#1 (retravaillé)

Avec un ciment piqueté de mille trous, espacés chacun de quatre centimètres, ciment froid sur lequel tu te traînes à deux fesses puis quatre pattes, sur lequel tombent les rognures et chutes de cuir brut, les rognures et chutes de cuir coloré, plus fines, et ces monceaux de poussières de cuir, sciures de cuir pourrait-on dire, en provenance de l’autre face du cuir, la pas lisse, la plus claire, pas celle qu’on teint, l’autre, celle qui a pleine chair, pas pleine fleur, lorsqu’on y passe la main c’est l’intérieur d’une peau, restes de milles vaisseaux sanguins ou épaisseur du derme, et ce sol aux mille trous dans leur géométrie d’alignement dont tu connaissais par cœur le creusement plus ou moins profond par endroits, il avait du y avoir une machine, pour faire ces trous, pour la géométrie, mais des irrégularités quand même, peut-être c’était seulement manière de faciliter l’encollage et la bonne tenue d’une moquette ou d’un lino aux couleurs jolies, dans l’air du temps, puis laides, défraîchies, puis jolies, dans l’air du temps, puis laides, défraîchies puis jolies puis laides dans un cycle sans fin de l’esthétique des temps qui passent et ne changent pas, et peu importe, cette question des mille trous espacés également et inégalement enfoncés, tu as du c’est sûr la poser aux deux en train de charcuter le cuir, la poser et pas qu’une fois, connaissant l’obsessionnel des enfants doublé de ta propension au doute, propension déjà là bien sûr ; avec ce ciment piqueté revient la voix de Daniel Mermet l’après-midi qui raconte noires histoires fantastiques ou policières, noires en tout cas, une histoire surtout, inquiétante et dont rien d’autre ne te revient que l’angoisse qui monte avec les mots, qui étreint le cœur, rien d’autre que l’excitation d’être brutalement projetée dans la fiction et l’envie de connaître la suite, quelque chose comme une expérience décisive de l’effet de la narration sur ton corps occupé à autre chose, la narration dans tes oreilles, l’histoire qui se met à vivre sa vie dans ta tête, toute seule, les personnages, l’épaisseur de l’histoire bien vivante alors qu’il n’y a rien, rien d’autre que le ciment piqueté, la radio allumée et l’un des deux qui charcute le cuir, teinte la peau brute, coud à gros fil noir et grosse aiguille, perce des trous à l’emporte-pièce, noircit la tranche d’un cuir coupé, passe l’essence de térébenthine, l’odeur régulière du cuir et celle de la térébenthine, un début d’existence coulé dans cette odeur, dans les bruits les crissements de la grande équerre métallique les frottements des découpes et ceux du chiffon qui passe la teinture, un début d’existence comme la sensation forte de l’histoire écoutée, le souvenir comme une histoire resurgie de l’intérieur, une histoire creusée des manques, une histoire pleine de l’impalpable et du difficile à formuler, une histoire des sensations d’hier, de ces instants tout petits, une histoire qui cherche à se raconter avec langue d’aujourd’hui, raconter l’épaisseur imprécise de l’hier avec les mots d’aujourd’hui, ce qu’il reste de nous des sensations fortes, impressions comme le piquetage imprimé au ciment encore fluide, les petits trous bien alignés, on s’y retrouve, si on peut passer de l’une à l’autre, dans ces impressions à quatre centimètres d’espacement, tous les trous ne se valent pas, tous ne sont pas aussi profondément imprimés dans le ciment alors fluide, puis durci avec les différentes profondeurs qui restent, tu peux y passer et repasser, dans tes souvenirs c’est toujours au même endroit que c’est plus profond, moins profond ; avec le ciment piqueté revient le souvenir de l’autre grande frayeur de l’époque, jouer dehors, le bâton lancé jouant dehors, le bâton qui tournoie dans le ciel du jour, le bâton qui décide, de sa propre initiative, de se précipiter tournoyant vers la fenêtre, le bâton que tu regardes, le cœur en train de se pétrifier, le cœur petit dans sa cage étroite peu à peu le bâton tournoyant ton cœur se recroqueville au ralenti, assez lentement à l’échelle d’une vitesse de cœur, entre deux battements se dessèche et se replie sur lui même comme une feuille morte, une feuille tombée qui meurt en accéléré, plutôt vite à l’échelle d’une vitesse de feuille, se dessèche et devient toute fragilité, ne manque plus que la poigne d’une main d’enfant pour écraser ton cœur en mille brisures de feuille morte, les mille brisures du carreau cassé au moment où le bâton fini son vol dans la fenêtre, les sanglots comme spasmes, le cœur à réhydrater, réparer ton cœur feuille morte à grands coups de larmes, flot continu pour recoller les brisures, le carreau cassé il avait suffit d’un instant et c’est un trou piqueté profond.

