233;, quelques passages d'importance, de la main &#224; la main : que Picasso et Braque, pendant un temps, avaient refus&#233; de signer leurs toiles. Du lac&#233;r&#233; anonyme, le deuxi&#232;me mot est re&#231;u. On prend ce qu'on trouve, dans les librairies o&#249; on passe : &#171; j'ai pris l'habitude de lire debout, je l'ai encore &#187;. Et puis ce Le Quintrec qui vit &#224; Vannes, et donne des r&#233;citals po&#233;tiques avec d'autres jeunes, o&#249; un vieux monsieur parfois parle des peintres et &#233;crivains surr&#233;alistes, Nantes apr&#232;s tout est une des villes rep&#232;re pour Breton et Vach&#233;, comme si tout le monde avait t&#226;t&#233; de l'&#233;criture automatique. Villegl&#233; s'ancre &#224; la biblioth&#232;que municipale, pas tr&#232;s riche, et &#171; tenue par le seul bon p&#233;tainiste de la ville &#171; mais tant pis : &#171; On n'avait jamais entendu parler de Karl Marx, et &#224; force de tomber sur le nom de Freud : &#8211; Freud, Freud, mais qui &#231;a peut &#234;tre, ce Freud ? &#187; La fin de la guerre apportera quelques r&#233;ponses, et surtout, enfin, d'autres couleurs, le cha&#238;non des vingt ans manquant : Miro, par exemple (&#171; Miro &#233;tait ce qui me semblait le plus &lt;i&gt;jeune&lt;/i&gt; dans la peinture &#187;).&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h1&gt;7&lt;/h1&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ce fourmillement qui vous prend : formes et couleurs, comme si l'art s'&#233;tait donn&#233; &#224; la rue, avec sa surprise et sa force. La rue &#233;tait un mus&#233;e, et c'est Villegl&#233; qui vous l'apprend, maintenant qu'il est trop tard.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il vous semble, d'abord, d'un grenier d'enfance. Ces affiches, bien s&#251;r, vous les connaissez. Parce qu'il s'agit de la presse, par exemple. Les marchands de journaux avaient ces panneaux devant leurs boutiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il dit, Villegl&#233;, qu'&#224; se souvenir de la ville en 1944, la ville comme il la d&#233;couvre, et ce grand &#233;brouement neuf du monde (mais si lent, avec les restrictions, les arm&#233;es, les purges) apr&#232;s les bombes, la ville &#233;tait noire : quatre d&#233;cennies de murs sombres, o&#249; seules les affiches &#233;taient couleurs. Il me semble, lorsqu'on affiche Villegl&#233; dans un mus&#233;e, que les murs devraient d'abord &#234;tre mis au noir. Ou bien qu'on projetterait, sur le mur du fond, en boucle, un de ces grands films en noir et blanc qui sont la m&#233;moire des villes d'avant-guerre, de Fritz Lang ou m&#234;me de Chaplin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais non : l'affiche n'est pas encadr&#233;e. Elle est pli&#233;e et coll&#233;e par-dessus les quatre bords du ch&#226;ssis qu'elle recouvre. Elle exige autour d'elle le grand vide, la seconde empreinte : le geste de celui qui l'arrache et la sauve. Alors c'est dans son propre lyrisme qu'il faut chercher le bruit du monde. Il dit qu'un livre majeur, pour lui, a &#233;t&#233; le &lt;i&gt;Guignol's band&lt;/i&gt; de C&#233;line. Un chant un peu fou, des &#233;clats multipli&#233;s d'images, de voix et de paroles, une fuite de tous en tous sens. Et le lyrisme des affiches lac&#233;r&#233;es de Villegl&#233; est tr&#232;s humble : aussi humble que ce papier coll&#233; aux murs pour s'y perdre &#224; jamais.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_5030 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L420xH559/villegle-affiche-1987-b-cb1e2.jpg?1749154844' width='420' height='559' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h1&gt;8&lt;/h1&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Il dit que le papier des affiches &#233;tait meilleur que le papier pour les livres : parce que vecteur si important pour l'information, la circulation, la propagande. Le papier solide des affiches, et les couleurs pour y tenir sous la pluie, accrocher l'&#339;il au lointain : &#171; quand les affiches sont faites en grand nombre, l'imprimeur peut se payer les meilleures encres &#187; (et m&#234;me, ajoute Villegl&#233; avec un sourire : &#171; Dans les ann&#233;es 60, on disait que les &#233;tiquettes des pots de confiture sont les mieux imprim&#233;es au monde &#187;).&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'il appelle &#171; l'efficacit&#233; de l'alphabet &#187;, ce qui reste d'efficacit&#233; m&#234;me dans l'alphabet m&#233;lang&#233;, superpos&#233;, d&#233;truit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce chant qui appelle, quand il devient d&#233;sordre. Quand ce qui &#233;tait fait pour &#234;tre lisible soudain est troubl&#233;, se met &#224; danser. Il dit : &#171; je ne l'arrachais que lorsque, agress&#233;e, elle &#233;chappait aux pouvoirs politiques et financiers, lorsque les figurations m&#234;l&#233;es, tronqu&#233;es, se m&#233;tamorphosaient en coq-&#224;-l'&#226;ne, lorsque les mots d'ordre, les slogans coup&#233;s ou non se superposaient dans une paysage typographique&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et que cette expression de paysage typographique, qui interdit que la toile soit lisible, vaut dans toute son intensit&#233; : le paysage, ce n'est pas ce que propose de soi la nature ou la ville. C'est la proposition de construction du regard qu'on en fait, et ici elle inclut les lettres et le sens, mais ce sens d&#233;fait, ce sens agress&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et si la passion que nous avions &#224; comprendre notre propre route &#233;tait chaque fois se confronter &#224; l'absence de sens : le monde est une histoire pleine de bruit et de fureur, racont&#233;e par un idiot et qui ne signifie rien, nous avait pr&#233;venu Shakespeare. Le bruit et la fureur, ils ont pr&#233;c&#233;d&#233; pour Villegl&#233; la premi&#232;re affiche d&#233;chir&#233;e. Lui, il ne racontera pas, mais il nous proposera de recommencer, tout un chacun, chaque fois, de nous raconter &#224; nous-m&#234;mes l'histoire qui n'a pas de sens. Et pour cela, ce devant quoi il nous met face, ce sont ces fragments dansants du sens. Les mots rajout&#233;s &#224; la main sur l'affiche, la fa&#231;on dont ils se superposent, voire par transparence lorsqu'il a plu, et ce que fait &#233;merger la d&#233;chirure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l'arbitraire qui fait l'empreinte, une empreinte par contact, comme aujourd'hui plus personne pour pr&#233;tendre que dans une photographie c'est le r&#233;f&#233;rent qu'on regarde, ce que Barthes disait &#171; le r&#233;f&#233;rent adh&#232;re &#187;. Ce qui adh&#232;re, dans ce d&#233;collement de la peau du temps, est &#224; jamais une danse infinie de couleurs et de lettres, qui ne redonne pas l'histoire, mais atteste de combien, devant elle, dans son pr&#233;sent, nous restons d&#233;munis et les mains vides.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h1&gt;9&lt;/h1&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Arbitraire et non arbitraire : d'abord parce que la ville, pendant ces quatre d&#233;cennies, est un chantier permanent. On d&#233;molit les Halles, on construit Beaubourg, on am&#233;nage le p&#233;riph&#233;rique. Autour des chantiers, on dresse les palissades de bois : aux Halles, se souvient Villegl&#233;, avec la charpente m&#234;me des pavillons Baltard.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'arbitraire et le non arbitraire : lorsque Fran&#231;ois Dufr&#234;ne, l'ami, le po&#232;te des Crirythmes, s'aper&#231;oit en passant que ce bloc d'affiches de huit m&#232;tres de long, trois m&#232;tres vingt de haut, vient d'&#234;tre d&#233;coll&#233; d'une palissade, carrefour Duroc. Il court &#224; une cabine, t&#233;l&#233;phone &#224; Villegl&#233;, qui arrive. Ils la roulent comme ils peuvent, et arr&#234;tent trois taxis : &#171; les taxis &#224; l'&#233;poque avaient des galeries &#187;, dit Villegl&#233;. Il faut entreposer : ils font conduire l'ensemble au mus&#233;e d'art moderne. On est en juillet 1961, un fragment total de la ville vient d'&#233;chapper &#224; l'effacement. Lui, Villegl&#233;, parle des &#171; points d'affichage anarchiques les plus somptueux &#187;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'arbitraire et le non arbitraire : &#171; quand on arrache, on va &#224; toute allure, c'est proche de l'&#233;criture automatique &#187;. Ce &lt;i&gt;lac&#233;r&#233; anonyme&lt;/i&gt;, c'est celui qui lui tient alors le bras ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'arbitraire, le non arbitraire : je suis surpris, au dos des toiles, de la mention &#171; dessous de &#187;. C'est comme un roman ou une promesse de scandale, le titre : &#171; Les dessous du S&#233;basto &#187;, ou bien &#171; Les dessous du boulevard Saint-Germain &#187; qui forc&#233;ment ne sont pas les m&#234;mes. Mais pour lui c'est juste une s&#233;rie : quand l'afficheur se pr&#233;sente, avant de passer la colle, il nettoie en arrachant ce qui d&#233;passe. Que cette couche d'affiche ensuite on l'enl&#232;ve, la surface dessous est un monde bien &#233;trange, de taches et de blancs. De m&#234;me, la s&#233;rie des &#171; &#224; c&#244;t&#233; &#187; : le bord monochrome des panneaux d'affichage, la zone sans lettres ni message.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Grand &#226;ge ou pas, Villegl&#233; aurait pu continuer &#224; d&#233;coller la peau infinie du temps : &#171; Aujourd'hui, je devrais arracher, je vivrais &#224; Marseille &#187;, dit-il s&#233;rieusement. Mais le d&#233;bord de notre histoire ne s'&#233;crit plus sur les murs. Il reste quelques survivances, en face du m&#233;tro Barb&#232;s, ou de l'autre c&#244;t&#233; du p&#233;riph&#233;rique au m&#233;tro Quatre-Chemins qui est un r&#233;sum&#233; du monde, mais ce qui s'affiche n'est plus le visage m&#234;me de la communaut&#233; : un homme et une &#233;poque ont confondu leur chemin, les chemins ensuite se s&#233;parent. D'o&#249; l'importance de la trace, et la fa&#231;on indissoluble de ce qui les m&#234;le : mai 68 en &#233;tait le pr&#233;misse, qu'annoncent dix ans d'affiche arrach&#233;es, r&#233;sonnant dans les dix ans qui suivent, et si peu de l'&#233;ruption m&#234;me dans cette sculpture vivante du monde qu'est le d&#233;roul&#233; des mille, quatre mille images de Villegl&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'arbitraire du temps, le non arbitraire de la trace : &#171; les affiches des films paraissent toujours plus anciennes que la date o&#249; on les d&#233;colle &#187;, il s'&#233;tonne sans r&#233;ponse. Myst&#232;re de la repr&#233;sentation, qu'il met &#224; nouveau en ab&#238;me. Repr&#233;sentation faite, pour nous-m&#234;mes, de l'infini myst&#232;re abstrait du pr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h1&gt;10&lt;/h1&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Revenir &#224; cette danse des lettres et des signes.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis avec Villegl&#233; dans le d&#233;dale des petites pi&#232;ces de la rue au Maire. Il dit que les toiles sont quatre mille, qu'il en existe un inventaire photographique. Mais l&#224;, sous le plafond, elles sont encore en tas, en rouleaux, les affiches non maroufl&#233;es. Qu'on descende par l'&#233;chelle de meunier dans l'ancienne r&#233;serve du marchand d'escargots (le dernier marchand d'escargots des rues de Paris, mais Villegl&#233;, qui d&#233;colle tout, a laiss&#233; soigneusement au mur l'affichette avec les prix au kilo selon vari&#233;t&#233;), et voici les toiles qui reviennent de telle exposition &#224; Luxembourg, partent pour telle exposition &#224; San Francisco, Cologne ou Buenos-Aires : que percevront-ils, l&#224;-bas, de ce qui me frappe, moi, &#224; d&#233;couvrir le regard de Jacques Chirac successivement en 1970, 1981 ou 1988, ic&#244;ne semblable et semblablement vide pour les unes des hebdomadaires ou l'affichage mural, et qu'ici on lui a ajout&#233; &#224; la main une moustache, qu'ici on ne reconna&#238;t que l'&#339;il droit, et que ces quinze ans de distance soudain s'abolissent, quand ils repr&#233;sentent pour vous presque un tiers de votre vie, et qu'on n'a jamais r&#233;ussi &#224; &#233;chapper &#224; ce matraquage des signes, sinon quand un Villegl&#233; en arrache et sauve la d&#233;formation, la lac&#233;ration, en permet la superposition s&#233;par&#233;e du temps ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je reconnais la guerre d'Alg&#233;rie et le gaullisme, mais rien &#224; reconna&#238;tre de l'hippodrome de Vincennes et de la r&#233;union politique qui y &#233;tait convoqu&#233;e dans les majuscules superpos&#233;es &#171; ODROM / INCENN &#187;, sauf qu'&#233;videmment il s'agit d'une r&#233;union politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur cette affiche il est fait mention du palais des glaces, et c'est bien ce dont il s'agit, m&#234;lant la protestation de la &#171; f&#233;d&#233; de Paris du PCF &#187; contre les &#171; fus&#233;es US en Europe &#187;, &#224; un manche de guitare, une fourchette dans une vache, un fragment de grande roue pour la f&#234;te foraine qui ouvre, et puis ce qui r&#233;sonne pour nous de tout un pass&#233; de la transformation urbaine aux indications tr&#232;s pr&#233;cises pour se rendre &#224; un &#233;v&#233;nement qu'on ne conna&#238;tre pas, itin&#233;raire ainsi formul&#233; &#171; TOROUTE A 15 / DEFENSE DIRECTION / CER PONTOISE / RTF 13 / RAROLIS &#187; dans la m&#234;me lac&#233;ration verticale : et ne pas oser lui demander, &#224; Villegl&#233;, dans l'instant de l'arrachage, ce dont il a conscience, de la carte de la ville, du jeu lettriste, de l'amusement qu'on peut avoir &#224; la vache transperc&#233;e de la fourchette, ou de ce que tout cela sauve &#224; jamais la violence inali&#233;nable du slogan politique, et de la mis&#232;re qui y est associ&#233;e, par l'ic&#244;ne vide de l'&#339;il droit de Chirac au sourire perp&#233;tuel ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a de la symphonie dans tout cela, une symphonie abstraite, parce que ne hi&#233;rarchisant jamais ce qu'elle traite : &#224; vous de faire. Le lac&#233;r&#233; n'est pas pour rien anonyme. Symphonie aigre : nous n'aurions rien appris, ou si peu ? Ou bien : n'ayant pas su dominer ou ma&#238;triser des probl&#232;mes qui n'avaient pas encore taille plan&#233;taire ou mettant en jeu notre survie m&#234;me en tant qu'esp&#232;ce, nous saurions aujourd'hui affronter ce qu'il nous revient de destin ? Mais ce n'est pas la t&#226;che du peintre, qui arrache et l&#224; nous met le visage devant l'empreinte. Lui, il racle l'affiche de la main comme on nettoierait une table, recoince une languette de papier derri&#232;re le cadre, lisse la d&#233;chirure comme on ferait d'une &#233;toffe : le peintre n'est pas t&#233;moin. L'affiche non plus ne t&#233;moigne pas, tout concept de cela ici s'annule, par la symphonie m&#234;me, l'arbitraire de cette d&#233;chirure qui seule met chaque &#233;l&#233;ment en rapport avec tous les autres.