le carnet de 1925 | lundi 4 mai

où Kirk déménage, et formalités administratives

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Up early — read — Kirk move defnt. — meet SH downtown — shop — naturalization — Tribune Bldg. — telegram — Bklyn P.O. — John’s Rest. — taxi home — read aloud — write GK — SL call — lv. — GK call — shew coat — lv. supper — read & retire.


Levé tôt. Lu. Kirk s’en va définitivement. Je retrouve Sonia en ville. Boutiques. Naturalisation. L’immeuble de Tribune. Télégrammes à la Poste de Brooklyn puis on mange au Johnson. On rentre en taxi. Je lis à voix haute. Écrit à Kirk. Loveman appelle, part, Kirk appelle. Manteau recousu. On sort dîner. Lu & couché.

| un bref commentaire |

Et Kirk s’en alla. Kirk a donné tous les motifs aux Boys, en les regardant eux plutôt que Lovecraft probablement, mais dans les lettres à a fiancée une bien autre teneur : il n’en peut plus de l’envahissement, il n’en peut plus du temps volé, il n’en peut plus des voix qui lui demandent compte de ses jours, son temps, ses lectures. Il est commerçant, il a une librairie à ouvrir. Il restera leur ami bien sûr, mais ces 800 mètres qui le sépareront du 169 Clinton Street seront le garde-feu, le no man’s land. Comment fait-il pour ses livres : faut-il imaginer les services d’un voiturier, une charrette à cheval et quelques déménageurs au pourboire de misère ? On en apercevra un dans Air glacial, Brooklyn en a plein ses rues. En tout cas Lovecraft, qui a passé tant de soirées chez Kirk à ranger ses livres, ne participe pas au déménagement. Il rejoint l’épouse centre-ville, et difficile de savoir leurs occupations : Sonia probablement cherchant un nouvel emploi, maintenant qu’elle a surmonté cette nouvelle crise de santé et qu’elle va pouvoir quitter Saratoga, envisageant même de reprendre une boutique de mode à son compte, comme elle le fera plus tard, en passant outre à la malheureuse expérience de la boutique de chapeaux sur la Vème avenue ? Sonia évoque dans son Mémoire sur la vie privée de HP Lovecraft ses problèmes de visa : elle peut résider aux USA, mais ne pourrait y rentrer si elle partait à l’étranger – avec le mariage, tenter d’obtenir une naturalisation ? Avec Sonia ils rentrent en taxi (ce qu’il ne ferait jamais tout seul), il faut encore passer à la Poste. On s’arrête pour un plat au Johnson, et à Sonia il lit des textes à voix haute : cela aussi comme indice de comment ils tentent encore de trouver l’équilibre et le partage. Pendant qu’il lit, elle recoud son manteau. Et puis, comme il ne peut plus fuir chez Kirk à l’étage du dessus, quoi faire ? Eh bien, écrire à Kirk. Dans le journal, le lot habituel de vols, crimes, accidents, et chaque fois des articles sur le maire de New York, Hylan, qui probablement invente (ou bien est le premier à la projeter à cette échelle) cette malheureuse figure de l’homme politique existant par la presse et réciproquement. Depuis des mois on continue de parler d’un métro qui relierait Manhattan à Staten Island : qu’il n’ait jamais été réalisé nous permet encore aujourd’hui de bénéficier de ce ferry gratuit avec fabuleuse vue sur la presqu’île au soir. En France, on en est à l’électrification des villages, l’eau courante viendra bien plus tard (très beau livre d’Ernest Pérochon, sur ce changement majeur, que nous avons oublié). Dès qu’on quitte Manhattan, le puits retrouve sa fonction vitale et symbolique : l’eau courante est arrivée à Staten Island, mais on a gardé les puits. Dans nos campagnes, c’était un des modes de suicide le plus courant, simple et radical, après la ceinture autour du cou. Dans deux ans, une fois revenu à Providence, Lovecraft partira (une fois de plus) d’une image de submersion pour écrire La couleur tombée du ciel où un puits joue un rôle essentiel, le rôle d’attrape-morts, c’est la raison de ce bref salut à Frank Smith. Magie de ces vieux articles, quand soudain ils nous évoquent, à la Simenon, ces retraités jouant aux cartes dans leur quartier, ici le Cherokee Democratic Club.

| à New York ce jour-là |

New York Times, le 4 mai. Frank Smith, célibataire, 65 ans, propriétaire, a été retrouvé mort dans un puits abandonné, derrière la maison où il vivait depuis 25 ans, au 1031 de la Old Town Road, Fort Wadsworth, Staten Island. Personne ne l’avait revu depuis vendredi soir, où il a joué au cartes avec des amis au Cherokee Democratic Club de Stapleton. Hier après-midi son neveu, John Conkling, domicilié 64 Clove Road, Grassmere, vint rendre visite à son oncle et trouva la porte fermée. Il s’enquit auprès des voisins, et tous se mirent à sa recherche. Il s’aperçut que les planches qui recouvraient l’ancien puits étaient cassées, et appela la police. Ils se saisirent du corps avec un grappin et le remontèrent. La police a déclaré que le décès était accidentel.



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Tiers Livre Éditeur | The Lovecraft Monument
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1ère mise en ligne et dernière modification le 4 mai 1925.