Analyse de pratique

Salle des Alambics – photomontage perso – 2021

Évidemment, va falloir se mouiller, Jack. Va falloir se jeter à l’eau. Plonger, couler. À pic même. Parce que je sais pas nager. J’ai pas appris avec les mots. Y en a pour qui, c’est incroyable, c’est des bulles. Quand ils parlent ils font des bulles. Moi non, c’est plutôt des sacs de lestes. Bien chevillés au corps. Comme des ancres ; tout ce que je peux faire c’est essayer de les soulever pour bouger la carcasse de la langue. Mais quoi que je fasse, où que j’aille, quoi que je dise, la masse est toujours là et je l’emporte avec moi. Et il suffit que j’aligne une phrase pour que la chaîne se déploie sous le poids des mots. Merde Jack ! Si je pouvais au moins être comme ses filles, dans je sais plus quel conte de Perrault, cracher des crapauds et des vipères à chaque mot. Mais même ça, ça passe pas. Même ça, cracher mon fiel.                    Miss Ferrari. Écoute-le couler. Son miel. Vois comment ça s’entortille, autour de cette espèce de grand échalas. Parce qu’elle est longue et mince elle aussi. Et c’est tout mielleux dans sa bouche, tout doré et ça s’écoule calmement, clairement. Comme ses deux mèches de part et d’autre de son visage, en volutes souples. Longues et minces. Deux lignes noires. L’une plus grande que l’autre. C’est delà, Jack, c’est de là que ça part. Parce que j’ai qu’une envie, Jack, c’est de tirer dessus. Sur ces mèches noires, ces papillotes. Titrer dessus comme sur des pis. Tirer dessus comme pour faire sonner les cloches. Qu’il fonde ce miel, ou qu’il cristallise. Qu’il se trouble. Qu’il se dégingande l’échalas. Le tuteur. Fixe, raide. Planté là contre le mur. Et nous tout autour. À quelques mètres, en hémicycle. Vissés à nos chaises. Et bientôt elle en enlèvera une et la parole, ça se distribuera comme ça, Jack, avec la place manquante.                                        Qu’est-ce qu’on fout là, Jack ? Qu’est-ce qu’on fout dans cette ZAC ? Plaisance. Dans cet ancien entrepôt de fût de cognac ? Salle des Alambics. Une grande salle parfaitement rénovée. Remise au goût du jour. Pierres apparentes, poutres apparentes, parquet luisant, petit coin buvette à l’entrée, une estrade au fond, une scène rideaux tirés. Des spots pour une lumière tamisée sans ombre dans ce grand espace gymnastique. Et plus rien de la part des anges. Plus rien de ces recoins ombreux, tissés de toiles cotonneuses, filtres essentiels des effluves de l’alcool et du silence. Sinon, peut-être, ces drôles de tentures, mais transparentes, en haut des murs et le long des plus grosses poutres. Comme un raté de Christo. C’est pourquoi faire ça, Jack ? Amortir le bruit ? Absorber la parole, l’écho ? Attraper les mots, comme les mouches sur un rouleau de papier autocollant entortillé ?                    Eh, Jack. C’est pas nous les mouches, tentées par le miel coulant, nous prises dedans, tout le long des noires papillotes ?                              Qu’est-ce qu’elle fout là Miss Ferrari ? Qu’est-ce qu’elle fout debout ? nous assis devant elle, en demi-cercle ? moi couché sous ma chaise, à fond de cale ? Qu’est-ce qu’on fout dans cette grande salle vide, volets fermés ? mais qu’est-ce qu’on fout là, hors structure, à l’heure de bosser ? Comme si ça faisait partie du boulot d’en parler. Ça j’aime… Ça j’aime pas… Moi j’aime… Toi tu n’aimes pas… ? C’est bien quand… C’est pas bien si… Ah oui ! Oh non… Et pourquoi… ? Et comment ! Si tu veux… J’en peux plus… Il faudra… Faut jamais ! En plus faut se présenter, Jack, faut se présenter ! Alors je m’appelle… Et voilà, une fois, deux fois, dix fois… je s’appelle, Jack. Je s’appelle Momo, je s’appelle moi, je s’appelle et moi et moi et moi, je s’appelle même Jack si tu veux, Jack. Mais c’est ça, c’est ça ! C’est à pleurer ! Ça je le fais plus