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h1&gt;11&lt;/h1&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Dans le d&#233;dale des petites pi&#232;ces de la rue au Maire, prenant un par un les gisements de toile, comment ne pas se laisser prendre ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a le catch de &#171; THE SPIDER &#187; et les idoles qu'appelle ce &#171; OU ES-TU &#187; dont le point d'interrogation pourrait &#234;tre retrouv&#233; sous les quatre couches de papier qui s'y superposent, les num&#233;ros de t&#233;l&#233;phone et les &#171; BABY OO5 7 &#187; du Minitel, il y a ce chanteur dont j'aurais su, il y a trente ans, dire peut-&#234;tre le nom et qui n'est plus qu'un regard de biais sous sa m&#232;che, et qu'il fut le &#171; KING OF &#187;, qu'il y a ici les lettres &#171; ROCK'N &#187; en petit et plus loin les seules lettres &#171; K'N &#187; en plus gros, et moi ce qui me monte &#224; la t&#234;te c'est une totalit&#233; d'histoire : je l'associe aux Choses de Georges Perec et sa &lt;i&gt;Vie mode d'emploi&lt;/i&gt;, mais Perec, qui aurait pu le faire, n'a pas explor&#233; les affiches en attente de la rue au Maire &#8211; je pense que pourtant ces deux-l&#224; ont pu se croiser, vers la Villette ou M&#233;nilmontant, et comme moi j'aurais aim&#233; demander &#224; Villegl&#233; d'aller arracher, quelques ann&#233;es durant, rue Vilin pour Perec, rue Ordener pour moi-m&#234;me et nulle part ailleurs. Je l'associe aux fresques d&#233;sassembl&#233;es et toutes remplies de ces images fragment&#233;es du politique, dans la m&#234;me violence du regard qui sait de quel ab&#238;me il &#233;merge, et de quelle nuit il survit, qu'&#233;voque pour moi le nom de Claude Simon, et des livres comme &lt;i&gt;Histoire&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;Les G&#233;orgiques&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;L'Acacia&lt;/i&gt; ou d'autres : mais Claude Simon &#233;tait dans le tranquille refuge gravitant chez Maeght, comme Butor &lt;i&gt;&#224; l'&#233;cart&lt;/i&gt;. Ce qui tisse l'arborescence centrale d'une &#233;poque sans doute ne peut que s'ignorer quand ils en partagent, &#224; t&#226;tons, les jours et le temps. Le pop-art nous rapporte la version am&#233;ricaine de cette inscription du temps : les ic&#244;nes et les objets loin de ce qui nous fonde, nous, par la noble id&#233;e du politique, que seul l'artiste, Claude Simon comme Villegl&#233; et quelques autres &lt;i&gt;r&#233;tiniens&lt;/i&gt;, hisse au regard de la phrase majeure de Shakespeare. Pas &#233;tonnant que la loi am&#233;ricaine, devenant ic&#244;ne globale, et Andy Wharol et Beuys ses grands pr&#234;tres, n'ait pas voulu dans son sillage des affiches de Paris, la r&#233;volutionnaire, la contestataire, la ville source, la premi&#232;re avec le Londres de Dickens &#224; faire na&#238;tre, par Balzac et Baudelaire, l'id&#233;e m&#234;me de la ville. Nous, qui venons apr&#232;s, h&#233;ritons de notre propre temps en ignorant ce qui les s&#233;pare : les palissades sur le trou de Beaubourg, le Nantes d'avant-guerre, je les sais par Julien Gracq qui forc&#233;ment, quelque part, est un cousin proche de Villegl&#233;, ce qu'eux seuls ignorent. Paris je le sais par Perec, et la furiosit&#233; sombre de l'&#233;poque, je la sais par Claude Simon. Ne nous &#233;tonnons pas d'avoir sans cesse, et nous seuls, sans leur demander avis, &#224; rebrasser ces cartes pour dire aujourd'hui ce qui compte. Sans doute qu'il le sait, Villegl&#233; : mais &#224; nous seuls de l'affirmer, le construire. On traite encore avec r&#233;ticence le grand d&#233;sordre surr&#233;aliste, on r&#233;siste &#224; finir d'inventorier la secousse Artaud, et le meilleur h&#233;ritage populaire qui verse en fresque dans l'immense C&#233;line, on s'en m&#233;fie : comment entre nous et Villegl&#233;, o&#249; tout cela croise, on n'aurait pas tiss&#233; &#233;cran ? Ce qui nous appartient, c'est par ce retrait du nom, qu'il a pos&#233; en &lt;i&gt;en-t&#234;te&lt;/i&gt; (&#171; Je ne signe mes toiles que lorsque je les vends &#187;) : la peau lac&#233;r&#233;e du temps s'offrant comme chose commune, au risque de tout ce qui y brasse de l'obscur destin du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; En prenant l'affiche, je prends l'histoire &#187;, dit-il : &#224; nous aujourd'hui de nous en ressaisir, au nom de toutes nos urgences, au nom de ce qui compte dans notre totalit&#233; d'art et ce p&#233;ril o&#249; nous sommes. Une &#339;uvre pour garder nom o&#249; lui, Villegl&#233;, a rempli sa t&#226;che d'homme.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_5031 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L420xH582/villegle-affiche-1991-9c3bf.jpg?1749154844' width='420' height='582' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Taryn Simon, choses cach&#233;es ou singuli&#232;res, vues par Salman Rushdie</title>
		<link>http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article5149</link>
		<guid isPermaLink="true">http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article5149</guid>
		<dc:date>2022-06-01T16:01:05Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Rushdie, Salman</dc:subject>
		<dc:subject>Simon, Taryn</dc:subject>
		<dc:subject>photographes, photographie</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;un livre l&#233;gendaire, un bien commun dans notre inqui&#233;tude au monde&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique50" rel="directory"&gt;photo&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot1146" rel="tag"&gt;Rushdie, Salman&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot917" rel="tag"&gt;Simon, Taryn&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot78" rel="tag"&gt;photographes, photographie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/taryn-simon-cable.png?1654099168' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='116' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
C'est par un livre culte, et probablement le plus beau de ma propre collection de livres de photos, que j'ouvre le cycle 2022 &#171; d&#233;fi 40 jours &#187;, avec un prologue dont la proposition s'appuiera sur lui : &lt;i&gt;An American Index of the Hidden and the Unfamiliar&lt;/i&gt;.
&lt;p&gt;Mon intro &#224; ce livre, comment et pourquoi, et sur quelle base la proposition, ce sera dimanche 5 juin dans la vid&#233;o de ce prologue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais d&#232;s &#224; pr&#233;sent, je reprends ici les mots d'introduction de Salman Rushdie au livre (je ne traduis pas, c'est juste une transcription via DeepL, avec 2 ou 3 corrections), et j'y ajoute quelques images du livre parmi les 62, celles propos&#233;es par l'&#233;diteur lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rappel : &lt;a href=&#034;https://www.patreon.com/francoisbon&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;s'inscrire au d&#233;fi 40 jours, 10 juin-20 juillet, c'est ici sur Patreon (niveau 3 ateliers)&lt;/a&gt; (ou, si vous pr&#233;f&#233;rez acc&#232;s hors Patreon, uniquement pour ce cycle, &lt;a href=&#034;https://www.librairie-tiers-livre.store/collectifs/les-40-jours-dfi-criture-au-quotidien-40-fois-la-ville&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;inscription via la librairie du site&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Fran&#231;ois Bon | &#224; propos de Taryn Simon, choses cach&#233;es ou singuli&#232;res&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Taryn Simon est n&#233;e en 1975. Son p&#232;re &#233;tait lui-m&#234;me photographe, mais fonctionnaire en mission &#224; l'&#233;tranger, c'est l'Europe de l'Est ou le Vietnam et les pays voisins qu'il documente. Le premier travail qui fera conna&#238;tre Taryn Simon ce sont The Innocents, suite de portraits de condamn&#233;s &#224; morts aux USA, innocent&#233;s puis lib&#233;r&#233;s tardivement gr&#226;ce &#224; l'expansion des analyses ADN.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est par une photographie de cet autre livre majeur, voire l&#233;gendaire, &lt;i&gt;The american Index of the hidden and the unfamiliar&lt;/i&gt;, que je d&#233;couvrirai moi-m&#234;me son travail : une armature de corni&#232;res sur un angle de ciment brut, et cinq c&#226;bles color&#233;s surgissant de deux orifices au sol, grimpant droit vers le plafond, arrim&#233;s par des colliers de nylon &#224; une autre armature de corni&#232;res en &#233;chelle &#8211;- rien qu'on ne puisse construire d'un coup de caddy au plus proche supermarch&#233; de bricolage en bord de rocade &#8211;- sauf qu'il s'agit de l'arriv&#233;e des c&#226;bles de fibre optique reliant l'Europe &#224; l'Am&#233;rique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chacune des soixante-deux photographies s&#233;lectionn&#233;es par Taryn Simon pour le livre vaut pour l'immobilit&#233;, le myst&#232;re, la lumi&#232;re, la g&#233;om&#233;trie certes, mais aucune qui pourrait valoir sans le texte purement documentaire qui l'accompagne. Cet homme sur un fauteuil roulant, c'est dans l'Oregon, seul &#201;tat des USA &#224; avoir l&#233;galis&#233; l'euthanasie, et il est le premier &#224; avoir rempli le formulaire de demande. Ces objets cylindriques r&#233;guli&#232;rement align&#233;s et baign&#233;s d'une lumi&#232;re bleue, on ne saurait pas sans le texte qu'il s'agit de d&#233;chets radio-actifs dans une piscine et qu'un homme mourrait en dix secondes s'il p&#233;n&#233;trait dans cette enceinte. Trois perroquets gris dans des sortes de bocaux rectangulaires en plexiglas : oui, mais ils sont en quarantaine &#224; la douane.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s, &#224; vous de faire votre liste, dans les dangers, les inqui&#233;tudes, les fissures du monde. Celles-ci nous parlent, parce que nous n'en sommes pas indemne. Cette citerne blanche banale dans une pi&#232;ce vide : c'est le texte qui nous dit qu'elle abrite pour quelle &#233;ternit&#233; le fondateur d'un projet de cryog&#233;nie avec improbable ressuscitation, ils en &#233;taient assez convaincus, lui et son &#233;pouse, pour l'essayer les premiers. Ou bien rien qu'un tas de sable : oui, mais apr&#232;s avoir tourn&#233;e dans le d&#233;sert californien son film &lt;i&gt;Les dix commandements&lt;/i&gt;, ce monument de l'art du film muet, Cecil B de Mille enterre le gigantesque d&#233;cor dans un lieu tenu secret, le plus gigantesque d&#233;cor de toute l'histoire du cin&#233;ma, pour que personne ne s'en serve apr&#232;s lui. Las, un r&#233;alisateur opini&#226;tre identifie l'endroit, mais une proc&#233;dure d'urgence va le classer comme site arch&#233;ologique prot&#233;g&#233; : de quelle ruine s'agit-il, de quelle fa&#231;on cela bouleverse-t-il notre rapport &#224; la m&#233;moire et &#224; l'histoire, voire aux r&#234;ves ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, chacune des soixante-deux pages associant une image et un texte s'ins&#232;re en nous comme depuis une facette pr&#233;-existante de notre rapport au monde, mais par ses fronti&#232;res, ses pulsions les plus secr&#232;tes. Mais on n'en connaissait pas le nombre, l'&#233;tendue, le fractionnement, avant que soixante-deux fois on nous en fasse faire le voyage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(extrait)&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Salman Rushdie | pr&#233;face &#224; &lt;i&gt;An American Index...&lt;/i&gt;&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#171; Notre int&#233;r&#234;t est &#224; la limite dangereuse des choses &#187;, a &#233;crit le po&#232;te Robert Browning dans l'Apologie de l'&#233;v&#234;que Blongram (1855). Ce vers a inspir&#233; des &#233;crivains, de Graham Greene, qui a d&#233;clar&#233; dans ses m&#233;moires de 1971, &lt;i&gt;A Sort of Life&lt;/i&gt;, qu'il pourrait servir d'&#233;pigraphe &#224; tous ses romans, &#224; Orhan Pamuk, qui le place au d&#233;but de son roman &lt;i&gt;Snow&lt;/i&gt;. Elle pourrait tout aussi bien servir d'introduction &#224; la photographie d'une femme dont l'esth&#233;tique consiste &#224; repousser les limites de ce qu'il nous est permis de voir et de savoir, &#224; aller aux fronti&#232;res ambigu&#235;s o&#249; des dangers &#8211;- physiques, intellectuels, voire moraux &#8211;- peuvent nous guetter. Elle n'h&#233;site pas &#224; entrer dans la grotte d'un ours noir en hibernation et de ses petits, ou dans une pi&#232;ce remplie de capsules de d&#233;chets nucl&#233;aires dont les radiations bleues vous tueraient en quelques secondes si vous n'&#233;tiez pas prot&#233;g&#233;. Taryn Simon a vu l'&#233;toile de la mort et a surv&#233;cu pour en parler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis toujours immens&#233;ment reconnaissant aux personnes qui font des choses impossibles en mon nom et ram&#232;nent l'image. Cela signifie que je n'ai pas &#224; le faire, mais au moins je sais &#224; quoi cela ressemble. Ainsi, le premier sentiment que l'on &#233;prouve en regardant nombre de ces images extraordinaires est la gratitude (suivie rapidement d'une pointe d'envie : le salut de l'&#233;crivain s&#233;dentaire &#224; la femme d'action). J'ai connu un photographe sportif qui soudoyait un pr&#233;pos&#233; &#224; l'hippodrome d'Aintree &#224; Liverpool, en Angleterre, pour qu'il lui permette de s'asseoir au pied de la barri&#232;re g&#233;ante, Becher's Brook, qui est l'obstacle le plus dangereux du Grand National Steeplechase de quatre miles et demi, afin de pouvoir rapporter des photos &#171; impossibles &#187; des puissants chevaux de course sautant au-dessus de sa t&#234;te. Si l'un d'eux lui &#233;tait tomb&#233; dessus, bien s&#251;r, il aurait presque certainement &#233;t&#233; tu&#233;, mais il savait, comme Simon, que l'un des arts de la grande photographie est de s'introduire dans le lieu &#8211; la salle radioactive, un centre de maladies animales, l'hippodrome, etc. ; un centre de contr&#244;le des maladies animales, la cl&#244;ture d'un hippodrome &#8211; dans lequel la photographie est sur le point de se produire, et de la saisir au moment o&#249; elle se produit.