autobiographies #11 | Meule à eau

Pierre – Ciseaux                  Pierre – Ciseaux                              Ciseaux – Pierre                         Feuille – Puits — On avait pas dit le puits. On l’avait pas dit mais on y était. On y était, juste à côté il était. Un trou dans la pierre. Un trou dans le mur aux pierres décrépies. Descellées. Un trou profond qu’on avait pas le droit de jouer. Qu’on avait pas dit. Fallait le dire. Fallait le dire, le puits. On joue à pierre, feuille, ciseaux, et alors puits. Et puis non. C’est toujours pierre et ciseaux. C’est meule et métal. Crissement et étincelles. Cris – LarmesNon ! tu triches, j’vais le dire ! On jouerait à la chasse. À la bête là-bas. La grande bête sur ses échasses. Ses grandes pattes d’échassier. Des spatules de métal. De rouille. On joue à chasser la grande bête. Son gros œil monté de sur grandes pattes. À califourchon. On va la dézinguer. Elle va dérouiller. Déchanter. Décrier. Cet œil de pierre, énorme, qui roule. Sa pupille de rouille fixe. Cet œil qui roule, qui meule, dans l’eau. Ça va dérouiller. On débarque, on attaque. Un grand coup de métal sur la tête. L’œil qui roule, l’œil qui rouille. Ça va meuler sec. Elles vont chasser les grandes pattes de la bête. Ça va califourcher à mort. Ça va feuler, l’arme à l’œil. Métal sur meule. Ciseaux – Pierre Ça va meuler, le kriss et les cris. Ça va voler les étincelles. Filer, l’eau, autour de l’œil en pelote. L’œil qui roule, qui roule, qui crisse. Ça va feuler, l’alarme à l’œil de pierre. Ça va la feuiller, la pierre. T’as perdu ! — Mais tu triches ! On jouerait avec la faux. On joue pour de vrai au père Fissou. Faucille dans les prés ; petite éloise de la lune ; l’as-tu vue la casquette ; sac en toile de jute ; robe de terre, pomme en plein champ ; pissenlits et racines ; mouchoir trempé de sueur ; petits carreaux, Vichy, d’Écosse ; coins tire-bouchonnés ; les galoches crottées ; bûches fendues, tu pues des pieds ; paletot bleu, trous effilés ; lignes kaki des grosses cotes ; l’été, marcel flanelle ; l’as-tu vue la casquette ; couteau, pointe cassée ; tournevis plat un jour d’oubli ; l’égratignure en noir ; croûte des mains, au coin de l’œil ; et la moustache sèche ; blaireau sans mousse poivre et sel ; montre à gousset sans chaîne ; l’œil du temps tient dans la main ; faucille, fléau, faux ; arme à l’épaule, au garde-à-vous ; l’as-tu vue la casquette ; par la fenêtre de la chambre ; le train et les fantômes ; dans la porte-guichet du chai ; dans la trappe à vinaigre ; lame équilibrée sur l’épaule ; Lebel au garde-à-vous ; la meule à eau qui tourne et crisse ; la bête à œil sur pattes ; la pierre, le métal et l’eau ; roue à aube au rêveil ; le râclement trempé, acide ; le frein du train sur la ligne ; cri de la bête engorgée. — Gagné ! — Et qu’est-ce qu’on fait maintenant ? On jouait à remplir le réservoir d’eau. Et on tournait. On tournait, on tournait la manivelle. Et la pierre tournait sur son axe de métal. La pierre rose, beige. La pierre pas tout à fait ronde. La pierre avec un renflement là, un renfoncement. La pierre que quand tu passes le doigt dessus ça fait un saut. Un sursaut, la pierre. Que les doigts c’est tout mouillé. Quand la pierre tourne, tourne, et toujours plus vite la manivelle, et que le filet d’eau remonte du réservoir, et qu’il s’accroche à la pierre, qu’elle tourne, et tourne, et pas si rond, la meule à Monsieur Patate, le filet d’eau qui remonte et qui saute, et qui se déchire, qu’il se brise et retombe, c’est comme une mini fontaine en mille et une mini gouttes qui retombent, qui éclaboussent, et ça mouille, ça mouille les doigts, ça mouille la main, ça mouille la manche, et la meule de pierre, à aiguiser, la meule à eau qui tourne et tourne, sur son cœur de fer rouillé, la meule toute mouillée, elle a changé de couleur, elle a changé de sable, elle a changé de marne, elle a viré, précipité, nègresi couleur de vase, de fond de rivière qui clapote, gargouille au bord. Elle si claire au départ, le réservoir sec, et même blanche sur sa tranche, à la limite. La meule a coulé. — Et si on allait se baigner ? — Oh ouais, avec le chien ! Il ira au fond chercher les pierres.

