#40 Jours #25 | bas roses et gants blancs

10 novembre 1906. Dans le jardin, les daturas sont encore en fleurs. Nous en avions mis quelques-unes dans la chambre rose. — Bien sûr, je ne les toucherai pas, ne vous en faites pas ; elles sont fleurs de mort mais on dit que les chamans amazoniens les utilisent pour des voyages autrement plus lointains que ceux de l’opium. Il y avait des bouquets de lys blancs dans de grands vases posés sur les colonnes de la salle renaissance, des branches de jasmin aussi. Il est arrivé un peu plus tard que prévu, il est reparti hier. Ce matin, il reste peu de cette visite : l’odeur des lys et du jasmin qui occupe la maison si vide d’habitude, la volonté de Julien de créer une ambiance de beauté singulière, la maison décor du désir d’élégance du visiteur. Ce qui a été un espace de complicité dans la beauté, de désir de rencontre, de découverte, de séduction est redevenu un décor un peu désordonné : des draps fins froissés dans la chambre rose, une nappe tachée, des sièges déplacés dans la mosquée, des cendres dans la cheminée, l’image fugace du regard jeté à la psyché de la chambre pour contempler son élégance avant diner. Ont-ils bien joué leurs rôles ? Ceux de ce soir-là : écrivain voyageur dans son navire amiral, serviteur en bas roses et gants blancs montrant le chemin de sa chambre à un homme très élégant ? Ou ceux qu’on leur suppose dans les romans des autres : des Esseintes chez JK Huysmans, Charlus chez Marcel Proust, Sylvestre dans ceux de Julien ? Quand il l’a accompagné dans sa chambre, Pierre aurait bien aimé qu’il lui dise — Sarah m’a parlé de vous, elle se souvient … La Rochelle …. Mais non ; il s’est contenté de caresser du doigt un raccord de peinture. Il reste l’odeur puissante des lys, la surprise à l’entrée dans la salle renaissance, l’écho du chant de la prière le soir dans la mosquée, l’impression que ni la maison ni Julien ni le visiteur n’ont été ici, que les seuls vrais personnages ont été nous, les serviteurs, figurants réels d’une scène inventée pour eux. Nous avions pour mission de donner corps à leur imaginaire. De présent, il n’y a eu que l’absence ; d’ici, que l’ailleurs. Julien est triste, il dit que la maison est un tombeau, un caveau. Ce qui était parure d’automne dans l’attente de la visite est devenu le premier jour de vrai hiver, avec la tombée affreuse d’un crépuscule gris et glacé. Il va repartir bientôt, Paris, Hendaye, RdM est reparti ; je reste. Ce matin, j’ai retrouvé pantalon et veste de toile, costume de mon métier, de mon service plus que ces bas roses et gants blancs hors du temps.

A propos de bernard dudoignon

Ne pas laisser filer le temps, ne pas tout perdre, qu'il reste quelque chose. Vanité inouïe.

Laisser un commentaire