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; La plupart de ce qui compte dans nos vies se passe en notre absence &#187;, se dit le narrateur de mon roman &lt;i&gt;Les enfants de minuit&lt;/i&gt;. Si Saleem Sinai avait vu les photographies de Taryn Simon, il aurait compris qu'il avait plus raison qu'il ne le pensait. Regardez ces innocents c&#226;bles orange et jaunes qui sortent du sol dans une pi&#232;ce presque vide du New Jersey, prot&#233;g&#233;s seulement par la plus simple des cages m&#233;talliques : ils ont parcouru quatre mille miles (en fait, 4 029,6 miles : Taryn Simon aime &#234;tre pr&#233;cise) &#224; travers le fond de l'oc&#233;an depuis Saunton Sands au Royaume-Uni pour apporter &#224; l'Am&#233;rique des nouvelles d'ailleurs &#8211;- 60 211 200 conversations vocales simultan&#233;es, dit-elle. Mais l'int&#233;r&#234;t de ces c&#226;bles, c'est que vous avez peut-&#234;tre devin&#233; que de tels objets existaient probablement, mais vous n'aviez certainement aucune id&#233;e de leur emplacement, de leur nombre, de leur &#233;paisseur ou de leur couleur, avant de voir cette photo. Vous n'auriez pas pu imaginer que votre voix entre dans cette pi&#232;ce banale et pourtant magique, mais elle est l&#224;, transform&#233;e en petites parcelles d'&#233;nergie num&#233;rique. Chaque jour, nous traversons des mondes secrets comme ceux qui se trouvent &#224; l'int&#233;rieur de ces c&#226;bles, sans jamais soup&#231;onner ce qui nous arrive. Quel est donc le monde fant&#244;me et quel est le &#171; r&#233;el &#187; : le n&#244;tre ou le leur ? Ne sommes-nous pas plus que les fant&#244;mes de ces machines ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre &#233;poque est celle des secrets. Au-dessus, au-dessous et &#224; c&#244;t&#233; de ce que Fernand Braudel appelait les &#171; structures de la vie quotidienne &#187;, il y a d'autres structures qui sont tout sauf quotidiennes, des vies dont nous avons peut-&#234;tre entendu parler mais dont nous n'avons presque certainement rien vu, ainsi que d'autres vies dont nous n'avons jamais entendu parler, et d'autres encore dont il est difficile de croire &#224; l'existence, m&#234;me lorsqu'on nous en montre les preuves imag&#233;es. Auriez-vous cru &#224; l'existence, par exemple, du magazine Playboy en braille ? Eh bien, le voici, avec ses oreilles de lapin et tout le reste, publi&#233; par un service de la Biblioth&#232;que du Congr&#232;s, rien de moins. Et voici aussi une photographie qui ressemble &#224; s'y m&#233;prendre &#224; une sc&#232;ne de crime hitchcockienne l&#233;g&#232;rement mise en sc&#232;ne, comme, par exemple, la pente bois&#233;e dans &lt;i&gt;The Trouble With Harry&lt;/i&gt; o&#249; nous apprenons pour la premi&#232;re fois quel est le probl&#232;me avec Harry (il est mort, voil&#224; le probl&#232;me). Il s'agit de la photo du cadavre d'un jeune gar&#231;on en train de pourrir dans un bois, prise dans un centre de recherche du Tennessee cr&#233;&#233; sp&#233;cialement pour &#233;tudier la d&#233;composition des corps dans diff&#233;rents environnements. Ici, nous dit Simon, il y a jusqu'&#224; 75 cadavres &#224; un moment donn&#233;, se d&#233;composant sur un site de six acres. Peut-&#234;tre Patricia Cornwell ou les gens du CS1 connaissaient-ils ce genre de recherche m&#233;dico-l&#233;gale de pointe, mais pas moi, et m&#234;me en regardant le tableau d'une beaut&#233; surnaturelle de Simon, avec ses branches nues et scintillantes, ses feuilles mortes et sa riche palette automnale, on s'interroge sur l'ing&#233;niosit&#233; illimit&#233;e des &#234;tres humains, sur notre besoin de savoir, qui fait que m&#234;me nos propres cadavres pourraient un jour &#234;tre mis &#224; contribution, pour se d&#233;composer dans une clairi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment entrer dans certains des endroits les plus secrets du monde et en ressortir avec la photo ? Le grand journaliste Ryszard Kapuscinski dit qu'il survit aux zones de guerre les plus dangereuses du monde en se faisant passer pour quelqu'un de petit et d'insignifiant, qui ne m&#233;rite pas d'&#234;tre tenu &#224; l'&#233;cart, qui ne m&#233;rite pas la balle du chef de guerre. Mais Simon ne fait pas dans les images vol&#233;es ; il s'agit de photos formelles, hautement r&#233;alis&#233;es, souvent soigneusement pos&#233;es, qui requi&#232;rent la pleine coop&#233;ration de leurs sujets. Le fait qu'elle ait r&#233;ussi &#224; obtenir un acc&#232;s aussi ouvert, par exemple, &#224; l'&#201;glise de Scientologie et au MOUT, une ville simul&#233;e inaccessible du Kentucky utilis&#233;e, &#224; des fins d'entra&#238;nement, comme un champ de bataille urbain, et au Bureau imp&#233;rial des Chevaliers mondiaux du Ku Klux Klan avec ses sorciers, ses Nighthawks et Kleagles, qui ressemblent &#224; des personnages d'un film des fr&#232;res Coen, et m&#234;me la salle d'op&#233;ration dans laquelle une femme palestinienne subit une hym&#233;noplastie, une proc&#233;dure g&#233;n&#233;ralement utilis&#233;e pour restaurer la virginit&#233;, prouve que son pouvoir de persuasion est au moins &#233;gal &#224; son talent de photographe. Dans une p&#233;riode historique o&#249; tant de gens font de si grands efforts pour dissimuler la v&#233;rit&#233; &#224; la masse du peuple, une artiste comme Taryn Simon est un contre-pouvoir inestimable. La d&#233;mocratie a besoin de visibilit&#233;, de responsabilit&#233;, de lumi&#232;re. C'est dans l'obscurit&#233; invisible que les choses peu recommandables se blottissent et se d&#233;veloppent. D'une mani&#232;re ou d'une autre, Taryn Simon a persuad&#233; un bon nombre d'habitants de mondes cach&#233;s de ne pas se mettre &#224; l'abri lorsque la lumi&#232;re est allum&#233;e, comme le font les cafards et les vampires, mais de poser fi&#232;rement devant son objectif envahissant, en brandissant leurs tatouages et leurs drapeaux conf&#233;d&#233;r&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'esth&#233;tique de Taryn Simon ne correspond pas &#224; l'esth&#233;tique habituelle du reportage &#8211;- la cam&#233;ra &#224; l'&#233;paule tremblante, la pellicule monochrome granuleuse du &#171; r&#233;el &#187;. Ses sujets &#8211;- perroquets gris dans leurs cages de quarantaine, plants de marijuana cultiv&#233;s &#224; des fins de recherche dans la ville natale de William Faulkner, Oxford, Mississippi, la forme rougeoyante du 44 Magnum photographi&#233; dans la chaleur de la forge, une paire de juifs orthodoxes unis contre le sionisme &#8211; sont inond&#233;s de lumi&#232;re, captur&#233;s avec une clart&#233; brillante, hyperr&#233;aliste et haute d&#233;finition qui donne une sorte de statut de star &#224; ces mondes cach&#233;s, dont les occupants pourraient &#234;tre consid&#233;r&#233;s comme les oppos&#233;s des &#233;toiles. Dans sa vision d'eux, ce sont des &#233;toiles sombres mises en lumi&#232;re. Ce que l'on ne conna&#238;t pas, que l'on voit rarement, poss&#232;de une forme de glamour occulte, et c'est cette beaut&#233; noire qu'elle r&#233;v&#232;le avec tant d'&#233;clat et de brio. Voici la maison de plage de Cap Canaveral o&#249; les astronautes se rendent avec leurs &#233;pouses pour un dernier moment d'intimit&#233; avant de s'envoler dans l'espace. Voici un homme embroch&#233; dans la poitrine, suspendu en l'air pendant la Lone Star Sun Dance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici le terrain de basket &#233;clair&#233; de la direction de Cheyenne Mountain dans le Colorado, un poste de surveillance con&#231;u pour survivre &#224; une bombe thermonucl&#233;aire. On ne peut qu'imaginer quels &#233;tranges jeux post-apocalyptiques en un contre un, quels ultimes tirs &#224; la vol&#233;e pourraient &#234;tre tent&#233;s ici si les choses tournent mal pour nous autres. C'est ainsi que le monde se termine : pas avec un bang mais avec un crochet du ciel. (Non, &#224; la r&#233;flexion, il y aurait probablement un bang aussi).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Taryn Simon utilise le texte comme peu de photographes le font, pas seulement comme titre ou l&#233;gende mais comme partie int&#233;grante de l'&#339;uvre. Certaines images ne r&#233;v&#232;lent leur signification qu'&#224; la lecture du texte, comme sa photographie des dunes de sable de Nipomo &#224; Guadalupe, en Californie, sous lesquelles, nous dit-elle, se trouve l'un des plus extraordinaires d&#233;cors de film jamais construits, la Cit&#233; du Pharaon cr&#233;&#233;e pour la version muette de 1923 des &lt;i&gt;Dix Commandements&lt;/i&gt; de Cecil B. DeMille, et d&#233;lib&#233;r&#233;ment enterr&#233;e ici pour emp&#234;cher d'autres productions de &#171; s'approprier ses id&#233;es et d'utiliser son d&#233;cor &#187;. Il existe de (rares) cas o&#249; le texte est plus &#233;trangement int&#233;ressant que l'image. En cataloguant le contenu confisqu&#233; de la salle de contrebande du service des douanes et de la protection des fronti&#232;res de l'a&#233;roport John F. Kennedy, Simon offre une sorte de fugue surr&#233;aliste, une ode aux fruits (et &#224; la viande) d&#233;fendus qui surpasse m&#234;me sa corne d'abondance d'images : &#171; Des rats de canne &#224; sucre africains infest&#233;s d'asticots, pr&#233;cise-t-elle, des ignames africaines &#187;. Dioscorea, pommes de terre andines, cucurbitac&#233;es bangladaises, viande de brousse, ch&#233;rimole, feuilles de curry (murraya), &#233;corces d'orange s&#233;ch&#233;es, &#339;ufs frais, escargot africain g&#233;ant, calotte d'impala, graines de jacquier, prune de juin, noix de kola, mangue, gombo, fruit de la passion, nez de porc, bouches de porc, porc, volaille crue (poulet), t&#234;te de porc sud-am&#233;ricaine, tomates arborescentes sud-am&#233;ricaines, &#233;poque sud-asiatique infect&#233;e par le chancre des agrumes, canne &#224; sucre (Voaceae), viandes non cuites, plante sub tropicales non identifi&#233;e dans le sol. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour la plupart, cependant, ses images tiennent facilement la route, m&#234;me lorsqu'elles sont accompagn&#233;es des informations les plus &#233;tonnantes. Le portrait fumeux, blanc sur blanc, de la capsule de conservation cryog&#233;nique &#224; z&#233;ro degr&#233; dans laquelle reposent les corps de la m&#232;re et de l'&#233;pouse du pionnier de la cryog&#233;nie Robert Kittinger est plus qu'effrayant, il &#233;voque de mani&#232;re si &#233;loquente notre peur de la mort et nos r&#234;ves d'immortalit&#233; que peu de mots sont n&#233;cessaires. Le plan d'une masse de d&#233;chets m&#233;dicaux infectieux atteint la beaut&#233; abstraite d'une peinture au goutte &#224; goutte de Jackson Pollock ou, peut-&#234;tre, d'une pi&#232;ce de Schnabel &#224; la roche &#233;clat&#233;e. Il y a des images d'une profonde humanit&#233;, comme le portrait de Don |ames, un malade du cancer en phase terminale, pris juste apr&#232;s qu'il ait re&#231;u une ordonnance pour une dose l&#233;tale de p&#233;trobarbital, pour laquelle il s'&#233;tait battu avec succ&#232;s en vertu de la loi de l'Oregon sur la mort dans la dignit&#233;. Il y a des grotesques abrutissants, comme la photo du pasteur Jimmy Morrow, le manipulateur de serpents de Newport, dans le Tennessee, tenant un serpent Copperhead du Sud au venin mortel juste au-dessus d'un texte biblique nous enjoignant d'&#171; appeler son nom J&#233;sus &#187; &#8212; et il y a des images &#233;piques &#233;poustouflantes, comme le portrait rose d'une r&#233;gion de formation d'&#233;toiles, la n&#233;buleuse Pacman, situ&#233;e &#224; neuf mille cinq cents ann&#233;es-lumi&#232;re. (Cela repr&#233;sente un peu moins de 57 000 000 000 000 000 de kilom&#232;tres, d'apr&#232;s mes calculs : un long chemin &#224; parcourir pour obtenir une bonne photo). Et dans au moins un cas, il y a une pi&#232;ce remarquable d'art &#171; trouv&#233; &#187;. Qui aurait pu pr&#233;dire que ces quatre-vingt-dix capsules en acier inoxydable contenant du c&#233;sium et du strontium radioactifs, immerg&#233;es dans une piscine et &#233;mettant des radiations bleues, ressembleraient autant, lorsqu'elles sont photographi&#233;es du dessus, &#224; la carte des &#201;tats-Unis d'Am&#233;rique ? Lorsqu'un photographe propose une image aussi puissamment expressive, m&#234;me un fervent d&#233;fenseur des mots comme moi est oblig&#233; de reconna&#238;tre qu'une telle image vaut au moins mille mots.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(transcrit de l'anglais via DeepL)&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_11259 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/png/taryn-simon-hidden-1.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/png/taryn-simon-hidden-1.png?1654099101' width='500' height='389' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_11260 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/png/tarin-symon-revolver.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/png/tarin-symon-revolver.png?1654099101' width='500' height='390' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_11261 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/png/taryn-simon-bleu.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/png/taryn-simon-bleu.png?1654099101' width='500' height='389' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_11262 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/png/taryn-simon-braille.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/png/taryn-simon-braille.png?1654099102' width='500' height='395' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_11264 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/png/taryn-simon-chirurgie.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/png/taryn-simon-chirurgie.png?1654099102' width='500' height='386' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_11265 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/png/taryn-simon-douane.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/png/taryn-simon-douane.png?1654099102' width='500' height='387' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