  1. C’est fou ça : parler d’un objet devient difficile. Je n’ai pas du tout été inspiré pour écrire un texte à remettre dans L’Ordre des choses. Et je ne le suis pas plus aujourd’hui. Mais pourquoi ? — Heureusement, j’ai sous la main la meule à eau que j’ai déjà évoquée.
  2. Relisons f : « c’est moins l’objet en soi que sa fonction symbolique et son lien au corps qu’on va esquisser, et pour cela exprimer sans craindre l’abstrait. » — OK.
  3. J’avais d’abord l’idée d’associer ce onzième exercice au premier, en parlant d’un objet par lieu évoqué. — Et si c’était l’inverse ?
  4. Pour déjouer la tentation de la description et de l’analyse systémique à la Jean Baudrillard, il peut être utile de les inscrire ici, en note, comme un texte parallèle contenant le plus possible le concret de l’objet. Ce qui resterait, dans l’autre texte, qui doit passer pour original, serait l’objet retourné, dans son abstraction — retourné par la langue qui, elle, aura gagné en concrétude ? Mais comment s’effectuera le retournement ? Par abandon de ce qu’on n’aimera pas recopier ? Ou justement en recopiant, ensuite, ce qu’on aurait cru délaisser ? En les recombinant ? — N’empêche : le système de la meule à eau me semble à lui seul un texte bien désirable.
  5. Soit le texte au hasard de Gertrude Stein : a drawing – The meaning of this is entirely and best to say the mark, best to say it best to show sudden places, best to make bitter, best to make the length tall and nothing broader, anything between the half. — Word le traduit ainsi : « Le sens de ceci est entièrement et le mieux de dire la marque, mieux vaut dis-le mieux pour montrer des endroits soudains, mieux pour rendre amer, mieux pour rendre la longueur haute et rien plus large, quoi que ce soit entre la moitié. » — Reverso : « Le sens de ceci est entièrement et le mieux de dire la marque, le mieux de le dire mieux de montrer des endroits soudains, mieux de faire amer, mieux de faire la longueur et rien de plus large, rien entre la moitié. — Google translate : « Le sens de ceci est entièrement et mieux pour dire la marque, mieux pour dire qu’il vaut mieux montrer des endroits soudains, mieux pour rendre amer, mieux pour rendre la longueur haute et rien de plus large, quoi que ce soit entre la moitié. » — L’extension du navigateur : « Le sens de cela est tout à fait et meilleur pour dire la marque, mieux vaut dire qu’il vaut montrer des endroits soudains, mieux faire amer, mieux faire la longueur haute et rien courtier, n’importe quoi entre la moitié. » — Et DeepL : « Le sens de ceci est entièrement et mieux de dire la marque, mieux de le dire mieux de montrer des endroits soudains, mieux de faire amer, mieux de faire la longueur haute et rien plus large, n’importe quoi entre la moitié. »
  6. Pour l’instant, avouons-le, je ne fais que combler le vide.
  7. Ce serait un œil monté sur pattes. De grandes pattes torses pour un œil torve. Avec une manivelle. Un œil qui tourne, un œil qui roule. Un œil de pierre. Un œil pour métal trempé. Dans un fond d’eau. Sans mousse.
  8. Avec un jeu d’enfant, l’abstraction pourrait s’en donner à cœur joie. — On veut toujours (le lieu commun) que ce soit concret pour les enfants, surtout les plus petits, qui peuvent être très tactiles, mais les a-t-on bien observés ? les voit-on vraiment faire, et dire, quand ils manipulent un double décimètre à bouton central (un des petits objets Graveurs d’enfance chers à Régine Detambel), entre l’épée de chevalier et la baguette magique, et les récits, répliques qu’ils s’improvisent ? De toute façon, le concret si cher aux adultes, quand ils en parlent en tirant sur l’ambulance de la théorie, sans jamais le définir autrement que par cette discrimination, c’est une pure abstraction négative (une idéologie en somme, qui ne dit pas son nom : un truc qui répond à un besoin, pas un désir). — Sans craindre les jeux de mots faciles et les coq-à-l’âne idiots.
  9. Finalement, la première phrase, je l’efface. Tant pis pour la feuille.
  10. Quelque chose de très abstrait, c’est le rythme. Très abstrait parce que la parole ne l’utilise pas de façon réglée comme dans un poème. Je veux dire : bien sûr que le rythme de la parole, le souffle dans la voix, ses intonations, ses accents, il y a naturellement des règles, ou de la règle ; mais pas comme dans un poème où le rythme est matière et structure réglée sur du papier à musique, pas sur un moulin à paroles. Et en même temps, c’est si concret qu’on peut se laisser emporter par le rythme, la musique de la langue. — Combien de fois mon attention a été détournée du sens d’un poème à cause de cela. Ajoutez quelques métaphores filées et un son et lumière d’images assonantes et allitérées : c’était mort. Je m’enfonçais au fond de ma chaise pour que le ou la prof ne m’interroge pas… — D’où l’idée de courts syntagmes, d’un dialogue, presque, entre des demis alexandrins et des octosyllabes, les premiers annonçant la couleur, les seconds la renversant comme un négatif artificiel : je te parle du réel, tu me réponds par l’imaginaire ; et la neutralité du point-virgule pour masquer plus ou moins l’affaire. — Si c’est pas tiré par les cheveux tout ça !
  11. Et deux heptasyllabes pour finir, en gouttes d’eau qui font déborder la chose.
  12. Le cinéma, avec ses coupes. C’est très abstrait en fait, mais on est tellement habitué à lisser l’ensemble des coupes, des plans, des séquences pour une musique de film imaginé parfaitement linéaire. Oui mais, parfois, la coupe s’inscrit comme le seul possible. Jonas Mekas, dans ses réminiscences de Lituanie, pour un film documentaire aussi autobiographique qu’expérimental, avec ses coupes incessantes, dans un plan, même pas : une photo à la limite, qui se répète, avance d’un cran, recule d’un plan, changement de contraste, de couleurs, et autant de coupes dans la lumière en clair, en obscur.
  13. Et merde ! dEUS sur les Inrocks.com, une chanson d’Ideal crash, il y a plus de vingt années. Il fait moche aujourd’hui, couvert, gris, humide et froid. Un temps de cafard qui me prend subitement à la gorge. Mais je me demande si c’est un truc détestable qui fait que je me retrouve, en fait, sur radio Nostalgie — Ah… comme c’était mieux avant… —, ou si ce sont les mornes et languides après-midi ou lendemains de cuite d’alors qui reviennent, me rattrapent, me font signe. — Basta ! et monte le son ! À la fin les guitares vont changer de voltage et accélérer.
  14. Je vais y arriver à mon page-paragraphe ? Après avoir joué les symbolistes en herbe, on fait quoi ? Je suis partant pour une petite description plus facile, toute simple. Elle ne le sera pas de toute façon, vu ce qui précède. Dans le prolongement des séquences abstraites (dues à un fourmillement d’images qui ne le sont pas tant que ça, elles), elle sera forcément contaminée. Et ce sera peut-être le comble même de l’abstraction, dans la mesure où elle isolera enfin (abstraire, c’est d’abord extraire) l’objet de son cadre, du décor (entre les murs, près du puits et du chai) et de l’acteur principal (le père Fissou), pour le considérer en lui-même (en moi-même, avec le temps écoulé).
  15. Mais que vient faire le chien, le Neg’, dans cette histoire ?

