A#1 | Zones de jeu

La couverture à carreaux se déploie, et voilà le pré, les peupliers se dressent d’un côté, au pied desquels la rivière, la Molle, file et disparaît dans le bosquet, balancent leurs têtes, et les palisses tout autour, de l’autre côté le ruisseau sans nom, son passage à gué pour Margot, la dernière vache, elle boit le nez dans l’eau et ses bouses presque et ça fait une petite vibration dans les narines, quelques mètres plus haut le pont de bois, un tronc d’arbre sans écorce, à moitié pourri, le champ de maïs sur l’autre rive où l’on s’enfonce à corps perdu comme dans un labyrinthe, et Attention au fil, à pas t’faire fisser ! mais on s’enfonce, on court les mains devant, les feuilles frémissent, certaines cassent et attention, ça va couper.

Un vieux mur et son pauvre tas de sable. Ce vieux mur gris, quelques taches brun verdâtre, parfois des traces bleues de bouillie bordelaise, décrépi ici et là, qui fait doucement ressortir son ossature de pierres. À son pied ce tas de sable. Il y a toujours ce tas de sable, tantôt roux, grossier, tantôt blond et fin, qui monte et qui descend, qui fait le roc, le pic parsemé de tunnels et de voies escarpées, et puis s’arase, ne forme plus qu’un drôle d’atoll, deux ou trois ponts de sable qui ne tiennent pas la journée de pluie. De temps en temps, une bâche noire et quelques tuiles par-dessus pour le protéger. La même bâche noire, étendue sur ce tas qui n’en est plus un, dont se sert le père Fissou pour battre les haricots secs à l’aide d’un fléau, pour les faire sauter, danser, virevolter, avec cet outil, ce geste, ce rythme d’un autre temps. Il y a toujours eu ce tas de sable. Il y est encore. Il y a toujours sa trace grise et brune. Il est là, dans le mur, dans la pierre. Ombre fantôme.

Le figuier. La balançoire. Le figuier et la route qui passe derrière. Son goudron beige. Rêvant du temps où elle était encore chemin. Le figuier et la balançoire dessous qui écarte en grand ses pattes bleu ciel. Le soleil ne passe pas, ou à peine. Tu vas tomber… Et on va d’une branche à l’autre sans toucher le sol, pour se suspendre à la balançoire, à la balancelle, au milieu des grandes feuilles et de leurs fruits. La chair blanche et sucrée, on en veut encore. La balancelle à grosses fleurs qu’on fait grincer. Des fleurs des champs. Nathalie ? Nadia ? L’ombre du feuillage, ça tranche. Les figues au sol, violettes, pourries. C’est âcre. Ça grince.

La maison isolée, au bout de la cité, la maison inversée, symétrique de l’autre à gauche, par symétrie axiale et l’axe c’est le petit chemin de cailloux part sur la gauche et ça qui crépite, pour aller dans la rue parallèle, dans le cœur de la cité, rue Verlaine, ça crépite même si l’axe part de travers, tire à gauche, et la maison des copains à droite, inversée par symétrie centrale, le point quelque part au milieu de la clôture, du grillage vert foncé au bout des jardins, pas loin du portail, ou alors une simple translation d’une rue à l’autre et rotation d’un demi-tour, et c’était la même maison, la même disposition, mais dos à dos, mais surtout leur maison à eux, les copains, Brigitte, Frédéric, Muriel et Jean-Marie, Hervé, elle était pas isolée, elle touchait d’autres maisons, d’autres pavillons de la cité, c’était des maisons jumelles, et ailleurs parfois triplées, quadruplées, à la chaîne, à l’inverse, moi, la maison était isolée, la chaîne était rompue, avec le petit chemin à gauche, qui crépite quand on se court après et qui part à gauche, et qui continue dans l’autre zone de la cité jusqu’au chemin blanc qui les sépare et un terrain vague, et un autre chemin à droite, gravillons rouges, qui longe la cité, qui la délimite, monte vers la grande route, vers le canal et puis les champs derrière et puis la centrale nucléaire en construction au bord de la Loire. La petite maison, sa haie verte, l’allée qui crépite, le toit rouge brique, les murs crème au crépi qui pique. La maison isolée, 26 rue Baudelaire.

