le carnet de 1925 | mardi 5 mai

du rôle du livre dans l’invention du fantastique

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Up v. early — Kirk call — picture break — call to Fed. Bldg. off. clos. — cafeteria — back to Feb. Bldg. — formalities — out — Kirk lv. — SH & HP home — read — meet SH (38 & 5th) 4:30 p.m. — Grand Central, express, & c. — dinner Automat — back to G.C.T. — wait — see SH on train — home & read — up to GK. SL arr. — feed him — out to SL’s — return, disperse — read — retire.


Levé très très tôt. Kirk appelle. Le tableau est tombé. Appelle le bâtiment des Affaires fédérales mais c’est fermé. Cafétéria. Retour aux Affaires fédérales. Formalités. Ressors. Kirk me laisse. Avec Sonia à la maison. Lu. Je retrouve Sonia au coin de la Vème et de la 38ème à 16h30. On passe à Grand Central, on dîne à l’Automat, puis retour à Grand Central. Attente. Je la mets dans le train. Puis maison et lu. Monté chez Kirk, il y est avec Loveman. Je lui trouve à manger. Puis on va chez Loveman. Retour et chacun chez soi. Lu, couché.

| un bref commentaire |

Pas besoin de savoir que Lovecraft y a attendu, marché, y est monté ou descendu de train, y a attendu ses vieilles tantes ou ses amis de Cleveland, et si souvent y a eu rendez-vous avec Sonia qui part ou qui revient, et ces premiers et derniers moments ont évidemment une intensité toute particulière dans le couple qui s’éloigne irrémédiablement, pour être émerveillé lorsqu’on entre sous les grandes verrières de la vieille gare. Évidemment monument historique, tout change et se démolit et se reconstruit autour d’elle, elle reste intangible et archaïque jusque dans sa démonstration d’universalité et de grandeur, qu’incarne bien mieux le terrifique et tentaculaire aéroport JFK aujourd’hui. L’Amérique a cette capacité, dans cette solidité de ce qui y est bâti, de savoir garder ces poches presque ancestrales : la gare de Chicago semble vous projeter au XIXe siècle, et en plus impossible de comprendre les réponses faites à vos demandes de renseignements. Ce qui est important à retenir, c’est comment Lovecraft, même quand le lien à New York se défait, reste sensible à Grand Central comme au pont de Brooklyn (rappelons qu’il ne verra pas d’Empire State Building, inauguré quelques semaines après sa mort) et en fait un monument symbolique : lui, l’athée qui a voulu se marier sur la Vème avenue dans l’église Saint-Paul, parce que Washington y avait prié, fait de la gare sa vraie église. On ne verra pourtant nulle gare dans ses récits. Est-il aujourd’hui aussi, comme Sonia la prétend, arrivée avec trois quarts d’heure de retard à leur rendez-vous dans un coin de rue en plein vent ? Pour les formalités de nationalisation qui se concrétisent (mais n’aboutiront pas, pour cause de divorce), il trouve le moyen de se faire accompagner par Kirk : le déménagement n’aura donc pas suffi. Probable qu’à l’Automat ou à la cafétéria il ait quand même jeté un oeil au New York Times du jour : la bibliothèque de l’université Miskatonic d’Arkham la ville fictive d’où partent les récits de Lovecraft est remplie de vieux livres, et même de livres interdits comme le Necronomicon. Ils tiennent une place décisive dans les rouages de la fiction fantastique. Pourtant, quand Lovecraft écrit ce bref récit, Le livre, où un livre trouvé et maudit tient le rôle central (plusieurs des notations du Commonplace Book partent de livres), il échoue. On ne sait pas si ce récit, Le livre, est simplement un échec ou un inachevé. Finalement, il y a plus d’imaginaire dans ce récit qui se présente comme documentaire – mais documentaire à propos d’un objet fictif, et non destiné à publication –, L’histoire du Necronomicon. Avec Kirk, Loveman, Sonny Belknap, ils écument les bouquinistes, et ne trouveront jamais d’équivalent à cette rareté unique de leurs fantasmes. Il en existe pourtant, la preuve.

| à New York ce jour-là |

New York Times, le 5 mai. Londres, 4 mai, câble spécial. Un prix record de 6 800 livres sterling a été atteint hier, le plus élevé jamais atteint pour un livre américain, acquis aux enchères Dr A S W Rosenberg lors d’une vente de la Société royale. Il s’agit d’une traduction en langue indienne du Massachusetts par John Eliot du livre L’indien apostat de Richard Baxter, sous le titre Appel aux non-convertis. Imprimé en 1664 à Cambridge, Massachusetts, c’est la seule copie existante. Il a été offert à la Société royale en 1669 par le gouverneur du Connecticut, Winthrop. La concurrence a été cordiale, Quaritch le commissaire-priseur y a veillé.



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Tiers Livre Éditeur | The Lovecraft Monument
© tous textes d'accompagnement & traductions François Bon, droits réservés.
1ère mise en ligne et dernière modification le 5 mai 1925.