UNE ARRIVÉE EN PLEINE NUIT

J’ai encore oublié les gens, leurs corps avec la vie qu’ils mènent, leurs quotidiens rythmés d’habitudes, les intentions engouffrées dans des têtes qui m’échappent. Pourtant, je revois de nouveau ce qui lui arrive, avec ses mains dans la matière, courbé sur l’établi, en train de mettre en œuvre le fer, de le bomber au maillet, ce personnage ouvrier qualifié implanté dans son atelier. Vous avez fermé les portes de la rêverie, l’action c’est produite instantanément. J’ai dû abaisser les paupières de mes yeux au préalable, avant que ça se passe. À un moment c’était fait, nous avions consommé tout le carburant de nos vies passées et nous allions en direction de nos vies futurs. Seulement la porte c’était rabattue sur ses montants. J’ai toujours su que vous alliez agir dans ce sens, quelque chose dans ma conscience me le disait. Je raconte l’histoire comme elle se forme et élabore un corps positif ou bien négatif, parce que la porte de la rêverie n’a jamais constitué une totalité, elle n’a jamais consolidé non plus. Là-bas vous ne l’avez jamais vu n’est-ce pas ? Il tape la matière et je le suis, il tape la matière qu’il a courbé à la machine, celle qui sectionne de grandes tôle de fer, qu’il faut tracer, en utilisant comme lui une règle graduée à la pointe dure, pour après dans le projet d’œuvre concave l’arrondir. Ce sont des mains abîmées d’ouvrier qu’il a, avec un esprit perdu trop longtemps dans ses rêveries martelant une possible mise en forme. Possible c’est ça, pas sûr du tout la réalité de ce qu’il pense fabriquer. Il perd les notions courantes sous les coups de maillet tenus dans sa main droite. Elle attend une forme, elle y travaille et je dis qu’elle la rêve, ça se referme en se glissant du vieux bleu d’ouvrier épais où se démultiplie les poches de rangements. Crayon, papier, compas pour les tracés d’angles et de cercles, une petite règle en fer. Paquet de cigarette, briquet, ainsi que mouchoirs et téléphone portable composent ce qui s’accumulent et semble disparaître dans mon rêve. Nous sommes ensemble à regarder la forme en train de se monter. Je voudrais le rencontrer et lui dire : ah oui effectivement, je n’ai jamais rien volé à la rêverie, pas la moindre matière constituant mon personnage, ce sont des évanescences fuyantes. J’ai joué avec mes deux bouts de chandelles, élevé sur le terre-plein, en cherchant à attraper. Comme si elle possédait ses perspectives la rêverie, présence, forme, contour, ce que sont des états de matérialités à envisager. C’est ce qui se dit au moment de la fermeture, abandonnant les idées perdues dans l’inconsistance, derrière. Laissées au corps, à la pensée de ce qu’il devient en se nettoyant les mains et le visage, en se débarrassant d’une accumulation de jour, de lourde successions remplis d’intentions. Après s’être lavé rapidement l’ouvrier se change, il s’approche de la fenêtre qu’il ouvre, c’est la fin d’après midi. Peut-il formuler une pensée, quelque chose sort-il de sa tête. Fiction non rêvée, fiction du quotidien qui sectionne dans le vif. Une réalité donc à conserver dans l’appareil photo. Face au soleil déclinant il affirme : l’idée de vie se trouvait assise, j’attendais l’épuisement de l’inutile qui gesticulait encore un peu, parce que le presque cadavre voulait son mot à lui, et pour qu’il soit, il était nécessaire de basculer de l’autre côté. Un personnage est présent ici et il rit de la vie qui émane de partout. Il s’amuse, il est libre, rien ne l’attache à un quelconque endroit. Il trouve le sens de l’agencement des lettres. Parce qu’il voulait inscrire des mots sur la tôle, il la façonnait sans parvenir à rien de correcte. Malheureusement ce n’était qu’une forme sans compréhension verbale. Ici l’ouvrier ouvre un livre maintenant qu’il s’est changé. Ce livre-là il le tente de temps en temps en fin de journée, les mains abîmées, la tête possiblement en un lieu précis. Où est passé la couleur, le corps et la musique, où se trouvent ces choses si je ne rêve pas. C’est une nouvelle question qu’il pose au milieu des machines, dans un lieu où il n’a pas perçu la foule, le son des voix au milieu du bruit métallique. La réunion des contraires se dit-il est ce dialogue qui bientôt se produira avec un des personnages, lorsqu’ils seront tout deux assis à la table d’un restaurant situé dans le treizième arrondissement de Paris. Si nous parlions des contradictions qui ne s’alimentent plus et de ce travail sur : je veux ou ne veux pas, j’aime ou n’aime pas – produisant le : je peux ou ne peux pas, afin que se manifeste une réussite de la vie commune. Ici c’est l’échange et le partage, le dialogue qui prend forme grâce à ces passions enfin comprises, soupesées puis posées autres part, nous dit l’ouvrier découvert dans l’atelier, pour se vivre au sein de la conscience.

A propos de Rudy Brindamour

J'aimai le désert, les vergers brûlés, les boutiques fanées, les boissons tiédies. Je me traînais dans les ruelles puantes et, les yeux fermés, je m'offrais au soleil, dieu de feu.

5 commentaires à propos de “UNE ARRIVÉE EN PLEINE NUIT”

  1. accrochée ! je n’ai pas beaucoup de temps pour lire les textes en ce moment, mais j’ai été accrochée par le vôtre. Très beau, il ya du flux… Je ne saisis pas très ben à quelle proposition il répond mais il répond de lui-même.

    • Merci pour votre commentaire. En fait le texte répond à la proposition 4, imaginer c’est voler. J’essaie en tout cas par un mouvement entre un personnage et un ressenti personnel. Les deux s’alimentent.

      • Mille excuses Rudy, la 4 m’est complètement sortie de l’esprit, la tête ailleurs. Bien évidemment que c’est la 4 et ce personnage d’ouvrier est très parlant.

  2. oui beau
    et l’espoir, la certitude que malgré le bruit du monde contemporain et ses images il reste des ouvriers qui gouttent la compagnie de livres beaux, un peu exigeants, pour s’y refaire

    • Merci Brigitte Célérier. Oh oui la certitude, parfois elle est là. Le monde est à toutes celles et tous ceux qui s’en saisissent.