Jack. Ça, c’est sorti de ma pratique, la représentation. Quand tu demandes au nouveau de se présenter aux autres, au groupe. J’ai arrêté ça, je m’appelle… je s’appelle… Mais t’appelles qui ? Ou plutôt qui t’appelle ? Tu t’appelles d’abord toi-même. C’est ça le truc : appelle-toi toi-même. Avec je si tu veux, mais c’est qui ce je, que tout le monde utilise d’ailleurs, Jack ? C’est rien ça, tu sais ? Y a pas plus vide, ce pronom. Et c’est lui qui t’appelle ? C’est lui ? C’est ça, la place vide, la place manquante ? C’est un écho quoi. Et toi t’y vas. Toi tu fonces même si ça se trouve. Tu t’installes, tu te poses là. Nom, prénom, en plein sur le pronom vide. En plein dans l’absence, le manque. Merde, Jack ! Je s’appelle, et moi j’y vais et je me vautre ! Comme si c’était vraiment à moi qu’on s’adressait ! Parce qu’on entend quoi, franchement ? Réfléchis un peu, Jack, t’entends quoi ? Ton nom, ton prénom ? Vraiment ? Cherche, c’est quoi ? Si vraiment c’est ça, c’est pas autrement que la Diablesse de Baudelaire quand elle crache ton nom à travers une trompette et qu’il roule, ton nom, qu’il roule ton prénom, ton surnom, ton pseudo, ton je, ton Jack, « à travers l’espace avec le bruit de cent mille tonnerres », Jack, et réverbéré, qu’il disait aussi, « répercuté par l’écho de la plus lointaine planète », Jack ! Parce que c’est vide. La place est vide, Jack. Et si ça se trouve, la chaise où tu crois t’installer, chaque fois c’est toi, toi-même, qui l’enlève au dernier moment !                    C’est elle qui l’enlève. Aujourd’hui c’est elle la Diablesse. C’est la Ferrari, l’arbitre du je. Je m’appelle… je s’appelle… Elle debout, nous assis, moi déjà rampant jusqu’à l’estrade. Derrière le rideau, c’est ça qu’il faut. Aller derrière le rideau. Monter sur la scène. Rejoindre l’obscurité. Avec un peu de chance on retrouvera quelque chose de la part des anges. Une toile oubliée et on s’y enroulera, Jack. On s’y lovera. On trouvera même avec de la chance, parce qu’il en faut, et si on en manque provoquons-la, faisons-le tomber du ciel, ce petit œuf bleu. Tu te souviens, Jack ? Ce petit œuf bleu cassé, rongé, près de la fenêtre du grenier. Il y avait encore du jaune dedans. On le retrouvera peut-être là, sur la scène, quelque part, dans un coin, sous les toiles blanches, peut-être même dedans, comme dans un cocon. Et alors on s’y glissera, Jack, on s’y blottira dans cet œuf du ciel caché, et on se glissera dans le bain de la haute note jaune, on s’en oindra les pores de la peau, et ce sera un beau sarcophage, notre sarcophage, Jack. Bleu ciel. Et seuls les siècles pourront nous contempler !                                        Merde ! L’autre elle veut qu’on l’ouvre un peu parce là… — Ah, mais bien sûr, ouvrons-la… Et c’est pas une, mais deux portes-fenêtres. C’est deux grands volets qu’on ouvre. Mais moi j’aimais bien ça, Jack, sans lumière ni obscurité, avec rien de clair et pas une ombre. D’un seul coup, ces deux rideaux de lumière, ça casse l’ambiance. D’un seul coup c’est les visages qui apparaissent, avec des creux et des bosses. Sauf que la Ferrari, elle, à contre-jour, on la voit presque plus. Son visage à elle, c’est plus qu’une ombre. Merde, Jack, des visages ! t’entends, des visages !                    Et une sacrée drôlesse celle-là, la Diablesse du couloir. Tu t’en souviens, Jack ? Ça remonte quand même. Ça remonte haut. La Diablesse du couloir. Celle qu’on voyait pas, mais qu’on entendait derrière la porte. C’était fermé à clé. Je sais plus pourquoi. Je savais jamais. Pourquoi j’étais là ? Pourquoi dans le couloir ? pourquoi avec le noir au fond ? Et pourquoi elle m’appelait, comme ça, nom et prénom ? Un peu comme pour le type dans Split, sa mère, quand il a fait ce qu’il fallait pas, ce qu’il faut jamais, qu’il file se cacher, dans le noir, et que sa mère elle monte avec son prénom et son nom en forme de un trident, qu’elle jette comme ça, Kevin Wendell Crumb ! J’avais fait un truc qu’il faut pas, jamais ? Pourquoi m’appeler si on me jette dans le couloir, dans le noir ? Pourquoi faire trembler le couloir de mon nom et mon prénom ? Et qui m’appelait au fond ? Qui derrière la porte ? Qui derrière la clé ? Qui derrière Kevin Wendell Crumb ? Qui le couloir, le noir ? Qui le tremble ? Qui le il-faut-pas, Jack, il-faut-jamais ? Qui le Split­-sa-mère, nom-prénom ?          