#40 jours #14 | Ce qu’elle laisse

De sa vie à Riantec, il ne lui restait guère qu’une carte de visite dans son portefeuille et un trousseau de clés emprisonné dans l’entrée. La carte de visite était celle du garagiste, ATL Pneus, qui se trouvait à côté du cimetière, le Park Blei Mor où était une partie des cendres de Jean-Paul, dans le jardin du souvenir avec, sur la stèle, une plaque un peu plus grosse qu’une carte de visite où le prénom de Jean-Paul était marqué, suivi des dates : 1943-2007. Élise y allait rarement et elle n’y va plus du tout désormais. Par la force des choses, elle s’est détachée des contingences de la maison de Bretagne. Une belle maison, une longère en granit à louer pour les grandes occasions, avec Sainte-Anne des Bretons qui s’est invitée dans une niche au-dessus de la porte d’entrée. Elle était proche d’un sentier côtier et de la côte, la côte si chère à Élise et à Jean-Paul, où on va chercher les palourdes et où nichent les gravelots. Attention à ne pas marcher sur les œufs.

Maintenant, Élise marche sur des œufs quand elle songe à la Bretagne. Sa mère veut se délester de l’affaire et elle n’a pas les moyens de faire face à tous ces besoins. Histoires d’héritages, questions d’héritages et de monopôles du cœur. Élise n’avait le monopôle de rien, même pas de sa folie qui est cachée aux yeux de tous, à part de ses voisins, sans doute. Élise se souvient des phares de Kerbel et de Poulfanc, de la maison de l’île Kerner et de cette marée basse qui est si riche à son cœur et à ses yeux. Les mouettes volent à marée basse et leurs becs s’enivrent de vers de mer. Élise s’enivre de vers de trop, de vers de la poésie mais pas de ceux de l’alcool. Autrefois elle n’en avait jamais assez mais elle ne veut plus y toucher. Elle est clean aujourd’hui mais pas appréciée pour autant. Elle ne veut plus rien donner, plus rien garder, elle ne veut plus rien conserver d’autre qu’une musique, une petite musique de poésie qu’elle veut garder avec elle toutes les nuits.

Ce phare de Kerbel se voit désormais en plein jour et on y passe des nuits sans refrains. Aux Salles, Élise passe des nuits en plein jour et s’en remet aux refrains du vent et des vents tourbillonnants, de ces tubas qui s’en vont par la cheminée du ciel. Et dans le ciel, il y a ces refrains des « je me sens si loin, si loin de tout, si loin de mon chagrin qui m’emmène au-dessus de mon jardin, de ma terrasse et de mon patio. Je vois tout, je vole, je survole ces embruns qui m’enlacent, qui me laissent des traces sur le paletot. Je suis un matelot après tout, un petit mousse, un moussaillon qui vient de l’eau douce. Et j’aime l’eau salée. Je sors de ce bain de minuit et je vais t’enlacer Robinson. Je suis cette mousse qui s’attaque à la côte, je suis ces embruns salés qui s’emparent des mausolées, des maisons aux factures trop salées et aux fractures béantes. Je cours après des lièvres qui n’ont jamais assez de mon butin. Mon butin je le mets dans ce texte qui prend sa source à la rousse. » La rousse est une liane qui s’enflamme pour un rien et qu’on veut mettre au turbin. Jamais elle ne s’échine autant depuis qu’elle a découvert les chemins de la poésie et qu’elle a renoué avec la littérature. La littérature c’est son bain de minuit et ses poèmes sont sa flamme. Mais qui est cette femme ? Passez votre chemin elle n’est rien d’autre qu’un chien qui demande sa maison à un chat. Elle est dans son trou de souris et son laboratoire c’est son mobile, un Samsung A51 qu’elle aime bien. Elle pense aux nuits de satin. Elle ne connaît pas le refrain de cette phrase si célèbre. Six feet under. Elle l’avait dit tout à l’heure. Son père n’est pas six pieds sous terre mais il est dans les airs, près du phare de Kerbel, sur la petite mer. Il vogue au loin Robinson. Il vogue de plus en plus haut. Les vagues montent et la prennent de haut. Élise n’est plus attachée à rien. Elle chante encore ce refrain. Elle ne s’accroche plus à rien. Son seul héritage, c’est sa littérature. C’est sa découverte à elle et elle s’est faite à la force du poignet, à la musique des textes et à la mélodie de la poésie. De toute façon elle ne veut plus y aller, à Riantec, elle ne veut pas laisser sa littérature qu’elle a sous le pied. Elle ne veut plus y aller pour l’instant. On verra après ce qu’il y a sous le mort.

Le mort est au couchant et il dit : « passe le bac avant ».

A propos de Elvire Dellas

N'aime pas en découdre avec la soude et l'encaustique. Préfère le caustique...

2 commentaires à propos de “#40 jours #14 | Ce qu’elle laisse”

  1. Marcher sur les œufs acte de résistance pose la question contre quoi
    Contre l’oubli
    Contre le souvenir
    Contre les deux un ensemble qui dépasse le chiffre 2
    Dans quel but quelle intention
    Des retrouvailles ou au contraire
    Le chiffre 1 renforcé
    Et du coup qui retrouve qui …
    Dans une réalité qui ne pourrait sans doute exister que grâce à la fiction

    Ce texte est très inspirant on peut très bien s’y retrouver justement.

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