A propos de Will

Formateur dans une structure associative (en matière de savoirs de base), amateur de bien des choses en vrac (trop, comme tous les grands rêveurs), écrivailleur à mes heures perdues (la plupart dans le labyrinthe Tiers Livre), twitteur du dimanche sur un compte Facebook en berne (Will Book ne respecte pas toujours « les Standards de la communauté »), blogueur éphémère sur un site fantôme (willweb.unblog.fr, comme un vaisseau fantôme).

2 commentaires à propos de “autobiographies #11 | Meule à eau”

  1. S’il est possible de laisser un commentaire sans importance et certainement sans intérêt, je le fais : J’adore tes textes, tous ! Bon, là j’ai pas lu le codicille mais quand même. Où prends-tu cette liberté avec les mots ? comme s’ils étaient là, prêts à se ranger gaiment, à faire la fête au père Fissou. Voilà. Ça sert pas à grand chose mais je suis content de l’avoir dit.

    • Bien sûr que ce commentaire est important ! C’est toujours très plaisant de savoir que quelqu’un apprécie ce qu’on écrit, surtout quand c’est un nouveau lecteur, parce qu’on ne sait jamais qui, combien, sont les lecteurs. Ca encourage, et on en a bien besoin. — Et puis, la question de savoir comment ça me vient : passée l’instance affective qui la soulève, il y a avec elle un questionnement technique qui va me faire réfléchir un moment. Pour le dire vite, disons déjà que la réponse tient dans les notes qui suivent le texte, mais lui préexistent en fait en partie. Il y a un va et vient incessant entre ce que je peux, ce que je pense écrire, et ce que j’écris effectivement. — Peut-être me faudra-t-il d’autres notes, dans le prochain texte, pour une réponse plus claire… En attendant, un grand merci !

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