autobiographies #03 | le lierre par la queue

C’était dans la serrure. Un petit brin, une nervure ou un vaisseau vert clair, et des feuilles minuscules, naissantes, en forme d’étoile. Comme une petite queue verte qui serpentait. Ça ne bougeait pas, c’était là, agrippé au bois pourri de la porte, mais ça cherchait bien à serpenter, à s’entortiller insensiblement. À son rythme, photosynthétique, autotrophe.              Par le trou de la serrure, rien. Juste une espèce de jungle végétale. Un entrelacs de tiges, de branches, de feuilles. Des épines. Et la meule à émoudre ?                            Cette petite queue de lierre d’un vert encore tendre, dans la serrure. Ça voulait sortir maintenant. Mieux que la clef perdue, et de toute façon inutile, ça passait, ça poussait dans la serrure. Ça allait bientôt pousser sur toute la porte. La recouvrir. L’absorber, la porte alors toute en feuilles. Et le mur, alors. Le vieux mur décrépi, lézardé, au pied herbeux, mousseux. De grosses touffes d’herbe, aux tiges coupantes. Et ça pousse aussi, ça s’insinue, sous la porte fendue, rongée.                            Pour ouvrir, ça coince. Un coup d’épaule, et ce sont des feuilles et des tiges aériennes qui se dressent là, s’avancent, donnent un coup d’épines. Toute la grange est envahie. Du lierre, des ronces, des orties, des berces, des arbustes, du frêne peut-être, et même un arbre. Un beau pied. Comme s’il était là depuis longtemps déjà. Il est vrai que le temps passe. Un pied d’arbre couvert de mousses et dans lequel grimpe le lierre. C’est un sureau. La tête dépasse la toiture depuis longtemps effondrée. Absorbée. Un grand pied de sureau dont les branches, par-dessus les murs, retombent en grappes de minuscules fleurs blanches, en corymbes aux reflets verts. Et d’autres plantes, certainement, dans cette jungle qui, au fond, avec la haie d’orties et les grandes berces, semble monter à hauteur d’homme.                                 Il y avait aussi, dedans, tout un peuple fourmillant d’insectes, de fourmis, de criquets, de mouches, de taons, de larves, de gendarmes, de punaises, de guêpes, de frelons, de sauterelles, de mantes religieuses, de pucerons, d’aoûtats, de chenilles, de papillons, etc. Et plus haut dans les branches, quelques oiseaux de passage, aux aguets. Des champignons. Mais je n’ai rien vu ni entendu. J’y songe, c’est tout. — Combien de lieux de cette nature ? Combien comme ça, comme la vieille grange, à l’abandon ? Ailleurs, on n’aperçoit même plus le ciel. Ailleurs, l’artère centrale du lierre est si grosse, si dure, si haute sur son mur, et si ramifiée, que la liane fait de l’ombre aux arbres. Comme si elle en était devenue un à part entière. Avec le mur, invisible, elle a trouvé son sol. Elle a gagné une ossature où fixer, ajouter, multiplier par divisions successives, ses veines arborescentes, luxuriantes. Mille et une feuilles sur toute la surface du mur. Mille et une lianes de toutes tailles ancrées dans le crépi, entre chaque pierre bientôt descellée. Comme si chacune devait en être recouverte, comme si chaque pierre devenait cellule ou noyau inerte, fossile, d’une pelote ligneuse pour on ne sait quel tissu, on ne sait quel système de feuilles, de cœurs verts difformes, limbes foncés, nervures claires, et l’ombre pour interstice.                   J’aimais bien, après avoir couru, m’allonger sous les branches du grand frêne et observer le ciel à travers la dentelle du feuillage et les peupliers frémissants, à côté, qui balançaient la tête. J’aimais bien aussi monter me cacher dans le magnolia, m’avancer le plus loin possible sur sa grosse branche, qui pliait, se balançait, et mettre le nez dans les fleurs blanches, ces grands calices aux reflets roses. Le beau magnolia, qu’on a abattu.                                               À quelques pas, le long du mur, sous les feuilles et les épines, un bidon de lait. Gris, mat, même pas rouillé. Et la meule à émoudre ? La meule la meule à eau, qui tournait dans un réservoir ? Quand on tournait fort la manivelle ça éclaboussait. Elle se trouvait plus loin, contre l’autre mur, celui qu’on ne voit pas. La masse végétale, derrière la porte, pousse fort. À croire que les lianes et les ronciers se sont encore étoffés, se sont entrecroisés pour former une trame solide. Et impossible de passer la tête sans courir le risque de se voir coiffé d’une couronne d’épines, et quelques mûres sèches, amères.

