[Le visage, ou ce qui parle dans la mère ne nous dit pas où elle se trouve]

À moi de jouer. Ne dit pas la mère.

La mère ne dit pas ; elle n’est pas là. Seul navigue son grand visage, insaisissable au dessus des têtes. Il tremblotte comme un vieux rideau, une forte nappe, d’un fantôme ridicule. On ne sait pas à quoi il ressemble, ce visage, on a beau contracter les muscles des souvenirs, ne reviennent que les cheveux, et encore, leur couleur incertaine.

– Veux-tu avoir un visage ?

– Non, je préférerais une nappe, un napperon, un liseron brodé, une dame de compagnie, une Madame Dameron, quelque chose qui tourne en rond.

– Un visage, ça ne tourne pas rond.

– Sauf si tu le remues. Tu lui plantes une cuiller dans la figure et tu le remues.

– Il se mélange.

– Oui, il se mélange. Là, il tourne rond.

– Ou pas.

– Oui, mais au moins tu sais.

– A quoi il ressemble.

– Il n’a plus de jambes.

– Ses jambes de tissu.

– Même la broderie. C’est un tissu.

– Il y a le visage tissu, et le visage drame.

– Je préfère le visage tissu, il fait moins dame.

– N’être pas dame, c’est une quête.

– Ne me parle pas de conquête. Je préfère une cuiller qui remue. Qui remue dans un visage mal cuit.

– Ne soyez pas les tissus de votre négligence.

– Tenez votre visage. Bien serré sur le front.

– Qu’il n’aille faire la noce, et n’épouser quiconque !

– Bien serré sur le front.

– Bien tenu. Contre la débauche.

Une débauche de visage, c’est comme un lapin épluché, peau à l’envers et lèvre de paupière.

Qui se marie avec un visage ?

A propos de Juliette Cortese

A tâtons dans la langue, Juliette Cortese essaie des trucs, essaie d’écrire, essaie d’écrier les phrases muettes de son intérieur dans une forme audible à d’autres. Elle ramasse les minutes libres et les colle ensemble pour bricoler des écritures (voir blog), et occasionnelles vidéo(écriture)s. Travaille à ce que l’écriture devienne un peu plus le travail des jours de semaines, aux heures de bureau : ateliers d'écriture et accompagnement, formation, analyse des pratiques avec l'écriture. Ecriveuse des dimanches et jours fériés pas chômés, mal-finisseuse aspirant à mieux, sinon pianiste obéissante au texte.

13 commentaires à propos de “[Le visage, ou ce qui parle dans la mère ne nous dit pas où elle se trouve]”

  1. j’aime beaucoup beaucoup ( et pas seulement ) l’image de planter la cuiller pour remuer (ou touiller) le visage

  2. J’aime ce dialogue un peu foufou et qui se / que vous recadre(z) sans cesse, ça saute mouton ! La cuillière au mélange de la peau : j’adore cette image – (et l’idée d’un visage palette,)

  3. « N’être pas dame, c’est une quête. » oui et qui n’est pas toujours récompensée 🙂

  4. Un dialogue de théâtre… une peinture de Bacon (ce que ça m’évoque à vous lire, Juliette). Une écriture folle où le lecteur se retrouve, quoi qu’il en ait compris, parce que votre écriture nous laisse assez de place pour rêver.

  5. Un texte comme un couteau, planté là dans notre tête, on l’y laisse pour ne pas saigner, c’est faire corps avec, on l’enlève, ça fait hémorragie, laisse une trace indélébile.
    Merci. Et bravo !