autobiographie #15 | spirite

Collection Un livre – une image, Paris

des photographies, Pierre en a vu et manipulé des dizaines. Celles de Gustave à Tahiti dont parle souvent son frère Julien, celles de la maison, celles de Julien en Osiris, en académicien, en sportif de salon, celles des fêtes, ses portraits chez Delphin. A la demande pressante de Clémence, il a trouvé l’adresse d’un photographe spirite, celui qui fait apparaitre défunts, rêves et souvenirs et les fixe sur la plaque photographique.

1910 la tristesse l’envahit trop souvent. Clémence repense à ces enfants chéris disparus si tôt. Elle veut revoir Germaine, Roger, Jeanne. Les rêves, les regrets, elle laisse ça à Pierre. Cinq enfants trois filles deux garçons jouent dans une pièce trop petite pour eux. C’est l’hiver il n’y a pas de feu la cheminée tire mal ; elle vient d’apporter des bouillottes ; un petit garçon traverse la pièce il fait le soldat un deux un deux fusil de bois sur l’épaule ; la petite fille pose son diabolo s’assoit attrape un livre dans la bibliothèque sur le mur gauche se cale sous le gros édredon jaune Fenimore Cooper dépasse et ses yeux ; un portrait flou les yeux chargés de larmes dans un berceau de coton passe vite à peine aperçu ; ils sont allongés calmes ils vont rester là ne plus jamais partir ; mais trois disparaissent avant que la photo ne soit prise ; deux restent.

06 1883 l’Atalante descend la mer rouge direction l’Annam ; il s’agit de réussir, cette fois, la prise de Hué. Il fait si chaud, les marins plongent la tête dans des seaux d’eau froide. Au bout de l’Arabie, on pique plein est et on fait escale trois jours à Aden. L’arrivée de l’escadre ne passe pas inaperçue : les cuirassés Bayard et Atalante, le croiseur Châteaurenault, les frégates Hamelin et Parseval, les canonnières Lynx, Vipère et Aspic, le Drac, la Saône et deux torpilleurs restent au large, les marins viennent à terre ; un homme habillé de blanc allure fluette casque colonial marche lentement sur le quai semble intéressé par cette arrivée, tend la main, il parle français ; ils vont boire dans un bar du port l’inconnu n’est pas bavard, Pierre et ses copains savent peu de lui, il n’a pas 30 ans, il est à Aden depuis trois ans, fait depuis peu dans l’import-export.

08 1883 ça canarde ça bombarde ; le ciel est métallique plein d’obus les villages brulent ; il faut vite mater les Annamites prendre et soumettre Hué d’où vient l’insurrection. Les forts qui entourent la ville résistent, les combats sont rudes, les morts par centaines. Femmes enfants hommes courent dans tous les sens se mettent à l’abri dans une maison fragile. Les soldats tuent volent emportent. Les matelots gamins d’une vingtaine d’années, jeunes pêcheurs bretons ont apparemment pris goût à tuer et piller ; Pierre se reconnait il prend un livre, griffonne dessus le cri qu’il vient d’entendre Maudit mandarin, je te couperai le cou d’un coup de sabre d’abordage il signe violemment s’enfuit. Un obus tombe sur le village qui s’embrase immédiatement. On est en Asie, au Tonkin bientôt en Chine, les paysages sont calmes la furie est humaine. En moins de trois heures, cette aventure a fait près de 1000 morts. Hué est pris ; à Paris le gouvernement est fier.

04 1888 changement d’ambiance ; une grande pièce boiseries aux murs ; princes, bourgeois en capes toges guimpes hautes coiffes armures médiévales mangent des mets de rêve boivent des nectars luxueux dans des hanaps d’argent sur des tables à nappes soyeuses. Fous et ménestrels les distraient. Oh ! un paon porté par quatre femmes robes rouge sur blouses blanches suivi d’un feu d’artifice. Mais une autre photographie dans la même pièce devant les mêmes boiseries, alignés cinq hommes et deux femmes aussi en costume médiéval mais serviteurs écuyers pages perruque à cheveux longs pourpoints écussonnés, l’air de se demander ce qu’ils font là dans cette tenue. Cette photographie-là reste figée.

09 1890 ils ont gardé leurs beaux habits. Elle c’est Clémence, elle est lingère, sa belle robe blanche lui prend bien la taille, un bouquet rond à la main, un diadème de fleurs et, sur la poitrine, une branche de jasmin prometteur de lendemains parfumés. Lui, Pierre est cocher, fière allure grand beau barbu redingote noire gants blancs dans la main gauche, chapeau melon dans la main droite la musique commence dès leur entrée leur dit bienvenue à leur fête et à leur nouvelle vie accordéon biniou cuillères pour donner le rythme ils s’enlacent et tournent tournent sur the copper hills of beara, les filles de la rochelle, the chestnut tree, polka piquée airs mi bretons mi saintongeais une vingtaine d’invités les regardent et se lancent à leur tour. Trois quatre morceaux et on s’arrête pour manger. Voisins de la rue Thiers, copines de Fouras, Julien V. est à R. il passera dire bonjour. Le soir ils sont seuls c’est parti pour une vie. Demain ils iront chez le photographe dans leurs beaux habits.

