autobiographies #02 | voisins

Les doigts boudinés, rond de visage, des croquenots la semelle fendue, décollée, son pantalon côtelé brun trop serré pour un ventre potelé, l’œil clair, un paletot de toile bleue et deux ou trois couches de gilets et de pulls dessous. On le croisait toujours du côté du chemin qui longe la rivière et remonte vers la fontaine. Là, un peu plus loin, dans un bosquet, on apercevait son estafette rouge et jaune, couverte de lichens, montée sur parpaings. D’où il venait, comment il était arrivé là… mais c’est comme s’il y avait toujours été. Il rejoignait mon père dans le jardin et bavardait un peu. Et puis il passait le pont et remontait dans le bourg, les mains jointes dans le dos. Il s’installait au carrefour, restait assis sur les marches du monument aux morts. Il redescendait. Crachait du haut du pont. Mon père, peut-être, sait d’où il venait, ce qu’il avait fait avant d’en arriver là. Rougeaud, claudiquant, titubant. S’emmêlant les pattes dans la canne. Et on le voyait plus pendant un bout de temps. Quand il reparaissait, c’était avec un coup sur le crâne, le genou ou le pied enflé, la main bandée, le dos en vrac. Il y avait toujours un pet quelque part. Et ça sentait, ça sentait. Mon père se souvient peut-être comment il s’appelait, le vieux Nounours.

Claudette n’a jamais eu de dents. Quand elle souriait, ça lui fendait vraiment la gueule. À se demandait si elle ne grimaçait pas comme pour se mettre à pleurer ou pousser un cri de voix de fausset. Ah… il est mignon ton fils hein… ? il est mignon hein… ? Sur la tête, une tignasse épaisse, raide, toujours fichée d’une frange courte plus ou moins droite. Aux pieds, des bottines hiver comme été, rouge, vert, bleu, gris, orange, noir, chaussettes jusqu’aux genoux. Un tablier à fleurs. Un gilet à grosses mailles, ocre ou anis, un manteau de ski flashy, ou trois boutons ouverts et un soutien-gorge gonflé de sueur. En fin d’après-midi elle promène le chien, elle passe devant la maison, elle repasse derrière la maison, un moment après elle passe en haut, puis en bas. Eh… c’est qu’il est gentil le petit chien hein… ? hein… ? Dans la journée, elle ne s’occupe pas du jardin, ce n’est pas elle qui s’occupe du jardin, mais son mari ou les filles. On l’imagine devant sa télé, à se lever sans cesse et dérégler toujours plus l’antenne d’intérieur pour voir la fin d’un rêve dans une série à l’eau de rose, un documentaire animalier ou une émission comique vite oubliés. Mais maman l’a encore aperçue remonter vers Balzac. Oh… elle dira que c’était bon les champignons hein… ? Il y avait toujours une voiture garée plus haut, au coin du bois.

Yves se faisait toujours couper les cheveux, ou ce qu’il lui en restait, par mamie Dada chez Mamie Lulu, qui possédait une tondeuse mécanique. Le béret sur la table. On ne l’entendait pas, il avait toujours le sourire. De grands yeux bleus et des paluches comme ça ! Il allait et venait d’un champ à l’autre, autour du hameau, muni d’une cognée, faucille, d’une serpette, d’une cisaille, d’un coutelas. On savait quand il passait aux claquements des galoches sur les cailloux. Le soir, à la débauche, la roue à eau tournait, le métal glissait, crissait sur la pierre, avec une sorte de hoquet.

Le petit voisin, de l’autre côté du chemin de cailloux, c’était chemise col pelle à tarte, pull trop juste, pantalon patte d’eph. Petite moustache noire, cheveux en bataille pour crâne dégarni. Petit et frêle. Nerveux. C’était le seul de la cité à ne pas travailler à la centrale. Il était boucher charcutier quelque part. Il parlait vite, on ne comprenait pas. Il répétait, on ne comprenait pas. Il répétait. Peut-être lui aura-t-on souvent répété les choses depuis sa plus haute enfance. Il ne comprenait pas. Alors on répétait, on répétait. Ses parents, ses instits, ses patrons. Sa femme. On répète encore. Mais il ne se laisse plus faire, il a écouté ce qu’on répétait, il a appris à répéter, il a gagné en répondant. Il parle vite et n’hésite pas à répéter, répéter. Même si, à force de répéter, une fois, deux fois, trois, il ne comprend plus ce qu’il voulait dire. Alors du coq à l’âne il répète ce qu’on lui a dit. On ne comprenait pas. Il était boucher charcutier, pas à la centrale. Ses petites filles agrippées à son pantalon pattes d’eph s’appelaient Linda et Aurélie.