Et là c’est pareil. Miss Ferrari, elle nous a mis dans un couloir. Parce que c’est un couloir la salle des Alambics. C’est devenu un couloir géant, avec plein de portes fermées, et le noir au fond, sur l’estrade. La scène du noir. Qu’est-ce qu’on a fait qu’il faut jamais ? Qu’est-ce qu’on a fait qu’il faut se présenter, s’appeler, Jack ? Je m’appelle… nom, prénom… je s’appelle… Qui ? Et cette lumière d’un seul coup. Cette lumière de part et d’autre de la Miss. Cette lumière qu’il faut pas, Jack ! qui fait des creux et des bosses aux visages, et qu’on voit pas celui de la Miss. Parce que c’est ça un visage, des creux et des bosses. Des creux plus profonds que ceux des vagues par gros temps, si tu te mets à l’échelle. Et cette lumière soudain, en pleine face, nos visages creusés, bosselés, liquéfiés. Jack, ça recommence ! On y est là, mouillés jusqu’au cou ! On y est parce que ça nous sort par les yeux, parce qu’on se fait dessus ! Et tu te souviens, Jack ? nom, prénom ! nom, prénom ! une fois, deux fois, trois ! en cadence, en trident ! Tu te souviens le fond noir du couloir, et le fond de culotte pisseux qu’on couvait, tout chaud, tremblant, comme un oisillon sorti de sa coquille ? On y est, Jack ! C’est notre tour ! Je m’appelle… je s’appelle… Et avec ça pas dans la merde !

  1. Obsession ? Alors c’est pour toi, Jack.
  2. L’analyse de pratique professionnelle, c’est quoi ? N’est-ce pas ce genre de pratique obsessionnelle, dans les entreprises, permettant de contenir le risque psychosocial, consistant peut-être à maintenir la pression, en faisant oublier, ensemble, voire à faire accepter, ensemble, les conditions de travail, parce qu’elles ne sont peut-être pas si difficiles qu’on le croit, et la crise n’est peut-être pas si réelle, la parole de chacun et de chacune, à tour de rôle, permettra d’ailleurs de lever le voile, de faire parler en toute liberté ces conditions, dans la critique, et dans leurs valeurs aussi — parce qu’il faut savoir rester justes, il faut savoir faire la part des choses, et ne pas nous étonner alors si on se met à douter, si on commence à culpabiliser, ce ne sera qu’un juste retour des choses —, devant tous et toutes qui trouveront, ensemble, chacun et chacune à sa façon, une solution, une consolation ? — Vraiment, j’exagère Jack ?
  3. Conseil de f : « merci d’écrire uniquement au présent, l’obsession vous rejoint depuis tous ses âges, à travers tous vos âges, même tapie au fond de vous-même, c’est un présent. » Alors, depuis cette analyse passée, je pourrais m’y inscrire comme si j’y étais, comme si ça allait commencer même, avec cette hantise du moment où il va falloir parler, s’avancer, avec ce souci de rester en retrait, de se cacher derrière la parole des autres, de se tapir sous son silence. Et c’est tout ça que je lui raconte, à Jack. Parce que c’est là qu’il est, Jack, retiré, caché, tapi là où la langue marine, comme une soupe primordiale de haute énergie plus naturellement pétillante qu’une eau minérale, derrière les fourrés qui entourent une mare singulièrement souffrée. — Et qui ressemble étrangement à la source du Sanctuaire de Faulkner.
  4. C’est cette marne qu’il faudrait d’abord décrire, au lieu de l’analyse de pratique et de l’analyste qui la dirigeait — Mme Ferrari, une bombe !
