#10 Départ

Il sourit et regarde par-dessus la rambarde …vous les entendiez toutes ces clameurs qui viennent du quai… Ils sont heureux de partir vous les voyez comme ils sont jeunes et plein d’allant… Nous avons tous à peu près le même âge… C’est tellement joyeux ce départ… La famille si fière.

Tous les deux scrutent avec attention le quai où est arrimé le navire, s’amusant à essayer de départager les milles bruissements qui leur parviennent. La rumeur enfle inégale. Elle alterne pause et agitation bruyante, comme par ressacs. Oui J’entends aussi un sanglot étouffé …oui et sur ce visage peut être une larme… Là c’est encore un éclat de rire… celui-ci s’amuse à l’harmonica. …On est tellement joyeux de servir peut-être même fier… La chaleur est déjà forte au petit matin…On ne s’en accommode guère nous autres habitués des régions plus tempérées…. Ils sont tous insouciants et sourient au destin dans leur bel uniforme. La grande faucheuse n’est pas encore passée par là.

Vous les entendez…ils se préparent… Fort comme les bruits assourdissants, le hennissement des chevaux passe à travers les cloisons en bois. Leurs fers martèlent, par roulement, le pont dans une nouvelle cacophonie. Les palefreniers les conduisent dans leurs stalles situées dans les cales. Oui les rires fusent, rires de camaraderie. L’odeur du cuir tanné se mêle aux odeurs marines. Cris des mouettes dans le ciel clair. Des officiers, l’air grave, tiennent leurs épouses par le bras. Leurs toilettes claires apportent de la gaîté et contrastent à côté des uniformes. Tant d’innocence et de candeur offertes à tous les regards. Les palefreniers passent sur le pont avec leurs chevaux harnachés, les couples s’écartent pour les éviter…Vous entendez leurs corps crier ?… Ils s’arrachent à l’étreinte. Ils se parlent à mi-voix et se taisent en se regardant.

D’autres rires encore …vous les entendez ? …La cloche du paquebot a sonné…c’est bientôt le départ… Quelqu’un se met à jouer sur le quai un air connu… Vous le reconnaissez ?… Les sapeurs ont choisi de reprendre l’hymne, appuyés sur le bastringue et ils chantent. La cheminée claque et le sifflet retentit. Ils se taisent alors lorsque le navire s’éloigne du quai, traîné par les remorqueurs.  

A propos de Sylvie Roques

J'ai publié surtout des essais et des articles. Depuis un an, j'expérimente d'autres formats de textes et participe à des scènes ouvertes.

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