# 8 La maison flottante

La maison flottante

Tu es la cadette pendant longtemps, avant que ne vous rejoigne à tes dix ans, la petite sœur. Tu es docile et aimante. Ta mère, femme au foyer est énergique et nerveuse. Elle travaille avec ton père, marinier d’eau douce, naviguant sur le canal du Centre, au service d’une compagnie de fret maritime. Vous êtes des nomades. Sans domicile fixe, vous ressemblez à ces forains, saltimbanques sans attache, sorte de gens du voyage qui n’ont guère bonne presse au début du siècle.

Bercée par le bateau, tu n’as jamais connu d’autres endroits que cette maison flottante. Chaque jour est un nouveau voyage. Tu aimes voir défiler lentement les paysages, par les hublots. Le bateau de halage est peu puissant et alors tiré par un mulet. Tu ne vas pas à l’école contrairement à tes deux sœurs plus âgées et mises en pension. Par tous les temps, vous voguez au gré des commandes et des livraisons de bois. Brouillard, pluie, neige, gel, les intempéries se succèdent et la péniche en bois file apporter sa nouvelle cargaison. Ton père sait manœuvrer avec adresse. Il reste à l’avant-toit de marquise, souvent se protégeant de la pluie. Chaque journée est rythmée par les arrêts aux écluses, comme autant de repères fixes et de brèves haltes. Ton père engage la conversation avec l’éclusier. C’est un homme brave et travailleur. Le soir, la péniche est amarrée à côté d’autres bateaux. Parfois, tu rejoins ton père sur le quai. Tu n’as le droit d’approcher l’eau -qui exerce cependant une fascination certaine -car tu ne sais pas nager. Tu t’endors bercée par le roulis dans ta petite couchette. Les yeux pleins de rêve. Tu as quatre ou cinq ans et ta joie est immense d’être près de ton père, ce héros revenu de la guerre de 14-18,  décoré. Ce géant qui a fait partie du corps expéditionnaire international en 1900 et s’est battu contre les Boxers. Ta mère s’occupe des travaux ménagers, vite expédiés sur la péniche. Tu as appris à essuyer la vaisselle après le repas. Parfois, tu l’aides à laver les légumes. La mère est dure mais tu es une enfant docile. Ta joie est immense de voguer sur le canal avec ta maison flottante. Tu t’amuses d’un rien, seule. Tu ne sais pas encore lire et écrire, tu admires d’autant plus tes grandes sœurs qui déchiffrent déjà leurs livres d’école. Tu ne connais que l’eau et le bateau.

Tu aimes plus que tout grimper sur les genoux de ton père et l’écouter te raconter une histoire. C’est La moitié de poulet qui a ta préférence, sans nul doute. C’est l’histoire d’une toute petite poule qui en creusant la terre à la recherche de vers de terre découvre un trésor, qui lui est vite dérobé. A la poursuite du voleur, elle rencontre sur son chemin un grand nombre d’animaux comme un loup, un renard, puis une rivière et des abeilles lui proposant leur aide. Tu découvres les contes et les légendes, les récits merveilleux de voyage qui te tiennent longtemps en haleine.   

Lorsque tu atteins tes huit ans, le voyage s’arrête car l’école est obligatoire. Ton père continue seul désormais les voyages sur la péniche. Avec ta mère et tes sœurs, vous habitez une maison. Tu ne connais plus le mouvement du canal, le bercement de l’onde, les jeux dans la cabine, la cloche qui tinte dans le brouillard, la passerelle pour accéder au quai. Tu accèdes aux mondes inconnus des berges, de l’immobilité de la terre, de l’arrachement au père. Le quotidien devient autre. Tu découvres l’école et ses maîtres sévères. Tu te heurtes aux moqueries. « Mais regardez cette grande bête au fond de la classe… ». Tu es avec les tout-petits, toi qui ne sais ni lire ni écrire.  Les autres se moquent mais tu as le goût d’apprendre. Tu as vite rattrapé ton retard et tu rejoins la classe de ta sœur, de deux ans ton ainée. Une autre vie commence.   

A propos de Sylvie Roques

J'ai publié surtout des essais et des articles. Depuis un an, j'expérimente d'autres formats de textes et participe à des scènes ouvertes.

2 commentaires à propos de “# 8 La maison flottante”

  1. J’aime beaucoup la description de cette enfance sur péniche. Et tous les détails attachants du quotidien. Je me souviens d’une camarade à l’école primaire, fille de batelier et qui venait par intermittence en cours. Merci.

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