Fée qui rit. C’est à ça que faisait penser son nom dès qu’on le prononçait. À une vieille fée qui riait. On passait le voir au camping de temps en temps. Il sortait une table et des pliants de la caravane, l’apéro, deux Ricard dans des verres à whisky, des glaçons dans un bol fendu, une grenadine dans un verre de cantine, cacahuètes, bretzels et Une p’tite paille pour le p’tit Papaille ? On parlait boulot, de l’un, encore en retard, de l’autre qui ne comprenait rien, de la porte blindée qu’on n’arrivait pas à caler, paumelle vrillée, de l’étincelle du gars qui soudait dans la tour, en plein dans le pot ça a flambé direct et Oh ma peintour’, ma peintour’ ! Et on avait droit à un numéro de jonglerie, avec les verres vides et la bouteille, les pliants, des outils de la caisse qu’on lui rapportait, ou ses couteaux. Ses grands couteaux. Un coup en plein dans l’arbre, un autre en plein dans le manche, et tout sourire en coin C’est grâce à la guerre ça.

Le père Solange, réveil à quatre heures et demie, pisser dehors, avec la pluie c’est devant la porte, dans la haie, se laver la figure à l’eau froide, savonnette rose et gant de toilette rêche dans le cou, serviette blanche devenue grise, la cafetière émaillée, écaillée, sur le feu, la radio, un grand bol, une demi-baguette pour deux tartines de beurre salé, du café, une troisième, serviette à carreaux rouge, bleue un jour, verte une autre semaine, du café, arrière-cuisine, la clé dans le placard, le hangar et la porte coulissante, la porte du car et Chauffe Marcel ! du café, une fois, encore une fois, le cul sur la gazinière, ou la table, ou le rebord de la fenêtre, ou l’échine contre le coin du frigo, un œil sur la radio, le hangar, le car qui ronronne, on coupe, du café une dernière fois, la radio on tue, le fauteuil, le journal, une heure et En voiture Simone ! Il fait encore nuit.

  1. Pour une fois, cette première note arrive bien après le début du texte. À l’ancienne.
  2. Un portrait par jour, maximum. C’est que je ne souhaite pas effectuer le portrait de mes proches et il me faut du temps pour savoir qui, alors, et quoi, parce que les souvenirs sont plus ténus. Et comment. Comment en effet parler du père Gouban(d.t), dont on disait qu’il n’avait pas la lumière à tous les étages ? Qu’est-ce qui le faisait dire ? Est-il possible que l’écriture le reproduise ? Peut-elle le retourner contre cela qui le faisait dire, contre ceux qui le disaient ? Et moi qui le croyais ?
  3. Les personnages ne sont pas directement liés aux paysages précédents, mais ils gravitent autour, appartiennent au même univers.
  4. Dans Demande à la poussière, on trouve dans le septième chapitre (j’en suis au neuvième) une série de petits portraits jetés comme ça, presque au hasard, du genre : « Maintenant, c’est le gars de Memphis qui me revient. Je ne lui ai jamais demandé son nom et il ne m’a jamais demandé le mien. » C’est un des portraits qui m’a inspiré le coup du voisin qui ne cesse de se répéter. Je ne m’en souvenais pas, et je ne sais pas si, en effet, il se répétait. Mais l’association est là, qui sait quelle part de vérité elle contient, sinon dans la réalité passée, du moins dans celle de la présente écriture ?
  5. J’avance en tâtonnant. Au début, mes personnages sont clairement identifiés, de corps et de nom. Et peu à peu, ça devient plus flou. Les actes, les noms, manquent, et l’imaginaire prend le relais. Le père Solange a existé, mais j’associe son nom à un autre homme qui lui ressemblait, et dont je ne sais rien de la vie, si ce n’est que je prenais son car pour aller au collège, au lycée.
  6. C’est drôle cette façon d’associer d’autres personnages, plus proches de moi, en arrière-plan. Et là aussi, d’un portrait à l’autre, la parenté s’éloigne, s’épuise dans un de mes surnoms et dans des noms figés par de fameuses expressions. C’était quoi déjà le principe de l’exercice, selon f : « ce qu’on porte en nous-même de cette figure, et qui la résume ; un événement distinct qui a été déterminant dans la vie de cette personne et qu’on lui associe à jamais ; un geste ou une situation récurrente, qu’on saisit dans son recommencement… » Et alors que viennent faire les personnages d’arrière-plan, mais plus proches de moi, là-dedans ?

4 commentaires à propos de “autobiographies #02 | voisins”

  1. Merci pour toutes ces petites portes ouvertes dans toutes ces possibilités de vies et d’histoires. Mention spéciale pour le voisin qui répète, mais surtout pour la construction, la phrase et la tournure qui glisse tranquillement du Il au On et qui, à force de répétition nous permets presque de le rencontrer.

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