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&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_11267 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/png/capture_d_e_cran_2022-06-01_a_18.00_21.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/png/capture_d_e_cran_2022-06-01_a_18.00_21.png?1654099238' width='500' height='386' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Hopper &#224; North Truro, la r&#233;alit&#233; du peintre</title>
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		<dc:date>2021-10-31T07:21:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>New York &amp; USA</dc:subject>
		<dc:subject>art, mus&#233;es</dc:subject>
		<dc:subject>Edward Hopper</dc:subject>
		<dc:subject>THoreau, Henry</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;au bout de Cape Cod, le phare peint par Edward Hopper&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique66" rel="directory"&gt;arts&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot240" rel="tag"&gt;New York &amp; USA&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot646" rel="tag"&gt;art, mus&#233;es&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot653" rel="tag"&gt;Edward Hopper&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot944" rel="tag"&gt;THoreau, Henry&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton4290.jpg?1451109989' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff4290.jpg?1451111587&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &#224; lire aussi : &lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2636' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Dehors est la ville, essai sur Edward Hopper&lt;/a&gt;, extraits et entretien
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Cape Cod : cela m'a longtemps sembl&#233; d&#233;signer une sorte de lieu inaccessible et lointain. Et puis, avec le GPS, les bretelles d'autoroute s'encha&#238;naient sans surprise, on trouvait un fish &amp; chips comme il y a l&#224;-bas sur la c&#244;te, du juste p&#234;ch&#233; qu'on prend avec un Coca directement sur le parking, le temps &#233;tait au beau, on &#233;tait &#224; Cape Cod.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est comme tous les USA, &#224; moins de buter (on en revenait, &#224; peine une semaine plus t&#244;t) sur la petite rue qui va au bout des piers de Monterey, un d&#233;pli qui semble soudain immense et r&#233;p&#233;titif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On nous avait pr&#233;venu d'ailleurs. Nos amis de Boston avaient une moue un peu dubitative, avaient dit : &#8211; Appelez-vous quand vous y serez, on vous dira les coins, mais appeler ce n'est pas trop mon genre. Conversation parall&#232;le ensuite avec Florence Trocm&#233;, du site &lt;a href=&#034;http://poezibao.typepad.com/flotoir/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Poezibao&lt;/a&gt;, qui conna&#238;t le cap dans son intimit&#233; : ceux qui le pratiquent s'accrochent &#224; un mini timbre-poste, qui inclut un chemin vers la mer, un reste de bois ou de dune, et la voiture pour le reste. Alors eux ils savent cette force en arri&#232;re de l'Atlantique, la fragilit&#233; des vieilles barques de bois, l'Am&#233;rique qui vous englobe ou tr&#232;s loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour nous, le r&#233;flexe de voyageur c'&#233;tait &lt;i&gt;d'aller au bout&lt;/i&gt;, et quand bien m&#234;me pr&#233;venu on ne s'est pas dispens&#233; d'une incursion dans Provincetown qui est un des lieux les plus kitsch et ringards de toute la c&#244;te Est, au point que repartant on n'avait pour seule id&#233;e que de mettre des miles entre nous et cette horreur, qu'on en a loup&#233; le coucher de soleil qui pourtant s'annon&#231;ait sauvage, brutal, magnifique &#8211; alors qu'il aurait suffit qu'on s'arr&#234;te de nouveau &#224; North Truro pour le recevoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour moi c'est un autre questionnement : North Truro, c'est un lieu important. &#192; Providence et San Francisco j'ai commenc&#233; &#224; me familiariser avec le vocabulaire de ce qui est devenu mon &lt;i&gt;vid&#233;o-journal&lt;/i&gt;, le &lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=4c_0fApamtU&amp;index=7&amp;list=PL0b9F8mHoFK6aGgjD14MCWC1W4DplnTxK&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;lendemain &#224; Nantucket&lt;/a&gt; je ne ferais aucune photo mais raconterais la journ&#233;e par un bout de film, mais l&#224;, parce que je consid&#233;rais que c'&#233;tait un rendez-vous important, je m'en suis tenu aux photographies fixes &#8211; j'ai fait 70 images dans la journ&#233;e, n'en ai plus jamais refait autant depuis lors &#8211; et aujourd'hui je regrette la vid&#233;o non-faite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pourtant, North Truro est pour moi d'abord une image fixe : une des toiles (ou &lt;a href=&#034;https://www.google.fr/search?q=hopper+lighthouse&amp;source=lnms&amp;tbm=isch&amp;sa=X&amp;ved=0ahUKEwj85aCoh_nJAhVDJw8KHTWEC-UQ_AUIBygB&amp;biw=1405&amp;bih=903&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;s&#233;rie de toiles&lt;/a&gt;) les plus c&#233;l&#232;bres et embl&#233;matiques de Hopper, une sorte d'essence g&#233;om&#233;trique de l'Am&#233;rique, non pas les maisons secondaires des notables de Boston ou New York qu'il leur refaisait en peinture pour une mise en ab&#238;me de leur prosp&#233;rit&#233;, mais cette rigueur industrielle de l'utile &#8211; celle que j'aime tant aussi, voir encore plus maintenant, chez Charles Sheeler &#8211; ces tableaux de Hopper comme &lt;i&gt;Gas&lt;/i&gt; ou tel entrep&#244;t frigorifique qui sont aussi n&#233;s de ses s&#233;jours &#224; Cape Cod, sa cabane &#224; North Truro.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais avant Hopper il y a le &lt;i&gt;Cape Cod&lt;/i&gt; de Thoreau, et quand un livre et un lieu se sont m&#234;l&#233;s aussi intimement c'est dans le livre qu'on entre autant que dans le lieu : je n'ai jamais lu int&#233;gralement le Cape Cod de Thoreau mais c'est un livre du domaine public qu'on peut t&#233;l&#233;charger gratuitement, bien longtemps que je l'ai avec &lt;i&gt;Walden&lt;/i&gt; en anglais dans mon Kindle &#8211; et combien c'est important pour nous, avec Gracq en lointaine ligne de mire, que ces &#233;critures qui passent d'abord par le paysage et le lieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour Thoreau, rejoindre le phare c'&#233;tait tout un voyage, et dans ce cas on se fait h&#233;berger par la famille du gardien &#8211; ils sont habitu&#233;s, ils ont une chambre d'h&#244;te. Et non pas s'arr&#234;ter sur le parking o&#249; vous a emmen&#233;s votre GPS, mais un lent et long chemin, les heures qu'on accumule &#224; pied, la fatigue et les lumi&#232;res, le temps qu'ensuite on y reste, s'impr&#232;gne, d&#233;crit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et comment imaginer que Hopper, posant son chevalet devant le phare, faisant du phare comme un exercice oblig&#233;, n'ait pas pens&#233; &#224; Thoreau. C'est plus compliqu&#233; avec Lovecraft, qui ne parle quasiment jamais de Thoreau, n'a probablement pas compris Thoreau, alors que l'ensemble de ses &lt;i&gt;travelogs&lt;/i&gt; non finalis&#233;s lorsqu'&#224; 46 ans il meurt brutalement tendrait &#224; prouver que cette &#233;criture avec lieu et paysage &#233;tait son chemin &#224; lui aussi &#8211; il passe du temps &#224; Cape Cod avec les Belknap Long qui l'h&#233;bergent (ils ont une grosse Ford), avec Frank Belknap Long ils s'offrent m&#234;me, &#224; Barnstable en 1928, un bapt&#234;me de l'air &#224; 5 ou 8 dollars, en tout cas une somme non n&#233;gligeable pour Lovecraft, qui donc a vu North Truro d'en faut : le phare est un des rep&#232;res principaux du cap. Mais s'il &#233;crit sur Nantucket (&#171; La ville inconnue de l'oc&#233;an &#187;) pas de trace du phare de North Truro dans ses r&#233;cits de voyage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bon, quel rapport &#224; &#171; la r&#233;alit&#233; du peintre &#187; ? On gare la voiture et on reconna&#238;t la silhouette &#8211; c'est bien celle de la toile de Hopper. On est o&#249;, alors : dans le r&#233;el, ou dans la toile ? Et si on cherche ce rapport qui fait communiquer avec le lieu, est-ce que c'est le r&#244;le de la toile, de nous renvoyer au morceau de r&#233;alit&#233; qu'elle arrache et transcende ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis familier des maisons d'&#233;crivains, celles de Proust, Balzac, Rabelais : je sais ce qui j'y cherche qui me rapproche de l'oeuvre, par l'impossibilit&#233; m&#234;me que le r&#233;el qui m'est accord&#233; fasse contact avec son r&#244;le dans le temps et la vie de l'auteur, sinon &#224; un bouton de porte (Illiers-Combray), une poign&#233;e de fen&#234;tre (Sach&#233;), une courbure de la colline (La Devini&#232;re).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-ce que je ne viens pas ici, &#224; North Truro, parce que la toile de Hopper a toujours symbolis&#233; pour moi l'Am&#233;rique en raison de certain rapport &#224; l'espace, ou pour ce qui m'a toujours import&#233; de cette non-hi&#233;rarchie des g&#233;om&#233;tries industrielles quant aux objets plus m&#233;taphysiques de la peinture (cette hallucinante toile du dernier Hopper, avec l'ouverture vide de la chambre sur la mer, c'est aussi &#224; North Truro). Qu'est-ce que le r&#233;el, sinon ce qui m'entoure pour m'amener avec plus d'affect dans la proximit&#233; m&#234;me de la toile ?&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_6674 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L420xH520/hopper-truro-285d7.jpg?1749154845' width='420' height='520' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Abr&#233;geons. Le b&#226;timent est devenu un minuscule mus&#233;e, on y est d'ailleurs tr&#232;s bien accueilli, et la dame qui nous guide a une adorable fa&#231;on de prononcer le mot Fresnel, sachant de plus qu'elle prom&#232;ne des Fran&#231;ais. Thoreau y est honor&#233; comme il doit l'&#234;tre : l'Am&#233;rique se fonde aussi par ses &#233;crits, et avant la grande vague urbaine (Bartleby existe mais personne ne le sait, et c'est ici m&#234;me, entre New Bedford et Nantucket, que Melville ancre &lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt;), le concept de &lt;i&gt;wilderness&lt;/i&gt; na&#238;t quasi simultan&#233;ment chez Whitman et lui, Thoreau. Hopper, ici, on ne conna&#238;t pas trop, sinon pour quelques chromos &#224; vendre, parce qu'on y voit le phare. Hopper : un peintre am&#233;ricain pour les Fran&#231;ais (comme Poe ou Lovecraft sont des auteurs am&#233;ricains pour les Fran&#231;ais) ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant le mus&#233;e, sur le petit chemin de planches, on va jusqu'&#224; la mer. En quel endroit du monde on ne cherche pas d'abord &#224; &lt;i&gt;marcher vers la mer&lt;/i&gt; ? &#192; gauche, un de ces golfs nullissimes comme on en a partout saign&#233; la terre. &#192; droite, le radome d'une installation radar : les phares d'aujourd'hui sont moins exotiques que leurs pr&#233;d&#233;cesseurs &#8211; mais probablement que Hopper aurait su peindre le radome aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il suffit, sur la petite estrade de planches o&#249; on bute, en surplomb de la c&#244;te et ses vagues r&#232;ches, violentes, tout au long du d&#233;mesur&#233; ruban de sable, d'un de ces panneaux d'information en oblique, avec quelques photos mal reproduites, pour que tout du r&#233;el craque : c'est ici, &#224; l'endroit pr&#233;cis o&#249; maintenant vous &#234;tes, que s'&#233;rigeait le phare o&#249; a dormi Thoreau, et qu'a peint Hopper.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On regarde &#224; deux cents m&#232;tres derri&#232;re soi : il est pourtant toujours l&#224;. C'est dans le d&#233;but des ann&#233;es 70. On se fascine aujourd'hui pour les al&#233;as des c&#244;tes, mais c'est surtout parce qu'on les a partout mises en coupe r&#233;gl&#233;e de profit et d'urbanisme. Les c&#244;tes ont toujours avanc&#233; et recul&#233;. Les vagues et courants avaient rong&#233; le bout de Cape Cod, le phare se trouvait en surplomb de la dune, on l'a mis sur des rouleaux de bois et on l'a tir&#233;. Les photos de l'&#233;poque o&#249; on avait m&#234;me d&#251; le placer sur pilotis pour emp&#234;cher l'&#233;croulement t&#233;moignent bien de comment il &#233;tait in&#233;luctable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a des photos de l'op&#233;ration, on les verra ci-dessous. C'est finalement une chance : il n'y aurait plus aujourd'hui, sinon, les murs modestes de planches dans lesquels a dormi Thoreau, et qu'on voit sur les toiles d'Hopper.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224;, c'est tout. Ensuite on est all&#233; visiter le phare, c'est moins impressionnant que le Mus&#233;e des phares et balises d'Ouessant mais &#231;a aussi c'est un contraste habituel en Am&#233;rique : cette minceur des r&#233;alisations humaines, rapport&#233;es &#224; l'&#233;chelle de ce qui les entoure. Reste qu'&#224; se placer derri&#232;re la fen&#234;tre et regarder la mer au loin, on est bien derri&#232;re la m&#234;me fen&#234;tre o&#249; Thoreau, puis Hopper, ont d&#251; regarder aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle est la r&#233;alit&#233; du peintre ? Si le b&#226;timent a &#233;t&#233; pos&#233; sur des rouleaux de bois et tr&#232;s lentement tir&#233; (je crois qu'il s'agissait de cinq m&#232;tres par jour, et qu'il avait fallu deux &#224; trois semaines), est-ce que d'&#234;tre ici me rapproche de la toile de Hopper, ou me place dans le noman's land de ce qui y &#233;tait mais a disparu ? Et ce que je vois et touche de planches, de g&#233;om&#233;tries des toits, de blancheur hi&#233;ratique du phare, s'il n'est pas au m&#234;me endroit qu'o&#249; l'a vu Hopper, est-ce qu'il demeure encore le &lt;i&gt;sujet&lt;/i&gt; de sa toile ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une r&#233;alit&#233; transport&#233;e est-elle r&#233;alit&#233;, ou repr&#233;sentation &#224; &#233;chelle 1, mais maquette quand m&#234;me, quoique grandeur nature, qui n'est plus cette r&#233;alit&#233; mais son d&#233;calque ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les stations-service d'aujourd'hui ne ressemblent plus au &lt;i&gt;Gas&lt;/i&gt; d'Edward Hopper, mais c'est toujours &lt;i&gt;Gas&lt;/i&gt;, en tant que crime contre la peinture &#224; y installer une station-service, qui nous permet de &lt;i&gt;voir&lt;/i&gt; nos stations-service d'aujourd'hui. S'il s'agit d'un paysage naturel, avec cette g&#233;om&#233;trie implacable d'un b&#226;timent utilitaire, est-on dans la m&#234;me probl&#233;matique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'imagine le phare o&#249; il &#233;tait, et &#224; quel endroit de ce golf nullissime, alors seulement la lande face aux vagues, dans le grand vent d'Atlantique, Hopper s'installait pour peindre. Si je l'imagine toujours au m&#234;me endroit, &#224; peindre encore ce qu'il voit, quelle absence de phare va-t-il rendre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'y retrouve dans la &lt;a href=&#034;http://philipkochpaintings.blogspot.fr/2015_05_01_archive.