Avec une moquette grise où tu t’allonges et languis, où tu te roules et grandis, une moquette posée à même le vieux parquet, moquette grise et fine d’une chambre rêvée pendant des mois à l’attendre, moquette de la chambre aux murs jaunes et bleus des années brouillard, moquette des années de feu, sur laquelle tu écoutes à l’horizontale des CD de dance music achetés sur des stands polonais, moquette où tu deviens, où tu travailles à devenir, moquette où tu tombes en amour devant mille sons, moquette des soirées reggae où l’herbe t’embarque si loin que tu n’est plus sûre de vouloir revenir, moquette où tu découvres qu’on peut voir la musique il suffit de fermer les yeux, moquette de Jimi Hendrix et du premier gros riff de Hey joe qui résonne dans ta piaule et chaque fois t’envole par la fenêtre, moquette des corps des copains allongés les uns près des autres, des corps qui s’enlacent et se prennent pour apprendre et voir les possibles, moquette des temps ouverts, moquette des enfermements dans l’enfance qui fait trace et pèse, moquette où tu travailles à l’horizontale à te débarrasser des deux autres, moquette des parents à faire disparaître, moquette à pleurer un amour perdu qui rouvre une blessure jamais cousue, une blessure qu’on ne peut coudre ni recoudre, celle du creux de chacun, ce que le langage ne peut ni dire ni combler mais essayer quand même ; de cette moquette des années horizontales il faut dire qu’un jour sans le vouloir refaisant du feu ou peut-être jouant avec les braises, non non tentant de refaire du feu parce qu’il faisait froid, tu en avais mis partout, des braises sur la moquette mais quelle idée aussi, un poêle sur la moquette, et rebelote le cœur feuille morte, le crépitement les brisures de cœur et l’odeur du brûlé – merde merde merde – la peur de foutre le feu à la maison, plus de larmes pour sangloter sur la feuille morte, juste avoir peur et ensuite faire comme si non rien moi jamais, mais les traces noires trouant la moquette un peu, les braises mangeant les poils ras gris, il avait suffit d’un instant et l’empreinte du feu pour toujours.

Avec un sol de terre battue recouvert de lino vert, déjà tu ne te traînes plus par terre c’est fini, verticalité d’être adulte dans la maison de famille de l’autre, le salon au lino vert les murs le vieux plafond, la maison chaude de l’autre, l’inédit d’une autre famille prend la forme de cette maison, lino vert qui signe la rencontre d’une autre façon de faire groupe être ensemble se parler s’aimer tout autrement, le lino sur la terre battue c’est vite bosses et trous, c’est un sol instable si au cours d’une soirée tu as bu un peu trop de rhum, facilement tu tombes, ce lino des collines, fausse couverture synthétique pour cacher la vérité d’une pièce de terre nue, la maison sa vérité de ferme, l’autre famille et ce qui lui vient de paysannerie par un côté et d’aristocratie par l’autre, les paradoxes d’une famille, dans la pièce chaude t’imprégner de cela, comme une ethnologie brute irréfléchie, de cela dont sont faits ces gens, l’adoption de l’autre famille qui tombe à point nommé dans ton entreprise de débarrassage des deux autres, parents à faire disparaître, parents à remplacer par d’autres, adopter les parents d’un autre pour mieux encore partager sa couche être au plus près pénétrer l’intérieur d’une famille ou même y faire empreinte ; sur ce sol battu un soir de fête voulant refermer le poêle, le Godin émaillé marron foncé, après y avoir jeté une bûche, un faux geste avec le cercle de fonte brute et brûlante qui sert à enfermer la flamme avant de faire coulisser le couvercle, circulaire lui aussi, de droite à gauche, ce cercle de fonte brute que chez toi dans l’exact même poêle on avait enlevé ou jamais eu, ce cercle de fonte brute et brûlante que tu tiens au bout d’une sorte de manche à la dimension du trou qui sert à manœuvrer ce morceau de chaleur ambulante, que tu tiens et d’un mouvement faux lâche et laisse tomber cruellement sur le lino vert qui fond formant empreinte de ce cercle indélébile, et le cœur qui de nouveau feuille morte et crépite et tremblements, il avait suffit d’un instant et laisser trace de toi sur le lino de l’autre famille, une cible définitive.

A propos de Juliette Cortese

A tâtons dans la langue, Juliette Cortese essaie des trucs, essaie d’écrire, essaie d’écrier les phrases muettes de son intérieur dans une forme audible à d’autres. Elle ramasse les minutes libres et les colle ensemble pour bricoler des écritures (voir blog), et occasionnelles vidéo(écriture)s. Travaille à ce que l’écriture devienne un peu plus le travail des jours de semaines, aux heures de bureau : ateliers d'écriture et accompagnement, formation, analyse des pratiques avec l'écriture. Ecriveuse des dimanches et jours fériés pas chômés, mal-finisseuse aspirant à mieux, sinon pianiste obéissante au texte.