le carnet de 1925 | mercredi 6 mai

fugues

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Up early — SL — GK — RK — call — out with SL — John’s — 4th Ave — Museum — walk to 59th St — Bickford’s — bookstalls — Downing St — meet GK — MK — O’Malley’s — McNeil’s — all près. excp. Sonny — Morton lv — adjourn to cafeteria — take subway home — disperse — read & retire.


Levé tôt. Loveman, Kirk, Kleiner appellent. Je sors avec Loveman, rendez-vous au Johnson puis au musée de la 4ème avenue. De là on marche jusqu’à 59ème, librairie d’occasion Bockford puis d’autres. Retour Downing Street, je retrouve Kirk avec Martin Kamin, on va au O’Malley’s, puis au McNeils. Tous présents sauf Belknap. Quand Morton repart, on va à la cafétéria puis on rentre Brooklyn en métro et on se disperse. Lecture et couché.

| un bref commentaire |

Comme on aurait envie, une telle journée (mais Sonia est repartie la veille, c’est comme s’il fallait s’assurer presque comptablement ou militairement (tous présents, dispersion...) de la communauté des Boys, le Kalem Club qui sera pour Lovecraft, mais probablement moins pour les autres, une sorte de famille de compensation. Est-ce que lorsqu’ils sont ensemble et que la voix aiguë de Lovecraft recouvre celle des autres, ils parlent d’écriture ? Dans les lettres, on a sans cesse ces aperçus qui nous font nous-mêmes basculer dans la nuit du livre : « Le passé est là – il est tout ce qui est » (comment traduire autrement : The past is real – it is all there is ?) Lovecraft parle à ce moment de ce bref texte d’une seule coulée flamboyante de prose, Azatoth, et il a cette réflexion importante : « je crois que je quitte le monde quand j’écris, et que mon esprit n’est pas tourné vers la littérature, mais vers les rêves que je faisais quand j’avais six ans ou moins – les rêves qui avaient suivi ma découverte de Sinbad, Agib, Ali-Baba et les autres contes des Mille et Une Nuits. » Se détourner de la littérature, mais lesté de tout ce qu’on sait de ses prouesses et son usage, pour descendre en soi-même où on rêvait : alors ce qu’on écrit n’est pas fiction surnaturelle, mais ce sentiment même du rêve, si total dans l’être que nous étions. Alors oui, pardonnons-nous lui le temps perdu au Johnson, au O’Malley, au McNeil, et à sa cafétéria de quartier.

| à New York ce jour-là |

New York Times, le 6 mai. Deux petites fugueuses, Margaret Roach, 9 ans, et Peggy McDermott, 7 ans, venues de Naugatuck dans le Connecticut, à la recherche du père de Margaret, ont été prises en charge hier par la Société d’aide aux voyageurs à leur arrivée au terminus de Grand Central. Les deux petites voyageuses, qui avaient seulement 27 cents sur elles, ont attiré l’attention d’un autre voyageur, qui les a conduites au guichet d’aide aux voyageurs de la gare. À ce moment-là, les deux fillettes étaient en pleurs et terrorisées par la foule autour d’elles. La petite Peggy pleurait le plus, et a commencé à gémir qu’elle voulait retourner à la maison « voir papa et maman ». Elles ont repris leurs esprits une fois installées dans la salle d’accueil de la Société d’aide aux voyageurs, au 142 de la 44ème rue Est, après qu’on leur ait servi une soupe chaude et un pudding aux raisons. Les deux étaient habillées dans leurs plus beaux habits du dimanche et Margaret, qui agisait comme leur porte-parole, portait un sac en cuir dans lequel elle avait précautionneusement emballé toutes ses possessions, y compris sa robe de confirmation. Les deux fillettes restèrent assises et silencieuses pendant qu’on faisait une tentative pour retrouver son père. Margaret avait donné un papier sur lequel était écrit son nom, Garrett Roach, et une adresse, 776 137ème rue Ouest. Mais quand on découvrit que ce numéro n’existait pas, il fallut bien les questionner plus. « Qu’est-ce que fait ton père à New York, demanda-t-on ? – Il lave des chemises, répondit Margaret. » Et puis elle raconta son histoire d’une voix tremblante : « Ma mère est morte il n’y a pas longtemps, depuis je vis avec ma tante, Mme Mary Joyce, qui travaille dans une usine de gants à Naugatuck. Mes quatre frères sont dans un foyer à Long Island, et mon frère aîné, Jimmy, est venu à New York avec mon père. Je leur ai écrit beaucoup de cartes, mais ils n’ont jamais répondu. Je me sentais seule sans mon père, alors je suis venue à New York le chercher. » Margaret s’est interrompue pour sécher ses larmes, et a repris : « J’ai acheté nos billets avec 3 dollars que ma tante m’avait donné, mais le monsieur à la gare ne m’a rendu que 2 cents. Peggy avait un quarter, on comptait s’en servir pour rejoindre la maison de mon père avec le trolley. Je me suis levée à 6 heures ce matin, et j’ai attendu que ma tante soit partie à l’usine pour faire mon bagage. J’ai croisé Peggy sur le chemin de l’école et elle est venue avec moi. » Les enfants resteront à la Société d’aide aux voyageurs le temps que leurs parents de Naugatuck viennent les reprendre.



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Tiers Livre Éditeur | The Lovecraft Monument
© tous textes d'accompagnement & traductions François Bon, droits réservés.
1ère mise en ligne et dernière modification le 6 mai 1925.