#10 Personne

Quelque chose s’est écrit.

Il n’est pas allé là-bas, personne ne conduisait la voiture, JE n’a pas eu peur, JE n’a pas pensé à la mort, il a seulement suivi le camion. Les gestes étaient lents dans une rapidité, une urgence prise au ralenti. Les mains ont parlé, le ventre a crié, les jambes ont camouflé la tristesse qui montait du sol, et le sol a rampé jusqu’au milieu du corps. Il n’est pas tombé à genoux. Il n’a pas pris entre ses mains la tête de JE. Rien n’a douté, rien n’a été suspendu, tout a su, toute suite, aussi vite qu’il le fallait, aussi vite qu’une urgence tenace vous menace d’un revolver sur la tempe. Il n’y avait personne pour dire à JE ce qu’il se passait vraiment. Il n’y avait aucun besoin de lui dire. Tout a été parlé dans deux gestes. C’était comme une normalité pour l’hôpital. C’était comme un rêve, un cauchemars et un ordinaire d’hôpital. Il a pensé c’est donc ça, c’est donc comme ça, pour de vrai. Rien ne disparaît du banal devant la mort : le comptoir en faux bois mélaminé teinte miel, le rouge à lèvre de la fille à l’accueil et le stylo dans la poche de la blouse, l’orchidée en plastique et le tube néon qui vrille ses rayons sous les paupières. Le corps n’a pas pensé. Quelque chose s’est retiré très loin, très profondément au dedans, et puis. Son corps s’est retiré dans les profondeurs de son corps. Il s’est assis, il a regardé ses mains, JE était dépossédé de tout, JE avait perdu. Les souvenirs des siestes de l’enfance et ce n’est pas le plus grave.

La voix s’était tue.

Le corps a parlé le corps a dit « il fait froid » et il s’est remis en marche. Sortir de l’hôpital et téléphoner. Du vide qui téléphone au plein qui en un instant deviendra du vide. Les autre JE qui vont perdre.

Il n’y avait plus personne pour raconter au dedans. Le fil n’était plus tenu par quiconque. L’existence n’était plus composée, le fil lâche à l’entrée du labyrinthe, et qui s’éloigne inexorablement. Nul aucun ni personne. Plus personne.

Ne reste qu’un corps morcelé et l’autre qui s’est retiré tout au fond. Une grotte dans le corps et le corps au dedans comme un ours qui dort. Personne pour le réveiller. Des grottes. Des grottes qui se meurent en silence quand les animaux hibernent. Tout le monde se tait. Tout le monde dort. Il n’y a plus voix. A peine des cavités vivantes, au fond des organismes mono-cellulaires qui subsistent en attendant des jours meilleurs. Ça palpite. C’est silencieux mais c’est vivant. C’est tout au fond.

C’est en dormance.

Que faire ?

Oui, que faire ?

A propos de Juliette Cortese

A tâtons dans la langue, Juliette Cortese essaie des trucs, essaie d’écrire, essaie d’écrier les phrases muettes de son intérieur dans une forme audible à d’autres. Elle ramasse les minutes libres et les colle ensemble pour bricoler des écritures (voir blog), et occasionnelles vidéo(écriture)s. Travaille à ce que l’écriture devienne un peu plus le travail des jours de semaines, aux heures de bureau : ateliers d'écriture et accompagnement, formation, analyse des pratiques avec l'écriture. Ecriveuse des dimanches et jours fériés pas chômés, mal-finisseuse aspirant à mieux, sinon pianiste obéissante au texte.

6 commentaires à propos de “#10 Personne”

  1. Yeah ! ce texte me fait penser à un état de sidération ; me trompé-je ? il est vrai que dans cet état, je n’est plus tout à fait je, il y a expulsion immédiate du sujet. j’ai du mal encore à saisir la proposition et ce qui peut en être fait… ta lecture enrichit l’interrogation…

  2. Les choses restent là dans leurs états inchangées et les JE eux passent et disparaissent. Peuvent-ils ces JE envisager de retrouver ce corps et tenir le fil qui un temps n’a plus aucun lien, ni de lieu pour apparaître.

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