[Alors la jeune personne est venue en ville]

Le dimanche, sur la place.

C’est la place. Elle est grande.

C’est le dimanche. Il est nombreux.

Trois garçons, pas vieux. Ils ont – pas un ghettoblaster – une enceinte qui postillonne des tubes. Ils ont un espace. Sur la place. Ils se sont installés devant la fontaine. S’ils ont l’espace, c’est seulement parce qu’il y a du monde, autour de l’espace. Ils mettent de la musique et se positionnent en triangle, c’est cela qui fait l’espace. Dans l’espace ouvert par la musique et la foule circulaire, les trois garçons vont bientôt faire des acrobaties peu impressionnantes. Pourtant la curiosité et l’impatience, la possibilité d’un véritable saut périlleux suffiront à faire tenir la foule qui elle-même définit la scène sans quoi rien ne saurait exister. Ce n’est pas une mascarade, non. C’est un écosystème précaire, fabriqué par les trois garçons, posé en équilibre fragile entre leur désir de se montrer et les trois pirouettes vagues qu’ils vont bricoler avec deux enfants tirés au hasard d’une foule prête à vivre un frisson collectif constitué de presque rien. Là est l’acrobatie véritable.

La jeune fille regarde. Toujours cherchant la mère, mais de cette foule, quelle est la matière ? Qui sont les atomes ? Celleux qui vont, à la demande des trois garçons, avancer, reculer, tourner un peu vers la droite, un peu vers la gauche.

Elle les regarde dans la longue vue kaléidoscopique de l’urbanité, voit les familles du centre ville, et celles des villages alentours, venues pour quelques courses écologiques ou culturelles, qui ne restent pas, couples hétérosexuels avec un ou deux enfants de consistance molle, au port timide, hommes en doudounes colorées, vestes de toile ou faux cuir, jeans sombres pas trop serrés, pas trop remarquables – début d’embonpoint à cacher – chaussures de tennis, baskets en toile – les magasins disent sneakers, mais à qui le mot des magasins parle-t-il ? Lunettes, souvent coupes de cheveux discrètes, masquant plus ou moins judicieusement les débuts des calvities. Ni sacs à main ni sacs à dos, femmes en jeans serrés, longues jambes et vestes courtes, jambes courtes et doudounes longues avec alors ceintures marquant les tailles, sacs en tissu aux épaules, sacs des menues courses du jour posés entre les jambes. Voit les familles et les gens des bords des villes, sortis pour l’après-midi, pour la promenade, pour l’air, pour le divertissement des enfants petits, vifs, nombreux. Ces enfants-là qui vont danser avec les trois garçons au milieu de l’espace vide et plein de la musique et des acrobaties non réalisées, petites filles souriantes et pleines de sagesse, survêtements roses pâles moulant leurs corps pas encore de femmes, garçonnets en baskets et jeans comme les pères, roulant de leurs épaules rondes des sourires d’assurance, femmes arrondies avec voiles et robes longues resserrées à la taille par une ceinture, jupes couleur moutarde et dessous baskets et chaussettes noires couvrant les chevilles, fillettes en manteau de peluche rose portant sucettes aux dents cariées, vieux aux cheveux longs et blancs couverts d’une casquette, couples de quinquas bodybuildés se tenant la main, leurs catogans longs et gris sur leurs peaux bronzées par l’hiver en cabine, jeunes hommes moulés dans des jeans et des doudounes sans manches, sacs banane en bandoulières, jeunettes en pantalons très serrés motifs treillis et vestes en jean cintrée, hommes à la peau noire et barbe sur des joues bonnes, jovialité des jeunes filles riant, sacs en bandoulières, clameur de la foule, réponse joyeuse aux sollicitations des trois jeunes animant la place, femmes riant en tuniques vermillon, sacs à main en bandoulière, chaînettes en plastique imitation argent, femmes d’un âge coiffées comme dans les années quatre-vingt, colorations trop sincères et maquillage débordant les yeux, adolescents déjà ronds, cuisses et poignées d’amour sertis dans le nylon des survêtements de foot, la jeune personne voit et ne voit pas ceux qui passent à sa hauteur, trois jeunes garçons dont l’un dit très fort on cherche la femelle.

La jeune personne n’entend pas, elle suit du regard une femme très frêle, âgée, peu vêtue et couverte de taches de rousseur.

Et si c’était la mère ?

A propos de Juliette Cortese

A tâtons dans la langue, Juliette Cortese essaie des trucs, essaie d’écrire, essaie d’écrier les phrases muettes de son intérieur dans une forme audible à d’autres. Elle ramasse les minutes libres et les colle ensemble pour bricoler des écritures (voir blog), et occasionnelles vidéo(écriture)s. Travaille à ce que l’écriture devienne un peu plus le travail des jours de semaines, aux heures de bureau : ateliers d'écriture et accompagnement, formation, analyse des pratiques avec l'écriture. Ecriveuse des dimanches et jours fériés pas chômés, mal-finisseuse aspirant à mieux, sinon pianiste obéissante au texte.

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