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;d&#233;marche de Philip Koch&lt;/a&gt;, s'installant dans l'atelier de Hopper &#224; South Truro (hameaux s&#233;par&#233;s, mais c'est tout pr&#232;s) et travaillant ses propres toiles d'apr&#232;s celles de Hopper. Peut-&#234;tre que pour nous tous, cependant, la confrontation aux lieux r&#233;els &#8211; y compris les maisons de Proust &#224; Illiers-Combray, de Balzac &#224; Sach&#233; ou de Rabelais &#224; La Devini&#232;re &#8211; donne surtout la mesure de la distance et du vide, de ce qu'il y a d'impossible &#224; combler et qui nous contraint &#224; inventer notre propre saut, &#224; d&#233;terminer nos propres usages, nos propres lieux, nos propres jeux de repr&#233;sentation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre pour cela que construire un tel site, pour celui qui le fait, dans la pr&#233;histoire actuelle des outils d'Internet et la si rapide obsolescence de nos pages, peut devenir aussi hypnotique, est une telle chance sur le fond, plut&#244;t que le chemin balis&#233; des livres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je raconte quoi, ici : le voyage qui nous mena &#224; North Truro, GPS plant&#233; sur la planche de bord de la petite voiture lou&#233;e (une Honda Civic de base si je me souviens bien), le regret de n'avoir pas fait de vid&#233;o, la surprise de n'avoir &#224; dire que cette translation du phare, au lieu de la conjonction attendue d'un b&#226;timent et d'un paysage ? De la question annexe de savoir comment, visitant un tel lieu et le photographiant dans l'instant de la premi&#232;re d&#233;couverte, se construit d&#233;j&#224; le film mental de la page web qu'on va en faire, m&#234;me si elle advient six mois plus tard ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et dans le petit mus&#233;e qui multiplie toutes les gravures puis photographies du phare sous tous angles, en toutes &#233;poques, et y installe &#8211; mais encadr&#233;es pareil &#8211; une photographie de la toile de Hopper, qu'est-ce qui rend la toile irr&#233;ductible, et justement &#224; l'&#233;cart de toute r&#233;alit&#233; reproduite, l&#224;-m&#234;me o&#249; en fait une reproduction parmi les autres ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ou peut-&#234;tre encore &#233;tait-ce tout &#224; fait normal que sit&#244;t apr&#232;s la mort de Hopper on d&#233;m&#233;nage le phare qui n'avait jamais &#233;t&#233; mis l&#224; que pour lui, &#224; preuve le lien que nous avons tous depuis lors &#224; ces toiles ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce que je vois quand je regarde, sachant que rien n'est organis&#233; ici que selon l'id&#233;e d'une repr&#233;sentation &#8211; et que c'est le myst&#232;re d'une reproduction particuli&#232;re, mais en tant que celle-ci &#233;tait irr&#233;ductible &#224; toute repr&#233;sentation &#8211; qui m'am&#232;ne ici pour &lt;i&gt;voir&lt;/i&gt;, et essayer de mieux comprendre non pas la r&#233;alit&#233; (elle est majestueuse dans le plus humble phare devant la mer) mais le myst&#232;re m&#234;me du peintre, lui in&#233;puisable ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens de la carapace de limule ramass&#233;e sur la plage au retour. L'avoir laiss&#233;e s&#233;cher pr&#232;s de l'ordi &#224; Providence les dix jours qui nous restaient &#8211; mais trop friable, plus que poussi&#232;re au retour en France.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_6660 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/jpg/north-truro-1.jpg?1451110124' width='500' height='333' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_6661 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
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&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_6675 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
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&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Edward Hopper | Dehors est la ville</title>
		<link>http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2636</link>
		<guid isPermaLink="true">http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2636</guid>
		<dc:date>2021-10-25T09:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Edward Hopper</dc:subject>
		<dc:subject>Tiers Livre &#201;diteur | les livres &amp; publications</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;continuer d'apprendre la ville en d&#233;cryptant l'invention formelle de Hopper&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique66" rel="directory"&gt;arts&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot653" rel="tag"&gt;Edward Hopper&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot964" rel="tag"&gt;Tiers Livre &#201;diteur | les livres &amp; publications&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton2636.jpg?1469352474' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='112' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; le livre &lt;a href=&#034;https://www.librairie-tiers-livre.store/titres-franois-bon/franois-bon-dehors-est-la-ville-essai-sur-edward-hopper&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Dehors est la ville (essai sur Edward Hopper)&lt;/a&gt; disponible sur Tiers Livre Editeur, reprise refondue et augment&#233;e (2016) de la version initialement parue (1998) aux &#233;ditions Flohic, collection Mus&#233;es secrets.
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; version num&#233;rique du livre librement &lt;a href=&#034;https://www.patreon.com/posts/57891596&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;disponible dans l'espace Patreon du site&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &#224; lire aussi : &lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4290' class=&#034;spip_in&#034;&gt;North Truro, ou : de la r&#233;alit&#233; du peintre&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; on trouvera ci-dessous, &#224; propos de mon livre sur Hopper, un &lt;a href=&#034;#entretien&#034; class=&#034;spip_ancre&#034;&gt;entretien&lt;/a&gt; et une &lt;a href=&#034;#extraits&#034; class=&#034;spip_ancre&#034;&gt;suite d'extraits&lt;/a&gt; ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;note du 15 ao&#251;t 2011&lt;/i&gt;&lt;br&gt;
Je reprends ci-dessous &#233;change tenu ce matin avec une &#233;tudiante, Ahn Dao Pham, pour un m&#233;moire de master, &#224; propos de mon essai sur Hopper.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; lire aussi : Christine Jeanney, elle-m&#234;me ces jours-ci sur la piste Hopper, via sa s&#233;rie &lt;a href=&#034;http://tentatives.eklablog.fr/entre-moi-et-le-monde-une-vitre-c137221&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;entre moi et le monde, une vitre&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;entretien&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Dehors est la ville | concernant la d&#233;marche&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;ADP - Pourquoi avez vous choisi Hopper ?&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
J'ai d&#233;couvert la peinture de Hopper lors d'une exposition &#224; Marseille en 1983, probablement la premi&#232;re exposition Hopper en France. D&#232;s lors, il a &#233;t&#233; au centre de mon travail, principalement par cette fa&#231;on narrative et g&#233;om&#233;trique de se saisir de la ville.&lt;br&gt;
A l'&#233;poque, le &lt;i&gt;Nighthawks&lt;/i&gt; de Hopper ne servait pas de carte-postale de premier de l'an, et m&#234;me aujourd'hui d'ailleurs j'ai souvent &#224; indiquer cette piste &#224; mes &#233;tudiants.&lt;br&gt;
Je crois que, de la m&#234;me fa&#231;on que si on veut &#233;crire il faut s'approprier toute l'histoire de la litt&#233;rature, au moins dans sa langue, on a dans sa proximit&#233; non pas un peintre, mais un ensemble de peintres, non par go&#251;t mais parce qu'ils sont tout pr&#232;s de soi un univers tr&#232;s fort et actif de question. Pour moi, cela inclut Mantegna, Caravage, plus tard Munch ou Dubuffet et bien d'autres, Hopper a pris une place imm&#233;diatement centrale parce que dans mon propre travail d'&#233;criture l'id&#233;e de ville &#233;tait centrale.&lt;br&gt;
Je dois moduler : chaque fois que je vais &#224; New York je retourne au Whitney Museum, je ne connaissais que tr&#232;s peu les autres peintres am&#233;ricains des ann&#233;es 30 ou des ann&#233;es 50 &#8211; &#231;a n'enl&#232;ve rien &#224; Hopper, mais il n'est pas le seul d&#233;positaire de ce questionnement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;ADP - Comment en &#234;tes vous arriv&#233; au titre &lt;i&gt;Dehors est la ville&lt;/i&gt; ?&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
Un titre c'est tr&#232;s myst&#233;rieux, on le trouve tout au d&#233;but ou tout &#224; la fin, c'est un petit caillou qui ne peut pas s'expliquer ni s'ouvrir.&lt;br&gt;
Quand Catherine Flohic m'avait propos&#233; d'&#233;crire pour sa collection &lt;i&gt;Mus&#233;es secrets&lt;/i&gt;, j'avais beaucoup h&#233;sit&#233; entre Chaissac et Hopper, deux peintres qui n'ont rien &#224; voir, mais le premier m'importe aussi pour des raisons autobiographiques.&lt;br&gt;
Pour Hopper j'avais cette impression d'une duret&#233;, d'une projection dure vers un monde ext&#233;rieur sans signes, tout le questionnement port&#233; par celui qui peint, ou le sujet qu'il installe sur sa toile. &lt;br&gt;
Cette ext&#233;riorit&#233; devenait le concept central, renverse d'une ma&#238;trise du sujet, ce titre en est venu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;ADP - Quel a &#233;t&#233; votre crit&#232;re de s&#233;lection des toiles dans la premi&#232;re version (le th&#232;me de la ville mis &#224; part) ?&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
Je voulais que ce petit livre soit aussi un parcours dans Hopper, s'ancre dans la gen&#232;se de ces toiles immenses de la fin, quasi d&#233;pouill&#233;es de tout. Donc reprendre ses propres chemins, que moi-m&#234;me je d&#233;couvrais en m&#234;me temps. Ainsi sa p&#233;riode parisienne, et son obstination &#224; ne peindre que son propre escalier (au retour, il n'a m&#234;me pas entendu parler de Picasso). Ainsi les premi&#232;res toiles new-yorkaises avec eau, usines, chemin&#233;es, et d&#233;couvrir ces points de r&#233;currence de l'oeuvre, qui deviennent chez lui ensuite une permanence.&lt;br&gt;
Deux pistes se sont r&#233;v&#233;l&#233;es par l'&#233;criture : le fait que pour de nombreuses toiles on dispose d'une quantit&#233; non n&#233;gligeable d'&#233;tapes pr&#233;paratoires, de croquis, et donc la mise en cause radicale de l'apparent r&#233;alisme de la toile en son &#233;tat final. L'autre piste, c'est l'hallucinante s&#233;rie sur les cin&#233;mas &#8211; je connaissais &lt;i&gt;Intermission&lt;/i&gt; (&#171; entract'e &#187;), mais je n'avais pas compris ce rapport, d&#232;s 1935, de la peinture &#224; la repr&#233;sentation en mouvement qu'est le film. D'ailleurs, la plupart de ces toiles Hopper n'avait pas r&#233;ussi &#224; les vendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;ADP - Dans la version numerique et revisit&#233;e de DELV vous avez gard&#233; 28 toiles sur 38, pourquoi ? Et surtout pouvez vous m'&#233;clairer sur les quatre toiles que vous avez ajout&#233; &#034;&#224; la place&#034; de trois autres, &#224; savoir : Chop Suey (qui remplace &lt;i&gt;Automat&lt;/i&gt;), &lt;i&gt;Dawn in Pensylvania (Sunlight in a cafeteria)&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Morning in a city&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Rooms by the sea&lt;/i&gt; (Sun in an empty room).&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
Pour le livre imprim&#233;, l'autorisation de reproduire certaines toiles nous a &#233;t&#233; refus&#233;e par leurs propri&#233;taires, au moins trois sont dans le coffre-fort de banques qui les ont acquises dans un but sp&#233;culatoire, c'est r&#233;voltant. Pour ma petite version num&#233;rique, je n'ai pas demand&#233; d'autorisation. Par contre, dans le livre imprim&#233; on avait propos&#233; plusieurs planches pour certains des textes, alors que dans la maquette num&#233;rique, la r&#233;gularit&#233; du rapport image/texte m'a sembl&#233; plus dynamique, et inciter &#224; aller chercher au-del&#224; du texte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;ADP - Que vous inspire l'&#234;tre humain chez Hopper ?&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
Ce qui nous d&#233;finit comme humain, &#224; la diff&#233;rence d'une table ou d'un tabouret, c'est la curiosit&#233; et l'interrogation sur soi-m&#234;me. Hopper a le m&#234;me &#226;ge que Franz Kafka, ils sont n&#233;s &#224; quelques mois d'&#233;cart, m&#234;me si Kafka meurt en 1924 et Hopper en 1971. Pour eux deux, cette curiosit&#233; et cette interrogation ne sont pas incluses dans le sujet lui-m&#234;me, ou une &#233;nonciation qui ne le poserait pas dans une exp&#233;rience du monde. Les all&#233;gories centrales de Kafka, comme son texte &lt;i&gt;Devant la loi&lt;/i&gt;, ou le &lt;i&gt;Excursion into philosophy&lt;/i&gt; de Hopper ont en cela un positionnement radical et commun, m&#234;me si Kafka en prend le cristal &#224; sa jud&#233;it&#233;, et Hopper &#224; son am&#233;ricanit&#233;. L'&#234;tre humain, chez Hopper, c'est la voie ferr&#233;e devant la fen&#234;tre. Mais c'est la fen&#234;tre qui compte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;ADP - Que pensez-vous de l'expression &#034;&#233;clat de r&#233;alit&#233;&#034; employ&#233;e par Dominique Viart au sujet de DELV ?&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
