[Alors la jeune personne est allée voir Mireille]

C’est la jeune personne qui raconte. Elle raconte qu’elle est allée voir Mireille I…., Mireille I…. dont elle avait lu les livres à la fin de son adolescence – d’un sourire elle ouvre une parenthèse, c’est-à-dire il n’y a pas très longtemps. Elle est allée voir Mireille I…. alors que cette dernière venait tout juste d’avoir un accident d’ascenseur dans un hôtel autrichien. De retour de Prague où elle était allée chercher le fantôme de Kafka, Mireille faisait escale à Vienne pour visiter le musée de l’Albertina. La jeune personne avait osé appeler Mireille juste avant son départ pour l’Europe de l’Est.

– Je lui ai dit je n’ai aucune raison de vous appeler.

Mireille lui avait donné rendez-vous pour prendre le thé, une après-midi, peu de jours après son retour de Prague. Et puis il y avait eu cette pause à Vienne, l’hôtel Kaiserin Elisabeth, l’arrivée le premier soir, et au matin, bon pied bon œil, Mireille partait pour l’Albertina quand l’ascenseur s’était décroché, il ne restait que deux étages à descendre, le gros groom était tombé sur elle, amortissant en partie la chute à la manière d’un airbag, mais lui broyant au passage une cheville et deux vertèbres. A peine réveillée de son opération, Mireille avait pensé à la jeune personne, avec une sorte de tendresse filiale lui avait écrit un message pour reporter le rendez-vous, ce serait deux jours plus tard, ce serait à l’hôpital finalement.

– Les imprévus parfois… J’ai eu cette chance de l’accident.

La jeune personne marchait le long de l’avenue de la République, elle allait descendre dans le métro quand Mireille l’a appelée pour lui demander de lui apporter du « gruyère » parce que la nourriture servie à l’hôpital était immangeable. La jeune personne s’est retenue de la reprendre, on ne dit pas gruyère, on dit Comté, puis elle a fait demi-tour pour entrer dans une épicerie bio à l’angle de la rue Oberkampf, le Comté était cher mais il fallait bien combattre l’ostéoporose, contribuer à réparer les os de l’autrice, ça n’avait pas de prix.

– C’était une drôle de coïncidence, le gruyère et moi.

A la Pitié-Salpêtrière, la jeune personne avait des pensées étranges en entrant dans les lieux ordinaires de l’hôpital, se disait je vais voir Mireille I… à l’hôpital, c’est une chose intriguante, il y a quelques mois encore jamais je n’aurais osé, je n’aurais jamais osé simplement imaginer lui téléphoner et aujourd’hui je lui apporte son gruyère. Elle dit quand j’ai ouvert la porte de la chambre l’intimité de la situation m’a giflée en pleine figure.

– On n’est pas préparé à ça avec les gens qu’on lit.

Mireille était allongée sur le dos sur un lit d’hôpital, très à plat et immobilisée par un corset a-t-elle dit en saluant la jeune personne, je ne regarde que le plafond. Il y avait dans la chambre deux hommes d’une soixantaine d’années. L’un empestait l’alcool, l’autre avait un catogan jaunâtre et un chapeau. Ils tournoyaient dans la chambre comme deux chameaux boiteux, et, devisant gaiement, faisaient rire Mireille. La jeune personne était un peu gênée, elle a regardé par la fenêtre un homme dans la cour de l’hôpital qui tirait une poubelle de la main gauche en fumant de la main droite, il portait une combinaison de sécurité à bandes réfléchissantes. Elle l’a vu, du dessus, se débarrasser de la poubelle avec un geste ample, refermer le local et se tourner vers une femme en blouse blanche qui s’apprêtait à allumer une cigarette. Avec élégance l’homme en combinaison a tiré de sa poche un briquet et s’est précipité juste à temps pour allumer la cigarette de la femme qui alors riait.

– La scène était d’une grâce sans nom et n’avait presque pas de spectateurs.

