[A la fin on ne sait toujours pas qui est la mère]

Enfin ! On s’amuse avec son visage, mais à la fin, on ne sait pas, on ne sait toujours pas. Parfois dans chercher il y a du jeu, parfois on cherche et puis on cherche et comme on ne trouve on s’amuse en route. On s’amuse de ce qu’on trouve à la place de ce qu’on cherchait. Par exemple on cherchait la mère et puis on a trouvé un bal de polypes et un visage à la cuiller. C’est bien. On peut s’en amuser. On peut s’amuser sans perdre de vue la quête, sans perdre l’essentiel de la quête, qui est de trouver la mère de la jeune personne. Ne pas perdre, c’est trouver. Et pour pouvoir continuer, continuer à comprendre une jeune personne, cerner ses origines, son origine, l’origine de son monde, entendre de quels bruits est fait le nid d’où elle vient, il nous faut trouver sa mère. On peut chercher parmi les femmes. A ce stade, toutes les femmes du monde peuvent être la mère de la jeune personne. Est-elle celle qui porte des oubliettes à ses oreilles ? Celle qui marche en ruminant sans bruit, sauf cliquetis de ses ailes ? Celle qui appuie sur le bouton et désespère l’ascenseur ? Celle qui marche et devient fumée de chemise ? Celle qui attend au bord d’une route l’arrêt brusque d’une voiture-cristal ? Celle qui porte un vieillard dans une baignoire et lave ses peaux même les plus fines ? Celle qui dérisoire le soleil et harangue les nuages ? Celle qui pleure et mouche dans son foulard en regardant ses mains tatouées d’écorchures nouvelles ? Celle, là-bas au fond, qui fait la queue pour acheter de la viande pour son fils ? Celle qui navigue à vue sur des océans de givre ? Celle qui sort seule dans l’espace et flotte main dans la main avec sa liberté sauvage ? Celle qui se libère en cherchant un autre logement pour elle et ses enfants ? Celle qui ne peut pas se libérer, elle est prise par quelque chose qui la dépasse ? Celle qui ne comprend pas, qui n’a ni force ni rage pour faire face aux enfants siens ? Celle qui n’a point de culpabilité mais des dents pourries et des cheveux emmêlés ? Celle qui marche avec les bras ballants et une raideur d’épaule ? Celle qui est enfermée et on coupe même les arbres pour ne pas qu’elle s’enfuie ? Celle qui passe l’été à l’isolement, qui ne peut plus parler à cause des pilules ? Celle qui connaît la clinique mieux que sa poche, qui n’a d’amis que ceux qui disent l’aimer et lui prennent tout ? Celle qui vomit de peur blanche et transit au lit mouillé ? Celle qui n’a pas fini de manger des serpents, qui en redemande alors qu’elle n’aime point ? Celle qui dit oui, qui dit oui, qui dit oui et jamais non ? Celle qui croit qu’elle est égale ? Celle qui flambe et se retrouve sans peau ? Celle qui saute ou croit qu’elle saute, et à la fin c’est la même mort ?

Celles-là sont toutes nos mères accablées, nos mères égarées dans des folies ou mortes de faim et de froid, nos mères au bord des chemins et dans le creux des ruisseaux, nos mères qui chantent et prêtes à tout pour vivre libre. La jeune personne est de cette lignée de femmes, mais elle n’a pas de mère attitrée, ou alors une dont la silhouette est trop fragile pour qu’on puisse s’appuyer dessus, une qui n’a pas supporté les remâchements piteux du père, une qui a voulu partir pour respirer plus d’air.

A propos de Juliette Cortese

A tâtons dans la langue, Juliette Cortese essaie des trucs, essaie d’écrire, essaie d’écrier les phrases muettes de son intérieur dans une forme audible à d’autres. Elle ramasse les minutes libres et les colle ensemble pour bricoler des écritures (voir blog), et occasionnelles vidéo(écriture)s. Travaille à ce que l’écriture devienne un peu plus le travail des jours de semaines, aux heures de bureau : ateliers d'écriture et accompagnement, formation, analyse des pratiques avec l'écriture. Ecriveuse des dimanches et jours fériés pas chômés, mal-finisseuse aspirant à mieux, sinon pianiste obéissante au texte.

7 commentaires à propos de “[A la fin on ne sait toujours pas qui est la mère]”

  1. j’aime beaucoup la façon dont tu glisses du visage aux « celle » : ce que tu dis, l’amusement de trouver ce qu’on ne cherchait pas, le laisser surgir ce qui demande à surgir et qui surgit à notre insu, la nécessité (tout de même) de garder le cap, de ne pas dévier du « projet », etc., la manière dont tu dis toutes ces choses, très simplement dans le fond, eh bin, ça renvoie, pour moi, tellement à l’écriture, à notre bras de fer avec écrire… du coup, les « celle » comme quête d’une silhouette qui échappe (je trouve) « marchent » très très bien ! youhou ! grand bonheur de lecture, ça ! biz biz à toi !

  2. ben moi j’aime bien, je trouve que ça s’enchaine bien le début avec le visage puis avec les celle qui, et puis surtout, ce que j’aime, c’est cette quête d’identité qui fait vraiment écho pour moi.

    • Merci merci ! Oui, en pleine quête d’identité effectivement, pour une mère et une jeune personne dont on ne sait pas qui elles sont, et elles ont bien besoin de nous, sans doute, pour en savoir quelque chose… Bises !

  3. J’aime bien aussi ta façon de nous leurrer d’un ton joyeux et anodin et puis on te suit et tu nous devies et peu à peu avec toi à courir à leur suite de celles qui marchent qui voudrait ailleurs qui ombres et enfin le final très réussi et étonnée du parcours que tu nous as fait faire. Merci

    • Merci Anne. Le parcours du lecteur, c’est bien là ma question… Dans l’après-coup des textes trop fragmentaires, c’est compliqué pour moi de retisser un parcours cohérent, m’y suis esquintée plusieurs fois. Alors j’essaie cette fois, de construire un tout en direct… On verra si ça marche !