Ce tas de terre de l’autre côté de la route, de grosses buses en ciment à son pied, en tous sens, on passe dedans, on saute de l’une à l’autre, on passe par ici, on ressort par-là, Déjà là-haut ? une ombre dans le soleil, redescend à toute berzingue, sur le cul, dans la poussière, ça fait une trace sur le flanc de la montagne, une ligne droite, C’est quoi ton nom ? on se saute dessus, on se faufile dedans, on ressort côté crête, on remonte, on court, on rit, on crie, T’arrives d’où ? on saute, on glisse, sur le cul, sur le dos, sur la trace des autres dans la même ligne, dans la poussière et dans les grottes.

Un embranchement en pleine côte, des levées de terre. D’un côté les premières lueurs du jour, de l’autre la masse d’ombre du bois de Balzac. Le petit panneau qui penche, chez laheux / chez robert. Dans le coteau d’en face, les lumières du village inondent la nappe de brouillard qui l’enveloppe. Le car scolaire ronfle. De plus en plus fort. Ses feux sculptent la brume. L’herbe un peu haute, la rosée brillante. L’air vif. Buée.

  1. « paragraphes autonomes, indépendants, à bords fixes, et qui ne renseignent ni sur le lieu ni sur les personnes, existant strictement comme images flottantes et séparées — trois ou cinq de ces images, non pas détachées çà et là dans le souvenir, mais associées à un temps et un lieu précis — trois ou cinq de ces images flottantes, rémanentes, émergeant d’un souvenir lacunaire, mais susceptibles de revenir aussi traverser les rêves — des éléments dynamiques, grossissements, déplacements, comme une suite d’éléments mobiles. » — Les tirets ne sont pas de f, il faudrait y voir des points de suspension entre crochets pour signaler la coupe, mais les fragments sont dans le désordre. Comment signaler la coupe et la redistribution en amont et en aval ? Des slashs et anti-slashs ?
  2. Comme dans les boules à neige. — L’image semble idiote, mais allez savoir comment ça peut quand même aider. Un paysage qu’on secoue, qui ne bouge pas plus qu’il n’était avant, sauf la neige, signe de vibration tout autour, une force qui retombe petit à petit, qu’on recueille flocon après flocon.
  3. Se faire fisser : se faire piquer par des insectes ; ici, par le fil délimitant le pré des vaches, électrifié par une batterie. Ça surprend toujours et on fait vraiment plus attention quand il faut repasser entre les fils.
  4. f, vidéo : « c’est dans le fait d’aller chercher, d’aller chercher le fragile, et de lui garder cette instance, d’énigme… de précieuse, présence, mais qui n’explique rien, qui n’explique pas vous […] ça se fabrique pas, ça s’accueille. »
  5. Trois fragments d’abord pour un même lieu, ou une même zone, à l’échelle d’un village, à et celle de la prime enfance. Quelque chose comme ça.
  6. Trois auraient suffi, mais un autre lieu s’impose. Un autre monde, je crois.
  7. J’ai déjà parlé de tout cela dans les cycles d’atelier précédents. Alors pourquoi y revenir ? Parce que : d’une part, d’un cycle à l’autre, l’écriture n’est peut-être pas ce qu’elle était et la façon d’attaquer ou d’accueillir les mêmes éléments peut être foncièrement différente — avec un peu de chance, la dualité attaquer/accueillir, entre autres, n’aura plus vraiment de sens — ; d’autre part, ces mêmes éléments autour desquels on revient, on gravite, sont peut-être au carrefour de nouvelles pistes, d’éléments inconnus, de mots surprises ; enfin… j’ai mangé ce que je voulais dire — ça m’apprendra à faire, défaire, refaire, bricoler et en fait “surfabriquer” mes phrases avant d’avoir dit tout ce que j’avais à dire.
  8. Entre la maison isolée et le tas de terre, une route. Le monticule est resté là quelque temps, quelques jours peut-être. La maison existe encore.
  9. L’arrêt de bus n’était pas prévu, mais il marque une nouvelle étape, un autre temps, un peu comme le pré initial. C’est d’ailleurs un retour dans la même zone. Mais s’agit-il vraiment des mêmes lieux ? Le pré, d’ailleurs, à ce moment-là, n’a plus grand intérêt. Ce n’est jamais qu’un terrain vague, sans la vache.

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