Les deux hommes sont partis, Mireille a invité la jeune personne à s’asseoir près d’elle sur la chaise, et, toujours en regardant le plafond, lui a demandé de lui donner du « gruyère ». Elle a du aller dans le couloir demander aux infirmières si elles avaient un couteau, elle a découpé des morceaux de fromage sans avoir échangé plus de trois phrases avec Mireille I… qui semblait fatiguée et mâchait consciencieusement chaque morceau avant d’avaler. Elle regardait les lèvres et les joues pâles de l’écrivaine quand Mireille I. lui a demandé ce qu’elle lisait dernièrement, la jeune personne a répondu La promesse de l’aube sans savoir si c’était vrai.

Il y a eu un long silence entrecoupé de bruits de déglutition.

– Les enfants, on peut les défaire de soi.

Et puis Mireille I… a parlé de ses amis, les deux hommes qui venaient de partir, elle se demandait si l’un d’eux n’avait pas replongé dans l’alcool. La jeune personne a confirmé qu’elle avait senti chez lui une haleine chargée.

– Ça ne suffit pas pour être Duras.

Mireille I. regardait toujours le plafond en parlant, la jeune personne regardait ses mains et l’écrivaine a raconté son voyage à Prague, la joie qu’elle avait eue à visiter la maison de naissance de Kafka. Elle a parlé de la chambre au Kaiserin Elisabeth qui était immense, et du groom qui était vraiment gros et peu affable juste avant la chute. L’ascenseur devait être révisé la veille, mais la plus jeune des filles du technicien était tombée malade, un grippe tournant à la méchante bronchite, elle avait du être hospitalisée la nuit précédent le jour du contrôle de l’ascenseur. C’était une bien mauvaise grippe, qui traînait à Vienne.

– On parle de peut-être une épidémie…

Elle a continué à parler de cette première semaine d’hôpital, de l’immobilité et du plafond. Elle a invité la jeune personne a se pencher pour étudier avec elle la forme de la fissure qui lui tenait lieu de ciel.

– N’est-ce pas la frontière du Chili ?

La jeune personne n’était jamais allée au Chili. Elle avait lu un peu Roberto Bolaño, mais ce n’était pas le moment d’en parler. Mireille était prosaïquement attachée à son lit.

– Je suis un animal aplati, je n’ai que faire de la littérature.

La jeune fille a pensé que ça reviendrait, qu’elle aurait pu lui apporter de quoi écouter des textes lus, lui faire même la lecture, elle s’est vue pendant des semaines au chevet de Mireille, lisant, lui rendant par tous moyens l’existence agréable, lui apportant le réconfort de sa voix dans cette traversée horizontale.

– On m’a déjà dit que le retour à la verticalité serait difficile.

La jeune personne est partie en se demandant ce qu’elle était venue faire là, et si elle reviendrait.

A propos de Juliette Cortese

A tâtons dans la langue, Juliette Cortese essaie des trucs, essaie d’écrire, essaie d’écrier les phrases muettes de son intérieur dans une forme audible à d’autres. Elle ramasse les minutes libres et les colle ensemble pour bricoler des écritures (voir blog), et occasionnelles vidéo(écriture)s. Travaille à ce que l’écriture devienne un peu plus le travail des jours de semaines, aux heures de bureau : ateliers d'écriture et accompagnement, formation, analyse des pratiques avec l'écriture. Ecriveuse des dimanches et jours fériés pas chômés, mal-finisseuse aspirant à mieux, sinon pianiste obéissante au texte.

2 commentaires à propos de “[Alors la jeune personne est allée voir Mireille]”

    • Et ben justement, je me demande… J’ai plutôt l’impression que ça n’a pas trop accroché. Mais votre retour m’invite à y repenser. Merci, Brigitte.
      Bon, d’abord, aller voir ce qui se trame dans le corps de la jeune personne au moment de palper l’appel au langage…