  1. Zut ! Tout affairé avec la fin du dernier long texte du cycle d’écriture Progression, et le début du dernier du cycle Faire un livre, je n’ai pas pris le temps d’ouvrir un fichier pour saisir au vol ce que pouvait m’inspirer une écriture végétaline. En fait, je ne me suis pas aperçu, entre les deux autres textes, que celui-ci poussait dans l’intervalle. Et au moment où je me suis décidé à me mettre au travail, c’est comme si c’était déjà fait, je n’avais plus qu’à recopier. — Bien sûr j’exagère un peu niveau travail. Mais au niveau des notes, je sèche vraiment.
  2. Allez, puisqu’on est dans le genre autobiographique, je peux quand même indiquer que cette grange offerte aux plantes rudérales, je ne l’ai jamais connue fonctionnelle. Du moins pas avec des vaches. Tout ce à quoi je peux l’associer, n’ayant que de vagues souvenirs depuis la prime enfance, ce sont les outils, les instruments, les appareils et petites machines mécaniques ou électriques de mon père mêlés aux vieux outils ruraux de son grand-père, papi Roger — dont la meule à eau. C’était moins une grange qu’un atelier.
  3. Et aujourd’hui, c’est une ruine. Même sur Google Maps et Géoportail, on n’aperçoit que la végétation. Il faut utiliser le mode street view pour apercevoir le mur, et voir comment il s’est lentement dégradé en remontant le temps de la vignette.
  4. La meule à eau : c’est la deuxième fois que je la mentionne : je devrais penser à lui prêter une attention toute spéciale. — Il est donc là, mon objet à inscrire dans l’ordre des choses avec Francis Ponge et les autres !
  5. Bon ben voilà, un petit texte, une poignée de notes. Quelques retouches, le titre : voilà !
  6. Et la question de l’animalité. C’est vrai qu’on est habitué, peut-être à cause de Linné, à distinguer, classer, séparer strictement les choses, au moins en trois grands règnes dans l’imaginaire courant : le minéral (qui n’en est pas un), le végétal et l’animal — l’homme, bien sûr, ne s’inscrivant dans aucun d’eux, pas même l’animal ; l’homme relève, bien sûr, d’une catégorie à part, d’un super-règne, ou d’un règne hors catégorie, bien sûr — ; en sept règnes, ou clades, dans la classification actuelle — les archées, les bactéries, les protozoaires, les chromistes, les plantes, les champignons et les animaux (l’homme fondu dedans). Mais, si l’on veut bien se placer au seul niveau de la vie, qui traverse toutes les catégories de règnes ou de clades, au niveau de ce que ce mot en apparence si simple, si évident, peut signifier, moi, je me demande s’il ne s’agit pas toujours d’animalité d’un bout à l’autre de la chaîne étoilée du vivant, dès le départ dans ces mille et une infimes arch.é.es, au moins comme une finalité en puissance, en songe peut-être.
  7. J’avoue : entre le sureau en fleurs et les mûres passées des ronciers, les saisons se superposent.
  8. Un bloc-paragraphe avec des trous, parce que ça pousse plus loin qu’on aurait cru, d’un seul coup mais après une pause, parce que ça pousse autrement, bizarrement, ces gourmands, et ça suit son cours à peu près normal quand même, après. Bref ! c’est le principe du rhizome, c’est pas nouveau, et voilà un auteur en Monsieur Patate.
  9. À tel point, le songe, que, repensant au couple animus-anima, de Gaston Bachelard, je rouvre La Poétique de la rêverie et tombe sur ce mot, si réaliste : « Lire, toujours lire, douce passion de l’anima. Mais quand, après avoir tout lu, on se donne pour tâche, avec des rêveries, de faire un livre, c’est l’animus qui est à la peine. C’est toujours un dur métier que celui d’écrire un livre. On est toujours tenté de se borner à le rêver. »

4 commentaires à propos de “autobiographies #03 | le lierre par la queue”

    • Aïe ! Pour une fois que je mets de la couleur : faute de goût ! Je devrais penser m’inscrire à l’atelier La Barbouille, à Jonzac. — En même temps, toutes ces nuances de vert au milieu des ruines, quand la nature reprend vraiment ses droits, au-delà du tableau romantique c’est un peu l’effet que ça fait : moche, écœurant. — Promis, je reviens au noir et blanc la prochaine fois.

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