ALLÔ

Je ne serai pas interpréter clairement ce qu’il se passe. Emmené par une nécessité, je me dirige vers une cabine téléphonique, la plus proche de la place où je me trouve. Comme si, exprimer un état qui surgit m’est impératif. C’est encore l’époque des cabines à pièces. Je fouille dans mes poches, en sors toute ma monnaie. Personne autour pour l’instant, j’y vais :

Oui, allô. Je voudrais parler à Salomé. Patientez, je vais voir si elle peut venir prendre la communication. Merci. Allô. Salut Salomé, c’est Rudy. Je ne te dérange pas, tu vas bien ? Oui oui ça va. Tu as de la chance de me trouver, j’étais sur le point de sortir. T’appelles pour quoi ? Eh bien, parce que tu sais, on s’était dis d’ici une semaine, il faudrait…Oui oui mais en vérité ça n’est pas si évident. À se laisser prendre par des conjonctures, ça n’est jamais évident. Écoute moi Rudy, l’espace et le temps n’y sont pas, ce n’est pas le moment. Seulement là je suis à côté de chez toi, je me suis dit que je pourrais en profiter pour te proposer de me rejoindre. Le problème ne se trouve pas là. Il est où alors ? Laisse, on verra plus tard ; tu téléphones d’où ? Depuis ce matin je me trouve à Point à Pitre, sur la place de la victoire, tu peux venir, je t’attends. Non je te dis je peux pas. Ah mais c’est vraiment trop bête. Ce soleil dehors, j’étais il y a deux minutes dans le petit kiosque, je regardais les gens passer. C’est à ça que je retourne, ne laisse pas la situation comme ça. J’ai besoin de percevoir ta démarche, la venue du lointain jusque sous le kiosque, je voudrais te découvrir sortir de sous les arbres. Alors, tu m’appelles d’une cabine ? Oui. Tu vois la prison ? Oui. Ils vont la détruire. À la place il sera construit, le palais de justice. C’est inquiétant la justice lorsqu’elle te tourne autour. Lorsque tu sors du marché, le soir. Tu sors et tu tombes sur la prison avant sa destruction, la justice n’est pas loin, t’as peur. Aller vas-y Salomé, c’est le bon moment pour nous retrouver. Non, il faut que tu m’écoutes, je peux pas ? Tu peux pas ou tu veux pas. Je veux pas oui c’est vrai. Merde alors, dis la vérité, tu caches la nature de ton propos. Tu répètes je ne peux pas et encore je ne peux pas, mais en fait il faut comprendre, je ne veux pas. Tu te calmes, tu parles pas comme ça, je vais raccrocher, ça ne sert à rien de continuer. Ce qui s’est passé un jour n’est plus d’actualité. Il t’as dit quoi ton père, il ne veut pas laisser sa fille fréquenter un gars comme moi. Non, ce n’est pas ça. Et puis t’es un gars comme tout le monde. Non mais tu comprends. En tout cas, si c’est pas ça, explique toi. Il faut qu’on arrête. Je t’aime bien mais les jeux sur la plage, notre histoire passée, le soleil qui tape et qu’on offre à nos corps, c’est pas pour moi, ce n’est plus possible, je ne vais pas te rejoindre aujourd’hui, ni demain. Tu es vraiment trop bête. Tu as qu’à reprendre ton avion, je ne vois que ça, il n’y a plus d’autres choses à envisager, ciao mon amour. Nous nous sommes aimés pourtant ? Oui.

On est en 1990, nous ne pouvons rien dire et rien faire, il faut attendre plusieurs dizaines d’années avant de connaître la bonne chose à entreprendre. Il faut aussi laisser passer des catastrophes, tomber et se relever. L’avion avec son vol est programmé pour le 17 aout, ce sera bientôt le début de la chute…enfin d’ici je te pensais comme le remède. Contre quoi ? Le sortilège des nuits, la mer qui se retire, le bruit profond qui absorbe le destin, qui coûte, qui coûte très cher. De là je vais rappeler. Non.

Allô, allô, parle moi. Y a un silence dans l’appareil. Personne dans les alentour, il fait nuit. Les années vont-elles se dépenser comme ça. Je rappelle.

Allô, mais parle moi, dis quelque chose, merde où chiotte.

Ici on va détruire ce qui est en place, ce qui incarcère pour y élever la justice. Ici je suis un sac d’os et de chair. Dis le que je suis de la bile et des substances périssables qui ne passent plus, ne s’entendent plus. Ces substances s’affirment, elles me disent, je suis à toi. Alors, allons déambuler sur le damier de Morne-à-l’eau. Je te propose que nous allions découvrir ces cases noires et blanches, multiplication d’affirmation en chaîne, contre la perte et pour le temps retrouvé, par la porte ouverte.

Allô, je n’entends plus rien. Un peu à l’écart de la place de la victoire, avec son kiosque. Il y a des cris. Ils vont détruire la prison et y édifier la justice.

Allô, il y a du monde autour de la cabine, il me faut maintenant laisser la place. Enfin, il faut toujours laisser la place à quelque chose. Au début du vingtième siècle, Marcel Proust écrit, À la recherche du temps perdu. Au début du vingt et unième, après un acte inimaginable pour nos consciences, de son côté, Philippe Lançon, afin de caractériser son époque, reprend la formulation de Proust et avance, À la recherche du temps interrompu. Je trouve ça tellement puissant, l’impressionnisme du dix neuvième siècle, semblant tout à fait ouvert à l’expérience intérieure, et le temps interrompu, qui semble lié l’absence de sens, façonné par la mondialisation, venant achever le tout technique.

Allô, on ne se parlera donc plus ?

A propos de Rudy Brindamour

J'aimai le désert, les vergers brûlés, les boutiques fanées, les boissons tiédies. Je me traînais dans les ruelles puantes et, les yeux fermés, je m'offrais au soleil, dieu de feu.

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