  5. Et bien sûr que dans ces cas-là on voudrait sortir de sa brousse, s’avancer, parler, avec aisance, du moins être un peu à l’aise. Mais ce lieu et ce temps spécifiquement dédiés à la parole, hors de la structure, pendant les heures de travail alors suspendues, cette mise en scène et cette distribution de la parole hors de sa réalité, ce dispositif actionné par un autre…
  6. Un mot de Van Gogh à son frère Théo, dans la lettre du 17 septembre 1875 (il a 22 ans), qui pourrait faire office d’exergue à l’ensemble des textes consacrés au travail, à la structure : « Réserve aussi un peu de ton amour à la firme et à ton travail. Cependant, tu ne dois pas exagérer. — Est-ce que tu manges bien ? — Surtout mange du pain, autant que le cœur t’en dit. Bonne nuit, je dois cirer mes chaussures pour demain. » — J’aurais pu me contenter de la première partie. Mais la seconde me semble nécessaire. Pour son côté presque absurde, qui renverse l’injonction du peintre (pas encore) moraliste. Mais presque, car le pain, en métaphore du travail, ouvre une piste plus sérieusement politique. Quant au cirage de pompe, la nuit… Une image toute faite représentant ce qu’on va lire ? — Et puis, la nuit passée, ce mot d’une lettre sans date retrouvée sur lui le jour de sa mort, le 29 juillet 1890 : « Eh bien ! mon travail à moi, j’y risque ma vie et ma raison y a fondré à moitié. » Fondré… pour effondré ? pour fondu ?
  7. Je viens de terminer le texte. Ce sont plusieurs paragraphes à coller à l’aide de tirets cadratin ou d’espaces insécables. Mais il me semble qu’il s’agit d’une partie d’un texte qui doit en comporter une autre.
  8. La seconde partie serait consacrée au reste de l’analyse de pratique, soit environ deux heures de discussion. L’obsession initiale reste concentrée aux premières minutes de présentation des participants, autant dire rien. Or, durant tout le temps de la discussion, je n’ai rien dit et on ne m’a rien demandé. Alors le silence — impossible, on n’arrête pas le flux des pensées, si éclaté soit-il —, rétention ? retenue ? résistance ?
  9. Tirets ou espaces ? — Le tiret rompt, et relie. C’est une espèce d’agrafe, plus ou moins longue si on enchaîne les tirets. Les espaces rompront et laisseront flotter plus ou moins longtemps. D’un côté le texte cousu, de l’autre mité. Qu’est-ce qui m’obsède le plus ? Le doigt sur la couture, ou dans le petit trou ?
  10. Ça pourrait commencer par : Mais ça c’est rien, Jack. Je m’appelle… je s’appelle… tout le monde s’appelle. J’ai arrêté ça, mais je me suis habitué quand même, depuis le temps. Je m’appelle… C’est après que ça se gâte.
  11. Mais s’agit-il encore de la même obsession ? n’y a-t-il pas rupture et reprise ailleurs et autrement ? S’agit-il seulement d’une obsession ? Après tout, l’analyse touchant à sa fin, certains ayant beaucoup discuté, d’autres moins, moi pas, Miss Ferrari m’a quand même demandé si je souhaitais partager quelque chose avant d’en terminer et je ne suis pas resté mutique. — Ben… j’partagerais bien une bière, en fait, parce qu’il fait soif maintenant… Comme si je ne m’étais pas arrêté de parler ! — Ah mais c’est qu’vous voulez m’prendre par les sentiments !

2 commentaires à propos de “Analyse de pratique”

  1. je ne sais si vous l’avez lu (vous pouvez l’entendre lire aussi ici : https://carnetdemarseille.com/) mais le livre de Joseph Ponthus feuillets d’usine a une espèce de même verve – il va nettement plus à la ligne :°) – on a une impression du Pavé aussi qui revient – tant mieux – et merci

    • Oui, le ton de ce qu’on peut lire dans Pavé, ça vient de Jack. Je ne peux l’utiliser que sous cette forme. En revanche, pour Ponthus je ne sais pas du tout, je ne l’ai pas encore lu. Il serait peut-être temps !
      Merci. (Désolé pour les petites erreurs, je n’avais pas pris le temps de vérifier ; mais c’est chose faite.)