29 09 1901 le professeur Mr Berthet est ici avec Madame Berthet. Cette dame nous prie de lui envoyer notre laitière. La sienne mettait de l’eau dans leur lait 23 03 1903 et les photographies de la fête chinoise, pas celles qu’a Madame, celles qui sont dans un tiroir de la commode de ma nouvelle chambre blanche ; et puis va chez Mériot, fais-toi montrer les livres du sultan 27 08 1903 Quelle épidémie de mariages dans la maison ! Dans ta prochaine lettre tu vas m’annoncer sans doute que ta petite Germaine se marie aussi 07 03 1904 Tu diras à Germaine que j’ai trouvé sa petite lettre bien mignonne. Embrasse la pour moi, ainsi qu’André et le petit diable. Amitiés à Clémence 30 08 1907 C’est le grand air qui détruit le mieux ces terribles microbes ; du reste le docteur a dû vous le dire. Je vous envoie 50f. Vous me direz quand il vous en faudra d’autre de façon à ce que Germaine ait bien tout ce dont elle a besoin 21 09 1908 Il faudrait aller tout de suite au cimetière prendre la date exacte de la mort de ma sœur et me la télégraphier 06 07 1910 Soigne bien la maison. Fais sulfater les palmiers. Rentre le fauteuil de jardin. Secoue mes effets pendus au porte manteau — Tu dis que les bonnes raccommodent les tapis. J’espère que les plus beaux, de la mosquée ne sont pas mangés 08 10 1912 Ma chère Clémence, Je viens de recevoir la lettre de Pierre me donnant les détails sur les derniers moments de la petite Germaine 16 10 1913 Il faut absolument que tu trouves quelqu’un pour coucher dans la petite chambre paysan en mon absence, avec un revolver. Il faut quelqu’un qui ne soit pas un vieux et qui soit très sain et bien portant. 12 10 1917 Envoie moi d’urgence un petit livre à couverture jaune, l’annuaire de l’académie française pour 1918. Il est sur la malle arabe 02 10 1919 Mon colis d’effets est perdu décidément, et c’est un désastre pour moi, car je vais être appelé d’un moment à l’autre à la cour d’Espagne, et je n’ai rien à me mettre 13 06 1923 OBSEQUES SAMEDI CORPS ARRIVERA NUIT DE VENDREDI A SAMEDI – PRIERE METTRE MAISON EN ORDRE Y COMPRIS MOSQUEE ET SALON TURC – DANS LA SALLE RENAISSANCE OU SERA EXPOSE LE CORPS AUCUNE DRAPERIE EN SOMME LAISSEZ CETTE SALLE TELLE QU’ELLE EST = MAUBERGER

Une mise en jambe pour un projet de longue date qui n’a jamais démarré. Les dates, la description du voyage sur l’Atalante, de la prise de Hué doivent beaucoup au Journal de Pierre Loti 1879-1886 Edition de Alain Quella-Villéger et Bruno Vercier. Les Indes savantes.  
La rencontre avec l'homme en blanc à Aden est pure imagination mais pas impossible.  
L’évocation de la fête médiévale, du mariage de Clémence et Pierre est faite à partir de photographies. 
Le dernier paragraphe est une suite d’extraits de lettres de Julien Viaud à Pierre Scoarnec en dépôt à la médiathèque de Rochefort.

A propos de bernard dudoignon

Ne pas laisser filer le temps, ne pas tout perdre, qu'il reste quelque chose. Vanité inouïe.

3 commentaires à propos de “autobiographie #15 | spirite”

  1. A lire ce texte, j’imagine un roman épistolaire. Et je me sens aussi tirée du côté de Conrad souvent quand je lis ce type de projet, un vieux réflexe, de vieilles amours. Curieuse de savoir ce que cela peut/va donner. L’idée est intéressante. Je pense que tu (vous, je ne sais plus?) aimerais peut-être ce court livre d’histoire, Sylvain Venayre, La gloire de l’aventure. Une inspiration peut-être pour poursuivre.

    • Épistolaire, ce le sera en partie. Je ne sais pas encore comment m’y prendre. Pour l’instant, j’essaie de littératuriser (ouh la !) mon personnage et de le mouvoir dans son histoire un peu, j’imagine, comme un dessinateur de BD voit ce que donnerait son personnage vu de gauche, de droite, du dessus.
      Je vais regarder Sylvain Venayre. Isabelle Eberhardt, Rimbaud, Conrad, bonne compagnie ! Merci Marion.

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