#photofictions #05 | Le gisant de Paul Dardé

Monument aux morts de Lodève

La caméra sur l’épaule accueille des adolescents déboulant vociférants de l’intérieur d’un bus scolaire tout bleu. Ils ne savent pas encore ce qu’ils vont voir mais ils n’ignorent pas qu’un film va être tourné avec eux. L’œil de la caméra veut d’abord capter la vie la bousculade, trembler même avec l’appareil entre les mains, sachant à l’avance ce qu’ils vont découvrir, impatience de filmer leurs réactions. La journée de tournage d’un mini-film reportage a bien commencé dès l’arrivée du bus scolaire près du parc municipal de Lodève et du grand monument aux morts réalisé par un sculpteur singulier Paul Dardé. Idée des profs de français et d’histoire d’accompagner en ce lieu de mémoire quatorze adolescents animés joyeux dévalant à grands cris dans le parc. Les filmer dès leur arrivée, le bus chrysalide se métamorphose par mouvements vifs et saccadés, ne rien rater du tournoiement agité du groupe autour du monument aux morts de Dardé, injonction d’un arrêt devant le monument. L’œil de la caméra ne doit rien perdre de ce monument singulier hommage aux morts de 14-18 sans glorification trompeuse. Mise en scène d’un soldat ne ressemblant en rien aux héros droits et fiers si souvent représentés de pied en cap. Le soldat est gisant jambes écartées, stigmates de la souffrance marquées sur son visage, quatre femmes de condition sociale différentes, signifiées par leur vêtement veillent, soutiennent la femme éplorée, deux enfants pétrifiés regardent l’homme supplicié, sûrement le père de l’un d’entre eux. Plan d’ensemble puis rapprochement. Filmer les visages des adolescents, les réactions individuelles et de groupe. Parti pris d’improvisation pour capter l’inattendu. Ne pas avoir choisi de plan, de chemin tout tracé, laisser venir les réactions des adolescents et enregistrer. Ça bouge de tous les côtés, des ricanements ou grognements inappropriés surgissent, des téléphones sont brandis et filment un peu n’importe quoi, certains demandent du calme, sept d’entre eux s’éloignent de la scène de pierre. Capter leur fuite, leur affirmation d’insouciance et d’indifférence. Sept restent là immobiles graves silencieux. L’œil attentif de la caméra ne les quitte plus. Laisser faire, laisser l’improvisation. Chacun amorce quelques pas et se dirige à l’arrière de chaque personnage comme un double vivant. Le soldat gisant jambes écartées, corps de souffrance, reste seul. Éclats d’obus, chairs déchirées, corps de pierre reconstitué scène singulière dans ce beau parc d’automne, où tout flamboie. Un grand silence s’installe, les regards ne se croisent même plus. Comment capter et dire les regards intérieurs. Filmer en plan d’ensemble et plans rapprochés, gros plan sur chaque visage, capter gravité, pâleur, quelques larmes, s’approcher des épaules abaissées, des têtes penchées, faire ressentir le poids des fatigues millénaires engendrées par les guerres. Improvisations dues au vent qui se lève, les chevelures tourbillonnent, les vêtements s’animent, comme une onde qui passerait, cela confère de la légèreté à la scène, le poids de la pierre diminue le monument pourrait être emporté dans les airs. Oui c’est de la guerre de 14 dont il s’agit, celle de leur arrière-arrière grand-père, oui au lycée ils en ont entendu parler, ils l’ont même étudié cette guerre et des images de guerre ils en voient tous les jours à la télé. En voix off ajouter un extrait d’une lettre de poilus comme celle-ci :

J’ai le cafard. Voilà six mois que ça dure, six mois, une demi-année qu’on traîne entre la vie et la mort, cette misérable existence qui n’a plus rien d’humain ; six mois sans espoir. Pourquoi tout ce massacre ? Est-ce la peine de faire attendre la mort si longtemps à tant de milliers de malheureux, après les avoir privés de vie pendant des mois. Nous devenons des brutes. Je le sens chez les autres, je le sens chez moi. Je deviens indifférent, sans goût, j’erre, je ne sais quoi faire.
Lettre d’Etienne Tanty, 1914,

Puis une musique de Scelsi. Scelsi Quartetto per archi No.3

Tenter de rétablir dans ce film une forme d’équilibre entre la vie et la mort ? Montrer qu’au moment de quitter le monument on peut repartir plus vivant et décider de résister à toutes les forces oppressives environnantes. Armés de leur juvénile révolte devant cette scène de pierre de nouvelles forces émergent. Ils repartiront plus forts. Bien filmer les dos qui se redressent, les visages qui se colorent, les sourires qui se dessinent.

Le soleil est puissant aujourd’hui mais des nuages lourds apportent leurs ombres juste placées sur le gisant et la femme en pleurs. Puis le soleil revient et inonde toute la scène. Chance pour le tournage.

A propos de Huguette Albernhe

Plusieurs années dans l'enseignement et la recherche. Passion pour l'histoire de l'écriture, la littérature . Ai rejoint l'atelier de FB en juin 2018, je reste sur la barque. Je vis actuellement à Nice mais reste très attachée à ma région d'origine, l'Étang de Thau, Sète, Montpellier et les Cévennes.

6 commentaires à propos de “#photofictions #05 | Le gisant de Paul Dardé”

  1. une belle cohérence dans ce choix et dans la façon dont tu fais se dérouler les choses
    le fait d’intercaler en italique le regard et les interrogations du cameraman-réalisateur fonctionne très bien et on ressent peu à peu la solennité et la souffrance pétrifiée s’emparer des lycéens personnages soulignée par la musique de Scelsi qui atteint le coeur
    merci H.

    • Le monument de Dardé m’avait beaucoup touchée. Il s’est imposé pour cette proposition. Et si j’ai trouvé une certaine cohérence pour exprimer la scène de tournage imaginée, cela m’encourage.
      merci Françoise de ta lecture.

    • Merci Simone de votre lecture fort bienveillante.
      Si vous en avez la possibilité n’hésitez pas à aller voir ce monument aux morts. Bien que récemment restauré, trop à mon goût, vous serez émue devant cette scène.

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