On ne fait pas le jeu facile &#224; nos amis universitaires, puisqu'on moissonne le meilleur et que pour leurs commentaires ils doivent faire avec ce qui reste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;ADP - Qu'entendez-vous lorsque vous qualifiez la ville de fiction ?&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
Inventer des histoires dans la ville n'explose pas la ville. Depuis Benjamin, nous savons que c'est la ville elle-m&#234;me qui doit devenir histoire. &lt;br&gt;
La complexit&#233; de bascules toutes r&#233;centes &#8211; par exemple, les mod&#232;les benjaminiens, n&#233;s de Hausman et des &lt;i&gt;Fleurs du mal&lt;/i&gt;, ne s'appliquent pas &#224; Tokyo ou Los Angeles, n'infirme pas que la ville reste aujourd'hui atelier central pour la litt&#233;rature, parce qu'elle est le sch&#232;me d'organisation principal de la communaut&#233; humaine. &lt;br&gt;
Je pense &#224; &lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article1746' class=&#034;spip_in&#034;&gt;M&#233;gapolis&lt;/a&gt; de R&#233;gine Robin, o&#249; elle passe trois semaines &#224; Londres, prend chaque jour une ligne de m&#233;tro jusqu'&#224; son terminus et d&#233;crit ce qu'elle y observe.&lt;br&gt;
Dans le rapport le plus neuf de la litt&#233;rature au monde, la ville nous donne encore des formes &#224; lire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;ADP - Lorsque vous &#233;voquez la question de ce qui est central dans le travail du peintre, vous &#233;crivez : &#171; tenir un r&#233;cit sur un seul instant suspendu et que dans cette suspension la g&#233;om&#233;trie passive de la ville se fasse forme et langage &#187;. Ne parlez vous pas finalement du travail de l'&#233;crivain face aux tableaux ?&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
Pas d'autre choix pour nous, si on souhaite que l'&#233;criture tienne, et quel que soit son objet (le fameux &lt;i&gt;madame Bovary c'est moi-m&#234;me&lt;/i&gt; de Flaubert), que de tenter de lire &#224; rebours notre &#233;criture m&#234;me, &#224; travers ou dans l'objet qu'on d&#233;crit. Si on ne faisait de cet objet qu'une simple m&#233;taphore de l'&#233;criture, alors ce serait vite oubliable &#8211; c'est une sorte de combat entre l'ext&#233;riorit&#233; radicale de l'objet, et ce m&#233;canisme qui y projette une m&#233;taphore pour constituer l'objet ext&#233;rieur du texte en &#233;criture, fable, r&#233;cit. Hopper reste un peintre de mon actualit&#233;, au pr&#233;sent, parce qu'il utilise un sch&#233;ma de cet ordre pour sa m&#234;me situation de peintre, dans le d&#233;ni de figure qu'est la ville. Une des toiles les plus embl&#233;matiques, &#224; cet &#233;gard, c'est celle o&#249;, depuis le si&#232;ge arri&#232;re de sa voiture, il peint sa compagne, elle sur le si&#232;ge avant qui peint le paysage. Sur l'aquarelle de Jo, il n'y a que le paysage. Sur la toile de Hopper, il y a Jo en train de peindre, la toile, le paysage lui-m&#234;me de l'autre c&#244;t&#233; du pare-brise, et le tableau de bord de la voiture. &#192; chacun de prendre la le&#231;on comme il veut.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;extraits&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Dehors est la ville, essai sur Hopper (extraits)&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div class='spip_document_3720 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L308xH420/08_solitaryfigure-8f20c.jpg?1749154845' width='308' height='420' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;cin&#233;ma 1, Solitary figure in a theatre, 1902&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#201;trange la ville, qu'elle ne se suffise pas &#224; elle-m&#234;me mais construise ces trous o&#249; on se met ensemble pour assister &#224; ce qui nous repr&#233;sente. Ce sont ces trous avec des fauteuils devant rideau, sc&#232;ne ou &#233;cran. Compte cela, que les fauteuils soient vides, que ces rites de la repr&#233;sentation dans la ville fassent acc&#233;der tout aussi bien &#224; sa propre solitude dans le monde. Il suffit d'une figure de dos, d'une d&#233;coupure par l'horizontale, grand pan de couleur et ces fauteuils align&#233;s comme ailleurs la g&#233;om&#233;trie des rues, des fen&#234;tres.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/i&gt;&lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_3726 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L420xH274/09_intermission-2-17a56.jpg?1749154845' width='420' height='274' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;cin&#233;ma 2, Intermission, 1963&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La toile pr&#233;c&#233;dente est rest&#233;e dans l'atelier, elle n'a jamais &#233;t&#233; vendue. Soixante-et-un ans plus tard, le peintre revient au th&#232;me. Cette fois, il ose travailler de trois-quarts face &#8212; et le mur a &#233;vacu&#233; l'&#233;cran : c'est cela et cela seulement, le spectacle du monde ? M. &amp; Mme Morris B. Pelavin ont achet&#233; le tableau : est-ce la commanditaire qui pose, comme dans les anciens rituels de l'art religieux ? &#8212; est-ce peut-&#234;tre la propri&#233;taire m&#234;me du cin&#233;ma ? Pour moi, ce qui compte, c'est le titre : entr'acte c'est bien plus &#233;troit que Intermission. On a ouvert le temps, on a s&#233;par&#233; la vie. Le cin&#233;ma lui-m&#234;me est cette coupe.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/i&gt;&lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_3722 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L420xH339/10_nymovie-62b01.jpg?1749154845' width='420' height='339' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;cin&#233;ma 3, New York movie, 1939&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Maintenant voil&#224; que &#231;a s'allume. L'image a saisi avec elle la parole pour surgir par projection d'un &#233;cran vertical. Avec la trou&#233;e verticale des servantes au-dessus de l'all&#233;e, la lampe du couloir et ce que l'&#233;cran lui-m&#234;me r&#233;fl&#233;chit, tout ce qui &#233;claire est produit de l'int&#233;rieur m&#234;me de la toile. La toile, acceptant de figurer par le mot movie l&#224; o&#249; la parole s'est jointe &#224; l'image, devient parlante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les visages sont l&#224; qui se taisent, mais la mutit&#233; est parole qu'on contraint et qu'on tient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La parole est dans la lumi&#232;re qui de la lampe vient sur la t&#234;te de la femme. Elle pense. La lumi&#232;re prouve qu'elle pense, qu'elle a affaire &#224; sa propre parole tenue silencieuse, bien plus que le geste m&#234;me des doigts sur la joue ou la tension du masque autour du regard baiss&#233;, s&#233;par&#233; du spectacle. Ici deux diagonales inverses s'affrontent et s'opposent, celle de l'&#233;cran qui &#233;claire les visages &#224; contre-jour, et celle d&#233;termin&#233;e par le regard de la femme, qui passe derri&#232;re les visages, va sur les fauteuils vides qu'elle hisse &#224; &#233;galit&#233; de signifiant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Revient ce mot, ouvreuse, que d&#233;sormais nous avons perdu. Elle ouvre &#224; l'espace clos du rite. Ce qui est ouvert est derri&#232;re elle, c'est un escalier devenu lui-m&#234;me th&#233;&#226;tre par l'art du rideau rouge. La ville au-dessus doit &#234;tre ce th&#233;&#226;tre, la ville &#224; laquelle la femme qui pense pourrait initier. Ce &#224; quoi elle pense n'est pas dans les fauteuils vides, c'est au-dessus, dans la ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a plus de rideau rouge. En franchissant l'espace qui va du dessin &#224; la toile, on passe &#224; la fiction int&#233;rieure, portrait d'une ouvreuse comme vol&#233;e au spectacle m&#234;me, crayonn&#233;e sur un genou ? La femme reste impr&#233;cise, lourde d'abord parce que la repr&#233;sentation lui est indiff&#233;rente. Ce qui est convoqu&#233; de rituel, parce que l'&#233;cran est allum&#233;, que des ombres grises s'y d&#233;coupent, redouble le geste du peintre, et ce tableau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; nous de faire le travail, parce que tel est notre propre chemin vers nous-m&#234;mes. Ici, quand on peint la sc&#232;ne m&#234;me de la repr&#233;sentation, c'est cela qui compte : nous forcer &#224; lire la m&#233;canique d'hommes dans leur ville inorganique. De quel rituel cela participe, qui tient de ces empreintes de mains sur le fond des cavernes, et non pas de ce qui nourrit le peintre &#224; cette &#233;poque, maisons qu'on repr&#233;sente sur toile pour accrocher dans le salon de leur propri&#233;taire.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/i&gt;&lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_3725 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L420xH345/11_girlieshow-2-7e1a5.jpg?1749154845' width='420' height='345' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;cin&#233;ma 4, Girlie Show, 1941&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Maintenant on est dans la guerre, et la guerre n'est pas dite. C'est Girlie Show, la fille en montre pour les hommes. Du bruit, de la fum&#233;e, et ce corps nu, expos&#233; dans sa vente humiliante, mais tout retenu &#224; distance : un rideau noir nous s&#233;pare de comprendre. Jo encore une fois a &#233;t&#233; le mod&#232;le, ce corps on l'a raidi et d&#233;form&#233;. La bouche, &#233;tir&#233;e par un d&#233;ni de pens&#233;e, et la pose aussi des doigts participe de comment sont mutil&#233;s ceux qui s'abaissent &#224; cette vente : d'obsc&#232;nes oreilles d&#233;gag&#233;es, que les projecteurs illuminent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, dans un fragment de toile grand comme une main, un visage est l&#224;, lui travaill&#233; dans une totalit&#233; de sens : est dit ce qui d&#233;truit, est dit la s&#233;paration totale de ce qu'on vend et de ce qu'on fait, complicit&#233; implicite du peintre invisible et du musicien visible, mais qui ne regarde pas la femme (quelque chose survivrait de cela &#224; la pr&#233;cision du pied de la strip-teaseuse, la robustesse m&#234;me et la tension du pied tendu vers l'arri&#232;re). L'opposition est extr&#234;mement simple, des oreilles d&#233;coll&#233;es qui ach&#232;tent la repr&#233;sentation vulgaire (ce corps offert les s&#233;pare du leur propre), et du musicien pourtant sans mains et sans corps. C'est cette simplicit&#233; m&#234;me qui r&#233;sume peut-&#234;tre qu'on a bascul&#233; dans la guerre : rideau noir sur le monde, et nous-m&#234;mes oblig&#233;s de plier devant le signifiant, maintenant signifiant mutil&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/i&gt;&lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_3721 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L420xH318/12_circle-0dbf1.jpg?1749154845' width='420' height='318' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;cin&#233;ma 5, The Circle Theatre, 1936&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ce qui reste du devoir du peintre, quand le monde entier tourne le dos. &#192; cela servent dans la ville ces lieux qui se parent d'enseignes pour attirer le monde et exposent des &#233;chantillons d'image de ce qu'&#224; l'int&#233;rieur ils montrent, architectures s&#233;par&#233;es de la ville et qui en d&#233;laissent les fen&#234;tres (le th&#232;me r&#233;current du bloc vertical &#224; fen&#234;tre sur la gauche, qui fait qu'on marche toujours dans la m&#234;me ville), comme cet escalier m&#233;tallique coll&#233; &#224; la paroi affiche d&#232;s le dehors l'&#233;chelle des dimensions respectives de la fourmi homme raval&#233;e &#224; sa dimension collective et du trou clos o&#249; il se repr&#233;sente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Encore une fois, le lieu o&#249; sont honor&#233;s les mots est isol&#233; des mots de la ville (le mot Circle aussi est mang&#233;, un cercle dans la ville quand rien dans la toile n'&#233;voque &#8212; que cette lanterne au-dessus &#8212; l'id&#233;e de cercle), si devient lisible ce panneau o&#249; il n'est question que d'ice-cream et sodas, et du slogan buy here and save, sous un carr&#233; rouge suspendu dans l'espace, et la pr&#233;cision compl&#233;mentaire du double feu rouge en perspective directe avec l'entr&#233;e du gouffre : la ville enti&#232;re est un th&#233;&#226;tre.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Gaston Chaissac | hommage au vice-pr&#233;sident du club des &#233;chapp&#233;s de la vie moderne</title>
		<link>http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article706</link>
		<guid isPermaLink="true">http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article706</guid>
		<dc:date>2020-09-18T17:27:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Vend&#233;e &amp; grand Ouest</dc:subject>
		<dc:subject>Gaston Chaissac</dc:subject>
		<dc:subject>artistes, peintres, plasticiens</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;dans la collection &#171; Recherches &amp; cr&#233;ation &#187; de Tiers Livre, un volume d'hommage &#224; Gaston Chaissac&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique66" rel="directory"&gt;arts&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot144" rel="tag"&gt;Vend&#233;e &amp; grand Ouest&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot190" rel="tag"&gt;Gaston Chaissac&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot278" rel="tag"&gt;artistes, peintres, plasticiens&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton706.jpg?1352732232' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='114' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff706.jpg?1352731900&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;https://www.librairie-tiers-livre.store/collection-tract/gaston-chaissac-peintre-amp-crivain&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Gaston Chaissac, peintre &amp; &#233;crivain&lt;/a&gt;, se procurer le livre, le glisser dans votre sac, en faire un tapi de souris ou l'offrir...
