autobiographie #02 | portraits d’inconnus récurrents

C’est une des nuques les plus rencontrées du quartier. Les habitués ont l’habitude de le voir de dos, surveiller les scooters. Son regard dans le vide écoute encore le livre qu’il vient de quitter des yeux. Ses lèvres bougent, elles chuchotent une phrase. Serait-il en train de l’apprendre par cœur ? Parce-que oui, c’est un livre qu’il tient dans les mains, un livre minuscule. On dirait un carnet de notes. On distingue à peine les caractères sur la page, à cause des reflets de la vitre qui nous sépare. Ce n’est pas manuscrit, ce n’est donc pas un carnet alors qu’est-ce : un dictionnaire de poche ? une méthode de langue étrangère ? Personne n’a jamais su ce qu’il lisait, lecture constamment interrompue, des clients arrivent en mob’, il se précipite pour les accueillir, laissant le livre fermé là, posé sur sa chaise désormais vide. J’aperçois sa couverture plissée d’être chaque jour glissée ainsi, dans la poche arrière du jean. Sa nuque se rassoit, ouvre à nouveau le livre, reprend sa parole là où il l’avait laissée. Il lit une vingtaine de secondes de plus puis il le ferme subitement. Les doigts sur la couverture, il relève la tête et dit quelque-chose à voix haute, ou bien à voix basse, comment savoir, la musique du café est trop forte. Pas besoin d’entendre sa voix. On le voit réciter une phrase dans le vide, devenant ainsi, durant un instant de sa journée, la parole du livre lu, du livre vu à son insu, dans son dos, derrière sa nuque. Ses mains lâchent le livre et se joignent. Ill ferme les yeux et s’incline…

De 13 à 16 heures, il parle seul dans la rue. C’est troublant. On fait d’abord un pas en arrière. Mais la crainte est moins grande que notre curiosité à son égard. Il cause dans le vide, mais dans une direction bien précise. Il suffit de se mettre dans le champ de son regard pour devenir l’adresse du monologue. On peut se taire et écouter. Ou bien entamer le dialogue. Le sujet de la discussion est anecdotique. L’important est de trouver une présence qui parle. Il y a des nuits où la compagnie de n’importe quelle autre voix suffit. De nos jours le prêteurs de présence se font rares. On peut néanmoins facilement trouver un numéro de téléphone tagués à la bombe sur un mur, ou collés à un pylône. On appelle. À l’autre bout du fil, la voix parle déjà, sans s’arrêter. On saisit en vol la discussion. Et pour un moment, on a l’illusion de n’être pas seul…

Le vieil homme passe sa vie sur sa chaise, au pas de la porte d’entrée. Pour lui les jours n’ont ni début ni fin. Sa vie n’est plus qu’une succession de secondes interrompues par des siestes. Sans horaire, il s’endort et se réveille n’importe quand, se nourrit de restes froids encore sur la table. La nuit tombée, il lit tout bas la parole de Bouddha, pour digérer. Une fois le livre fermé, il regarde le catch américain à la télé. Devant les combats qui se succèdent, ses yeux brillent, c’est un regard d’enfant. On l’entend souvent pouffer de rire, seul dans la nuit. La tristesse que dégage son rire épuisé semble infinie. Qu’a-t-il vu, qu’a-t-il subi pour être ainsi aujourd’hui ? Le vieil homme est marié avec une institutrice. Il ne lui parle presque plus. Elle feint de ne pas s’en soucier, passant d’une pièce à l’autre, le sourire aux lèvres. Les couloirs disent qu’elle se serait endettée auprès d’un mafieux du quartier. Elle aurait même laissé en gage — à l’insu de son mari, de leurs enfants — le titre de propriété. 

A propos de Anh Mat

Né en 1982 à Toulouse. 24 ans après, départ pour Saigon où je vis et écris. Errances littéraires et audiovisuelles sur le web depuis 2013. « Il y a quelqu’un », nouvelle (revue nerval) « Monsieur M », roman (publie.net) « cartes postales de la Chine ancienne »,poésie (éditions Qazaq) en résidence numérique sur Glossolalies.net, programmé au festival « extra LittéraTube » à Beaubourg, « au sujet de la vidéoécriture » (revue Oeuvres ouvertes) contributeur régulier chez « les cosaques des frontières » anime le site www.lesnuitsechouees.com

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