1 – L’homme arrive

L’homme arrive. C’est qu’il est parti, qu’il avait un objectif, et que l’objectif est atteint. C’est un hôtel, une location, une maison de famille, le pavillon d’un ami, une garçonnière, un lieu, un lieu où passer du temps, un lieu où trouver quelque chose, un endroit où dormir. L’homme est déjà arrivé ailleurs, il en a l’habitude, mais il y a chaque fois la nouveauté. L’homme a parfois vu des photos, ou on lui a parlé des choses. Pourtant rien n’est exactement conforme à l’image initiale. Les souvenirs même s’avèrent infidèles. C’est moins bien rangé, il y a un livre posé sur un guéridon — un marque-page aux deux tiers indique une lecture en cours, une fleur d’hortensia se dessèche dans une cruche ébréchée sur une étagère peinte en jaune, l’imprimé du papier peint a pâli et un coin se décolle d’un mur gangréné par les infiltrations, une odeur de miel, de sciure de bois, d’humidité un peu rance agresse les muqueuses. Le parfum d’une personne aimée flotte encore à mi-hauteur des pièces. Le laiton froid des poignées des placards marque un moment la paume de la main. L’homme a noté l’adresse dans son agenda. Il ouvre grand les fenêtres et c’est un paysage éclatant de carte postale — des collines de lavandes jusqu’à l’horizon, ou la nuit tombée sur une campagne brumeuse, le vent dans les séquoias, des hululements, des coassements de grenouilles nocturnes, c’est le capiteux, le suave, le corsé qui prend à la gorge. L’homme avait le trousseau, il a hésité sur le sens de la serrure, la petite clef du verrou du haut, il avait sur un papier collant le code pour ouvrir le portail sur la rue, il avait noté l’emplacement du disjoncteur, il se souvenait de la trappe où tourner le robinet d’arrivée d’eau, il gardait en mémoire la façon de soulever la porte pour en faciliter l’ouverture et le jeu du volet. L’homme n’arrive pas partout pour la première fois. Ce sont des retours, et lorsque le lieu est miraculeusement conforme en tout point à ce qu’il était la fois d’avant, c’est l’homme qui a changé, et son regard trouve de l’étrangeté au banal trop longtemps occulté. Il faut allumer les radiateurs, tenter un feu de cheminée, parier sur le soleil d’hiver à travers la verrière pour redonner au foyer sa chaleur. L’homme arrive dans une maison vide, une chambre d’hôtel impersonnelle, un meublé sous les toits. Il s’assied sur le lit, s’allonge, jauge le moelleux du matelas, le rêche des draps. L’homme est arrivé. Il ne va pas rester.

L’homme rêve de fuites, de cavalcades, de marche sans fin vers l’horizon, de ville qui se découpe au lointain sur un ciel translucide, et de n’avoir pas à se retourner, pouvoir tout recommencer à zéro. L’homme arriverait quelque part et personne ne le reconnaîtrait, il n’aurait aucun souvenir, et rien dans les rues ne lui rappellerait personne. Il ignorerait les bifurcations, les impasses, les quartiers chics. L’homme chercherait une chambre, une où il n’aurait jamais dormi, avec son unique fenêtre à hauteur d’un métro aérien, et les murs qui tremblent à chaque passage des wagons. La chambre la moins chère de la ville, un bouge où manger pour deux pièces de monnaie, boire un bock de bière éventée, et le lendemain trouver un petit boulot. Gardien de parking, nettoyeur de caniveau, livreur de journaux. Il ne pourrait tomber plus bas qu’en sombrant dans l’alcool, la drogue, la délinquance, mais ça, très peu pour lui, il aspirerait au calme. Il organiserait sa vie. Chaque soir, il dinerait à la même table du même snack, contre une baie vitrée donnant sur une rue à laquelle il ne consacrerait pas la moindre attention, plongé dans un livre, un carnet de notes à portée de main qu’il n’ouvrirait jamais, mais garderait là au cas où une idée lui viendrait un jour qui vaudrait d’être écrite. La serveuse lui souhaiterait le bonsoir, l’appellerait par son prénom, poserait devant lui la même assiette et la même boisson sans qu’il ne demande rien, et débarrasserait d’un geste sûr, sans qu’il ait à quitter sa lecture un instant. D’une ponctualité rare, il pousserait chaque soir la porte à la même minute dans le tintement d’une sonnerie aigrelette, et les autres habitués ne le verraient pas plus que le vieux juke-box hors d’usage, mais rutilant, que personne n’avait jamais eu l’idée de déplacer. L’homme, enfin, serait heureux. Qu’on le laisse tranquille, chaque jour, du travail au dîner, son livre qui avance, et le dimanche quelques pas dans un parc, un banc à l’ombre face au bassin artificiel, un sandwich dans un sac en papier, et quelques miettes pour les pigeons.

La suite : 2 – L’homme gris sur gris

A propos de Sébastien Bailly

Auteur de nombreux livres à compte d'éditeur (d'abord pratiques, puis sur la langue et les jeux de mots), mon premier roman, Mum Poher, est sorti en septembre 2019 après l'autoédition d'un roman jeunesse sur Amazon. Je donne des cours de techniques rédactionnelles (orientés professionnels, journalistes, communicants), et fais deux trois trucs sur Internet depuis un quart de siècle. A l'origine des formations en ligne à l'écriture www.ecrireclair.net

8 commentaires à propos de “1 – L’homme arrive”

  1. Contente de savoir que cet homme qui n’en finit pas d’arriver sait aussi rêver : au moins, on est sûr qu’il possède la clé universelle, celle des songes, cette clé qui permet d’aller et venir, où que l’on soit…

  2. Envie de connaître la suite, tension du texte par et avec cette imprécision. J’aime bcp le pas à pas de cette avancée.
    Qu’est-ce qui arrive à « l’homme qui arrive », qu’est-ce qui pourra lui arriver ? Envie aussi que quelque chose dévie la trajectoire de « l’homme », s’il est pas tant universel qu’éternel masculin, bien genré (« garçonnière », « serveuse ».)

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