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Les citations de Gaston Chaissac en exergue ci-dessous sont prises de lettres &#224; Louis Battiot, l'abb&#233; Coutant, Daily-Bul, Jean Dubuffet, l'Echo de l'Oie, Otto Freundlich, Emile Gu&#233;riteau, Jacques Kober, Jeanne Kosnick-Kloss, Elie Mangaud, mademoiselle Mousset et Michel Ragon, des 21 classeurs dans le grenier, mus&#233;e Sainte-Croix aux Sables d'Olonne, pour lequel ce texte a &#233;t&#233; &#233;crit en 1993. Merci &#224; Didier et B&#233;n&#233;dicte Ottinger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs de ces ensembles de lettres ont &#233;t&#233; publi&#233;s depuis lors, ce n'&#233;tait pas le cas &#224; l'&#233;poque &#8212; m&#234;me si nous attendons toujours l'&#233;v&#233;nement consid&#233;rable que serait une correspondance compl&#232;te de Chaissac.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A voir aussi sur le Net : &lt;a href=&#034;http://www.artbrut.ch/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;mus&#233;e d'art brut de Lausanne&lt;/a&gt; _ &lt;a href=&#034;http://www.lessablesdolonne.fr/fr/rubrique-principale/menu-principal/vivre-aux-sables/musee-de-l-abbaye-sainte-croix/index.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;mus&#233;e Sainte-Croix des Sables d'Olonne&lt;/a&gt; _ dossier &lt;a href=&#034;http://www.lemondedesarts.com/Dossierchaissac.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;le monde des arts&lt;/a&gt; _ &lt;a href=&#034;http://www.museedelaposte.fr/Expositions/Gaston_Chaissac__homme_de_lettres/index.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;mus&#233;e de la Poste&lt;/a&gt; _ Chaissac ) &lt;a href=&#034;http://www.chaissac.sainteflorence.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Sainte-Florence de l'Oye&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Gaston Chaissac, vice-pr&#233;sident du club des &#233;chapp&#233;s de la vie moderne&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1 - Vivre&lt;/strong&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Je resterai sans doute pour beaucoup une &#233;nigme. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt; Et de telle pr&#233;cision dans la beaut&#233; humaine qu'&#224; d&#233;cider d'exhiber le Gaston Chaissac qu'on se fabrique en soi-m&#234;me pour s'aider &#224; marcher dans le monde terne on tombe aussit&#244;t sous le coup de la distance : il valait cent, mille fois mieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les gens normaux n'ont jamais rien fait d'extraordinaire. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
L'envie d'une d&#233;n&#233;gation rassurante, on se serait nous comport&#233;s plus poliment. Mais pas si s&#251;rs, &#224; l'humilit&#233; qu'on a d'une certitude : c'est son d&#233;r&#232;glement propre qui nous apprend, autant que les taches de couleur et le rire de ses bonshommes, &#224; percevoir cette part r&#233;alis&#233;e d'extraordinaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ce matin au petit jour sur la route nationale entre la forge Villeneuve et l'ancienne gare, des cyclistes genre ouvrier des grands chantiers ont eu en me voyant des exclamations discourtoises pour m&#233;zigues. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Pour la contradiction de n'&#234;tre pas &#224; part, justement, peintre descendu au village mais homme de village et chez nous en sa terre. Sa plus grande force c'est d'avoir su n'en pas s'arracher (facilit&#233; de s'en aller dans la figure sociale du peintre et ses jeux) mais de hisser &#224; bout de bras notre monde h&#233;rit&#233;, qui aujourd'hui a cess&#233; sans m&#233;moire. L'insupportable pour eux &#233;tait en cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C'est malheureux d'&#234;tre pr&#233;sent&#233; comme une b&#234;te curieuse, un ph&#233;nom&#232;ne de foire. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Alors un chemin de solitude, qui l'excluait depuis ses deux bords. Et nous force nous-m&#234;mes d'emprunter un passage ou l'autre pour le rejoindre : b&#234;te curieuse encore et ph&#233;nom&#232;ne d'avoir tenu en passerelle si fragile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Et si les &#226;mes &#233;taient visibles avec nos yeux de chair nous en verrions de toutes noires, des r&#233;giments, et laides &#224; faire peur. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Que c'est cette dimension humaine de Chaissac qui impressionne et fait litt&#233;ralement du bien &#224; le lire : raret&#233; de ceux qui per&#231;oivent la machine humaine dans sa qualit&#233; morale en restant dans leurs yeux de chair. Le petit monde appara&#238;t alors plus nu et encore plus noir, mais on voit l'homme en travers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Je suis un peu d&#233;senrient&#233; et comme l'&#226;me en peine. Pourtant la place de l'&#233;glise m'est quelque chose d'infiniment familier d'avance. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Reconnaissants qu'on est &#224; ceux-l&#224; qui se portent en avant et nous laissent croire qu'ils nous y tra&#238;nent. Mais ils ne jouent pas, et c'est en soi-m&#234;me pareil travail. Pas de retrait ni fuite, mais exposition au plus proche et au plus charg&#233; : la place de l'&#233;glise &#224; Vix, et ce que nous, de ce pays, savons y &#234;tre sous le sol, de morts et de fixit&#233;, de passages refaits et de tension sous le grand ciel. Nous-m&#234;mes avons march&#233; sur cette place d'&#233;glise reconnue d'avance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Et l'isolement me fait voir ainsi pour m'en sauver. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Nous projetant nous-m&#234;mes dans l'isolement n&#233;cessaire &#224; voir et se penser, dont on ne d&#233;cide pas soi-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mon p&#232;re, ma m&#232;re, pauvre victime de l'&#233;goisme, de la cupidit&#233; des hommes, ce sont eux qui parle en moi. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Que ses lettres, parce qu'elles sont d'un grand bonhomme, sont pose au sens qu'en peinture un mod&#232;le monte sur un socle et prend posture. Mais Chaissac, grand bonhomme, dans l'exhibition ne triche pas. Il se fait porteur et c'est tout une &#233;norme couche de temps qui recouvre alors ses &#233;paules : le temps de ceux qui ne parlent pas, qui ne font pas trace. La posture humble de Chaissac attire &#224; lui une grande force qu'il nous est encore difficile de percevoir &#224; sa valeur : que l'acc&#232;s &#224; la parole ne le d&#233;tourne pas de son monde, mais qu'il reste l&#224; et nous le tend tout entier dans ses bras. Quand Chaissac redessine une fois de plus dans une lettre le trac&#233; de vie de son p&#232;re ou de sa m&#232;re, on voudrait une &#233;coute de concert, on re&#231;oit un don fait sur la paume tendue de la main.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cher ami, ma femme f&#251;t une pauvre gosse ; elle avait bien une pauvre poup&#233;e mais sa m&#232;re lui refusait le moins chiffon pour l'habiller. &#034;&#199;a servirait.&#034;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;br&gt;
La pudeur pourtant de cet homme, vie construite on dirait pour rester l&#224;, homme parlant, dou&#233; d'image, et voir ce que devient parler et faire image quand c'est d'ici, de ce m&#234;me trac&#233; de la vie pauvre qui fut celle de son p&#232;re et sa m&#232;re, qu'on parle et qu'on peint. De celle qui ne se moqua pas, qu'il suivit dans ses postes d'institutrice la&#239;que, un t&#233;moignage rare, o&#249; frappe dans chaque lettre non pas un bonheur, mais une certitude pourtant du bon endroit, du h&#226;vre, dans le chemin banal d'homme la place trouv&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;De fa&#231;on d'&#233;viter qu'elle r&#226;le. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Parce que chez ce bonhomme c'est comme &#231;a qu'on dit l'amour, peut-&#234;tre le seul moyen pour que la parole aussi soit &#224; la hauteur de comment &#231;a compte.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
&lt;strong&gt;2 - Peindre&lt;/strong&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J'esp&#233;rais pouvoir avant repiquer de la salade et faire une s&#233;rie de tableaux.&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;br&gt;
Et qu'il faut prendre au s&#233;rieux l'ordre des choses tel que le signifie Chaissac, homme de raison et de poids. Si repiquer de la salade est du m&#234;me ordre et passe avant l'affrontement m&#234;me d'une toile, c'est qu'un geste est l&#224; de la vie pr&#233;caire et du rapport pr&#233;serv&#233; &#224; une condition naturelle qui est l'affrontement primordial, que reprend le geste de peindre maintenu en-de&#231;a de sa division sociale. Et cela vaut encore, et annihile une approche de Chaissac qui pr&#233;tendrait soit liquider la peinture parce qu'elle est le fait d'un repiqueur de salade (l'art brut) soit liquider l'homme parce qu'il peignait hors de la figure sociale de la chose (le na&#239;f).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La vague de froid de ces temps derniers a fait bien du mal aux choux &#224; vaches qui nous entourent. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
La syst&#233;matique de telles phrases, comme si pour Chaissac il aurait &#233;t&#233; tellement plus facile de reconduire m&#234;me la plus minime fronti&#232;re, mais non : se forcer, chaque jour, par les lettres envoy&#233;es de l'autre bord (sont d&#233;lib&#233;r&#233;ment artistes, au contraire, les lettres envoy&#233;es aux amis locaux), &#224; dissoudre toute protection qui viendrait donner &#224; un quelconque des deux termes une autonomie m&#234;me pr&#233;caire, qui lui aurait &#233;t&#233; pourtant ou parfois si confortable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ce matin, j'ai simplement vu la camionnette des Boileau en stationnement devant la scierie Durand.&lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Que cette posture alors s'avoue : c'est un homme de vision qui parle, n'exhibe qu'une vision simple, mais telle que le monde nu l'impose et occulte peu &#224; peu la facult&#233; vitale de s'&#233;tonner, voire l'effroi. D'autres sur le grand march&#233; de la peinture ont mieux r&#233;ussi leur coup, qui ont adopt&#233; le m&#234;me principe de vision plate pour le quotidien de la vie am&#233;ricaine ou parisienne. La tr&#232;s grande hauteur de Chaissac est son principe d'immobilit&#233; devant ce qui nous est livr&#233;, m&#234;me grand comme un jardin &#224; Vix. S'il nous importe ici mieux que ceux de la vie parisienne, c'est pour nos morts. Les objets en rang sur la chemin&#233;e photographi&#233;e des Chaissac &#224; Vix sont ceux de mes grand-parents &#224; Damvix et la maison d&#233;sormais est vide, un rail de s&#233;curit&#233; isole la maison de la rivi&#232;re, la route est sur&#233;lev&#233;e et il n'y a plus, &#224; Damvix, que Mme Marie-Jeanne Tableau pour aller chaque matin au cimeti&#232;re et m'en rapporter parfois : &#034;Votre grand-p&#232;re m'a dit ce matin...&#034; Pour nous les voix se sont tues, avant que nous sachions. La voix de Chaissac nous importe parce que voici ce qu'elle a sauv&#233; de nos morts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le village ne sera jamais trop hauss&#233; &#224; la hauteur d'une institution. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Que personne ne prendra jamais Chaissac en d&#233;faut d'intelligence : la vision m&#234;me n'est pas r&#233;ception neutre, m&#234;me si elle oblige chaque fois de proc&#233;der au grand lavage en soi, mais repr&#233;sentation. Le plus simple est toujours construction sociale &#233;labor&#233;e, o&#249; chaque rouage prend valeur. Les visages des tableaux de Chaissac &#233;mergent de ces constructions bris&#233;es en nous disant le prix social d'un sourire reconquis le temps de l'&#233;change. Les villages ne sont plus (traversez donc Vix un apr&#232;s-midi de semaine) mais le principe d'institution convoqu&#233; d&#233;borde largement la contingence qui nous a lanc&#233;s sans pr&#233;paration dans le monde que lui avait choisi de refuser.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
&lt;strong&gt;3 - &#233;crire&lt;/strong&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#201;crivain et chroniqueur avant tout et fid&#232;le &#224; ce que je vois de ma fen&#234;tre, ma vision se brouille. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
C'est cette revendication qu'il faut porter &#224; &#233;galit&#233; de charge, comme sur un tableau ces &#224;-plat o&#249; tout compte. Avant tout, porter parole et la porter dans ce face-&#224;-face le plus direct du monde, o&#249; la violence de l'exclusion sociale est prise en compte avec une conscience jamais en d&#233;faut : c'est de cette exclusion qu'on parle, et la plus profonde raison, jusqu'au profond du corps malade, qu'on a de rester ici en cet endroit, cette fen&#234;tre, se pr&#233;occuper de faire langage de sa vision, et toute une vie prend sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Aussi inathendu qu'&#233;ph&#233;m&#232;re.&lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Magie, qui n'a rien d'un art brut de l'&#233;criture, qu'une lettre transf&#233;r&#233;e d'un mot sur un autre qui l'anticipe prouve un m&#234;me travail de la p&#226;te et du pigment. Ce ne sont pas des mots plaqu&#233;s &#224; la surface de ce qu'on voit. Chaissac &#233;crivain r&#233;ussit ce &#224; quoi il pr&#233;tendit, &#224; force de reconstruction interne de la vision par la langue qui la dit, langue parce que travaill&#233;e dans sa mati&#232;re m&#234;me, &#224; la lettre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A la sortie de l'&#233;cole les enfants ont longtemps stationn&#233; aux vitrines des boutiques car les &#233;talages de No&#235;l y sont. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Une capacit&#233; d'enfance, et de s'&#233;lever en soi jusqu'o&#249; la magie ancienne fonctionne encore, qui de nous, &#233;lev&#233;s &#224; Saint-Michel en l'Herm ou ailleurs tandis que Chaissac peignait encore ses g&#233;ants de muraille, serait capable de lire sans &#233;motion pareille phrase ? O&#249; tout tiendrait dans l'emploi du verbe &#234;tre. Enfance qui grimpe &#224; l'int&#233;rieur de nous et remet les choses en place : n'est pas dou&#233; qui veut pour ce plus haut exercice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J'ai fait un dr&#244;le de r&#234;ve dans lequel j'avan&#231;ais dans une rue bord&#233;e de boutiques arborant de belles enseignes pleines de promesses. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Alors l'expression du r&#234;ve n'est pas celle d'une d&#233;rive not&#233;e, mais du travail silencieux et terriblement arbitraire en nous de cette facult&#233; encore de voir, le temps propre d'&#233;nonciation des mots, leur ordre et leur mani&#232;re de glisser &#224; prendre comme apprentissage de ma&#238;trise, conqu&#234;te de son propre cr&#226;ne et d'avancer en soi jusqu'&#224; la peau du front : la fascination r&#233;currente de Chaissac pour les sorciers de Vend&#233;e comme perception de l'obscurit&#233; magnifique en soi, o&#249; na&#238;t l'image.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sur mon bord de route j'aurais la ressource d'expliquer en faisant sourire mes yeux du fin fond de leur cave que je suis en train de peindre mon r&#234;ve de la nuit derni&#232;re. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Et prolongement en ligne droite de cette capacit&#233; de r&#234;ve, qui par &#233;crire ou peindre se renverse &#224; nouveau en production d'image et restitution de l'homme sujet, mais sauve et la cave et la nuit. Puis ce mouvement de glisser par le seul mot de route, et toute une merveille de po&#232;me jet&#233; (mis &#224; la Poste) sans reste, ni certitude de trace. Et si c'&#233;tait l&#224; la plus belle phrase de fran&#231;ais &#233;crite pour toute une moiti&#233; de si&#232;cle ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mais le noir est quand m&#234;me une superbe couleur.&lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Seule certitude d'artisan dans un travail d'exigence, l'homme au bout. Qu'alors on peut tout dire, m&#234;me de la vie d'un p&#232;re et d'une m&#232;re, de sa vie propre et la maladie qui ronge, rien ne sera jamais mis&#233;rable.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
&lt;strong&gt;4 - Croire&lt;/strong&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J'avais &#233;galement pris de la piperazine. Doit-on prendre de l'Yohimbine pour &#234;tre plus d&#233;vot ? &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Les quinze lettres &#224; l'abb&#233; Coutant sont des plus centrales et accomplies qu'il ait d&#233;croch&#233;es dans cette interp&#233;n&#233;tration au sang de la d&#233;rive en mots et de la frappe sur soi, renvoyant avec insistance au propre travail pictural : des ruines en plein champ &#231;a ne me fait pas &#231;a mais dans un parc trop bien bross&#233; &#231;a m'&#233;coeure, au hasard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Si notre religiosit&#233; est bien faites avec notre &#233;rotisme, on peut voir dans l'action anaphrodisiaque de l'alccol pris en abus, l'indiff&#233;rence religieuse de bien des praticants chez qui rien ne vibre plus. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
La &#034;conversion&#034; de Chaissac toute cette ann&#233;e 1950 n'est pas un accident de parcours. Plus profonde aussi qu'une incursion miroir chez le fr&#232;re ennemi. Le myst&#232;re et la force de Chaissac aussi dans ce mim&#233;tisme qui le saisit chaque fois selon son interlocuteur. Comme si l'interlocuteur chaque fois venait virtuellement occuper la place si singuli&#232;re de cet homme trop grand pour tenir dans sa carcasse, dont on le for&#231;ait &#224; contempler la vie par son petit coin, tenu ferme par la peau du cou, Chaissac alors dans un &#233;tonnement qui est ce par quoi il nous prend, et pas neutre dans cette r&#233;v&#233;lation soudain du proche. Ecrivant &#224; son abb&#233;, novice et loin (de plus, qui s'adresse &#224; lui pour des conseils de peinture), Chaissac ne pouvait consid&#233;rer son monde qu'en terme d'une religiosit&#233; d&#233;j&#224; pr&#233;sente d&#232;s lors qu'on regarde de la couleur et une forme, ou de l'humain et comment &#231;a marche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J'ai donn&#233; diff&#233;rentes versions de ma conversion et voici celle qui me semble bonne : On dit une &#226;me saine dans un corps sain et j'ai assaini mon corps en faisant une cure de raisins. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Comprendre que Chaissac est s&#233;rieux m&#234;me lorsque aussit&#244;t il pratique une nouvelle fois l'&#224;-plat de peinture sur la vision, mentale. Homme-yeux qui d&#233;cide d'aller &#224; la messe pour voir vie, village et les autres avec les yeux qu'il leur suppose. Tout ram&#232;ne &#224; une affaire de peinture et ce qu'elle exige d'un homme, jusque dans ce permanent renversement comique, comme obligatoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Je m&#232;ne une croisade pour la r&#233;surrection du druidisme et le retour des druides.&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;br&gt;
Conversion non feinte, si c'est &#224; partir d'elle que tout reprend place lentement pour oser lier au travail de peindre une pr&#233;hension de sa spiritualit&#233; d&#233;gag&#233;e en toute conscience de ses formes sociales : Dieu est pour moi un grand artiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Chaque fois qu'on m'insulte j'&#233;cris un article anti-cl&#233;rical. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
C'est le tarif. La conversion &#233;tait provisoire, son charme.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
&lt;strong&gt;5 - Illusions&lt;/strong&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Savez vous que je suis accord&#233;oneux. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Un m&#234;me besoin de se jouer dans des identit&#233;s &#233;clat&#233;es toujours reparaissant mais comme lanc&#233;es dans le si&#232;cle, avec des noms (Gilles le fienteron, le strapasson, le barde de la Tanch&#232;re).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Je pense &#224; voyager &#224; l'&#233;tranger et cherche le moyen et la marine marchande &#224; laquelle je pourrais &#234;tre gar&#231;on de cuisine, plongeur ou bien encore m'occuper d'animaux transport&#233;s. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Et quel voyage se fit, de Sainte-Florence &#224; Vix. Seules les lettres s'en vont, projet&#233;es &#224; la pelle comme la plus s&#233;rieuse permanence, m&#234;me si destin&#233;es seulement &#224; mademoiselle Mousset directrice des Carri&#232;res &#224; Sainte-Florence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Je vous ai peut-&#234;tre dit que ces derni&#232;res ann&#233;es j'ai vraiment tent&#233; de me placer comme gar&#231;on d'&#233;curie. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Que ces identit&#233;s non plus ne sont pas du jeu, si elles sont le travail dur de se se hisser au premier point de vue sur vivre, dans la m&#233;moire qu'on a et le savoir du terrain solide et violent qu'impsoe le monde &#224; ceux-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le graffiti est d'un habillage difficile et on se cassera le nez dans l'art brut plus que partout ailleurs. J'ai peut-&#234;tre fait plus d'&#233;tudes dans mon genre qu'un prix de Rome.&lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Une telle phrase est &#224; embo&#238;ter exactement &#224; la pr&#233;c&#233;dente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A titre de p&#232;re de famille je serais reconnaissant &#224; celui d'entre vous qui publierait dans un style plus ch&#226;ti&#233; que je saurais le faire quelques lignes appropri&#233;es. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Et jeu redoublant celui des identit&#233;s qu'on r&#234;ve, celles qui s'embo&#238;tent en vous-m&#234;me en maintenant en vous leur &#233;clatement, aucune ne recouvrant totalement la machine interne et permettant enfin de s'y confiner en repos. La passion d'&#233;crire na&#238;trait des failles dans l'embo&#238;tement, avec une version pour chaque carte de la personne Chaissac : p&#232;re de famille (avec quel respect), il n'a pas &#224; sa disposition la plume qui s'y accorde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J'ai cr&#233;&#233; une petite revue : &#034;les cahiers de l'Hirsutisme&#034;.&lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Phrase qui tombe mieux sous la patte et explique l'importance que nous donnons aujourd'hui au travail d'&#233;crivain qu'il revndiquait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Je ne suis mont&#233; qu'une seule fois en bateau-mouche et j'ignore les voyages de long cours.&lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;Dit-il.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
&lt;strong&gt;6 - H&#233;las&lt;/strong&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;En jouant de l'harmonium l'id&#233;e m'est venue de dessiner un tableau avec mes deux mains &#224; la fois. J'ai l'impression que le cerveau ne se sert que d'une seule main.&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;br&gt;
Et que le mot Passion trouve ce qui s'y associe de cheminement et de souffrance oblig&#233;e, de volont&#233; &#224; tenir. Un travail est l&#224; qui ne tient pas de la facilit&#233; ou de l'&#233;panchement. Tout Chaissac se r&#233;sumera peut-&#234;tre &#224; ces sourires qu'il fut sans doute le seul en cette moiti&#233; de si&#232;cle &#224; oser construire : le prix qu'on paye, pour peindre de l'autre c&#244;t&#233; de Bacon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Je n'ai jamais h&#233;las pu peindre qu'&#224; la sauvette. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Peut-&#234;tre encore une phrase-cl&#233;, si on la saisit non pas comme option facile du jardinier qui s'amuse avec des pinceaux et veut &#233;poustoufler le gogo (avec quelle ma&#238;trise dans le r&#244;le), mais bien comme acceptation presque sereine de l'&#233;crasement de la peinture sous la t&#226;che d'homme, l&#224; o&#249; elle reste, au village, dans sa duret&#233; d'oirigine, qui donne force &#224; ce statut d'homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#199;a chante toujours les poules apr&#232;s avoir pondu et sans s'occuper pour qui &#231;a vient de pondre. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
C'est une d&#233;termination, comme l'&#233;nergie li&#233;e &#224; des mots comme airain, qui reste apr&#232;s n'importe quelle plong&#233;e longue dans les lettres de Chaissac, cette immense g&#233;n&#233;rosit&#233; de qui souffre. La peinture na&#238;t d'un affrontement qui le d&#233;borde, mais o&#249; il reste &#224; la place qu'il a choisie, h&#233;ritier et fid&#232;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les tableaux les plus beaux sont ceux que j'ai vu peints sur des man&#232;ges de tape-culs.&lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;Voir Rimbaud...&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_503 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/jpg/CH2.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://www.tierslivre.net/spip/IMG/jpg/CH2.jpg?1169317304' width='500' height='667' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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